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Full text of "La revue de l'art ancien et moderne"

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LA 



REVUE DE L'ART 



ANCIEN ET MODERNE 



Directeur : JULES COMTE 




PARIS 

28, rue du Mont-Thabor, 28 



t. 3^ 



MAR 11966 





G^38C8 



LA 



REVUE DE L'ART 



Aneien et Moderne 



Tome III. 



Janvier-Juin 1898. 



LA 



REVUE DE L'ART 



ANCIEN ET MODERNE 



Directeur : JULES COMTE 




PARIS 

28, rue du Mont-Thabor, 28 



I 



LES 



PEINTURES DECORATIVES 



DE M. COR MON 



AU M US KLM 



KtUUE pour I.A ■' l'OTEIllE 



Si un firlisl(> était dôsignô au choix 
ilo l'A(lniiuislra(i(in dos Boaux-Aris pour 
l'oxociilion dos pointures décoralivos dos 
uouvoaux liàlimonts du Musouni, cY'tait 
assui(''monl M. (lornion. Lo Caïii qu'il 
oxposait au Salon do 1880 et \'Af/r' île 
la Pierre, plaoô aujourd'hui au mus(M> do 
Saiut-(ioi'niaiu, lui ont valu uno lôgilimo 
i'(']»ulatiou ol oos doux ouvragos sont 
roslôs dans la nu-moire (h' tous. Et cepen- 
dant, mcnio pour ceux (jui connaissaient 
io lal(Mit (lu poinlro ot (|iii lo tonaionl on 
Irôs haute est i rue. Id'ii vro importante 
(ju'il vient do tortuiuera (•t('' une vérilahlo 
révélation. Au lieu de se complaire à do 
l'acilos succès et de profiter, comme tant 
d'autres, de la situation qu"il avait 
acquise dans notre école contemporaine 
|)our s'ahandonnor aux douceurs d'une 
vie plus largo ou plus mondaine, M. Cor- 
mon, avec une abnégation ot une téna- 
cité (|u'ou voudrait roncoulror plus souvent, a vécu dans la retraite pour se 
consacrer à jii'u |)rès exclusivement, pendant cinq années, à la tâche qui lui 
I.A hevlf: iik i.'aut. — m. I 




LA REVUE DE L'ART 



était conliéc et s'appliquer de son mieux à lui donner toute la perl'ection 
dont il était capable. De bonne heure il avait été attiré par les sujets de 

ce genre et il y avait mis celle saveur de 
poésie et de forte simplicité qui est comme la 
marque de son talent. Pouvant celte fois les 
traiter avec plus de développement, il a su 
ajouter à lunilé que commandait ce beau tra- 
vail linlérét des épisodes variés qui le com- 
posent et faire en quelque sorte revivre sous 
nos yeux les âges les plus reculés de lliuma- 
nilé primitive. 

C'est un sentiment naturel pour les civili- 
sations avancées de se reporter vers leurs ori- 
gines et de mesurer ainsi ie chemin qu'elles ont 
parcouru. H y a pour nos races vieillies et 
raffinées un secret plaisir à se replacer ainsi en 
face de leurs humbles commencements et à 
suivre à travers les siècles, dans leurs lentes 
étapes, les transforma- ^ 

lions et les progrés que 




EtLTiE I'OLH INF. DF.S FIOLIIF.S 
llC l'LAFOXIl 



nous a valus le long 



Iravail des générations. Cependant, malgré les nom- 
breuses recherches et les récentes découvertes des 
savants, bien des mystères persistent encore, non seu- 
lement sur le problème insoluble de nos origines, 
mais sur l'époque approximative de la première 
apparition de l'homme sur la terre. Au prix de quels 
efforts et de quelles misères, jeté sur cette terre, a-l-il 
l)u assurer sa vie, se procurer des armes, se nourrir, 
s'abriter, créer les outils nécessaires à ses grossières 
industries! Sans doute, les lignes principales d'une 

science préhistorique se dégagent déjà et des classifications très générales 
d'époques ont pu (Mre établies non sans quelque vraisemblance. Mais pour 
(liiicon(|ue essaie de bonne foi de percer ces obscurités, (|ue dincertiludes. 
(lue (le lacunes ci de irons noirs I (louibien de l'ois, sr'duils p.ii- ce besoin de 




KtLIiF. POIR IXR IlES FII'.IRF.S 
IlES « MOISSONXKIIIS • 



LES PEINTURES DECORATIVES DE M. COUMON 3 

synthèse qui est en même temps riionnciir cl le danger de la science, les 
savants nont-ils pas, en dehors d(; toute chronologie possihle, imaginé des 
raj>prochements arhitraires et tiiv du groupement d'ohjels similaires des 
conclusions de succession et de duiée que des découvertes nouvelles venaient 
bientôt contredire I 




Caiiton di;s « l'LCiiiaiis 



Tout ce qu'on peut savoir sur ces matières, M. Cormon l'a appris. Avec 
une curiosité toujours en éveil et un esprit très pénétrant, il a lu fous les 
livres sérieux écrits par des observateurs tels que Darwin et John l.ubbock ; 
il a dégagé des écrits de MM. de Mortillet, Gaudry, de Lapparent et Hamy 
tout ce qui lui paraissait probant ou acquis. Parlant de cette idée, qui de plus 
en plus tend à jn-évaloir, que l'homme condamné à une vie presque animale 
et tel qu'il était avant l'histoire se retrouve encore de notre temps, avec ses 
instincts, ses habitudes et ses mœurs, chez certaines peuplades des îles ou 
des continents les plus écartés, M. Cormon n'a négligé aucune occasion de se 
renseigner près de nos officiers de marine ou de nos explorateurs sur leurs 



LA REVUE DE L'AUT 



zr^^r^ 



aventureuses pérégrinations. Il a éliulié, dans les collections |inhliqiies ou 
privées, les types divers des races liiiniaines, leur conl'ornialiun, leurs armes, 

leurs seniblanls de costumes, les produits 
rudimentaircs de leur travail. Chez nous- 
niômes il a observé les ouvriers des métiers 
primitifs, comme les forgerons et les potiers; 
il a fréquenté les gens qui vivent en contact 
direct avec la naUire, les mariniers, les 
pêcheurs, les paysans, notant sur le vif, en 
de rapides croquis, leurs gestes familiers, 
leurs attitudes les plus signilicatives. Stimu- 
lant son imagination par les évocations du 
passé aussi bien que par les révélations que 
lui suggérait le présent, il était arrivé peu 
à peu, non pas à une conception vague et 
inerte, mais à une claire vision de son 
sujet. De toute cette littérature, de toute 
cette archéologie préhistorique dont il s'était 
assimilé les grands résultats, il a bien vite 
compris qu'il lui fallait se dégager pour 
n'en garder que la subs- 
tance. 11 n'avait pas à 
l'aire œuvre d'érudil; il 
voulait faire o'uvre de 
peintre. Après bien des 
tâtonnements, il s'arrê- 
tait à la détermination 
des épisodes qui lui pa- 
raissaient à la fois les plus caractéristiques et les plus 
pittoresques, cherchant à tirer de ces compositions 
comme autant do types nettement définis qui se feraient 
valoir mutuellement par les analogies et les contrastes 
qu'ils devraient offrir entre eux. Ainsi qu'il l'a dit lui-même dans une 
courte notice explicative : « renonçant à traiter les époques primaire, 
secondaire et tertiaire, il se contentait des époques quaternaire et moderne, 




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LES PEINTURES DECORATIVES DE M. GORMON 8 

celles où la Iraiiisroriiiiilioii géologique de uolre globe et sans doule celle 
de notre atmosphère on! permis à riionimc de paraître et de vivre ». Sur 




C.AIITON IIE:S " AillUcXl.TEfBS 



les dix panneaux (juc comprend l'ensc^nible de la décoration, deux ont été 
consacrés aux animaux quaternaires, — le mégathérion et le macliœrodon 
dans l'un; le mammouth et l'ours des cavernes dans l'autre, — et les 
huit autres à l'homme. Dans ces derniers, l'homme nous apparaît « tout 
nu, sans défense, simple bête encore semblable aux autres bètes, n'ayant 



LA REVUE DE L'ART 



guère qu'un besoin, manger, et mangeant ce qu'il rencontre sur les plages 
de la mer, coquillages ou molius(|n«'s ». Plus loin, cet ôtre misérable a 
reconnu que, dans sa lutte contre les animaux ou contre les éléments, il lui 

faut suppléer à sa faiblesse par des instru- 
ments (ju'il invente, des silex qu'il façonne 
en pointes, en bâches, en coins; des arêtes 
ou des os dont il fabrique des aiguilles ou 
des poinçons. Le voilà donc cbassant, 
guettant sa proie dans les forêts, dans les 
airs ou dans les eaux, perfectionnant peu 
à peu ces outils que lui a fournis la nature, 
pétrissant, modelant l'argile ou forgeant 
le fer. Avec l'âge du bronze sa vie est 
devenue moins dure; il a domestiqué 
quelques animaux; il cultive la terre. Sa 
compagne, d'abord simple bêle de somme 
ou de reproduction, s'occupe maintenant 
de travaux moins pénibles; elle vaque aux 
soins du ménage, elle file la laine, elle 
confectionne les vêtements. Quand le sol 
est épuisé, ou que la horde a trouvé un 
lieu de campement plus avantageux, elle 
s'ébranle en masse et avec une émigration 
de Gaulois, le sujet de la dernière des 
scènes que M. Cornion a traitées, nous 
confinons à l'histoire proprement dite. 
Enfin, comme pour résumer l'incessant 
travail des sociétés humaines, l'artiste a 
représenté dans le plafond do la salle le défilé des diverses races, émer- 
geant successivement de la brume vers le progrès, et chacune d'elles, après 
l'avoir réalisé en partie, suivant ses aspirations et ses aptitudes propres, 
disparaissant bientôt, après un moment d'éclat, dans l'ombre et dans l'oubli. 
Les paysages qui servent de fonds à ces différentes compositions, les plantes, 
les animaux que M. Gormon y a introduits aident de la manière la plus 
heureuse à préciser leur signification. En général, à côté des deux ou trois 




ÉtLDE rOLIl LNE UKS KIGUKKS DU l'LAFONU 



LES PEINTURES DECORATIVES DE M. CORMON 



Jigurcs réunies « an premier plan, dans nne action caractéristique de leurs 
mœurs, » Tartisle a rassemblé des mnltilndes nombreuses, groupées, en vue 
d'un travail collectif on d'une cérémonie intéressant la communauté, et il 
nous donne ainsi une idée de l'organisation de ces sociétés rndimentaires aux 
différenles époques qu'il a voulu représenter. 

Tel est, dans ses lignes principales, le programme auquel s'est arrêté 
M. Cormon. Mais ce premier 
point réglé, il lui lallail inii)ri- 



mer 



la vie à celte grandiose 




conception en vérifiant, par des 
consultations sincères deman- 
dées à la nature, tous les détails 
des esquisses qu'il avait faites, 
(^berchant partout les modèles 
qui répondaient le mien.v à sa 
pensée, il leur donnait les atti- 
tudes qu'il jugeait les plus 
expressives et. sans relàclie, 
l)endant six mois entiers, il 
amassait ainsi une série d'études 
d'un dessin large, serré, très 
vivant, reprises et corrigées 
après chaque séance, avec une 
sévérité impitoyable. Puis, de 
même qu'il s'était dégagé de 
l'archéologie, il s'appliquait à 
se dégager lui-même de ce que 
ces études avaient de trop par- 
ticulier et il y supprimait ce qui ne s'accordait pas avec son dessin, ne 
gardant que ce qui lui semblait essentiel. A l'aide de calques successifs, il 
adaptait à ces figures nues les vêtements sommaires — pagnes, peaux de 
bêtes, tissus grossiers, — qui, sans masquer jamais leurs formes, se prêtaient 
le mieux à leurs mouvements. 

Dans les ébauches peintes qu'il fit ensuite, il s'attachait à maintenir une 
tonalité claire, volontairement atténuée, soi'le de nioven terme enlrc l;i tapis- 



Krum-: polu u.nr dks hîuiiks nu I'i.akonu 



LA REVUE DE L'ART 



série cl le tableau. Le ton local y est toujours très franchement accuse?, mais 
assoupli par le modelé et allégé par les rellets. Sur les gris qui dominent, 
quelques colorations plus vives, réparties avec à-propos, gardent tout leur 
prix. L'tiarmonic de chaque panneau répond d'ailleurs au caradère du sujet 
quil représente : brillante de toutes les splendeurs de la ilore tropicale dans 

le Me(/atheriiim et dans le Silex; sévère avec le 
Mfnnmniilli: morne et t'arouchc avec le paysage 
(b'solé de la période glaciaire dans les CViw.wew*; 
pleine de richesse, au contraire, dans les Pê- 
r/ii'iirs. dans la Poterie et surlout dans le Bronze, 
nue des créalidus li's pins originales el les plus 
remarquables de loulc la série. 

iMalgré lii diversité de ces contrastes, la nio- 
(léialiiin de la ganniic adoph'e jiar M. Cormon 
lui peiincllait d'assurer à son uiuvrc une unité 
jinrlaile. l']vilanl avec soin des disparates trop 
accusées, il avail à cœur de se conl'ormer aux 
conditions qui lui l'Iaient imposées par la desli- 
nalion même de son travail. 1! n'oublia jamais 
(|ii(' le local (|iril avnil à décorer ('-iait consacré à 
un enseignement public el (lue. sans attirer trop 
indiscrèlemcnl l'altenlion sur son o'uvre, il 
devait avant tout lui conserver l'aspect calme 
il leciu'illi qvu' comnuindait cette destination. 
Les cours de paléimtologie cl d'anthropologie qui 
se feront dans ces salles li-ouveronl donc, sur 
leurs murailles mêmes, le commeiilaiie le plus 
éloquent des sciences (jui y seront i)rol'essées. 

Ainsi conçues, faisant de la manière la plus iulime cor|)s avec l'édilice où 
elles seront placées, les peintures de M. Coi-mon olfrent en même temps l'avan- 
tage de n'en pas trouer violcmnicnl b's parois, ainsi (|U(' lro|) souvent il arrive 
en pareil cas. Du reste, pour régler cette (luestion, connue ])our toutes celles 
qui concernaient l'ensemble de son travail, M. Cormon n'a jamais manqué de 
se concerter avec M. Dulert, l'éminent artiste chargé de la construcli(m de ces 
nouveaux bàliments du Muséum. C'est avec une chaleureuse reconnaissance 




KrUllE DE FKMMK l'OLIl LES 
" ClIASSEIIlS • 




Cormon , pinx , 



Le Couteixx, se, 



GAULOIS A CHEVAL 



Revue de l'Art ancien et moderne 



Iinp, PorcabeuT, Parii 



LES PEINTURES DECORATIVES DE M. CORMON 



qu'il parle de l'utile concours que ce dernier lui a toujours prêté. Peintre et 
architecte, — au lieu do se traiter en ennemis, ce qui se voit quelquefois, ou 
du moins en étrangers, ce qui arrive assez souvent, — n'ont pas cessé un seul 
instant de s'entendre pour collaborer de la façon la plus efficace à l'œuvre 
commune. 

Quand, après tant de travaux préparatoires, M. Cormon fut enfin parvenu 
à la période de l'exécution définitive, il 
abordait sa tâche avec une sûreté, une 
aisance et un entrain qu'il avait certes 
bien mérités. La peinture est un art 
complexe et la peinture décorative, en 
particulier, ne saurait s'accommoder 
d'improvisations. Tout ce qui n'a pas été 
prévu, réglé à l'avance se trahit, au 
moment de conclure, par des liési talions, 
des inégalités ou des incohérences iné- 
vitables. Pour ne pas avoir à vaincre 
toutes les difiicullcs réunies, il est néces- 
saire de les avoir fractionnées et sur- 
montées séparément par une série de 
travaux préliminaires ayant chacun son 
objet propre et son utilité spéciale. C'est 
bien ainsi que tous les maîtres soucieux 

de la dignité de leur art ont procédé, et c'est aussi la marche 
logique qu'a suivie M. Cormon. Quand un artiste est parvenu, 
comme lui, à la pleine possession de ses moyens et qu'il sait bien ce qu'il 
veut, on est étonné de la simplicité de ce travail final, de la fraîcheur, de 
l'abandon et de la promptitude avec lesquels il peut être mené jusqu'au 
bout. Il y a dans cette préparation méthodique, poursuivie avec tant d'opi- 
niâtreté et d'amour, un exemple à proposer à la jeunesse d'aujourd'hui, si 
jalouse d'indépendance, si pressée d'aboutir et d'étaler au public ses hâtives 
productions. La vraie liberté en art, la seule qui compte, est celle qu'on a 
conquise par le travail, par la connaissance approfondie des ressources d'un 
sujet, par une complote préparation des œuvres qu'on projette. En deiiors de 
ces voies éprouvées, il n'y a qu'audaces dangereuses et peu justifiées. Les 




ÉTUDE POUR UNE DES Flf.UBES 
DU PLAFOND 



LA REVUE DE L ART. 



iO 



LA REVUE DE L'ART 



œuvres qui n'ont pas été mûries par le temps peuvent bien un moment sur- 
prendre l'attention; elles sont destinées à disparaître bientôt dans un juste 
oubli. Les peintures de M. Cormon, au contraire, valent qu'on les regarde et 
qu'on les étudie ; elles réservent, à un examen prolongé, des satisfactions 
toujours plus vives, pour le regard comme pour l'esprit. Au lieu des symboles 
rebattus et des allégories usées qui aujourd'hui nous laissent indilTérents, ce 

sont des images saisissantes qui, inspirées par 
la réalité, parlent fortement à notre pensée. 
C'est désormais à travers ces images que nous 
nous figurerons les âges lointains dont l'artiste 
nous offre la vivante représentation. La science 
et la poésie, — une poésie rude et grandiose, 
telle qu'elle pouvait ressortir de sujets pareils, 
— y sont associées de la façon la plus heureuse. 
Ces pauvres êtres, farouches et sauvages, confi- 
nant à la bestialité, exposés à tous les dangers, 
se nourrissant au hasard, inférieurs en agilité 
ou en force aux animaux effroyables qui les 
entourent, n'ayant ni l'acuité de leur vue, ni 
la finesse de leur ouïe ou de leur odorat, nous 
les voyons peu à peu suppléer par leur intel- 
ligence à toutes leurs infirmités et finir par 
s'approprier et par dominer les énergies de la 
nature. La femme, au début la digne com- 
pagne de cet homme primitif, la voici qui s'affine aussi graduellement ; 
avec un instinct de coquetterie qui vient en aide li sa faiblesse, elle met 
un peu d'ordre dans l'opulence ébourilTéc de sa chevelure ; par des 
tatouages grossiers, comme dans la Chasse, puis, comme dans la Pêche ou la 
Poterie, par des bijoux rudimentaires ou des ajustements plus apprêtés, elle 
essaie de parer son corps et de faire valoir la beauté de ses formes. Enfin 
les compositions des Agriculteurs et du Gaulois à cheval nous montrent, avec 
la place qu'elle y occupe, son influence et son action toujours grandis- 
santes. C'est ainsi que de la vie sordide, brutale et misérable qui lui était 
faite à ses débuts, l'humanité s'est, par d'insensibles degrés, approchée 
d'une existence plus polie, où, avec une sécurité relative, des sentiments 




Silex 



LES PEINTURES DECORATIVES DE M. CORMON 



11 



plus nobles, orgueil suprême de nos sociétés modernes, apparaissent déjà en 
germe. 

La belle gravure du Gaulois à cheval due à l'habile et fidèle interpré- 
tation de M. Lecouteux ainsi que les reproductions photographiques des 
cartons de la Pêche et des Afjriculleurs et celles des dessins qui accom- 
pagnent cette courte étude, si elles ne donnent qu'une idée bien incomplète 





ÉTUDE POUR UNE DES FIGUIIF.S DES " MOISSONNEURS > 
Étude de inodMc nu. Étude de modèle habillé. 



des œuvres définitives, renseigneront du moins nos lecteurs, les dessins 
surtout, sur la genèse de l'important travail que nous devons à M. Cormon. 
Exposées pendant la plus grande partie du mois dernier au cercle de la rue 
Boissy-d'Anglas, ces peintures y ont obtenu le plus éclatant, le plus légitime 
succès et c'était un contraste assez imprévu de voir dans ce milieu élégant, 
ces sévères et grandioses compositions recueillir le suffrage unanime des 
visiteurs les plus divers, mondains ou artistes. On nous dit qu'en présence 
de ce succès, désireux d'y associer le grand public, le comité de la Société des 
Artistes français, a spontanément prié M. Cormon d'exposer aussi son 
œuvre au Salon de 181)8. (Test là une idée à laquelle nous ne pouvons 



(& 



LA REVUE DE L'ART 



qu'applaudir. Il y avait déjà lieu, du reste, de féliciter l'Administration des 
Beaux-Arts, d'avoir, sans en fractionner la commande, confié à M. Cormon 
l'ensemble de cette décoration. Par les hautes qualités qu'il y a manifestées, 
l'artiste, déjà émincnt, s'est mis hors do pair. M. Cormon, et c'est là un mérite 
devenu trop rare de notre temps, se fait une juste idée de ce que doit être la 
peinture décorative, et il apporte, dans ses restitutions du passé, de puissantes 
facultés de savoir et d'imagination qui lui permettraient de représenter 
avec une supériorité pareille les épisodes les plus différents de notre histoire 
nationale. En le chargeant de nouveaux travaux, l'Administration lui pro- 
curerait l'occasion de nouveaux succès ; elle assurerait en même temps à 
nos monuments publics une parure digne d'eux et qui dans l'avenir ferait le 
plus grand honneur non seulement à M. Cormon. mais à notre école contem- 
poraine. 

Kmilk MICHEL. 



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LES 



AUTELS DOMESTIQUES DE POMPÉI 



Dans raiitiqiiitc romaine, les dicnx n'claicnt pas adorés sculemonl dans 
les temples où se célébraient les mystères ; ils étaient l'objet d'nn cnlto par- 
ticulier dont les pratiques intimes avaient lieu dans l'intérieur des liabita- 
lions, quoique Numa, dans les premiers temps de Rome, défendit d'adorer, de 
prier les dieux chez soi ou ailleurs que dans les monuments consacrés. Aussi 
la maison romaine possédait-elle un endroit spécial pourvu d'un caractère 
religieux. C'était le Laraire où. les Laves, les Pénates et les Génies élaient 
invoqués. Les anciens, qui croyaient à l'immortalité de l'àme, avaient admis 
l'existence de divinités secondaires qui servaient d'intermédiaires entre le ciel, 
les enfers et la terre. Les mânes des défunts, pensaient-ils, habitaient tou- 
jours les maisons pour les protéger; on honorait chez soi les parents décé- 
dés, parce que primitivement on enterrait les morts dans son domicile; puis 
dans la tombe, honorés comme demi-dieux, ils devenaient Lares ou protec- 
teurs du foyer'. C'est pourquoi Cicéron nous dit qu'il faut regarder comme 
dieux les parents que l'on a perdus. 

Nous savons, en ce qui concerne les Romains, que c'est l'Étrusque Mas- 
tarna, devenu roi de Rome sous le nom de Servius Tullius, qui établit la prc- 

' M. Giiigniaut, dans sa traduction de Creiizer, dit que la maison paternelle et ses tendres sou- 
venirs, ce toit tutélaire qui nous a vu^ naître, à l'abri duquel nous sommes élevés, cette douce 
habitude, cette familiarité confiante que nous avons avec les lieux connus dés notre enfance; toutes 
ces idées et leurs moindres nuances se trouvent renfermées dans le mot étrusque l.ar. 



i4 



LA REVUE DE L'ART 



mière fête des Dieux Lares, des Lares compitales ou des carrefours, afin d'unir 
dans un môme culte chaque quartier d'une ville. 

Les Lares domestiques restaient néanmoins l'objet d'un culte particulier 
dans chaque famille, où l'on adorait, sous les noms de Lares, Génies ou 
Pénates, les àmcs des ancêtres. La cité avait aussi ses Pénates, divinités pro- 
tectrices de Rome et de 
la République , considérés 
comme une jurande famille 
à laquelle sacrifiait, à de 
certains jours, le peuple ro- 
main tout entier. 

Les autels domestiques 
pullulent à Pompéi, ornés 
de la figure des dieux, et 
leur décoration varie selon 
la fortune et la dévotion 
de chaque citoyen ; en par- 
courant cette ville ruinée, 
on pourrait dire avec au- 
tant de certitude que la 
Quartilla de Pétrone, « qu'il 
est plus facile d'y trouver 
un dieu qu'un homme ». 

Maxime de Tyr évalue 
le nombre des Dieux à 
trente mille. Il ne faut pas trop êlre surpris de ce chiffre, quand on considère 
que les anciens avaient accepte toutes les divinités qui se présentaient pour 
venir grossir la liste des petits dieux {dii populares) dont la plupart ne 
devaient leur nom qu'aux attributions spéciales que l'imaginalion leur prê- 
tait. Dans cet Olympe encombré, lorsqu'ils ne savaient à quel saint se 
vouer, dans l'espoir d'une protection nouvelle, ils fabriquaient pour leur 
propre usage des divinités dont les Lares héritaient. Ainsi voit-on Auguste, 
dont le génie était invoqué de son vivant, être déifié et adoré après 
sa mort. Les Lares d'Auguste recevaient un culte particulier qui a laissé 
quelques traces à Pompéi. Plus lard, on alla môme plus loin. Les Lares Aii 




Autel des Lares coupitales 

(Carrofour des rues de Noia et de Stabics). 



LES AUTELS DOMESTIQUES DE POMPÉI 



të 



Marc-Aurèle furent les grands hommes qui l'avaient élevé. Alexandre Sévère 
adorait Orphée, Abraham, Apollonius et Jésus-Christ. Ce prince se formait 
ainsi un panthéon des plus variés et témoignait d'un éclectisme que les 
hommes n'ont pas souvent montré. Donc la liberté la plus complète était 







Edicule situé dans un atrium de Pompéi 
(Rue do Noia). 



laissée à chacun pour le choix de ses protecteurs; ce qui donna naissance à 
une quantité de peintures et de statuettes dont nous allons examiner quel- 
ques spécimens les plus caractéristiques. 

Pénétrons dans une maison pompéienne par le prolhijrum en enjambant 
les mots Salve ou Hâve, et plaignons de leur sinécure les quatre divinités de 
la porte. Les battants n'existent plus ; c'était Foculus qui en avait la garde, 
Limentinus veillait au seuil et au linteau, la déesse Cardea protégeait les 
gonds ; Janus présidait à l'ensemble [Jainia, porte). Nous arrivons à Vatriiim, 



16 LA REVUE DE L'AHT 

où dans un coia nous voyons une niche creusée dans le mur où se trouvait 
encastré un édicule de stuc ou de terre cuite qui était quelquefois orné d'un 
pulvinar^ C'est là que se conservaient les images des ancf'tres (imar/{?ies 
majorum), les Lares et les divinités tutélaires. Les absents mêmes avaient 
leur image placée dans les cases autour de l'atrium, et Ovide ^ nous montre 
la femme de Protésilas regardant avec tendresse le portrait de son époux 
parti pour la guerre et l'embrassant comme si c'était Protésilas lui-même. 
Pétrone nous dit ^ : «■ dans l'angle du portique, je vis encore une vaste 
armoire qui renfermait un reliquaire où étaient placés des Lares d'argent, 
une statue de Vénus en marbre et une boîte d'or d'assez grande dimension 
qui, disait-on, renfermait la première barbe de Trimalciiion. » L'atrium 
n'était pas le seul lieu de la maison où se plaçait le larairc, le pcrislylium en 
était quelquefois pourvu' et des pièces spéciales appelées Sacraria étaient 
de véritables sanctuaires. Mais ces oratoires privés, terminés par une abside, 
existaient surtout dans les habitations riches où les dieux étaient adorés avec 
luxe, et Cicéron cile une chapelle d(^ ce genre où se trouvaient une statue de 
Gupidon en marbre de Praxitèle, un Hercule en bronze de Myron, des Cané- 
phores de même métal de Polyclète et une statue en bois de la Bonne Fortune. 
Les papiers importants et les objets précieux étaient cachés dans ce lieu 
vénéré. 

Le laraire proprement dit était quelquefois fort simple, et une peinture 
seule vouait un local à quelque divinité. Des serpents peints ou en bas- 
reliefs de stuc ornaient les murs de plusieurs pièces de la maison. C'était 
l'emblème du Genius loci. 

Notre dernière gravure représente un enfant et un autel autour duquel 
s'enroule un serpent qui s'apprête à manger des figues et des dattes déposées 
comme offrande. Une inscription placée sur le fond du sujet est ainsi libellée' : 
Genius hujus loci, montis ; <( le génie de ce lieu, de la montagne ». Si nous 
nous reportons à VEnéide, nous voyons qu'Enée, après avoir rendu les der- 
niers devoirs à son père, voit un serpent s'échapper du tombeau ; mais le fils 



' l'ulvinai; lit d'apparat pour les divinités. 

• Ov., Iléroide.i. 

' Pet. Hal., xxix. 

' .\insi la maison du poète tragique i Ponipci. 

' Houx et Barré. 



LES AUTELS nOMESTIOTES DE POMPEI 



n 



d'Anchise et do Vénus ne sait pas s'il doit voir dans ce serpent le génie 
familier de son père ou \e gt'nie du lieu. 

Les serpents étaient en telle vénération qu'ils lurent l'objet d'un culte 
populaire et qu'à Rome l'usage se répandit, dil Pline', d'en apprivoiser 
et d'en nourrir dans 
les maisons; pendant les 
repas ils venaient se 
glisser dans le sein des 
convives '\ 11 est pro- 
bable que CCS animaux, 
en se multipliant, de- 
vinrent encombrants, et 
la peinture de leur image 
dut remplacer l'usage 
d'animaux vivants '. Ces 
génies étaient placés un 
peu partout pour ga- 
rantir de toute injure 
les cuisines, les fournils 
et les murs nus des 
rues, principalement aux carrefours. Perse, désirant que tout soit blanc 
comme neige, se met à dire * : 

Pinge duos angues : pueri, sacer est locus ; extra 
Mejite : ... 

Des inscriptions, quelquefois, venaient accentuer les signilications symbo- 
liques : 

— Otiosus locus hic non est, discede, moralor; ou bien : Duodeciin Deos et 
Dianam et Jovem optimum maximum hahcat ira/os quisquis hic minxerit... 

(ùes objurgations, certes, ne devaient pas être inutiles avant Vespasien. 

Sur les murs des corridors qui conduisaient aux ïbermes de Trajan à 

' Pline, liv. XXIX. cli. iv. 
- Sénèque. De Ira, liv. Il, eh. xxxi. 
11 existe à Ponipéi, dans les murailles fortifiées qui donnent sur la campagne, des serpents 
qui ressemblent beaucoup aux fameux (jenii loci. 
' Perse. Sat., I, li:i. 




Laiiaihe d'un fol'knil 



LA IIEVUR DE I. AIlT. 



18 LA RIÎVUE DE LAItT 

Rome, (Uait inscrite une menace analogue. Ce qui prouve que, «le tout temps, 
les mauvaises habitudes ont été les mêmes et que certaines inscriptions 
murales servaient comme maintenant à préserver les monuments de toute 
souillure. 

Les serpents ornaient toujours les iaraires. Ainsi cette peinture, placée 
prés d'un four où se cuisait le pain, représente les génies du lien entourant 
un autel garni de fruits. Au dessus, Cérès assise, tenant la corne d'abondance 
et la paiera, s'apprête à faire une libation sur un petit autel chargé d'épis 
de blé; elle est accompagnée des Lares pocillalorcs, couronnés de feuillages, 
vêtus d'une courte tunique {siicciinlis larihus\ et tenant le rhytion d'où jaillit 
le vin qui retombe dans la paiera, par vme courbe gracieuse, (tétait sous 
cette figure que les Litres familiers étaient ordinairement représentés. Dans 
le bas du mur se trouve un bloc de maçonnerie qui devait être le pétrin, 
véritable autel où l'on sacrifiait à Cérès. 

Quelquefois la figure principale est en bronze. La déesse tient une paiera 
d'argent, elle est placée dans une niche; assise sur une chaise ornée de deux 
tritons, elle pose ses pieds sur un escabeau supporté par des sphinx. A ses 
côtés sont les deux lares pocillalores. Kn haut de l'édicule était accrochée une 
lampe en forme de pied humain, suspendue à une chaînette. Un petit autel 
circulaire de marbre ou de bronze était placé à terre sous le regard des dieux ; 
c'est là que l'encens était répandu : le feu dévorait cette offrande agréable 
aux prolecteurs du foyer et nécessaire à leur vie du tombeau. 

Sur les autels des divinités custodes de Pompéi, furent trouvées d'autres 
statuettes des dieux : Jupiter, Minerve, Hercule, Harpocrate, le dieu du 
silence, etc. Aphrodite môme avait sa place dans les Iaraires de Pompéi ; ce 
qui était d'autant plus naturel que cette ville était consacrée à Venus physica. 

Souvent les Iaraires prenaient un aspect monumental et occupaient alors 
une place importante, tenant le milieu entre le sacrarium et la simple niche. 

Dans la maison d'Epidus Sabinus à Pompéi, un grand autel de stuc 
occupe l'encoignure de l'atrium ; sur les deux côtés qu'il présente sont peints 
des ornements légers de tons, des chimères et des oiseaux. Sur le soubasse- 
ment s'élèvent de courtes colonnes qui supportent un IVoiiIdU décoré de mou- 
lures de stuc coloriées en rouge, en bleu et en jaune. La maison des Diadti- 
??îè«?s possède un laraire semblable qui porte celte inscription : Genio Marci 
noslri et Laribus duo Diadumeni liberti. De même cet autre autel de stuc 



LES AUTELS DOMESTIQUES DE POMPE! 



19 



colorié avec fronlon, sur la tablette duquel citaient disposées des statuettes de 
bronze : on y voyait Hercule à côté d'Apollon et Esculape voisinant avec 
Mercure', puis les deux inévitables statuettes protectrices intermédiaires. 




^--^-y 



f'^ 



L'Abondance 



Devant cette assemblée des dieux brûlait une lampe ornée d'un croissant, 
l'emblème de Diane. 

C'est à ces autels que le jeune homme do lii)re naissance, à l'âge de 
puberté, venait déposer la pourpre qui protège l'enfance et suspendre sa bulle 
d'or au cippe qui représentait les dieux du foyer -. Là aussi les prémices 

' Ces quatre divinités avaient leur (eniple à Pompéi. 
- Perse, i^at. V. 



20 



I.A REVUE DE L'Ani 



du repas étaient offertes aux dieux, et dans les joyeuses occasions ou les fôtcs 
intimes appelées Laralia, on ornait les autels de guirlandes et les portes des 
laraircs étaient laissées ouvertes. Alors des couronnes de fleurs se tressaient 
et les dieux disparaissaient enfouis sous les roses et les feuillages ; après 
le service on versait l'offrande dans le feu du foyer. A la fin de l'orgie 

donnée par Trimalchion', nous 
voyons trois esclaves vêtus de 
tuniques blanches entrer dans 
la salle ; deux d'entre eux 
poser sur la table les dieux 
Lares qui avaient des bulles 
_ d'or suspendues à leur cou ; 
^ le troisième porter dans sa 
main une coupe pleine de vin, 
faire le tour de la table et 
prononcer à haute voix ces 
mots : « DU jjropilii! » Or ces 
dieux, disait l'amphitryon, 
s'appelaient Cerdon, P^licion 
et Lucron. 

Aux Lares aussi le soldat 
otVrait une part du butin au 
retour de la guerre, et les 
esclaves libérés consacraient 
leur chaîne. La nouvelle épou- 
sée, en entrant chez son mari, 
pour se rendre favorables les dieux de sa nouvelle famille, jetait sur le foi/er 
une pièce de monnaie et les femmes stériles pla(;aient près des autels des 
ex-voto spéciaux. Mais quand arrivait le jour des saturnales, les images des 
dieux étaient cachées par des masques de terre cuite pour leur épargner 
une honte et les soustraire aux injures et à la licence des esclaves. 

Outre les laraires d'un caractère général, il y en avait qui trahissaient la 
profession de celui qui les possédait. Ainsi, dans le vico di Dalbo, à Pompéi, 




AuTEi. d'Eimdus Saiunls 



Pet. -■<«/., i\. 



MÎS AUTELS DOMESTIQUES DE POMPEI 



21 



il existe une curieuse peinture qui dénote que le propriétaire du local était 
certainement loueur d'animaux. Dans un mur de l'habitation, une simple 
niche est creusée ; dans le fond est peinte une femme montée sur un âne et 




Autel de stuc colorié avec statuettes de ihionze 



portant un nouveau-né emmailloté dans les bras. 11 faut y voir certainement 
la déesse Epona, patronne des muletiers, qui au premier abord paraît échap- 
pée do quelque peinture représentant la fuite en Egypte. Plus bas, un 
homme conduisant un àne et un mulet, puis le serpent symbolique. 

Plus loin, dans l'atrium du banquier Jucundus est un autel de marbre 



LA REVUE DE L'ART 



enrichi d'un bas-relief roprésenlant le temple de Jupiter vacillant sous les 
secousses du tremblement de terre de l'an 03. Un taureau va Hro. sacrifié 
pour calmer la colère des dieux. 

Une autre maison de Pompéi, dite del Centenario, avait un larairc, placé 




La déesse Ei'ona 



maintenant au musée de Naples, qui ofl're des particularités nouvelles et 
ingénieuses. On y voyait Hacchus accoutré d'un curieux travestissement, 
vêtu d'une longue tunique verte et tout entier couvert de grappes de raisin 
noir. 11 tient de la main gauclie un thyrse orné de pampres. Le dieu verse, 
de l'autre main, du vin contenu dans une canthare à une panthère placée à 
ses pieds. Dans le fond est esquissée une haute nu)ntagne semée de pins para- 



LES AUTELS DOMESTIQUES DE POMPÉI 



23 




■V"-^ 



Peinture du laraire de la maison « dei. Ckntenahio » 



sols, sauf au sommet ; à la base se trouvent peints des treillages supportés 
par des pieux et rappelant absolument la l'açon de cultiver la vigne encore en 



M 



LA REVUE DE L'ART 



usage dans les environs de Rome. Cette montagne pourrait donc rappeler le 
Vésuve avant l'éruption de l'an 79, et le vin renommé de ces parages est 
. maintenant connu sous le nom de Lacryma-Cliristi. Bacchus ici est le pénale 
honoré dont le sang se métamorphose en vin, et tout porte à croire que 
l'habitant de cette maison devait posséder des vignobles importants '. Dans 
cette peinture, on peut retrouver presque tous les détails donnés par Strabon 



^^^^^Î^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^MMllŒ 



7'P^~jî^^^^^'^"ïp^ 




ppî^i^i^^ 



OFI'nANDES A FotlNAX 

et Plutarque, et suivre dans ses grandes lignes la silhouette du Vésuve, dont 
le changement le plus grand est dû à l'existence du cône de cendres actuel. 
Ce document est le seul où l'on puisse avec quelque vraisemblance retrouver 
l'ancienne forme du volcan. 

Deux laraires nous restent encore à voir : l'un est situé dans une cui- 
sine de Pompéi qui se trouve protégée par Fornax, la déesse des fourneaux. 
L'Abondance personnifiée est entourée d'images représentant un lièvre, un 
porc, des poissons, des pains, etc. Toutes ces victuailles étaient ainsi placées 



' Voir Gazelle uicliéului/ique, année 1880, et Niecolini. 



LES AUTELS DOMESTIQUES DE POMPEI 



25 



sous l'égide de la déesse pour obtenir des mets succulents. Les Lares com- 
plaisants sont placés encore ici, prêts à surveiller la cuisson. 




Laraire des Veitii 



L'autre a été découvert en 1893, et est placé dans la maison des Vettii, 
l'une des plus riches habitations de Pompéi. Il est recouvert de stuc et les 
ornements sont encore rouges, bleus et jaunes'. Sur le champ du fronton 
sont sculptés en relief et peints une paiera, un bucranc et le couteau des 

' Ces trois couleurs fondamentales se rencontrent souvent à Pompéi, pour la coloration du stuc, 
dans les motifs d'architecture. 

LA REVUE DE L'aRT. — UI. 4 



26 



LA REVUE DE L'ART 



sacrifices. La figure principale do hi pciiiliue est un génie' vAlu de la fogc; 
la tête voilée, comme le prôlre accomplissant un sacrifice, il tient la paiera 
et Vacerra. Comme acolytes, les Lareti pocillalorcs sont à ses côtés ; au-des- 
sous, le génie du lieu. 

D'après les attributs du fronton et l'aspect sacerdotal de la figure du 
milieu, on serait tenté de croire que les Veltii ont liien pu faire allusion au 
culte du taurobole, cérémonie instituée en l'honneur de Cybèle et d'Atlis son 
amant. L'inscription la plus ancienne que nous connaissions et qui relate 
le sacrifice du taurobole est de 1.33 après Jésus-Christ. Kilo fut trouvée 
aux environs de Naples et il y est écrit « qu'une femme, Herennia Fortu- 
nata, avait accompli pour la seconde fois le sacrifice du taurobole par les 
soins du prêtre Ti. Claudius' ». 

Sous Hadrien, l'usage de ces pratiques fut assez répandu et il est per- 
mis de supposer qu'importée d'Orient, cette coutume étrange de boire du 
sang et de s'en inonder le corps commença de bonne heure à se répandre en 
Campanie ; mais jusqu'ici aucun document certain n'a élé trouvé à Pompéi. 



PiKiuiK (irSMAX. 



' Voir l'arlicle do M. Ilenzcy, lu Tur/f romaine, t. Il, p. 197. 
' Uoissier. La lieligion romaine. 




H-n 




^\i;^ 



V^g^^c^^ 



A PROPOS DE QUELQUES SOI-DISANT 

PORTRAITS DE FEMMES 



DU XVI" SIECL-E 



Les platoniciens d'Urbin rienl à gorge déployée lorsque l'un d'eux rap- 
pelle dans la conversation le costume pi'imilif que Platon recommandait 
aux jeunes Grecques pour se livrer à l'exercice de la palestre : le plus fervent 
des assistants n'oserait pas défendre Platon. Et puis, il faut bien le dire, les 
platoniciennes frisent souvent la quarantaine, et leur prudence esthétique est 
extrême. Bien persuadées que la perfection se fait rare, elles sont très portées 
à préférer surtout ce que M. Anatole France appelle pittorcsqucment « la 
beauté couturière d. Si elles ne défendent pas la propriété d'un mari, elles 
défendent la leur, et elles n'ignorent pas l'importance qu'il y a à se tenir sur 
la réserve, dans une société blasée , ne fût-ce qu'au point de vue de la 
coquetterie. Arétin, expert naturel dans ces matières, aflîrme que personne 
n'a plus horreur. du simple décolletage gratuit que les courtisanes'-. Julien de 
Mcdicis, à qui ses amis d'Urbin reprochaient en riant de cacher sa belle, 
répond avec beaucoup d'humour: « Madame, si je la tenais pour belle, je la 
montrerais sans atours, comme Paris voulut voir les (rois déesses ; mais 

' Fin. Voir la HecKe du 10 licceinbre (lerriior. t. II, p. 411. 
' Lu l'ippa. 



28 LA REVUE DE L'ART 

elle aurait besoin d'être accoutrée des mains mêmes de ces divinités ; et, puis- 
qu'elle passe pour jolie, j'aime mieux la garder '.» 

Ainsi, il faut bien constater l'existence de principes extrêmement défensifs. 

Mais d'un autre côté le fait est là, et on ne peut pas nier qu'il n'y ait 
beaucoup de portraits de dames ou de jeunes filles en tenues extrêmement 
olympiennes. Seulement, nous devons, je crois, nous demander s'ils ont été 
exécutés avec la collaboration des modèles ou même avec leur assentiment, 
ou bien si ce ne sont pas tout simplement des improvisations d'atelier, d'un 
goût plus ou moins raffiné. 

Quand une femme du monde commandait son porlrait, elle ne brillait 
généralement pas par la patience : elle ne voulait pas poser ; il fallait que 
l'artiste se mît à sa discrétion, c'est-à-dire qu'il crayonnât son visage assez 
hâtivement, à peu près comme si maintenant on le photographiait; en quel- 
ques traits, il indiquait la forme du cou et des épaules ; il emportait ce 
crayon^ et s'en servait pour faire le tableau ou la série de tableaux, car le 
porlrait se répétait dans l'atelier à muiliplcs exemplaires. Les artistes possé- 
daient ainsi des têtes de femmes du monde, et il est clair qu'ils ont pu en 
mésuser et tirer de leurs modèles des effets assez inattendus. 

Le jeu était délicat, mais dans ce temps-là on aimait à s'amuser; les 
femmes avaient beaucoup desprit, et il arrivait que, lorsque au lieu d'un buste 
classique tout cousu de perles et d'or, on leur présentait leur image en 
Vénus, elles en riaient franchement, surtout quand elles étaient vertueuses 
et insoupçonnables..., et môme, si le portrait élait joli et donnait une idée 
agréable, elles s'en Irouvaient intérieurement flattées, comme d'un hommage 
fin. Le poète Michel d'Amboise raconte qu'il offrit un portrait de ce genre 
à une jeune personne qu'il idolâtrait. La demoiselle regarda l'objet avec 
« quelque plaisir » ; cependant, par principe, elle voulut morigéner le peintre; 
elle lui demanda où il avait pu la voir dans celte tenue oulrageuse; l'autre 
répondit galamment : 

J'ay ta façon sceue par celuy 

Qui est à toy trop plus qu'il n'est à luy. 

Comment! s'écria-t-cUe. Mais lui, non plus, ne m'a jamais vue 

' Castiglione, p. 301 . 

* Bouchot. Les Clouet. 

' Les Cent Epif/ramines, f° xxxi. 



3 ? 



A PROPOS DE QUELQUES SOI-DISANT PORTRAITS DE FEMMES 29 

Ronsard, à qui il arriva souvent d'être amoureux, nous dépeint le galant 
manège. Il va demander à Janct Clouct de lui peindre sa belle avec tous les 




La Toilette te Diane de Poitieiis 
Musée du Louvre (École de Fontainebleau). 



charmes possibles : de. visu, il ne connaît d'elle que le gracieux ovale de son 
visage et son long cou de cygne, mais cela ne l'empêche pas de décrire le 
reste et de commander en toute confiance les détails les plus ravissants. 



30 LA REVUE DE L'ART 

Clouot Vil fîiiro là un bion joli portrait, mais qui ne sera peut-ôtre pas très 
ressemblant. 

En pareil cas (par un sentiment qui s'expli([ue suffisamment), quand un 
veut souligner, sous une forme ou sous une autre, le désir d'exprimer 
indirectement un enthousiasme pour la beauté présumée d'une certaine 
dame en particulier, une discrétion élémentaire commande d'idéaliser un 
peu le visage de cette dame. De sorte que le visage étant le seul point de 
repère, on peut dire qu'à proprement parler il n'existe pas de portraits de ce 
genre : il n'y a que dos idées, dos arrière-pensées, des allusions plus ou 
moins transparentes. Si l'un en croit la tradition, combien n'aurions-nous 
pas, par exemple, de portraits de Diane do Poitiers? En elTet, cette noble 
dame a commandé elle-même un bon nombre do Dianes, qui peuvent passer 
pour des symboles, pour la glorification do son nom et de son rôle. Mais, 
sans parler des représentations plus que douteuses, parmi toutes celles dont 
M. Guidrey a dressé savamment l'inventaire, nous n'en trouvons pas une 
seule, même signée dos plus illustres noms, qui ressemble réellement.... 
On pourrait admettre encore que, pour les émaux, même signés de Léonard 
Limosin, ce défaut de ressemblance fût involontaire ; mais comment Jean 
Goujon, s'il s'agissait d'un portrait, ne serait-il pas arrivé à la rossemblanco ? 
Or voici la Diane superbe du musée du Louvre : faite pour Anet, elle lançait 
aux quatre coins du ciel le déli triomphant do la beauté humaine, synthé- 
tisée par une femme vigoureuse, par une vraie divinité, monumentale, 
imposante et noble, d'allures dominatrices, entre son cerf et ses chiens, 
nullement voluptueuse, arrière-cousine de l'Eve de Michel-Ange, bien que 
réduite à régner sur les bois, sur les chiens et sur les hommes. Evidemment 
la châtelaine elle-même a voulu exalter son symbole, son idéal, sa patronne : 
Jean Goujon l'a divinisée, chantée, traduite, et du reste nous no faisons 
aucune difhculté de constater que, par certaines touches réalistes, il a pris 
soin de nous rappeler qu'il chantait une divinité terrestre. Est-ce un portrait? 
non. Il suffit de comparer cette statue et le masque authentique de Diane de 
Poitiers sur les médailles. Si Jean Goujon a glissé dans la tête quelque chose 
de la beavité de la duchesse, c'est avec une mesure bien faite pour dérouter 
les amateurs de portraits. 

A côté des portraits peints ou sculptés, il y en a eu aussi d'autres, les 
portraits écrits, qui faisaient rage. M. de Boislisle nous racontait dernière- 



A PROPOS DE QUELQUES SOI-DISANT PORTRAITS DE FEMMES 



31 



mont qu'au xvu'' siècle les peintres se plaignaient de la concurrence que leur 
faisaient les écrivains par les portraits à la plume'. Ce genre de portraits, 
on le conçoit, est beaucoup plus tranquille. Cependant au xvi° siècle on s'est 
amusé à y chercher des elTets physiques ; c'était un régal des beaux esprits 
de « blasonner », comme ils disaient, telle ou telle partie du corps, et il se 




GAUiutLLii D'KsTKiiiiS i:t sa suiui! UiANii d'Esiukls 
(CoHccLiou do M"" la Vicomlcsse F. de Jauz»'), 

peut que certains blasons soient moins anonymes qu'ils n'en ont l'air. Cet art 
spécial nous a môme valu un portrait célèbre qui a encore le don de piquer 
la curiosité des critiques, et d'exciter leur sagacité : le philosophe Nilb, 
extrêmement bien accueilli dans la maison de la jeune Jeanne d'Aragon, 
où il légitimait sa présence en courtisant platoniquement une des suivantes, 
voulut offrir à la duchesse Jeanne, avec dédicace en règle, un traité compact 
sur le Beau, et, pour donner quelque sel à cet in-folio, il y a inséré un 



I Aniiuaire-Butlelin de la Société de l'histoire de France, 1896, note, p. 217. 



32 LA REVUE DE L'ART 

portrait complot, minutieux, impitoyable, absolument pathologique et anato- 
miquc, de tous les charmes visibles et invisibles de la jeune personne à qui 
le livre était dédié ; en acceptant la dédicace, la princesse endossait donc la 
responsabilité de l'œuvre. Comment a-t-elle pu agréer cette dédicace? Énigme 
étrange, à laquelle les commentateurs ont essayé de répondre dans tous les 
sens, sauf dans le vrai, qui, à notre avis du moins, est très simple. 

Tous les critiques sont partis de cette idée que Nifo était un indiscret, — 
principe assez difficile à défendre, puisqu'une indiscrétion, officiellement 
autorisée, n'en est plus une, et que, si faute il y a eu, l'absolution ne laisse 
plus de trace. Or quel était ce soi-disant indiscret? Un amoureux heureux et 
fanfaron, disent les uns'. Eh quoi, ce vieux bonhomme, affreux, goutteux, 
énorme, un peu ridicule, qui se trouvait fort heureux de courtiser une sui- 
vante (laquelle se moquait de lui), aurait triomphé ainsi publiquement de la 
vertu impeccable d'une jeune fille de vingt-huit ans, la perle de l'Italie ! Ce 
n'eût pas été le cas de s'en vantor si haut, et nous croyons pouvoir affirmer 
que, si le fait était vrai, le livre aurait paru sans dédicace. 

Bayle a fourni une autre explication, encore plus amusante : il a simple- 
ment traduit par u médecin » le surnom honorifique de Nifo « Medici », et 
moyennant ce léger lapsus, il trouve une occasion excellente de tonner contre 
les médecins qui abusent de la confiance de leurs clientes. Cependant, il n'y 
aurait toujours pas d'indiscrétion ! Et puis Nifo n'était pas médecin ; et puis, 
l'oût-il été, il ne se serait pas trouvé beaucoup plus avancé, les femmes, 
comme nous l'avons dit, ne croyant pas alors au sexe neutre des savants qui 
nous soignent et étant infiniment portées à les traiter de vétérinaires plutôt 
que de philosophes. Nifo s'est tout bonnement permis la môme plaisanterie 
que Michel d'Amboise, que Ronsard, que tous les idéalistes de second ordre, 
prêts à adorer intellectuellement la femme, et cependant sensibles aux 
charmes physiques, ne fût-ce qu'à titre d'hameçon. Il prête à sa platonique 
princesse, mais dans le sens esthétique et abstrait, un détail de beauté bien 
propre à accroître le nombre de ses courtisans et à faire rayonner loin son 
action philosophique : il agit en bon lieutenant et serviteur, il lui rend un 
service philosophique auquel elle ne peut que se montrer fort sensible. Ceux 
qui ont la patience de lire Nifo trouveront, dans la suite de son livre, un cor- 

' Voir sur ce point un intoressant article de M. Paléologue, dans la Revue de Paris, 1896. 



A PROPOS DE QUELQUES SOI-DISANT PORTRAITS DE FEMMES 



33 



roclif explicite, mais dont le besoin strict ne se faisait pas sentir. Dans nn autre 
chapitre, pour que nul n'en ignore, il s'étend avec feu sur les vertus morales 
de Jeanne d'Aragon, et il met au premier rang les deux plus saillantes, sui- 
vant lui : la beauté (|ui attire, enllamme, enthousiasme, élève les hommes, 
la pudeur qui sert de cuirasse et d'armure : « Sui' ces deux points, s'écrie- 
t-ii, vous éclipse/ toute autre'! » Pauvre Nifo ! Même auprès de Phausina 
Rhea, la suivante à laquelle il déclare sans 
ambages son amour, il ne connaît que le 
chignon ^ ! 

Et c'est précisément cette sécurité, un peu 
offensante, mais parfaite, qui rendait si savou- 
reuse sa plaisanterie près de hi princesse ! 

Au xvn'' siècle aussi, qui était un siècle 
masculin, on a cru grandir les hommes, notam- 
ment les princes, en les représentant sous une 
allure olympienne. La Ih'uyèi'c ne peut s'enipt'- 
cher de rire, lorsque, dans un carrefour, il con- 
temple le chef de l'Etat, le grave Louis XIV, 
en statue d'Apollon. Il est permis de trouver 
l'idée ridicule, mais viendra-t-il à la pensée 
de personne de s'en scandaliser, et La Bruyère, 
dont nous parlons, s'cst-il un seul instant 
imaginé que Louis XIV se soit mis en peine 
de léguer à la postérité un torse authentique? 

Cependant, Marguerite de France, qui était toute ànie, a eu à ce propos une 
idée singulière. Évidemment, elle s'est scandalisée à la seule pensée qu'au 
milieu d'un beau paysage, sur le repoussoir de quelque draperie à moitié rele- 
vée, on ait voulu pouvoir admirer quelque princesse ou duchesse italienne, 
dans son charme voluptueux. A ce spectacle ensorcelant, mais qui lui parais- 
sait dégradant, elle a résolu d'en opposer un autre, le spectacle de l'àmo. 
Ce projet lui vint, il est vrai, à un âge où les charmes seuls de l'àme restaient 
vivants en elle : elle se fit donc peindre, elle aussi, devant un paysage où le 
soleil se lève (ou se couche), et devant un rideau; mais au lieu d'être étendue, 

' Depulcbfo, ch. ci.xix. 
' De re milieu. 




Maiiouekite I)F. Francf. 

Livre d'Heures de Catlieiiiic de Médicis. 
(Mus^c du Louvre). 



I.A IIEVLF. DE L ART. — III. 



3i LA REVUE DE L'ART 

clic se tient droite. Elle est entièrement vôtuc d'une simple chemise de gaze, 
d'ailleurs assez transparente, mais soigneusement fermée autour du cou, et 
pour mieux accentuer l'interprétation, elle se mire dans une petite glace à 
main, par allusion sans doute à son livre le Miroir de l'ôme. Elle ne porte ni 
collier ni brillants : quelques médiocres bijoux négligemment posés sur sa 
table de toilette indiquent seuls sa qualité. M. Bourget nous a peint, en 
termes charmants, la femme exquise, que tous nous avims rencontrée, dont 
l'âme transparaît par des prunelles tendres et farouches. Marguerite est plus 
généreuse : c'est par le corps tout entier, tendre, mais farouche, que l'Ame 
transparaît. Et la morale de cette représentation parut tellement haute que ce 
petit portrait est resté dans la famille de la princesse comme le vrai portrait, 
le portrait authentique, intime et pieux '. Marguerite a tiré ainsi la morale 
de l'art, et donné une leçon aux femmes qui se lient un peu trop à la i)eauté 
purement plastique. 

Tel est aussi, croyons-nous, le mol de l'énigme. Pour triompher, les femmes 
platonisles ne jettent pas leurs armes, comme on l'a dit plaisamment, elles 
les réservent et s'en servent. 

Ajoutons du reste, pour être tout à fait véridique, que nous n'entendons 
parler ici que des manifestations plus ou moins publiques. Les femmes de ce 
temps-là ont horreur du banal et du vulgaire, et la plus petite liberté leur 
paraît olfensanle quîind elle a un mobile banal, matériel ; la plus grande leur 
parait quelquefois légitime, si elle consacre l'intimité et l'allection. 

Bien des femmes prudes ou même mystiques (Marguerite de France, toute 
la première) n'éprouvaient aucun scrupule, bien au contraire, à récompenser 
l'ardeur de leurs serviteurs, à aiguillonner le^ur fidélité, par de menues bontés, 
comme de les admettre à leur toilette ou même à leur bain. Mais c'est là une 
faveur légère, transitoire, qui ne laisse aucune trace derrière elle, et qui n'a 
aucun rapport avec la question dont nous parlons. 

Plus tard, ces subtiles distinctions s'oblitérèrent, et l'on ne craignit plus 
le banal! Sous le coup d'événements qu'elles ne purent dominer, les femmes 



' Ce portrait, peint jmr un Italien, n'existe pins, mais une excellente copie en miniature exécutée 
sous Henri IV (petit-lils de Marguerite) se trouve dans le précicnx manuscrit connu sous le nom de 
■ Livre d'heures de Catherine de Médicis ". Les antres niinialures de ce manuscrit sont faites d'après 
des portraits français, et ne comportent aucune interprétation de si haute envolée. Louise de Savoie 
est représentée en veuve, dans le costume classique, sévère et engoncé, sur un fond uni, d'après un 
portrait français. 



A PROPOS DE QUELQUES SOI-DISANT POHTllAITS DE FEMMES 35 




Gabuielle d'Estrées au bain. Près d'elle ses deux enfants 
F^ciiilurc de l'École rranoaisc (Musée du I^ouvrc] 

perdirent un peu de la délicatesse primitive, et dans la seconde moitié du 
siècle, leurs premiers scrupules paraissent s'éclipser, ou du moins subir de 



36 LA REVUE DE L'ART 

sonsiblos modificiitions. La siliuition est alors toute (lifl'éronlc. Lo fémiimme 
n'existait plus, et il paraît cortaiu que, vers ce moment, pour beaucoup de 
femmes, la nudité sembla une parure, et peut-être la meilleure. On se borna 
à transiger : on coupa, pour ainsi dire, le corps en deux. I..a partie inférieure 
resta inférieure, mais tout le haut, c'est-à-dire le buste, |)arul d'une beauté 
noble et digne d'être généreusement exhibée. D'après M. IJouchot ', de grandes 
dames fort connues, M'"" de Sauves, M'"" de Hetz..., ne craignirent pas, dans 
certaines circonstances, de supprimer tout corsage. A cette époque nous trou- 
vons de vrais portraits, avoués et individualisés, plus ou moins ouvertement 
conformes à cette mode de large slyle. Telle femme distinguée, quelque 
M'"" Récamier du temps, se fit peindre jusqu'à la taille, enveloppée de gaze, 
comme dans un portrait de la collection de M. Henry Iloussaye. Une superbe 
tête de femme, que nous croyons celle de Françoise d'Orléans Rothelin, 
princesse de Coudé, et qui nous appartient, ne montre, avec une décence 
parfaite, que le haut des épaules ; mais ces épaules, uniquement vêtues d'un 
beau collier de perles, ont évidemment pour objet de laisser parler l'imagi- 
nation du spectateur^. 

Autant qu'on peut le croire, Diane de Poitiers fut peut-être une des insti- 
gatrices de cette mode ; du moins, c'est à cette production du buste que 
M. Vitet' avait cru pouvoir la reconnaître dans un tableau de famille, actuel- 
lement en Angleterre, qui représente Henri II avec tous les siens, c'est-à-dire 
avec sa femme, ses enfants, et cette belle dame. 

Nombreux sont les portraits, peut-être satiriques, oîi Gabrielle d'Eslrées 
a été représentée de la même façon, souvent dans une baignoire. La nais- 
sance du duc de Vendôme, le fils qu'elle eut d'Henri IV, a donné lieu à une 
série de toiles où l'on voit la favorite assise en sa baignoire, avec sa sœur 
Diane d'Estrées, qui lui fait vis-à-vis dans le même appareil. 

L'exécution plus ou moins habile de ces tableaux de l'école hydrothé- 
rapique semblerait indiquer que la belle Gabrielle ne les a pas commandés, 
ni peut-être désirés. Les traits de Gabrielle étaient évidemment fort connus, 
et le portrait lui ressemble un peu. Mais la duchesse de Beauforl est traitée 
de cliic, et, sans l'inscription qui porte son nom, on pourrait fort bien ne pas 

' l'emmcs (le ISranlôme, p. i93. 

* Cette ligure a été reproduite dans le prOccdent article, p. ilô. 

^ Etudes, <f. iOO. 



A PROPOS DE QUELQUES SOI-DISANT PORTRAITS DE FEMMES 37 

la reconnaîlio. Le meilleur de ceux que nous avons vus appartient à M""' la 
vicomtesse F. de Janzc. Dans celui-là, le duc de Vendôme est né; M"" de 
Beaui'ort, modestement, ne moulre que son dos au spectateur, tandis que 
Gabrielle se tourne vers lui, triomphante, ornée d'un beau collier de perles. 
Une nourrice allaite le nouveau-né. Les noms des personnages sont indiqués 
par des légendes, ce qui achève de caractériser le sens caustique du tableau. 




Buste de Femme 
(Collection de M. lienrj Houssaye). 



Une autre toile de la colleclion du baron Pichon (n" 1339 du catalogue) nous 
présente la môme scène, avant hi naissance de l'entant ; divers symptômes 
révèlent l'attente de cette naissance, mais nous nous bornerons à signaler la 
présence d'une femme qui, dans le fond de la toile, coud avec ardeur une layette'. 
En somme, ces tableaux sont des allégories plutôt que des portraits, ou 
même des pamphlets plutôt que des allégories. Nous en pouvons dire autant 

' Une autre reproduclidu montre la nn^me Gabrielle après la naissance de sou second enfant 
(copie au Musée de Versailles). 



38 



LA REVUE DE LART 



des petits motifs reproduits en tète et à la lin de notre premier article, où 
les traits de Marguerite de Valois, la première femme de Henri IV, indiquent 
sûrement une allusion extrêmement satirique. Nous dirons encore la même 
chose de nombreuses ligures allégoriques qui séloignent de plus en plus de 
toute espèce d'idée de portrait. 

Notre conclusion est donc qu'on a beaucoup e.xagérc en croyant trop faci- 
lement que les femmes du xvi" siècle ont poussé la religion du beau jusqu'à 
aimer cl à cultiver couramment les exhibitions na[ur;distes. Quand on a soi- 
disant un portrait de ce genre sous les yeux, il ne faut l'accepter comme 
portrait qu'avec beaucoup de précautions. 

Dans la première partie du siècle, dans le moment où les femmes sont 
libres et jouissent pleinement de leur pouvoir, ces tigures-là sont rarement 
sérieuses, et, fussent-elles des portraits, elbis ne peuvent guère valoir que 
comme fantaisies d'artistes ou d'amateurs, ou tout au plus comme une sorte 
de phiisanterie galante. 

A la (in, les femmes se sont montrées beaucoup plus larges ; mais même 
à ce moment-là il faut tenir grand compte du simple esprit de malignité et 
de satire. 

R. iiK MAI'LDE LA CLAVIÉRE. 





GUSTAVE MOREAU 



La siluatlou de la critique on face de M. Gustave Morcau est une des plus 
embarrassantes que je sache. A l'égard d'un artiste qui réserve une partie de 
son œuvre, et volontairement la soustrait aux regards, même de ses passion- 
nés admirateurs, il devient malaisé de prendre une attitude décisive, car on 
est en droit de penser que ce sont les plus précieux exemplaires qu'il garde 
par devers lui. Et dès lors comment tenter autre chose que des indications sur 
un des plus rares esprits de ce temps? Le seul motif que l'on puisse attribuer 
à celte réserve — et d'ailleurs il suflit ù l'expliquer, quand il s'agit d'un 
peintre ayant vécu uniquement pour son art comme M. Gustave Moreau — 
c'est un désir fort légitime de ne point se séparer de ce qui fut la confidence 
de son être intime, l'essence même de sa pensée. Mais lorsqu'un artiste a su 
incarner, à un degré aussi éminent que celui-ci, les aspirations et les rêves 
de l'àme contemporaine, lorsqu'il a été moderne à ce point, il arrive que sori 



40 LA REVUE DE L'ART 

œuvre no domoiiro plus sovilemcnt sa propre confidence, mais celle encore 
de l'élite pour laquelle, dans le silence, il travailla. De lui certes on peut 
dire ce que notait un subtil analyste : — « Ces illustres esprits, au moins tels 
que je les fréquente, sont à vrai dire des fragnu'nls de moi-niAme. Tel est le 
sens de l'ardente sympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c'est moi- 
même que je vois désirer et souffrir. » — Et voilà aussi bien l'excuse de celui 
qui se résigne à être nécessairement incomplet, mais ne peut résister au 
plaisir de noter ses propres réactions devant les œuvres, trop rares à son gré, 
mais de première importance, qu'il lui fut donné de voir ! 

J'ai prononcé ce mot de moderne, dont on a tant abusé, auquel pourtant 
il faut bien revenir, puisqu'il n'en est pas d'autre pour rendre exactement 
ce que je voudrais exprimer. Ainsi va-t-il de tant de termes qui, doués origi- 
nairement d'un sens et d'une vertu exceptionnels, perdent, comme une mon- 
naie trop longtemps maniée, leur relief el leur éclat. Vous vous rappelez ce 
beau morceau des Essais de psychologie où M. Paul Bourget, étudiant un 
poète dont les tendances et les doctrines présentent la plus grande analogie 
avec celles du peinire qui nous occupe, examine cette question de la moder- 
nité et finalement arrive à cette conclusion, qu'elle réside bien moins dans la 
nature des sujets choisis par l'artiste que dans la sensibilité de cet artiste, 
exprimée tout entière par la manière dont il les traite. Qu'est-ce là, sinon 
la justification d'une thèse qui d'ailleurs se défend assez par elle-même, puis- 
que tant d'artistes de cet âge, depuis Alfred de Vigny jusqu'à M. Gustave 
Moreau, en passant par Leconte de Liste et Gustave Flaubert, l'ont appuyée 
de leur exemple personnel, de leurs œuvres toujours jeunes à nos yeux, et 
destinées à le demeurer? 

C'est donc par sa sensibilité propre et par l'ébranlement qu'elle produit 
en nous, autrement dit par la transposition de nos inquiétudes, de notre 
fuyant idéal jusqu'au milieu des sujets qui en semblent le plus éloignés, c'est 
par là que M. Gustave Moreau traduit avant tout sa modernité. Dans quelle 
mesure il y atteint, avec quelle variété et quelle réussite, nous aurons à le 
montrer bientôt, quand nous examinerons ce qui me paraît être la fleur même 
de son talent, je veux dire là compréhension profonde de la féminéité répan- 
due à travers son œuvre entière. Pour l'instant je voudrais me tenir à cer- 
taines peintures de lui plus parliculièrement myliiiqnes et religieuses, où 
nous allons constater aussi bien l'unité profonde de ses tendances et la 




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GUSTAVE MOIÎRAU 



41 



noblosse do son idôjil. Détail qu'il uVst pas inutile de noter, M. Gustave 
Moreau débuta dans l'art par dos sujets de genre d'iui caractère nettement 
accusé, dont il nous lui (li)nn('' do voir (|iiolques rares exemplaires ' : ainsi 
parfois soudainement et d'un hrusque clioc une nature se transforme, sans 



i^al^ Il 



La Mvdonk kï i.'Kxfant 

que l'on puisse trouver do lion oniro oo (|iii fnl son proniior oiï<irl cl l'idéal 
auquel elle doit se tenir. 

Il faut à l'arlisle une étrange inconscieuco ou bien une singulière confiance 
en sa force pour aborder eorlaius Ihèinos fameux où s'oxor(;a le génie des 
plus grands. Sa seule excuse do s'y élro essaye'-, on mènu' temps que son 



' Collection rie M. Antony Itoiiv. 

LA REVIE DE l'aBT. — III. 



42 LA REVUE DE L'ART 

honneur, est d'avoir su développor ii leur sujet quelques v.ariations origi- 
nales, — je ne vois pas de companiisoii pins jiisie (juc celte image empruntée 
à la technique musicale, — d'avoir rendu un son qni soit hicn àlui, et, pour 
tout dire, renouvela ce qui semblait !i jamais usé, Catigué, irrenouvelahle. Kn 
ce sens cl avec une justesse bien digne de son rare esprit, Baudelaire a pn 
dire que les plus beaux sujets étaient les plus rebattus; il n'ajoutait pas — 
mais c'est à nous de le faire — ponr ceux-là seuls (|ui onl la puissance 
d'exprimer par eux une face originale de leur àme. Parce que nous trouvons 
en M. Gustave Moreau cette tendance ininterrompue el cette facullé de 
rajeunissement, et que précisément nous les voyons en accord avec nos 
besoins et nos préoccupations contemporaines, nous nous sentons allirés vers 
son œuvre qui devient ainsi comme nu commentaire de ce qu'il y !• de plus 
intime en nous. Voici nue Mailoiw avec l'Enfant '. Kxiste-t-il sujet plus sou- 
vent traité, plus repi'is et remani('' par les peintres de tous temps'.' Sans 
parler des autres maîtres, faut-il rappeler qu'il fut le thème principal sur 
lequel cette admirable école des Vénitiens du xv" siècle imagina ses innom- 
brables développements ? Faut-il vous évoquer, tètes fières ou malicieuses des 
Marfo^e.v de Giovanni Belliui, orgueilleuses de leur niateniité. avec ce corps 
du hanibino (id'ert à l'adoi^ation des fidèles? I']l vous aussi, cliarmauls enfants 
aux boucles blondes, (|ni joue/, du lifre et de la viole sur la marche du 
trône? Assurément s'il est un thème pictural (jui semble ('puisé, sur lecpiel 
il ne reste plus rien à dire, c'est celui-là. .M. (iustave Moreau eut ce don 
de le recréer, dans une ceuvre délicieuse d'inlimilé et de tendresse. Ku 
nous montrant le corps de l'Enfant debout sur les genoux de la mère, tourné 
vers elle et la bénissant de sa petite main grêle, tandis (|irelle baisse |)iense- 
ment la tète, il a su nous donner la note excinsivenieni religieuse el lou- 
chante d'un sujet (jne les premiers maîtres de Venise, lidèles au temi)érameul 
positif de leur race, ne nous avaient présenté (|ue sous des traits d'humanité 
triomphante! VA c'est assez, je le répète, iinlépendaniment des (|ualilés de 
pure peinture qui font de celte composition un morceau d'une rare inten- 
sité expressive, c'est assez pour jusiiiier l'ambition de l'artisle et lui donni-r 
raison. Voici encore, dans le même ordredi(l('-es, deux Saint St'-haslion ': V un 



' Ciillcctioii lie .\l. i'.\\. llayciM. 

' Ces deux compositions font partie de lu colleelion de M. Cli. Ilayeni. I.n première est une pein- 
ture, la seeonde une ar|iiarelle. 



GUSTAVE MOREAU 



43 



coniunuf au lilc Inulilionael, el nous n'y insisleroiis pas, quelles que soient 
d'ailleurs les qualités de conleur qui s'y manifestent; l'autre, si louchant 
dinvenlion el renouvelé par l'émotion don! il esl empreint, (^e n'est plus le 
corps du liel é[)lièlie nu, lié à l'arbre ou au poteau du marlyre et recevant les 
tlèches : prétexte à l'élude d'aeadi'uiic que toutes les écoles nous ont laissée. 




SAINT bKBASTlIÎN 



C'est le corps épuisé du jeune homme chancelant qui va mourir, au centre 
d'un paysage tourmenté, dramatique autant que la scène de soutTrance qu'il 
commente, cependant ([u'une pieuse main féminine détache la lléche de 
ses blessures et panse ses plaies. Et qui ne voit dans cette interprétation 
d'une légende tant de fois reprise el commentée, le rajeunissement du 
thème par l'inlervenlion d'un sentiment aussi proche de notre cœur que 

celui de la pitié? Pour se rendre un compte exact du caractère expressif 

de certaines œuvres el des limites jusqu'où M. Gustave Alorcau a reculé son 
art, il faut s'arrêter à une œuvre, évidemment de ces dernières années, le 



44 LA REVUE DE LART 

Songe de sainte Crci/r', où les moyens d'expression dépassent cnix de la pure 
peinture, et par la fusion harmonieuse des personnage*, des areliileclures et 
du paysage, alleii;n(!nl à un ordre d'éniolion que la musique seule d'Iialiitude 
parvient à nous donner. 

Ce n'est pas ici le lieu de revenir, en y insistant longuement, sur la 
richesse du décor et la magnilicence des architectures où ce maître, Irouhlé 
par tant didéals si divers et si contradictoires, se j)laît à enfermer certaines 
de ses conceptions. Par là aussi sans doute il fraya une voie nouvelle aux 
artistes et fut un précurseur. Mais c'est la partie la plus connue de son onivre. 
Toucher seulement à ce point, c'est évoquer aussitôt ses Salomr qui furent 
de merveilleux prétextes à développements littéraires et sur lesquelles tout a 
été dit. Aussi bien est-ce là peul-(Mre ce qui nous louche le moins; car si 
M. Gustave Moreau n'était qnv le rare et précieux metteur en scène des 
légendes orientales que nous savons, il n'atteindrait poiiil à faire vibrer en 
nous la part d'humanité tendre et doidoureuse qui se com]dait aux interpré- 
tations plastiques de la vie intérieure. Nous ne nous y arrêterons donc point 
ici. Qu'il nous suffise de rappeler, à l'occasion de ce rcve féerique, ce mot 
d'un ironiste qui l'ut parfois tendre et qui eut la sensibilité d'un artiste sous 
les plus déplaisants dehors : — « L'Orient n'est pas tel (jue M. Gustave 
Moreau l'a peint. Mais c'est l'Orient qui a tort 1... » 

De ces décors intérieurs, magnifiques et complexes, où l'artiste enferma 
ses Salomc, son roi David et tant d'autres encore de ses compositions, je 
veux passer au paysage, c'est-à-dire au décor extérieur dans lequel il 
place certaines d'entre ses scènes religieuses, héroïques on légendaires. Par 
là aussi M. Gustave Moreau nianil'esla des préoccupations profondément 
modernes et qui contribuèrent pour leur i>art à renouveler les sujets qu'il 
traita, autant que le geste et l'attitude des personnages. N'oublions pas qu'il 
assistait, lors de sa formation intellectuelle, aux premières luttes de notre 
glorieuse école de paysagistes. Ses vingt ans durent, j'imagine, s'indigner, se 
révolter contre les obstacles que la routine et la tradition mal entendue 
apportaient au développement d'un Théodore Rousseau; et comme 11 advient 
presque toujours quand im esprit libre, vraiment indépendant, voit proscrire un 
précurseur vers lequel il inclinait de lui-même, son imagination en fut plus forte- 

' Collection de M. Baillehaclie. 




nuataveMoreau pin. 



BETHSABEE 



i'- l'art ancien et moderne 



GUSTAVE MOREAU 45 

ment séduite I Elernclle liistoirc do rcs|)iil liiimain, éternel recommencement, 
dont il devait lircr prolil, non point certes [)our imiterdes peintres au tempe- 



1 




1 1 

' J. \ . 


m , 9 


^^'w> •" kX*. '."*^ .7-. 









Moïse salvk hes kalx 



rament si did'érenl du sien, mais i»our en tiier le iécoml ensei^^nement que 
sa nature, merveilleusement assimilatrice, lui soulignait! Kn lace de celle 



46 LA REVCK l)K L'A UT 

renaissance soudaine du paysage, il senlil, guidé par le seul instinct, lui 
que sollicitaient uniquement les sujets niyllii(|ues et légendaires, ce qu'il y 
avait de précieux pour son dévcdoppenieni dans l'apport origiiuil de ces 
peintres. Un tel exemple ne l'ut point inellieace. soyez-en sûrs, dans l'évolution 
de son talent, et contribua à la fusion si remar(|iuilde (jue nous avons notée 
entre le siijcl liii-inènie el le décor où il s'applique à le situer. (J'est à elle 
que nous devons des réussites aussi parfaites que le Soikjc de suinte Ct'cile 
précédemment noté, le Saint Srbaslicn, dans lecpiel le |taysage s'allie si com- 
plètement au drame de souli'rance exprimé i)ar le poète, où la nature tour- 
mentée semble participer à l'angoisse du sujet par une intensité de couleur 
rappelant les jilus palliétiques mises en scène de Delacroix, (l'est à elle 
encore qu'il faul allribiu'r la solitude désolée de VEiifant iirodii/ne ', si 
puissante et si expressive. VA le cbarmant paysage, radieux et frais, de 
V Enlèvement d Europe -\ celui, tout éblouissant et complexe, de \n Sn/i/io, 
du Moïse sauce des eaux ', proviennent sans nul doute de celte impérieuse 
exigence d'une nature profondément artiste, qui embrasse un sujet dans son 
intégralité et ne saurait concevoir une scène de rêve ou de passion indépen- 
damment du décor dans lequel elle s'oiVrK jiour la preniière l'ois à son imagi- 
nation de peintre. 

Peinture littéraire! disent quelques-uns. El vous imagine/ de reste ce 
qu'une telle appellalion imi)li(|ue de sous-cnlendu. Il est plaisant au surplus, 
pour ne pas dire autre cliose, qu'elle trouve écho chez ceux qui demeurèrent 
fidèles à la tradition dans ce qu'elle a de plus poiuil' et de plus démodé, 
autant que chez les habiles jongleurs <[ui exécutent leurs lours de force pour 
le divertissement de la galerie. Peinture littéraire : oui sans doule. j'y sous- 
cris, si l'on entend par là un art dont l'idéal le j)lus haut est la traduclion 
plastique des mouvements de l'àme. des émotions humaines dans ce qu'elles 
ont à la fois de noble et de ralliné, des préoccupations et des angoisses 
qui torturèrent notre pauvre humanité et vraisemblablement continueront 
de la torturer jusqu'à sa disparition de la planète. VA. je vous le demande. 
quelle matière plus liaiile pourrait se proposer l'art symbolique et légen- 
daire? N'est-ce pas le lieu de redire les grandes paroles de Carlyle : 

' Ci)llcclioii (!(• M. Cil. Ilayeiii. 
* Cdllection ilc .\1. Ch. Hayem. 
■* Collectiou de .M. Antonv Uoux. 



GLSTAVE MO RE Al! 



47 



(( — L'ossonee de notre êti'c, le myslcre en nuns qui s'appelle lui-même je — 
— ah ! qnels mots avons-nous pour de telles choses ! — c'est nn souille du 
«iel ! Lêlre le plus haut se révèle dans riionune. (le corps, cette" faculté, 
cette vie que nous vivons, tout cela n"esl-il pas comme un vêtement pour 
cet innommé ? Nous sommes le miracle des miracles, le grand et inscrulahle 
mystère de Dieu. ■> — Mais si, par cette appellation d'«?V iiltéraire, on prétend 




L'Km.kvkment uIOi liOi'K 

di'noncer une sorte d'insiil'lisaïUH' dans les moyens exjjressit's. un défaut 
d'(''(|iiilihre entre les facultés d'invention et celles (rex(''Culion,nous répondrons 
qu'eu certaines de ses teuvres M. Gustave Moreau a donné telle preuve de 
sa maîtrise qu'il devient [)uéi'il de la contester. Le symhole de force et de 
jeunesse Irionipliante se trouve plastiquement rendu dans Hpirnle pt l'Hydre 
de Lerne avec imc réussite si complète, comme dans la Chimt're ' celui d'un 
élancement de l'être vers l'idéal, qu'il est difiicile, ])our ne citer que ces deux 
exemples, d'imaginer une plus parfaite correspondance entre le (îerveau qui 
conçoit ci la main qui exécule. 



' Colleolion lie M. Cli. Ilavoiii 



48 LA nEVUE DE L'ART 

La remarquable série des aquarelles composées sons l'inspiration des fables 
de La Fontaine — notez qne je n'ai point dit comme illustration de ces fables 
— nous donne une idée assez (exacte du sens tout à la fois littéraire et artis- 
tique de M. Gustave Moreau. 11 ne s'agit point ici de les commenter, non plus 
que de soutenir leur égale valeur. 11 était inévitable (jne dans nn Ici ensemble 
certains sujets s'olTrissent à l'ininginalion du peintre avec plus de reliel'el plus 
d'éclat, aux dépens de tels autres. 11 ne s'agit pas non plus de chercher en 
cette série une interprétation rigoureuse du génie dn fabuliste; et très jus- 
tement on a pu dire — ce (jui n'implique aucun blâme pour le peintre — (|ue 
ce n'était pas là une i/lii.\lralion, au sens exact du mot. Qu'on me permette 
de reprendre la comparaison empruntée à la musique et qui me paraît 
de nature à bien montrer qiu'l fut ici l'ellort propre du peintre! Il y a 
d«ux manières pour un compositeur de développer des variations sur un 
thème fameux : on bien il s'astreint à la plus stricte fidélité et demeure dans 
le ton, dans le rythme, dans la coupe musicale du motif qu'il commente; ou 
bien an contraire il s'en libère et celui-ci n'est plus qu'un point de dépari, 
après quoi il donne cours à son invention personnelle. 11 eu va de même 
pour la peinture, et dans cette série précisément .M. (Jnslavc Moreau nous a 
laissé un frappant exemple de libre interprétation. Parl(mt où le thème du 
fabuliste trouve un point de rencontre avec le tempérament de l'artiste, la 
fusion des deux s'opère, et nous lui devons des merveilles de tendresse chaste 
comme cette aquarelle des Deux Pigeons, de séduction féminine comme le 
Lion amoureux et la Chatte nvHamorphosèe en femme, sur lesquels nous aui'ons 
à revenir; d'intensité de vie, comme le Lion et le Moucheron, le Sinf/e et le 
Dauphin '. Nul doute qu'en chacun de ces sujets, et précisément parce qu'il 
trouvait Un écho plus sonore dans l'âme de l'artiste, celui-ci soit parv<'nu à 
traduire avec un relief plus saisissant le sentiment même <|ui est à l'origine 
de l'œuvré. Et c'est aussi bien la meilleure raison que je sache d'une libic 
interprétation! 

luicore ne serait-ce point assez pour juslilier la place (|u'occupe M. Gustave 
Moreau dans l'estime des vrais artistes, si l'on n'y ajoutait des raisons plus 
spéciales encore et plus techniques, si je puis dire. Le maître (|ui sut faire 
l'eiiilre à ra(|nitrelle de semblables effets, d'une si prestigieuse intensité et 

I La série de ces ariiinrellps apparlii'iil ;i M. Anluny llmix. 



GUSTAVE MOREAU 



49 



d'une intimitc si pénétrante, doit être considéré comme un grand inventeur 
dans la technique de son art; et je veux, pour ne citer qu'un exemple, détacher 




Hercule et l'hydhe de Lehne 



telle peinture de lui comme ['Éducation de la Licorne ' où la réalisation pic- 



Collection de M. Baillehache. 

LA revue de l'art. — III. 



bo 



LA REVUE DE L'ART 



turale est poussée si loin, la richesse des matières si séduisante, qu'elle reporte 
invinciblement ma pensée vers certaines petites toiles intimes des Vénitiens 
du xv° siècle, Belliui ou Carpaccio... Les œuvres d'art ne persistent d'une 
vie durable que grâce à la perfection des moyens expressifs qui leur sont 
propres, et, pour tout dire, il importe assez peu qu'une œuvre ait été puis- 
samment conçue, soit sortie d'un cerveau noblement inspiré, si les défaillances 
de l'exécution en viennent par la suite atténuer la portée. Le beau maître 
qui nous occupe n'échapf)era pas k la loi commune. Sans vouloir préciser 
si certaines de ses compositions auront à soulfrir de l'injure du temps, dès 
aujourd'hui nous pouvons affirmer que d'une œuvre aussi vaste, aussi consi- 
dérable que la sienne, il n'est pas imprudent de prédire que la part essentielle 
durera. 



Paul FLAT. 



(/.« ///) pruchaincmenl.) 








UNE ARTISTE FRANÇAISE 



PENDANT L ÉMIGIIATION 



MADAME VIGËE-LEBRUN 



L est entendu aujourdhui que cette femme supé- 
rieurement douée ne fut point une artiste do 
style ; par excellence elle reste le peintre d'une 
époque, le chroniqueur des modes et des goûts. 
Mais en la prenant pour ce qu'elle vaut, il est 
juste de reconnaître combien cette amoureuse de 
i'aufreluches, cette drcoralive, parité avec justesse 
une langue spéciale, comme elle sait grouper 
~""~" en synthèses joyeuses beaucoup de menus faits : 

d'où l'impression surtout mondaine éprouvée devant ses portraits. 

Elle se révèle à un moment où la Française réagit et se veut définitive- 
ment séparer des aïeules; pour une bonne part, Louise-Elisabeth Vigée 
contribue à hâter le mouvement. Elle apparaît comme une révolutionnaire 




53 



LA REVUE DE L'ART 



en matière d'esthétique féminine, lorsqu'on la voit, de son propre gré, substi- 
tuer aux falbalas monstrueux et ridicules je ne sais quelle grâce simple, non 
dépourvue cependant de mièvrerie et de préciosité. On sent chez elle une 
énergie et un tempérament; elle s'est façonnée presque sans guide, car il 
serait oiseux de chercher en elle rien de Joseph Vcrnet, son premier maître, 
ni de Ménageot, son second Mentor. Un renom de fille jolie lui ouvre les 




M™" VlGtE 
l'eiiile |)ai' ello-niômc, à Anvers, en I78i 



portes, elle ne met aucune pruderie dans ses relations; elle veut le succès 
et le poursuit, tant à l'Académie française, à laquelle elle offre le portrait de 
deux célébrités défuntes, qu'à la cour et à la ville, où elle frappe aux endroits 
propices. Quelques méchantes langues lui priHenl des ressources peu vul- 
gaires : un joli scepticisme voltairien uni à 1 aimable religion de cette fin 
de siècle. Aussi lorsque Vigée, son père, |)einlre d'un talent très modeste, la 
marie à Lebrun, marchand de tableaux, elle s'abandonne en apparence, soup- 
çonnant bien que le commerçant saura se plier aux exigences de la vie, 
moyennant qu'on lui apporte l'aisance. En peu d'années, Lebrun aura dévoré 
le million que les portraits de sa femme auront mis dans le ménage; il se 



MADAME VIGEE-LEBRUN 63 

soumettra au pire pour continuer ses_ affaires ; quand tout à coup Elisabeth 
Vigée regimbe. On lui donne des amants, entre autres Galonné le magnifique, 
dont les folies ne se comptent plus. La brouille des conjoints s'accentue 




Portrait de Mm» Vii;i;i; aix ukfjcks (17'.iOj 
Arrangé et gravé par Denon, avec le porlrail de Itajiiiaul, 

jusqu'à la séparation amiable, sauf pour les règlements de comptes que la 
loi laisse au mari. 

Elle, dans rintorvallc, a été admise à lu cour, elle a peint plusieurs fois 
la reine Marie-Antoinette ; elle a approché les plus grandes dames et s'ar- 
range pour n'être point prise au dépourvu. Elle adore les fêtes aussi bien 
que les intimités; elle offre des dîners que la malice de ses adversaires 
transforme en orgies. Mais elle fait mieux pour sa gloire et son succès, elle 
invente des atours nouveaux, cherche l'inédit et le galant dans ses portraits. 
Un jour, elle s'avise de peindre sans poudre la délicieuse duchesse de Gramont- 



54 LA REVUE DE L'ART 

Caderousse, née Marie-Gabriellc de Sinety ' : voilà qui nous semble aujour- 
d'hui de mince importance, ceci est cependant dans le cercle mondain une 
véritable révolution. M""" de Gramont, à partir de ce jour, ne se poudre plus; 
elle va à l'Opéra ainsi, ce qui cause une sorte de scandale, de peu de durée il 
est vrai, puisque, moins de deux mois après, pas une élégante notée n'eût 
admis la poudre. M""^ Vigée-Lebrun en prend une autorité, il n'y a de faveur 
que pour elle. Peu à peu elle fait comme partie intégrante de l'aristocratie, 
et lorsque la Révolution gronde, des hommes à moustaches viennent sous ses 
fenêtres de la rue du Gros-Ghonèt lui montrer le poing et lui promettre la 
lanterne. Elle est l'amie de l'Autrichienne — elle ne l'a que trop dit — et de 
Galonné — elle l'a un peu trop celé. — Quand le peuple prend la Bastille, 
M""" Vigée-Lebrun juge la situation grave. Elle a sa fille qu'elle adore et son 
mari qu'elle ignore; elle voudrait s'enfuir, mais le commerce des tableaux a 
mangé jusqu'au dernier sou. Alors elle se jette sur une toile commencée, le 
portrait du bailli de Grussol, la termine et en touche cent louis qu'elle cache 
à tout événement. Elle eût voulu joindre à ce pécule ce que lui eût rapporté 
un portrait de la comtesse Dubarry, esquissé à Louveciennes; elle va là-bas 
pi-endre séance, mais, au cours d'une après-dinée, elle entend la canonnade 
sur Paris. Elle accourt juste pour voir la tête de Foulon au bout d'une pique, 
avec du foin aux dents. Très en hâte elle boucle ses malles, retient sa place 
à la diligence, emmène sa fille et sa gouvernante, et le 5 octobre 1789, elle 
roule vers l'Italie où tant de Français l'ont devancée. 

Alors commence pour elle ce long exil de douze années pendant lesquelles 
il lui faudra courir l'Europe du sud au nord, pareille au troubadour errant 
des vieux temps. Les débuts en furent pénibles; mal préparée aux voyages 
— car on ne pouvait guère compter pour sérieux un déplacement de quelques 
semaines en Hollande et à Anvers dans l'année 1782 — M""" Vigée tombait 
à Turin, ville prosaïque où sa gloire n'eût pas trouvé de l'eau à boire. Pour 
son bonheur elle y rencontra Porporati, le graveur, homme bienfaisant, qui 
l'accueillit dans sa famille et la consola de son mieux. Do là elle gagna Rome 
et F'Iorence, où très vite la société cosmopolite lui fit fête. En ce milieu d'An- 
glais, de Russes et de Français émigrés, elle apportait un parfum de la France 

' Nous devons ù l'extrême obligeance de M. le marquis de Sinety l'autorisation de reproduire 
ce splendide portrait de femme, le chef-d'œuvre sans contredit de M"" Vigée-Lebrun. N. D. L. R. 



MADAME VIGEE-LEBRUN 



55 



pimpante, ol comme on ne s'avouait pas que les événements pussent durer, 
on en était à la joie de vivre. A peine arrivée, elle recevait des commandes; 
l'Académie de Sainl-Luc à Rome, et les Offices de Florence souhaitaient un 




POIITIIAIT DE M"'" VlGKE 
Par olle-iiiôinc en (7!K» (Acaitf'uiio tU* Suinl-I.uc, & Rome). 



portrait d'elle; une Anglaise, miss Pitt, une Polonaise, la comtesse Potocka, 
miss Roland, maîtresse de lord Welleslcy, sollicitaient des séances. Avant 
tout M™» Vigée soigna sa gloire; elle commença par elle-même, et pour 
Rome, elle composa cette étonnante et nerveuse figure où très simplement 
elle s'exposait de trois quarts, les traits encore fatigués, les yeu.v tout à fait 



56 LA REVUE DE L'ART 

insidieux dans leur morbidesse, coiffée d'un morceau d'étoffe drapée, rappe- 
lant, si j'ose dire, les accoutrements de tête dés tricoteuses parisiennes. Pour 
Florence elle s'étudia mieux ; elle voulut une œuvre plus complète, et elle se 
montra assise devant un chevalet, la tôte rieuse tournée vers le spectateur, 
avec, sur la toile, une esquisse à la craie de la reine Marie-Antoinette. Un 
pou plus lard, Vivant Denon, un ami rencontré à Venise, voudra graver ce 
portrait, mais il est diplomate, la Révolution gagne, il a souci de se compro- 
mettre, et il remplace sur son cuivre la tête de la reine par celle de Raphaël. 
Peut-être M""" Vigée ignora-t-elle celte habileté, car elle n'en parle pas. 
A Rome, d'ailleurs, elle n'avait guère d'instants à perdre; elle peignait miss 
Pitt en Hébé, tenant une coupe dans laquelle un aigle venait boire. Et cet 
aigle posait, il appartenait au cardinal de Remis; on l'attachait sur un 
perchoir, d'oià à chaque minute il voulait s'élancer sur l'artiste. 

A l'étranger, les formules nouvelles de M"" Vigée, ses moyens ingénieux 
de draperies, ses poses inédites, jusqu'aux à peu près de physionomie, sa 
facilité à embellir ses modèles, à tourner à la française certains visages, lui 
groupaient très vite une clientèle. On l'atlendait pour l'hiver à Naples, où la 
reine Caroline, sœur de Marie-Antoinette, l'avait mandée; on l'eût voulue à 
Florence; Vienne, pour des raisons de politique sentimentale, la réclamait 
aussi. Elle fut à Naples. Là-bas c'était une cour amie, une société d'artistes 
réfugiés, et le rêve caressé depuis longtemps pour elle, la mer, Ponipéi, le 
Vésuve, la vie large, honorée et fêtée. Toutefois ce repos sur lequel elle compte 
n'existe plus pour elle. A peine arrivée, il lui faut entendre aux exigences; 
si aimablement qu'on l'accueille, elle ne peut se méprendre sur la nature de 
l'intérêt qu'on lui porte; on assiège sa maison, il semblerait qu'en ces époques 
bouleversées chacun eût comme un besoin de laisser de soi une image. C'est 
d'abord la reine dont elle fait le portrait, cette reine à la réputation équivoque 
qu'elle proclame la plus douce et la plus tendre des femmes. Ensuite elle 
peint le prince royal., la princesse Marie-Thérèse, grosse et insigniliante per- 
sonne, qui allait devenir impératrice sur le même trône et sous le même 
nom que sa grand'mère. Puis au hasard des rencontres, dans ce milieu un 
peu mêlé, elle est présentée au ministre d'Angleterre, lord Hamillon, sei- 
gneur étrange, avare, dont la maîtresse, Emma Lyonna, ancien modèle de 
peintre, ancienne fille d'auberge, est admise chez la reine. Emma Lyonna est 
alors mistress Hard ; c'est la plus adorable statue plastique dont on ait idée, 



MADAMK VIGEE-LEliRUN 



57 




Emma Lyonna, plus tard lady Hauii.ton, en Sibyi.ie 
Peinte à Caserte en 1790. 



c'est aussi la nature la plus curieusement perverse, sinueuse, habile au 
point de ne rien nier de ses origines, et de pourtant les imposer, sous le 

LA 111. VIE DF l'art. — III. 8 



as LA REVUE DE LART 

couvert diplomatique de lord Hamilton. l'our M'"" Vigée, celle créature est 
la rencontre inespérée. L'avoir peinte après Angelica KaufTniann, après l'Anglais 
Romney, la faire plus belle qu'eux n'avaient su, n'était-ce point une consé- 
cration de son talent, et l'assurance de plus de faveur encore? A (laserlo. où 
habite mistress Ilard, M""" Vigéo arrive toute joyeuse, avec cette superbe 
inconscience d'artiste qu'on lui voit en toutes circonstances. Là sont installées 
la duchesse de Fleury, une iM-aneaise, el la princesse de Monaco; toutes 
deux assisteront à la séance. Et c'est un conccri di-loges (juand pour coiller 
son modèle, M"" Vigée lui jette en turban sur la tèle un long chàle dont un 
coin retombe en draperie sur une tunique très simple. Misiress Hard aura l'air 
inspiré, elle regardera le ciel, en Corinne, comme plus lard M"'" de Staël, et 
l'œuvre terminée sera dénommée la Si/>j/l/e, « sibylle énigmalique el men- 
teuse où sous un regai'd d'ange se cachera la plus lamentable des âmes ». 

Ce portrait, M"" Vigée le dira son cliei-d'ieiivre. elle le conservera désor- 
mais, car lord Hamilton n'a souci de le payer, el s'il l'eût acquis, c'eût été 
pour le revendre. A travers ri'>uroj)e, où elle s'en ira promener sa jx'lite per- 
sonne sémillante. M""' Vigée emportera la Sibylle. Elle l'aura dans ses 
bagages, roulée comme un colis; aux installations ultérieures, elle la remon- 
tera sur châssis et l'exposera aux yeux éblouis des Viennoises ou des Russes. 
Curieuse destinée que celle de celte loile! A son retour en France, l'ariiste 
ne l'avait point quittée; jusqu'en 1819 c'avait été jiour elle le morceau 
capital d'atelier que tout peintre offre à ses visiteurs. En celle année, le 
duc de Berry, l'ayant vue, souhaita d'en faire l'acquisition; il l'obtint. Alors 
Emma Lyonna, la Sibylle, qui, aux environs de 1812, était venue mourir à 
Calais dans la misère noire, après avoir épousé lord Hamilton, eu Nelson pour 
amant, el révolutionné Naplcs, entra dans la galerie de la duchesse de Berry. 
A la vente de la princesse, la Sibylle ne fut point adjugée, elle resta au 
comte de Chambord comme propriété particulière de son père. 

A Naples, tout de suite une grande dame russe avait été séduite par ce 
portrait. Elle se nommait Catherine Engelhardt et avait épousé le comte Ska- 
wronski. 11 lui fallut, pour son contentement, la pose identique, et à peu de 
chose près raccoutrement de la Sibylle. Sur un sofa, la tète enveloppée d'un 
turban, la comtesse Skawronska s'abandonne en la contemplation d'un mé- 
daillon. L'a'uvre fut gravée par Guillaume Morghen, mais cette estampe est 
si rare, qu'on la i)eul dire inconnue. L'original aussi eut une destinée jiarli- 




..HtiJfée ^riàft itnxit. 



IC/yAf/t .it/.ef .tttj^. ipii 



PiiriTHAiT DR Catiifiune KNOKi.iiAnEU'. COMTESSE Skawhonska 
Toinl à Naplcs eu IT'.'O, 



60 LA REVUE DE L'ART 

culière : de Russie, on il fut quelque temps, il vint à la comtesse Samoïloff 
qui, dans ces dernières années, lavait en son château de Groussais , aux 
environs de Paris. 

A Naples encore, M™" Vigéc connut Paësiello, le compositeur, et durant cet 
hiver d'une rigueur exceptionnelle, elle souhaita de conserver ses traits au 
monde enthousiaste delà-bas. Ce fut une amusante comédie. Dehors il gèle 
à pierre fendre et le brasero de l'atelier n'empêche guère l'onglée; M""" Vigée 
a installé Paësiello au piano, et dans le froid celui-ci joue une symphonie 
qu'il destine à la reine. Souvent il s'arrête, ses yeux pleurent et ses doigts 
couverts d'engelures se refusent à trottiner sur l'ivoire des touches. Voilà qui 
explique l'étonnante figure du maestro, son absence de front et ses mains 
dodues. Et l'on comprend mieux que M™ Vigée ait perdu de son enthousiasme 
pour ce prétendu paradis terrestre où il neige comme ailleurs, et où sa 
fille s'enrhume. 

Venise l'attire; l'impression que lui en ont donnée ses lectures la sollicite. 
Elle y arrive pour les fôtes de l'Ascension, dans la grosse chaleur déjà. Mais 
cette fois, elle ne peindra pas, ce sont des vacances qu'elle cherche. Dans inie 
rencontre elle se heurte à Vivant Denon, petit monsieur très laid e( très 
subtil, qu'on a comparé à Voltaire et qui n'en disconvient pas. Ici la plus 
curieuse aventure : Denon aune amie, la ravissante Isabella Teotochi Marini. 
qui devait plus tard épouser le pauvre d'Albrizzi. M'"^ Vigée s'est juré de ne 
point toucher à sa palette : mais le moyen en face de cette beauté opulente, 
brune à ravir, ébouriffée, et dont les lèvres font sur ce teint mat deux 
énormes groseilles ? Isabella Teotochi est pour les convenances, il faut à 
]^me Vigéc 4 un ami » afin d'aller au café en compagnie des autres; alors 
elle lui cède Denon pour un temps et s'accommode du premier seigneur 
rencontré. De cette fréquentation un joli portrait sortira, que plus tard Denon 
gravera à l'eau-forte, mais qui est Dieu sait où à cette heure, si même Dieu 
sait où repose Isabella Teotochi, la belle brune aux lèvres roses ! 

M'"" Vigée ne dit pas combien son tempérament excitable se fatigue en de 
telles promenades. De fête en fête, avec du travail le jour durant, la moitié 
de la nuit au théâtre, écrasée par le climat, elle retourne à Naples, trou- 
vant à chaque tour de roue un sujet de s'émouvoir et de se surmener. Elle 
revient chez la reine Caroline, en été, pour le temps d'un congé à prendre sans 
heurter les convenances. Ensuite elle ira à Vienne où on la veut parce qu'elle 




L E Viciée -Lebru,n piiix i7&-'t 



MARIK GABRIKLI.K DK SINETY, 
IKJCHESSE DE GRAMONT CADEROUSSE 



Reime de 1 Art ancien et moderne . 



Imp . et ^^llmann 



MADAME VIGEK-LEHRUN 



61 



fut de l'intimilé de Marie-Anloinelte et qu'on csptîre d'elle mille histoires 
inédites sur une cause passionnante, lUen n'est désespéré à Paris encore, 




M"" PORPOIIATI. FII.I.K DU GIIAVKIR, EN 1792. 



lorsqu'elle regagne Turin, en 1792, et se rencontre une seconde fois avec les 
Porporati. Le graveur a une ferme dans les champs, un peu perdue, il lui 
en offre l'asile, et dans le calme de ces intimités, M™ Vigée peint pour son 
hôte le portrait de M"° Porporati. Jamais elle n'aura mieux dit la jeunesse. 



Q2 LA REVUE DE L'ART 

la candeur jolie, et lorsque, ayant lestement troussé celte esquisse, elle la don- 
nciii iui })ère, celui-ci, enthousiasmé, la voudra graver sur l'heure. 

Elle était reprise de nostalgie; elle avait rencontré en Italie les deux tantes 
de la reine, Mesdames Adélaïde et Victoire, si diiïérentes, hélas! de leurs por- 
traits de Nattier, et elle les avait représentées dans leurs atours de voyage, le 
cœur serré, comme elle faisait de souvenir quelques légers crayons delareine. 
Dans un de ces croquis elle montrait Marie-Anloinelle au hon temps, en son 
costume de fermière de Trianon, et Porporali en arrangeait une médiocre 
estampe, aujourd'hui introuvahle. 



iikmu lioiciior 



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LA RELIURE 



AU XIN"- SIKGLE' 



M. Henri Ijcraldi a pris, parmi nous, 
nno siluation unique : il a fait prouve d'ori- 
ginalité et d'indépendance dans le domaine 
où il est le plus difficile de se montrer ori- 
ginal el indépendant — à savoir, la Hiblio- 
|)liilie. Personne n'est mieux rompu à toutes 
les traditions du livre, de l'estampe, de la 
reliure; pas un détail d'histoire et pas une 
particularité de technique ne lui sont étran- 
gers ; théories et pratiques, ambitions et 
faiblesses des artistes, humeurs et partis 
piis des amateurs, n'ont rien qu'il ignore, 
et son esprit reste aussi libre, aussi prompt 
aux pénétrations nouvelles que s'il n'avait 
aucun fardeau d'érudition. Une vertu singu- 
lière est en lui, nette et précieuse, ([ui le 



^iCii--' 



' 1,(1 irliii/-!' /'ridioiisr du \l\ xii'vie, par Henri I!ei:ai.iii, t vul. iii-i», avec iX.'i lirliui;i'av(ires. Paris, 
Coniniet, I8'.l(l-I897. 



6i LA REVUE DE L'ART 

dérobe aux préjugés communs — mieux encore, aux vanités du dilettan- 
tisme : il aime la vie et ce qui répond à la vie. Autour de lui, a éclaté 
longtemps le double chœur des exclusifs enthousiasmes pour la production 
du passé, du mépris et de la colère en face des recherches du présent. Un 
jour, il s'est dit : « Pourquoi ces admirations sans critique et ces arbitraires 
dénigrements? Est-ce que chaque génération qui passe ne travaille pas cons- 
ciencieusement pour elle-même, au gré de ses besoins, suivant le courant de 
ses pensées, sous l'empire des influences générales, conformément à l'orien- 
tation de son existence? Est-ce qu'il ne ressort point, par suite, de l'étude de 
chaque catégorie d'ouvrages, envisagée en son essence et en ses rapports avec 
tous les caractères sociaux immédiats, quantité d'enseignements? La meilleure 
preuve que les hommes ne dégénèrent pas, c'est que, d'une période à l'autre, 
ils s'attachent à réparer les injustices de leurs devanciers — sans s'aperce- 
voir, du reste, qu'ils en commettent d'inédites, lesquelles ne seront peut-être 
jamais réparées. Ah ! si l'on pouvait fixer par le menu ce tableau des milieux 
où l'on produit et de ceux pour qui l'on produit, la belle conscience qu'on 
prendrait de la direction des forces humaines ! Ce qui rend l'entreprise à 
peu près impossible à l'endroit des temps écoulés, c'est l'éternelle négli- 
gence des plus clairvoyants à s'appliquer à l'analyse de leur propre époque. 
Trop de choses sont supposées familières à tous, qui ne le sont, hélas ! qu'à 
quelques-uns, et qui, non enregistrées par l'écriture, seront oubliées demain ! 
Nous mettons comme un point d'honneur à multiplier nos enquêtes sur ce 
qu'il nous est presque interdit d'espérer découvrir; nous dédaignons de réunir 
pour la postérité les sûrs et significatifs matériaux de l'histoire future. Il n'est 
que temps, en cette fin d'un siècle longtemps tourmenté de destins contraires, 
poursuivant, pendant la bataille des faits, la bataille des idées, et, après tout, 
plein de générosité, de hardiesse et de grandeur, d'écrire, documents en 
main, la vraie chronique de nos industries et de nos arts. » 

S'étant tenu ce langage, M. Beraldi a voulu payer d'exemple. Son grand 
ouvrage sur les graveurs français avait déjà montré en lui l'homme des longs 
et minutieux labeurs. Pour nous faire assister au développement de l'art de 
la reliure en France durant un cycle de cent années, un plan très simple lui 
est venu en tête : procéder chronologiquement par monographies ; évoquer 
individuellement les maîtres, les chefs d'école, les saisir dans leur atelier, 
définir leur intime rêve, les remettre en contact avec les diverses classes 



LA RELIURE AU XIX" SIECLE 6b 

d'amateurs, décrire leurs créations et grouper, ensuite, derrière chacun d'eux, 
ses élèves. De chapitre en chapitre, la scène changci'a ; les acteurs se renou- 
velleront; on verra, dans la perpétuelle abondance des faits, se marquer les 



Reliuhe par ThOLVENIN (S1;Io Reslauralion) . 

coups et les contre-coups, se succéder les essais, se démêler les erreurs elles 
réussites. L'écrivain est exactement le contraire d'un dogmaliste gourmé. Je 
me le représente comme un bon prince de Bibliophilie, accueillant ses amis 
en son cabinet ensoleillé et, libéralement, leur ouvrant son trésor. Son évo- 
catrice causerie fait apparaître les hommes et les choses, les causes et les 

LA REVUE DE l'aRT. — 111. 9 



66 LA RKVUE DE I.ART 

effets, les qualités et les défauts, tout l'art particulier, toute la vie spéciale. 
J'entends le son de sa voix, je devine son geste à travers ses phrases vives, 
franches, pittoresques, malicieuses à l'occasion, disant toujours ce qu'elles 
veulent dire. Le ton et la forme sont parfaits à proparer on nous la convic- 
tion. Pas une réticence ol aucune petitesse. S'il y a, en n'importe quelle ten- 
tative, un bon côté, l'attention est vite éveillée sur lui. Et cependant, M. Be- 
raldi n'a rien du flottement des ordinaires éclectismes. Son jugement très 
ferme s'exerce avec rectitude jusque dans l'ondoyant. Les fantaisies du relieur 
sont admissibles en la proportion où elles s'accommodent aux lois de la 
reliure, art décoratif au premier chef et soumis, comme toi, aux rigoureux 
principes de la logique ornementale. 

Il va de soi que lo livre, composé de quatre tomes, ost, matériellement, 
fort beau. Papier noble, à la forme, et portant, dans sa pâte, le titre môme 
de l'ouvrage, excellent type de caractères, texte d'absolue correction, mise en 
pages et imposition sans défaillance, tirage d'irréprochable égalité, magnifi- 
cence de l'illustration exclusivement documentale et complète : tout va de 
pair. Je ne saurais trop indiquer combien ces centaines de reliures, repro- 
duites en leurs couleurs, d'un soin infini, d'une perfection soutenue, offrent 
d'intérêt à tous égards. Le choix en est, par lui-même, de la portée la plus 
démonstrative. Et quelle curiosité à reconnaître sans cesse, au dos et au plat 
d'un volume, le reflet précis des idées et dos goûts d'une époque, l'exacte 
physionomie d'une génération ! Impossible, au fait, de ne pas souscrire au 
premier article du credo bibliophilique de M. Beraldi : « La reliure vraiment 
désirable sur un livre est celle du temps de l'auteur. » 

Au surplus, quels que soient les mérites extérieurs de cette histoire, où 
s'atteste si nettement la profonde unité de l'art, c'est par le fond qu'elle vaut 
surtout. Je regrette que les circonstances ne me permettent pas d'entrer en 
quelques-unes des nombreuses questions qui s'y posent. Tout au moins aurai- 
je plaisir à noter les étapes de la production, telles que Ihistorien-critique 
les relate à bon escient. Sous l'Empire, les Bozérian réagissent contre le 
mauvais corps d'ouvrage et la frivolité du décor de la fin du xvni* siècle; les 
filets, les fers « à la Bozérian » dominent tout — et c'est, malgré quelque 
froideur, une estimable reliure d'ensemble. Au cours de la Restauration, on 
abuse des grecques, des ogives, du gothique-troubadour et de l'emploi des 
plaques ; mais Thouvenin est une sérieuse, une marquante personnalité. 



LA RELIURE AU XIX« SIECLE 67 

Durant la période de 1830 à 1870, un artiste et une idée s'imposent : j'entends, 
Bauzonnet et ses filets « multiples et parallèles ». L'artiste est habile et 
consciencieux ; l'idée est neuve, à tout prendre, et de tant de ressources qu'on 




RelIUHE DK UauZONNET. U(5cor dit • lilcls xis« » (IS45). 

n'y a point renoncé. Après la guerre franco-allemande, une crise étrange se 
déclare, caractérisée chez les amateurs par l'horreur de toute nouveauté. 
Quinze années de suite, on ne souffre plus que des copies de reliures anciennes. 
Défense aux Trautz, aux Niédrée, aux Marins Michel, de rien créer, d'être 
mieux que des virtuoses. Rossigneux, qui prétend, contre vent et marée, sor- 



68 



LA REVUE DE L'ART 



tir dos redites est puni de son audace par le dédain des monomanes de la copie. 

La recherche de l'original n'est tolérée que dans la reliure indusirielle, la 

reliure à plaque dont il conviendrait de collectionner les meilleurs spécimens. 

Enfin, depuis 1889, radical changement dorienlation : j'invenlion seule est 

en honneur. L'eflort d'in- 
novation se porte à la fois 
vers la composition des 
Ihèmes et le renouvelle- 
ment des procédés. Ue 
I élude de la Heur natu- 
relle et de sa stylisation 
des comhinaisons remar- 
quahlementornementales 
et souvent très indivi- 
duelles ont été tirées — 
notamment par M. Henri 
Marins Michel. D'aucuns, 
en des ordonnances déco- 
ratives plus ou moins 
discrètes, font intervenir 
la figure humaine à l'état 
de symbole, des animaux, 
des emblèmes de tout 
genre. Plusieurs préten- 
dent orner le plat d'une 
couverture de véritables 
tableaux tantôt archaïsés, 
lanlùt fantastiques, tan- 
tôt d'un modernisme 
quintessencié. Les re- 
lieurs de Nancy, M. Wiener et M. Camille Martin à leur tôle, ont iniiaginé des 
fantaisies parfois outrancièrcs, pareilles à des enluminures d'afliches. D'une 
part, il y a influence des méthodes d'analyse florale, si justement préconisées 
aujourd'hui parmi les décorateurs; il y a, de l'autre, action visible des modes 
de peinture excentriques se mouvant entre le botlicellisnie à l'anglaise et 




ItiaiiiiE DE Capk pour • Notre-Dame ue I'ahis 
Décor de Rossigneux (1845). 




RELIURE DK CUZIN 

pour l'omhrellr et l'éventail d 0. Uzannp 



Hevue del'arl ancien d moderne 



Imp Masp.^ 



LA HELIURE AU XIX" SIECLE 



69 



l'impressionnisme. Pour traduire ces visions ou ces caprices, on dispose de 
quantil(5 de fa(;ons : mosaïque de cuir, cuir ciselé, cuir incisé, cuir modelé, 
cuir repoussé, voire brûlé au thermocautère. A se rappeler les principales 
œuvres de reliure exposées, en ces sept ou huit dernières années, on se 
rend compte dune poussée de conceptions et de tendances un peu mêlées, 
mais très actives, d'un 
bouillonnement, en un 
mot, d'où sortent de 
transitoires singularités 
et d'authentiques chefs- 
d'o'uvre. Au résumé, le 
talent abonde et l'intel- 
ligence travaille. Les 
genres secondaires eu.x- 
raômes, la demi-reliiu'e, 
la reliure industrielle, le 
simple cartonnage béné- 
ficient du mouvement. 
M. Beraldi nous en four- 
nit des preuves sans ré- 
plique. 

De notre état actuel, 
à la fois anarchique et 
fécond, diverses aspira- 
tions se dégagent. On 
rôve, par exemple, de 
reliures intellectuelle- 
ment adaptées au carac- 
tère de chaque livre, et, s'il est périlleux d'exagérer un tel souci, dont l'abus 
mène à l'équivoque, nous ne pouvons méconnaître qu'il ouvre, en bien 
des cas, des points de vue intéressants. En outre, les amateurs, épris désor- 
mais d'effets neufs, incitent les artistes à la création au lieu de les asservir 
au pastiche. Même, ils ont pris le louable parti de ne pas laisser à leurs héri- 
tiers le soin de faire habiller luxueusement les romans, les poèmes et les 
beaux écrits de notre littérature vivante. Assurément, les éléments d'un style 




Ui:l,lUHE IIK (jllLEI. l'OLR LA « VlE DE CÉSAR • 
(Second Empire). 



70 



LA REVUE DE L'ART 



particulier à notre époque s'affirment dans les essais, parfois hasardeux 
encore, tentés à leur intention, et je crois fort que l'avenir s'apercevra que ces 
éléments définissent un style tout entier. A l'endroit de la flore ornemen- 
tale, le résultat est, pour nous-mômes, très sensible. Je n'empêche personne, 
après cela, de s'humilier au souvenir de nos pères, plus grands ou plus heu- 
reux que nous. M'est avis , pourtant , que nous valons nos devanciers à 
nombre d'égards, et que, sous quelques rapports, nous avons sur eux 
l'avantage. 

Et, pour donner à ces brèves notes une conclusion plus spéciale, je formu- 
lerai le vœu que les autres industries d'art du xix" siècle rencontrent des 
historiens de la sagacité et de l'ouverture d'esprit de M. Henri Bcraldi. Le 
jour où nous aurons la confession de chacune d'elles comme nous avons à 
présent celle de la reliure, le chaos sera bien près de se débrouiller dans la 
pensée française. 

L. DE FOURCAUD. 





'• '>{.va^ ^ WÊiM ^Sb 



é^lllillllàirlii|ffli!;ililil!lllÉifliiiiiiaiièil;-nii«Milii:^^^ 



DEUX PORTRAITS 



DU MARÉCHAL TRIVULGE' 



Même quand il s'agit d'un homme de l'envergure de Léonard de Vinci, 
on peut avancer qu'un artiste qu'on charge d'élever un monument dont 
des analogues ont été exécutés antérieurement, sera influencé plus ou 
moins par les œuvres de ses devanciers; peut-être, après de longues études, 
cherchera-t-il à faire quelque chose d'absolument original, si le programme 
s'y prête du moins; mais il commencera par examiner les œuvres existantes, 
créées dans la même donnée. Les nombreux dessins, les multiples études 
de Léonard pour le monument de Francesco Sforza, nous montrent toutes 
les hésitations de l'artiste pour choisir une formule, le soin qu'il a pris de 
copier, de croquer pour ainsi dire toutes les statues équestres de l'antiquité 
ou de la Renaissance qu'il pouvait connaître. En semblable occurrence, 
il était moins libre que son illustre devancier Donatello, que son maître et 



' Fin. Voir la lievue du 10 décembre, t. II, p. 421. 



72 LA REVUE DE L'ART 

son contemporain Verrocchio. Tous deux avaient eu sous les yeux les mômes 
modMes antiques : le Marc-Aurèle de Rome, les chevaux de la basilique 
de Saint-Marc, peut-être le Regisole de Pavie. Tout en tenant compte des 
statues antiques , Léonard devait aussi se préoccuper du Gatlamelata de 
Padoue, du Colleone 'de Venise, alors en cours d'exécution, pour ne citer que 
les grandes figures équestres de la Renaissance qui nous sont connues par des 
originaux. C'est probablement cette difficulté à se prononcer entre l'imitation 
pure et simple de l'antique et l'antique modernisé, qui le poussa à chercher sa 
voie ailleurs, à substituer au cavalier monté sur un cheval au pas ou à l'amble, 
un cavalier monté sur un cheval cabré inspiré par les colosses de Monte- 
Cavallo. Pour quelle formule se décida-t-il en dernier ressort , c'est un point sur 
lequel on me permettra de me taire, car le procès ne me paraît pas entière- 
ment jugé'. Mais s'il est un monument contemporain qui paraît avoir surtout 
attiré son attention, c'est le monument de Colleone, par Verrocchio ^ qu'il put 
voir dans l'atelier du maître, inachevé sans doute, mais déjà assez avancé 
pour que l'ordonnance générale en fût d'ores et déjà arrêtée. Or, on se rappelle 
que Léonard travailla quinze ou seize ans au monument de Francesco Sforza, 
toujours cherchant et tâtonnant ^ C'est une simple question de date, et dès 
lors on peut considérer que le monument créé par Verrocchio fut un facteur 
important dans le plan auquel s'arrêta Léonard. Dans nombre de dessins pour 
le monument de Francesco Sforza on retrouve une donnée analogue au monu- 
ment de Colleone * : une figure équestre dressée sur un socle très élevé, 
accompagné de colonnes. Dans le projet de Léonard, ce socle devient un 
édicule, mais le galbe reste le môme. Si on prend la peine de se reporter au 
devis du tombeau de Trivulce analysé plus haut, on peut voir à quel degré les 
silhouettes des deux monuments auraient présenté des points de ressem- 
blance. 



' Il est possible que Léonard lui-même ovi f|ticlr|u'im de son atelier ait exécuté un petit modèle en 
bronze du cavalier sur un cheval cabré que nous montrent tant de dessins du maître. L'an dernier, 
se trouvait dans le commerce, à Paris, un bronze, tout à fait charmant, rappelant parfaitement ces 
esquisses par le mouvement et l'allure du cheval. Ce bronze est maintenant en Angleterre. 

' Bartolommeo Colleone mourut en 1476, et dès 1479 la république de Venise chargea Verrocchio 
de lui élever un monument. Mais l'artiste ne parait l'avoir exécnté qu'après 1483. Verrocchio mou- 
rut en 1488 le laissant inachevé et Leopardi reçut mission de le terminer en 1490. La statue, telle 
qu'on la voit aujourd'hui à Venise, près de San Zanipolo, fut mise en place en 1496. 

■' « A di 23 d'aprilc 1490 cominciai questo libro o ricominciai il cavallo », nous dit Léonard (Rich- 
ter, ouvv. cilé, t. II, p. 14, n» 720). 

« Voyez notamment les planches LXV, LXVI. LXVIII et LXXIV de Richter. 



DEUX PUinitAITS l»ll MAItKCllAL TltlVlILCI:: 73 

Si, d'autre part, nous examinons le bronze de la collection Thiers, nous y 
trouvons une inlluence directe de Verrocchio. Le cavalier arnit^mais tète nue, 
est dressé tout droit sur ses étriers, le regard tourné vers la gauche, avec une 
expression dédaigneuse ; le mouvement du bras gauche qui tient les rênes est 
le même que dans la statue de Venise ; la main droite s'appuie sur le bâton 
de commandement dont l'extrémité pose sur la cuisse droite, ce qui constitue 
la ditlérenco la plus sensible avec la figure de Colleone dont le bras droit est 
au contraire abaissé. Mais où la ressemblance devient encore plus frappante, 
c'est dans le mouvement imprimé au torse qui suit le mouvement de la tête 
et aussi peut-être le mouvement du cheval, si ce cheval, comme la chose est 
vraisemblable, marchait à l'amble et non au pas'. 

De quelque côté ({u'on i>xaniine cette ligure, il est évident que le groupe de 
Venise la inspirée, et qu'en créant vm monument pour Trivuice, Léonard s'est 
souvenu de son ancien maître, si l'on admet, ce qui est vraisemblable, que le 
bronze du Louvre a pourpoint de départ des études dessinées ou même mode- 
lées par Léonard. Il ne manquera certainement point de personnes pour crier, 
en face de ce rapprochement, en quelque sorte forcé, à la profanation. Com- 
ment Léonard, le plus grand et de beaucoup des artistes de la Renaissance 
italienne, a-t-il pu en quelque sorte faire un plagiat ? J'entends d'ici le con- 
cert qui va s'élever. La justitication de l'opinion que j'émets se trouve dans 
les dessins de Léonard lui-même qui n'a point dédaigné les enseignements 
de son maître, qui a dessiné la statue créée par lui et en quelque sorte rendu 
justice à la plus belle ligure équestre de la Renaissance que nous possédions. 
Au surplus, peut-être pourrait-on voir dans cette similitude entre le cavalier 
de Verrocchio et la figure du maréchal une trace d'une volonté exprimée par 
Trivuice lui-môme : Trivuice qui, comme tous ses contemporains, avait dû être 
émerveillé du monument grandiose élevé à Bartolommeo Colleone, avait toutes 
sortes de raisons pour s'y intéresser particulièrement et pour en souhaiter un 
semblable ou à peu près semblable pour lui-même ; sa première femme 
n'était-elle pas une parente du célèbre condottiere ? Le maréchal avait épousé, 
en 1467, Margherita di Nicolino Colleone {■\ 1483) et il faisait donc en 



' Les deux allures ont été successivement étudiées par Léonard. Le cheval représenté sur la 
planclie LXXVI de Richter est au pas ; mais au tome II, p. 24, on trouve une charmante esquisse 
d'un cheval à l'amble, allure que Verrocchio a eu bien soin de donner au cheval de Colleone. C'est 
du reste l'allure de presque toutes les figures équestres de la Renaissance. 

LA REVUE DE L'aRT. — lU. 10 



74 LA REVUE DE L'ART 

quelque sorte partie de la famille. Raison de plus pour que le monument 
de la place San Zanipolo l'eût frappe^ et intéressé'. 

En résumé, je crois qu(> pour le monument commandé par le maréchal Tri- 
vulce, Léonard de Vinci s'était inspiré du monument de Bartolommeo Colleone, 
dû à Verrocchio, et de ses projets personnels pour le monument de Francesco 
Sforza; que dans le bronze qui fait partie de la collection Thiers, au Louvre, 
nous avons la réalisation dune partie du projet tel que Léonard l'aurait exé- 
cuté en grand. Quant à savoir exactement de qui est ce bronze, je n'ose me pro- 
noncer, parce qu'il est des noms qu'on hésite toujours à imposer à une œuvre 
d'art. Mais on peut être certain que le monument a été fait dans l'atelier du 
maître, que sa main peut-être y a fait des retouches. Mes conclusions sont 
modestes; mais ce que je viens de dire à propos de l'origine d'un morceau qui 
présente un intérêt exceptionnel, justifie, je crois, la trop longue dissertation 
dont je l'ai accompagné. Rien de ce qui reflète à un degré quelconque le 
génie du grand artiste florentin n'est indigne d'un historien de l'art. 

J'avais l'intention de borner là mes recherches sur l'iconographie du maré- 
chal Trivulce, quand le hasard de mes visites dans les collections parisiennes 
m'a fait connaître deux autres portraits du môme personnage, deux bustes en 
bronze, dont l'un appartient à M™" Edouard André, l'autre à M. Goldschmidt. 
Tous deux sont semblables, sauf quant à la draperie ; le buste de la collection 
Goldschmidt a été augmenté dans le courant du xvi" siècle d'une sorte de man- 
teau en marbre qui l'alourdit singulièrement. Ces deux œuvres sont aussi 
bonnes l'une que l'autre, parfaitement anciennes et recouvertes d'une belle patine 
noire ; je crois qu'il serait fort difficile de décider quelle est l'épreuve origi- 
nale, et, pour ma part, j'imagine que ce sont des exemplaires d'un buste qui a 
dû être fondu à un assez grand nombre d'épreuves au moment où le maré- 
chal était dans tout l'éclat de sa renommée, c'est-à-dire à la lin du xv" ou 
dans les toutes premières années du xvi' siècle, à l'époque même ou très 
proche de l'époque où l'orfèvre Caradosso, oubliant lui aussi ce qu'il devait 
aux Sforza, immortalisait les traits du vainqueur sur cette admirable médaille 
rectangulaire que tous les amateurs connaissent '. 

' Sur la statue de Colleone, voyez l'article d'E. Mûatz, Noies sur Verrocchio. dans VArl, t. XLl 
(1880), p. 94 et suiv. 

•Armand, Méilailleurs italiens, I. p. 110, n"' 11 et 12. — Trésor de numismalique, médaillet ita- 
liennes, t. I, pi. XL, n" 3. 



DEUX PORTRAITS DU MAREClhVL THIVULCE 



75 



Quand on compare le prolilque nous oil'renl ces médailles au profil du buste, 
on ne peut pas ne pas être frappé de la ressemblance absolue qui existe 
entre ces œuvres. Je dirai même plus : ce portrait, d'un faire très large, 




Le markciiai. Trivi.lce 

Buste eu bl'orue. Fin du xv' si6cle ou conunenccnient du ivi" (Collection de M. Uoldsclimidl). 

d'une construction savante, indique un artiste de premier ordre, en même 
temps que certaines particularités de technique font penser au travail d'un 
orfèvre sculpteur. Je ne veux point, en l'absence de documents, me prononcer ; 
mais cependant, pour qui se rappelle les ligures sculptées par Caradosso à 
San Satiro, à Milan, une attribution au célèbre orfèvre ne semblerait peut- 
être pas trop hardie. Dans ces sciilplures de San Satiro, je songe surtout, en 
faisant ce rapprochement avec le portrait du maréchal Trivulce, à ces bustes 
d'hommes qui décorent la frise de la sacristie, charmante construction, fruit 



76 LA REVUE DE L'ART 

de la collaboration de Bramante et de Caradosso. Le type de ces bustes, de 
style antique au point de vue de la formule, est très personnel par l'exécu- 
tion et très particulier à Caradosso, moins connu par ses sculptures monu- 
mentales que par ses œuvres d'orfèvrerie, dont quelques plaquettes de bronze 
nous ont conservé le souvenir. Tous ces personnages aux traits accentues, 
aux fortes mâchoires, sont la preuve que l'artiste, loin de copier servilement 
des modèles antiques, tout à fait suffisunls à la rigueur pour une semblable 
ornementation, avait fait en quelque sorte une étude sérieuse de l'Anatomie; 
il s'était créé un idéal de physionomie dont il nw semble retrouver la trace 
môme en un portrait exécuté d'après nature, tel que c<'lui de Trivulce. Cette 
manière de construire une figure, on la retrouve du reste dans une autre 
œuvre de Caradosso, un Saint Sébastien, au musée Brera, à Milan. On peut 
donc supposer, sans trop d'invraisemblance, qu'un artiste aussi attaché à 
une formule qu'il avait créée pour son usage n'a pu s'empêcher, môme en 
un portrait, de laisser percer quelques-uns des j)rocédés habituels qui 
constituaient son styh;. Et ces procédés il me semble les retrouver dans 
le buste de Trivulce. Dans tous les cas, cette œuvre magistrale est d'un 
maître du nord de l'Italie de la fin du xv» siècle; et pour des œuvres de cette 
valeur et de ce faire, à ce moment, on n'a pas beaucoup de choix entre les noms. 
Mais je n'insiste pas. Il me suffira d'avoir définitivement augmenté l'icono- 
graphie du maréchal Trivulce de deux portraits intéressants à des titres 
divers '. 

Enfin, je suis heureux d'avoir eu l'occasion de signaler la présence dans 
la collection Thiers, d'un monument vraiment intéressant ; non pas que ce 
soit le seul dans le don fait au Louvre, mais les bonnes choses disparaissent 
si bien au milieu des œuvres médiocres ou inutiles, qu'on ne parle guère 
plus sans sourire de ce cabinet. Il vaut mieux que sa réputation ; et, si la 
chose était à refaire aujourd'hui, il faudrait encore l'accepter pour le Louvre, 
à la réserve de copies et de bijoux sans intérêt pour un grand musée. En 
matière de dons, on ne saurait jamais être trop large ; qui sait si ce qui nous 

' A ces portraits il faudrait encore ajouter une peinture de Léonard ipie mentionne Loniazzo 
(Tiallalo delVavle délia pilliira, etc., liv. VIL ch. xxv, édition de Milan. i:»85, p. 635), peinture 
qu'on aura peut-être le bonheur de retrouver un jour. Voici ce passage de Loniazzo intéres- 
sant à rapprocher des monuments rpie nous possédons : « (iiacomo magno Triulzi Milanese fii 
piccolo di corpo, ma ben fatto, era di frontc spatiosa, di naso rilevato, con alquauto di zazzara. 
andava raso, corne si vede in una medaglia di mano di Caradosso Foppa, e in un suo ritratto 
dipinto da Leonardo, c fù nelf arnii di sinffolar valore. - 



DEUX PORTRAITS DU MARECHAL TRIVULCE 



77 



paniît aujourd'hui dénué do mérite .uiisUquo ne fera pas l'adminiliun du 
siècle prochain? La mode a de ces surprises. 




Le mahkchal Tbivulce 
buste en bron/.o. Fin du \v^ siècle ou coiiitucuceinonL du xvi'' (Collection de M. Goldsclimidt). 

Si le souvenir de Léonard de Vinci peut s'attjicher à l'une des œuvres que 
je viens de décrire, toutes deux évoquent la mémoire d'un temps qui fut bril- 
lant entre tous dans l'histoire de notre pays. Cette époque eut son lendemain, 



78 LA REVUE DE L'ART 

moins agréable sans doute, au point de vue politique ; mais que de consé- 
quences n'eul-elle pas pour l'art? et, au risque d'être traité de latin, ce qui 
pour moi ne constitue pas une injure, j'avoue que je ne puis songer sans 
émotion à l'âge où un roi de France appelait à son foyer un artiste comme 
Léonard; quelque eflort que je fasse, je ne puii déplorer une série d'événe- 
ments artistiques que nos prédécesseurs, qui ne s'occupaient pas comme 
nous des menus détails et des petits côtés de l'histoire, mais voyaient les 
choses de haut et au demeurant étaient gens de bon sens, ont dénommée la 
« Renaissance française ». Quoi qu'on dise, je ne puis croire que ce fut une 
déchéance et une abdication pour notre art national que de renouer, grâce 
à l'intermédiaire de l'Ilaiie, tout en gardant sur bien des points son carac- 
tère personnel, des relations étroites avec cette antiquité classique qui repré- 
sente encore la plus belle partie du patrimoine de l'esprit humain. 

EMILE MOLINIER 




BIBLIOGRAPHIE 



Léonard Limosin peintre de portraits, par MM. Bourdery et E. LuciiENAun ; 
librairie May, in-8°. 

Tout li> monde connaît Limosin; bien des collections possèdent ou croient possé- 
der de ses œuvres, aujourd'hui plus recherchées que ne sont les perles. Mais à part 
certains travaux épars dans des recueils spéciaux, on ne savait rien de bien définitif 
ni sur le personnage ni sur ses travaux. MM. Rourdery et Luchenaud publient le 
catalogue de 131 portraits du maître, sans se contenter d'une nomenclature toute 
sèche, mais en écrivant pour ainsi dire la chronique de chacun d'eux. 

Vingt-cinq reproductions de portraits célèbres sont jointes au texte, et les auteurs 
les ont choisies dans les musées et les collections particulières. Nous citerons entre 
autres, la Catherine de Médicis de M. de Rothschild, déjà publiée par Edouard Lièvre ; 
le connétable de Bourbon, à M™ la comtesse de Paris, etc., etc. On eût souhaité que 
les auteurs rapprochassent ces œuvres des crayons de la Bibliothèque Nationale 
et de ceux de Chantilly, ils fussent arrivés à des conclusions souvent très diffé- 
rentes. D'abord, pour Catherine de Médicis, il est invraisemblable que son portrait 
appartenant à M. de Rothschild ait pu être peint en 1568 : elle ne se filt point recon- 
nue ; elle était en 1568 tout de noir habillée, et d'ailleurs le crayon original ayant 
servi à l'œuvre est de 1549. Je dis ceci en passant, mais ces querelles de détail 
n'empêchent le livre sur Limosin d'être une œuvre fort soignée, et destinée à rendre 
de réels services. V. D. 

Inventaire général des richesses d'art de la France. Archives du Musée des 
Monuments français. Troisième partie : Inventaires, correspondances, pièces admi- 
nistratives (suite et fin). Paris, Pion, 1897, in-8". 

Ce volume contient l'avertissement rédigé par M. Jules Guififrey, et la table géné- 
rale des matières. 11 clôt la série des Archives des monuments français. 

Dans son introduction, M. Jules Guififrey expose succinctement l'histoire de la 
publication, il en établit les priorités, et reporte aux collaborateurs de la première 
heure l'honneur de la tentative ainsi que de la réussite de l'œuvre. Tout en faisant 
quelques réserves sur la publication des Archives des monuments français, dont avait 
été chargé M. Albert Lenoir lils, eu constatant un manque de méthode et plusieurs 
lacunes regrettables, il rend hommage à la conscience de l'éditeur. Sans doute il eût 
été préférable de publier à leur place certains documents ajoutés tardivement et qui 
ont surchargé outre mesure — et hors de propos — certaines parties de l'ouvrage, 
mais tel qu'il est ce livre montre l'extraordinaire perspicacité et la ténacité d'Alexandre 
Lenoir père, qui tout seul, ayant à lutter contre tant de mauvais vouloir et d'in- 
différence, sauva du désastre des trésors incalculables, leur établit un état civil, leur 
donna un local, et forma ainsi le noyau de collections sans rivales. M. Jules Guiffrey 



80 



LA REVUE DE I/ART 



est d'autant mieux autorisé à juger le résultat obtenu, qu'il fut un des membres les 
plus actifs et les plus éclairés de la commission de l'Inventaire des richesses d'art, 
dès sa création, qu'il assista en témoin actif et compétent à tous ses travaux, et 
qu'il a surveillé la publication dos documents avec l'autorité de son grand savoir en 
même temps que de son amour pour tout ce qui touche aux origines et au dévelop- 
pement de notre art national. P. C. 0. 

Emil Jacobsen. La Reggia Pinacoteca di Torino. Extrait de VArchivio Storico 
delV nrle, 1897. — M. Jacobsen étudie salie par salie la Pinacothèque de Turin, et sans 
s'étendre longuement sur la critique des œuvres, il note chacune d'elles, explique 
en quelques mots leur valeur, nomme enfin le peintre dans la forme que nous vou- 
drions voir admettre chez nous pour les musées de province. Cette Pinacothèque de 
Turin ne renferme guère d'œuvres maîtresses ; pourtant elle contient d'assez beaux 
tableaux de l'école piémontaise des xv" et xvi° siècles, tableaux de Macrino d'Alba, de 
Defendente di Ferrari, de (iaudenzo, etc. Les autres écoles d'Italie sont médio- 
crement représentées, encore que, opposées à l'école piémontaise, elles soutienneni 
sans peine la comparaison. Citons Tobieet l'Ange de PoUajuolo, une fiescenfe de Croix 
de Francesco Ftancia, une Madone de Jean RciUin. Quanta l'Allemagne, aux Flandres, 
sauf un Pâkirage de Paul Potter, puis un triptyque, et les portraits des Enfants de 
Charles r par Van Dyck, rien ne mérite d'être cité à part. L'école française ne paraît 
guère non plus avoir fourni à la Pinacotliè(iue. Sauf un tableau de Van Schuppen 
représentant le prince Eugène à cheval dans son costume de combat, le reste n'est 
que d'attributions plus ou moins hasardées. II y a un Poussin, un Claude Lorrain, 
un Sébastien Bourdon. Quant au portrait de Louis XV attribué à Van Loo, c'est une 
de ces copies envoyées par le roi aux différentes cours. Le portrait d'un cardinal de 
Senancourt, attribué à Holbein, nous paraît simplement être celui du cardinal de 
Lenoncourt, de l'école des Clouet, si souvent retrouvé dans les crayons du xvi* siècle. 

P. C. 



Traité élémentaire d'architecture comprenant l'étude complète des cinq 
ordres, le tracé des ombres et les premiers principes de construction. Ouvrage 
divisé en soixante-seize planches, par Pierre Esqcié, architecte du Gouvernement, 
ancien pensionnaire de l'Académie de France à Rome. Paris, Schmid,1897. 

Ce titre si complet nous dispense de présenter le volume à nos lecteurs autrement 
que pour en louer les admirables planches. Le texte n'est qu'explicatif; tout 
s'offre aux yeux dans un album fort ingénieusement gradué, portant parallèle 
d'ordres, tracé des moulures. L'ordre toscan, l'ordre dorique, l'ionique, le corin- 
thien sont successivement étudiés dans leurs aspects généraux ou leurs détails. C'est 
.surtout dans le tracé des ombres que la maîtrise singulière de M. Esquié se donne 
carrière ; l'artiste a d'ailleurs été merveilleu.sement interprété par son graveur sur 
pierre : il est difficile de représenter plus finement que ne sait faire M.Strasmann une 
ligne graphique à peu près impalpable. Cet album indispensable aux élèves rendra 
également service aux maîtres. G. D. 



PROPOS DE BIBLIOPHILE 



LIVRKS ILLUSTRAS RKCENTS'. 



LES AFFICHES 




De Villon à Goudeau 
point bf'soin de tran- 
si lion. Curieuse figure, 
Goudeau ! luimoriste, 
ironiste, poète ù l'idée 
imprévue, singulière, 
parfois gaie, souvent 
triste , originale tou- 
jours ; chez qui l'ultra- 
niodernismede la sur- 
face recouvre un fond 
de pur latin, de môme 
que sous son exubé- 
rance méridionale on le trouve pur pari- 
sien, rendant avec une verve singulière le 
côté agité, liévreux, «vie factice, » de Paris, 
la parisianile aiguë. Ses vers apportent 
avec eux, dit Coppée, une boufl'ée des par- 
fums de la grande Ville. En voici un choix : 
Poèmes parisiens, tirés à cent trente-huil 
exemplaires par les soins d'un bibliophile. 
A ces poèmes si particuliers il fallait une 
illustration inusitée jus- 
([u'ici en matière d(! poésie : 
illustration faite de becs de 
gaz, de huit-ressoris et de 
tramways, de passants et 
de passantes, de bateaux- 
mouches, de stations de 
fiacres, de paysages pris sur les toits, 
de gares de l'Ouest, de restaurants, de 
bicyclettes, d'automobiles ; le tout en 
croquis saisis sur le vif, dessinés par 
Charles Jouas, qui se révèle ici illustrateur 
très piquant dans l'observation d'après 



nature, et dont le coup de crayon est 
essentiellement apte à être traduit sur 
bois. Ses cent cinquante dessins ont tous 
été nerveusement gravés par Paillard, 
dans la vraie formule : blanc et noir '. 

•9*- 

Le bois ! le vrai bois ! c'est le cri gé- 
néral. Le bois est de mode, tellement 
que, dans .son roman de Paris, Zola vient 
d'introduire un graveur sur bois. A quand, 
au théâtre du Gymnase, le « jeune pre- 
mier » graveur sur bois, comme jadis in- 
géni(!ur ou colonel? 

Las des teintes sans caractère, et 
de l'opprobre de la surcoupe, éconirés 
des besognes inintelligentes auxquelles 
ils furent trop longtemps condamnés par 
trop d'éditeurs, ce sont les graveurs sur 
bois eux-mêmes qui se révoltent ; nou- 
veaux Polyeuctes, ils n'adorent qu'un seul 




' Second article : 
veiubre, p. 167. 



voir ta Heiiii' du II) no- 



bois, le « vrai » ; sus aux faux bois ! 
Ce sont même des Polyeuctes syndiqués. 
La « corporation des graveurs sur bois » 
voulut montrer ce qu'on pouvait obtenir 
de la véritable et belle technique : elle 
s'arrêta à l'idée de publier, pendant un 

' Les bois qui accompaguent le présent ar 
licle sont empruntes aux l'uemes parisiens. 



LA REVUE OF. LAHT. 



82 



LA REVUE DE L'ART 



an seulement, une revue mensuelle ; ou 
plutôt une sorte de spécimen temporaire 




prouvant ce que pourrait être une revue 
d'art entièrement illustrée par le bois, à 
l'exclusion des procédés industriels. Bel- 
trand en combina la maquette avec 
Rourge, le remarquable prote de Chame- 
rot. Restait à. trouver des fonds : un 
jeune libraire, enthousiasmé, Floury, ris- 
qua les soixante-dix mille francs et Y Image 
put paraître. 

Si vous aimez le bois, parcourez ce 
recueil. Peut-être jugerez-vous gênantes 
certaines couvertures de livraisons, d'un 
goût peu français et en contradiction 
absolue avec l'art du livre qu'elles ren- 
ferment, — superflus, certains bois hors 
texte qui cherchent encore à être « une 
estampe», à concurrencer la taille-douce 
(ici, les graveurs insurgés se sont laissés 
aller à pencher précisément du côté où 
ils ne voulaient pas tomber), — nui- 
sibles, quelques concessions faites au 
dessin du genre faux-naïf, ou au bois 



faux-primitif qui croit avoir tout dit 
quand il s'est intitulé bois « au canif » 
et qui n'est d'ailleurs que 
l'extrême réaction ame- 
née par le dégoût du bois 
« à l'aiguille ». Mais, ceci 
dit, les cinq cents illus- 
trations dans le texte de 
Vlmage sont un réper- 
toire précieux des moyens 
de la gravure sur bois 
actuelle. Telles doubles 
pages semées de repro- 
ductions d'études prises 
dans les cartons de Ri- 
bot, de Jongkindt, de 
Millet, de Bracquemond, 
de Chéret, sont admi- 
rables d'aspect typogra- 
phique; tels bois origi- 
naux de Lepère sont 
extraordinaires de cou- 
leur, dans leur intensité 
de noir et blanc, dans la 
maestria de la taille ; le 
plaisir est surtout de ren- 
contrer le bois à sa place, 
c'est-à-dire, dans tous les coins, en pluie : 
ici un Vierge, un Paul Renouard, là un 
Jeanniot ou un Prouvé, un portrait d'ac- 
trice ou un modèle de modes; des bois 
partout, jusque dans le petit texte à 
deux colonnes (ce ne sont pas les moins 
amusants). Et, ceci est curieux, l'en- 
semble a une couleur nouvelle, sui ge- 




neri^, qui n'est ni la couleur du bois 
de 1830, du bois de Porret, ni la couleur 
du bois de Lavoignat, ni la couleur du bois 
de Doré, mais une couleur particulière, 
vigoureuse, qui est d'aujourd'hui : il 



PROPOS DE BIBLIOPHILE 



83 



semble que tous les graveurs l'aient res- 
pirée dans l'air ambiant ; et, en dehors 
des graveurs connus depuis longtemps, 
ils sont cent nouveaux dont r/mag'e vient 

nous révéler 
'"^ les noms; cent 

^M. mains de pre- 

mier ordre : 
quelle res- 
source ! 




Les pubii- 
cations sur les 
affiches illustrées se mul- 
tiplient, en raison directe 
de la multiplication des 
affiches elles-mêmes. C'est très normal, 
et c'est très juste : il est indispensable 
que l'on puisse conserver la trace de 
cette extraordinaire 
production de l'af- 
fiche qui nous a si 
puissamment amu- 
sés depuis vingt 
ans. L'afTiche a su 
résoudre, pour ce 
qui la concerne, ce 
grand problème qui 
a préoccupé la fin 
du xi.x"^ siècle : le 
dégagement d'un 
art nouveau. L'af- 
fiche, ayant eu la 
fortune de trouver 
un liomme, a été 
nouvelle, a été 
« xix" siècle » na- 
turellement et .sans 

efifort, d'un nouveau absolument Iran- 
ché. 

Or ce n'est pas par les pièces originales 
que l'on gardera la trace de cette admi- 
rable floraison de l'affiche, qui est, on ne 
le remarque pas assez, la continuation 
de la floraison de la lithographie, sous 
une forme imprévue et éclatante. Les 
affiches, éphémères par essence, sont en 
outre la matière collectionnable la plus 





encombrante, la moins maniable et la 
plus friable. Ce qui survivra, ce sont les 
reproductions réduites à un format de 
bibliothèque , 
et susceptibles 
ainsi d'être 
maniées et re- 
gardées faci- 
lement, elcon- 
servées indé- 
finiment. 

Kn 1886 
(deux ans 
après un ar- 
ticle d'avant-garde paru 
dans la Gazette des Beaux- 
Arts], le libraire Lau- 
nette publiait le pre.nier volume des 
Affiches illustrées, texte d'Ernest Main- 
dron, et nombreuses reproductions, dont 
celles des plus 
belles affiches de la 
première manière 
et des vingt pre- 
mières années de 
Chéret, en chromo- 
lithographies rédui- 
tes par lui-même. 

Puis il fallut lais- 
ser passer dix ans 
pour donner à des 
éléments nouveaux 
le temps de se pro- 
duire. En 1896, Bou- 
det, le successeur 
de Launetle, nous 
donnait le second 
volume des Affi- 
ches illnstrées,lc\le 
également de Maindron, et appuyé de ce 
luxe inouï de documentation que per- 
mettent aujourd'hui les procédés. Le doit 
du livre était la reproduction des grands 
Chéret .seconde manière. 

— Permettez, dira-ton : ce n'est point 
là du livre illustré proprement dit, mais 
du livre de reproduction et de docu- 
ment. 

— Oui, cela est vrai pour le moment 



84 



LA REVUE DE L'ART 



présent, où les originaux sont encore 
sous nos yeux ou dans notre mémoire. 
Mais bientôt, après l'anéantissement ou 




nent dont nous sommes tous et à chaque 
minute un des deux facteurs : acteurs, 
spectateurs? Vous sentez les jolis déve- 
loppements à tirer de là. Mais 
Cliéret fut distrait par la mul- 
tiplication de ses affiches, par 
ses pastels, puis par cette 
grande fresque décorative pour 
la salle de billard du baron 
Vitta, à Evian; — un véritable 
enchantement de couleurs ten- 
dres, un véritable prisme que 
cette exquise décoration, soit 
dit par parenthèse 1 Heureuse 
la revue qui nous en donnera 
une reproduction ! 

Des deux volumes de Lau- 
nette et Boudet rapprochons 
la très belle publication d(! 
Chaix : les Mailrea de V af- 
fiche, trois grands albums de 
quarante-huit planches cha- 
cun, 1896-98 : \h. tient le suc 
de la production du monde 
entier. 



l'extrême raréfaction de ces pièces origi- 
nales, les deux volumes de Maindron 
seront tout ce qui nous restera des affiches 
célèbres. 

Alors on les considérera comme des 
livres illustrésparChéret, et on les tiendra 
pour deux des plus admirables volumes 
qu'ait donnés cet art, si vivace et si per- 
manent en France, de l'illustration. Ah ! 
les sémillants articles qu'écriront là-des- 
sus quelques Concourt de 19o0 ou quel- 
que Huysmans de l'an 2t)00 ! 

Détail peu connu : nous avons failli, 
certain jour, avoir une vraie illustration 
de Chéret. Un bibliophile que nous pour- 
rions nommer avait combiné avec lui la 
publication d'une série de « tableaux de 
Paris » que Chéret voulait inlituler/ldci(;\s 
cl Spectateurs. Et en elTet, la vie de 
J'aris n'est-elle pas un spectacle pernia- 



Car le monde entier, à la 
suite de la France, s'est mis à 
l'affiche illustrée, tout comme à sa suite, 
il y a trente ans, il se mit à l'eau-forte. 




Celte année, Boudet publie un troisième 
volume, consacré aux .4 /"/(c/* es étrangères. 
Par rapport aux deux premiers, c'est à la 



pnopos Diî iJiiiLiupiiiLii; 



83 



fois un complément et un contraste. 
Certes, dans les alTiclies étrangères, il en 
est (le remarquables, de bien conçues, 
d'attirantes et bien lisibles, de caractéris- 
tiques, d'étranges, de singulières, et sans 
être des collectionneurs spéciaux, des 
afl'ichionados, comme on les a appelés, 
les bibliophiles d'aujourd'hui connaissent 
les affiches belges de Donnay,Van Ryssel- 
berglie, Berchmans, Kvenepoel, Rassen- 
fosse, Privat-Livemont, etc. (il va même 
paraître un livre sur V Affiche belge, chez un 
éditeur toulousain); les affiches anglaises 
de Dudiey-Hardy, qui ressenibhjnl à des 
Van Becrs, de Ureitl'enhagen, Beardsley, 
Raven llill, Phil May, Nicliolson et Pryde 
(sous le nom de Beggarslafl" frères), etc., 
souvent savoureuses par l'humour ; les 
afiiches américaines, amusantes, comme 
celles de Pentield, ou déconcertantes, 
comme celles de Rhead ou de Bradley; 
l'affiche italienne d'Edel pour le ballet 
de Sport; celle-ci, comme certaines afii- 
ches belges, est vivante, gaie, de com- 
préhension aisée, et faite pour i)laire à des 
Français. Mais, dans l'ensemble, l'affiche 
étrangère, pour des yeux français, manque 
de piquant, d'entrain, de jet; elle tourne 




trop souvent au laborieux et au triste. 
Voulez-vous savoir la raison ? Cherchez la 
femme. C'est la femme, la Française, la 
Parisienne, qui a été le triomphe de 
Chéret et de l'affiche française. Sauf 



exceptions, la femme que nous montre 
le volume des Affiches étrangères est 
conventionnelle, morne, stylisée (!), et 
en bois. 

Ce qui est curieux, et pas très éton- 







nant, c'est que cette manière étrangère, 
facile à saisir et à pasticher, et qui dis- 
pense un Français d'aborder la grande 
difficulté, retentit sur nombre de nos des- 
sinateurs. Dans l'art décoratif, actuelle- 
ment, c'est une lutte aussi acharnée que 
jadis le combat des Trente : Français 
purs contre Anglaisés. 

A ce point de vue il faut voir l'instruc- 
livepublication faite par le journaU'A'c/aîr 
des principales maquettes envoyées au 
concours pour son affiche. Vous vous sou- 
venez du succès de ce concours, entouré 
de toutes les garanties et même de l'ap- 
parat désirables: cinq cents projets; expo- 
sition inaugurée parle ministre de l'Ins- 
truction publi(iue, et jugée par un grand 
jury comprenant (ô puissance fusion- 
nante de l'affiche 1) : Chéret, Cormon, 
Forain, Grasset, Albert Guillaume, Luc- 
Olivier Merson, Mucha, Puvis de Clia- 
vannes, Willette, etc. 

Nous, ]>auvres bil)liophiles, pour juger 
une affiche, nous ne disposons pas de tels 
moyens et ne saurions mobiliser un tel 
jury. Mais nous en avons un tout de même, 
très restreint, fort original, et — qui 
sait? — peut-être plus sur, parce qu'étant 
d'une voix uni(|ue, il n'a pas à concéder 
ou à transiger. Ce jury, c'est l'ombre de 
feu Roqueplan. Oui! de ce Nestor Roque- 
plan qui inventa la parisine, l'essence 
concentrée, l'alcaloïde du parisianisme. 



86 



LA REVUE DE 1,'ART 




Et l'ombre de Roqueplan, qui fréqiionlo 
volontiers clicz Sagot, rue de Ciiàteaudun, 
où on la rencontre faisant pivoter le sup- 
port aux affiches de grand format, mesure 
le mérite d'une afliche proportionnelle- 
ment à la dose de 
parisine qu'elle con- 
tient. G'estainsi que 
pour elle Cliéret est 
(1(? la parisine triple, 
une eau-mère de 
parisine; — que s'il 
a suffi à Grasset 
d'une seule affiche 
pour percer, c'est 
que celle-là déga- 
geait de la pari- 
sine rc'étaitl'afficlie 
de y Age du Roman- 
tisme ; — que Mu- 
cha, subitement très lancé aujourd'hui, 
possède une fort agréable féminine ; mais 
que, pour réussir durablement, il sera 
utile à l'illustrateur à' Ihée de s'assiiniler 
la parisine, en vue de l'afliche qui exigera, 
non pas la femme indéterminée, mais 
expressément la Parisienne ; — que Stein- 
len, quoique de Lausanne, s'est immédiate- 
ment imprégné d'une parisine spéciale, 
et que Penfield, s'il venait à Paris, serait 
également susceptible de se pénétrer de 
parisine : ce que ne peuvent pas arriver à 
faire bien des Fi-ançais et des Parisiens, 
dessinateurs navrants d'affiches banales 
et au-dessous de tout ; — que le Divan 
japonais àc Lautrec, la Femme d'affaires 
de Forain, les Elections législatives de 
Willette, YEtigénie liuffcl de Métivet, 
ou même le Bal de Lyon de Simas, ont 
le parfum de parisine, à intensité diverse; 
— que la Buclerc du café des Ambassa- 
deurs, d'Albert Guillaume, est un polit 
cristal de parisine; — que la baigneuse 
des Bains de mer de Royan, de Georges 
Meunier, commandée par les Chemins de 
fer de l'Etat, est parisine au premier 
chef, et le Bec Aiier, du même, aussi ; — 
et que l'affiche de Bullier, encore du 
même, celte danseuse qui part pour un 



cavalier seul, le bord de la jupe tendu à 
bout de bras dans un geste si vrai... Ah ! 
celle-ci ! De même que M. de Chenne- 
vières, enthousiasmé par une danseuse 
de Gavarni, qui est d'ailleurs une mer- 
veille, s'écriait bravement dans ses Souve- 
nirs : « Je mettrais cela, Dieu me par- 
donne, à côté des plus belles eaux- fortes 
de Rembrandt ! », l'ombre de Roqueplan, 
devant cette Parisienne de Meunier, s'ex- 
clame : tMais c'est joli comme vn Tana- 
gra ! Au point de vue du geste et du ren- 
seignemeyit futur, c'est topique comme 
le scribe égyptien du Louvre !. . » Et quant 
aux deux affiches de Griin, Au violon! 
et la Whilworlh : archiparisine ! 

Mise en présence de l'album des afliches 
de y Eclair, l'ombre de feu Nestor tantôt 
s'arrêtait souriante pour dire : « Pari- 
sine ! plus ou moins, mais enfin, parisine, 
ou velléité ! Rien 1 jeunes gens, poursui- 
vez! [Continuez!]; » tantôt passait en 
grommelant: « Anglaisine! américanine! 
suissine ! grassétine! très Liberty, très 
Maple, très Studio, très tout '. Mais de 
parisine, pas trace!... » 

« Et puis, voyez-vous, » ajoutait le 
sage Nestor, « le moment de la sélection 
est venu. Les affiches s'accumulent dans 
les cartons de collectionneurs en un amas 
de papier cassant; cela ne peut aller indé- 
finiment. Qu'il faille cent affiches indiffé- 
rentes pour en avoir une marquante, c'est 




la loi : il faut bien trente mille tableaux 
pour fournir en fin de compte un seul 
chef-d'œuvre au Louvre, et des centaines 
de mille bouquins passagers pour un livre 
qui reste ! Mais nous sommes à l'instant 
critique ; il est temps de dégager la quin- 



PROPOS DE BIBLIOPHILE 



87 



tessence, ralcaluïde de l'afliclie, el de 
sortir de la période où l'on entasse, pour 
entrer dans la période où l'on épure. » 



Une salve décent el un coups de canon, 
s'il vous plaît! Pas un de moins. Il est 
né, le Désiré, 
l'enfant si 
longtemps at- 
tendu des bi- 
bliophiles et 
des érudits, et 
dont la venue 
fut implorée 
par des géné- 
rations de tra- 
vailleurs tendant vers qui de droit des 
mains suppliantes ! Il est né, il est là, il 
respire I 11 crie même ; son premier vagis- 
sement a été noté ainsi : Aachs-Alby- 
ville ! C'est le Catalogue des ninniMiis de 
LA Bibliothèque Nationale ! Le premier 
volume vient de paraître en l'année for- 
tunée 1897. Quelques privilégiésde l'ordre 
alphabétique y figurent déjà : About 
(Kdmond), et Achard (Amédée), et Aimard 
(Gustave)... Sois le bienvenu, premier 
volume ! Plus que quatre-vingt-dix-neuf 
autres et c'est fini! Rassurez-vous; avec 
des crédits suffisants ces quatre-vingt- 
dix-neuf autres ne sont rien en comparai- 




son du travail préliminaire et de mise en 
train qu'a nécessité l'apparition du pre- 
mier. Kl en ell'el, le fait que la publication 
du Catalogue est commencée implii]ue 
non seulement que les si délicates ques- 
tions bibliographiques relatives au plan 
même de ce catalogue ont été résolues, 
nuiis surtout que tous les livres et im- 
primés de la 
Bibliothèque 
— deux mil- 
lions ! — ont 
été préalable- 
ment inven- 
toriés sur 
fiches. Formi- 
dable labeur, 
i patiemment 
et modestement poursuivi depuis de 
longues années », dit l'administrateur 
général de la Bibliothèque dans sa pré- 
face, où, faisant soigneusement ressortir 
les travaux de ses prédécesseurs, les 
Taschereau, etc., et de ses collaborateurs, 
chefs de service, les Thierry-Poux, les 
Marchai, ou bibliothécaires, les Blan- 
chet; etc., il n'oublie que lui-même. Mais 
la belle occasion de plaqLiette, pour un de 
nos merveilleux médailleurs, que celte 
naissance du grand Catalogue, sous l'heu- 
reuse adn)inislration de M. Léopold 



Delisle 



Henri Beraldi. 




LISTE 

DKS 

OUVRAGES SUR LES BEAUX- ARTS 

PU 11 LIÉ s 

EN FRANCE ET A L'ÉTRANGER 

Pendant le quatrième trimestre de 1897 



ARCHÉOLOGIE. - HISTOIRE. 



NUMISMATIQUE 



Allocution prononcée à la séance d'ou- 
vertiire du congrès archéologique ; luir 
(jusiave F.\BiiE. Aiinex, iiDji. Cliaslanicr, in-8°. 

A travers les rues du vieux Lille ; par 

Delh.i.e. Lille, l.cIfU, |irtil ill-12. 

Armoriai des villes, communautés et 
corporations anciennes et actuelles du 
département de la Haute-Marne, juriiHh' 
d'uno élude historique sur ces sortes d'ar- 
moiiies et de la procédure que les villes doi- 
vent suivre jjour renouvellemenl ou conces- 
sion d'armoiries; par A. Daguin. ChaumonI, 
m-'t". 

Les Armoiries de l'Université de Poi- 
tiers ; |iar Alfred Uicii \ltl). l'oilicrs, ini|i. 
lilais et lîoy, in-S». 

Catalogue des antiquités grecques et 
romaines du musée de Marseille; par W. 

Froehneh. Piiris, Ini|i. Nationale, in-8". 

Congrès archéologique de France ; par 

Jules AuiidEE. lieimcs, inip. .Simon, in-8". 

Commission des antiquités et des arts 
du département de Seine-et-Oise. l.isleel 
adresses des nieinhies de la commission ; 
Procès-verbaux de.s séances, du 30juillel 1896 
au 5 mai 1897. Notices ellnvenlaires présen- 
tés à la commission. Versailles, imp. Cerf, 
in-8°. 

Conférence sur les fouilles de Suse ; [lar 
M""' DiEULAKoy. liotmi, imp. Gy, in-4". 

Contributions à la numismatique tour- 
naisienne; |iai- Haymond .Serruhe. Cliolon- 
sui-SaO)ic, imp. Marceau, in-i". 



Les Dalles tumulaires de la Belgique ; 

par le comte de .Mvusv. Paris, lih. Alpli. 
Picard, in-8". 

Découverte et fouilles dans un cime- 
tière gaulois, lieu dit le Montéqueux, 
territoire de Beine (Marne) ; par Cli. CoYOS. 

Kcims, imp. Moiici.', in-8". 

Deux communications faites à la So- 
ciété des antiquaires de France ; par 

Adrien Ifl.A.vcMET. .\'()f/eiillr-/i(>lruii, imp. 
Daupeley-Gouverneur, in-8°. 

Les fouilles d'Antinoë; par K. (iuiMET. 

IJrri'ii.r, imii. Ile rissey. in-f". 

Les graveurs de monnaies à Lyon 
du XIII' au XVIII' siècle; par .Natalis 
RoNDOT. Màcon, imp. l'rotat, in-4°. 

Jetons et armoiries des métiers de 
Paris; par Hené de LesIm.sasse. Xcrers, imp. 
Vallière, in-i". 

Les manuscrits de Léonard de Vinci 
de la Bibliothèque royale de 'Windsor. 
De l'anatomie. Feniliels A. l'ulilii's par 
Théodore .Sahacmnikoff, avec traduclion en 
langue française, transcrits et annotés par 
(iiovanni l'iumali, précédés d'une étude de 
Mathias Duval. Paris, Rouveyre, in-fol. 

Numismatique bas-poitevine. Le trésor 
du Poiré-sur- Velluire ; par lùuiii' Hheuil- 
I.AC. Vannes, ini|). I.afolye, in-8". 

La poignée de main sur les bas-reliefs 
funéraires antiques; païA. de HinoEii. I>a 
ris, lih. Lerou.x, in-S". 



OUVRAGES SUR LES BEAUX-ARTS 



89 



Quelques points d'archéologie de l'Inde 
méridionale, présentés au on/.ièino ("oiifirès 
inlernational des orientalistes, en septembre 
1897, à Paris, par Hoheit Sewel. PariK, lili. 
Leroux, in-8°. 

Rapports sur les travaux de la Société 
des antiquaires de l'Ouest pendant l'an- 
née 1896; par M. A. Tornezy. Poitiera, 
iiiiii. Biais et Roy, in-8". 

Sur les monnaies du roi René, explica- 
tion par Louis Bl.ANCAltu de textes relatifs à 
ces monnaies, découverts et transcrits par 
Charles Moukret. Marseille, imp. Bartlielet, 
in-8°. 

Un coin du XVII' siècle littéraire, ar- 
tistique et mondain; par A. Bolhgeuis. 
Illustrations de M"" Léonide Bour^'es. Paris, 
BibliotliiMiue d'art de la Criliiiue, in-10. 

Die antiken Sarkophag - Relief s im 
Auftrage des Kaiserlich deutschen ar- 
chaeologischen Instituts. Ilerausi,'ei;el)en 
von Cari Robert. Kinzelmytuen. Berlin, Croie, 
in-fol. 

L'Arte negli arredi sacri délia Lom- 
bardia. Cun note storiche di I.uca Bëltrami. 
Mil/uw, Hoepli, in-fol. 

Die Bau- und Kunstdenkmaeler von 
Westfalen. Bearbeitel von A. Ludorff 
Munster, Schoningh, in-fol. 

Beschreibung der altgriechischen 
MUnzen. Vun Julius vun Sciilosser. U'(V/(, 
Uolzliauoen, in-S". 

Das brasiliîinische Geldwesen von Ju- 
lius Meili. I. Die Miin/en der Colonie Brasi- 
lien. 1645 lii!< 1822. Zurich, Ifi unner, in-i". 

Brève compendio di storia délie belle 
arti in Italia dalle origini flno ai giorni 
nostri; opère di Lue. Locati. Volume 1. l'it- 
tura. Torino, imp. Salesiana, in-8". 

BUder und Spiegel Rabmen vorzugs- 
weise ia Schnitzarbeit von Albrecht 
Durer bis zumRococo. Ilerausgegebeu von 
Adalliert ItoEl'ER. Miinchcii, i. Albert, in-fol. 

A Catalogue of the Egyptian Anti- 
quities in the Possession of F.-G. Hilton 
Price. Londun, (Juarilch, in-4°. 

Centralbau oder Langhaus? VÀm' Knir- 
terunt; der Scballverbaltnisse in Kirchen. 
Von A. Stuhmhoefel. Berlin, ErnsI, in-8". 

l.A REVUE DE I.AIIT. — III. 



Il codice atlantico di Leonardo da 
Vinci nella biblioteca Ambrosiana di 
Milano, ripnidotto e |iubblicato dalla R. Ac- 
cadeiiiia dei Lincei, sotto gli auspici e col 
sussidio del re o del governo. Borna, tip. délia 
r. accadcmia dei Lincei, in-fol. 

Le ducat d'or de Moscou. Monnaies 
d'Ivan III; par X. Ijkijatciiev. Moscou, 
in-S». 

(Kii russe.) 

Ebren-Zeichen (Kriegs - Denkzeichen) 
der erloschenen und blUhenden Staaten 
Deutschlands und Oesterreich-Ungarns ; 

von llernianii von IIevden. Meiuin;/en , 
Briickiier, in-i". 

Die Engel in der altchristlichen Kunst ; 

von (leorgSTUliLFAUTlI. Freibur;/ i. B., .Mohr, 
in-8». 

Archaologische Studien zum cliristlictien 
Alterthiiin nnd Mittelaltcr. Drittcs Heft. 

The english Regalia; by Cyril Daven- 

l'ouT. Loniton, Kegan Paul, in-foL 

Goldschmiede-Arbeiten in dem Regul 
chorherrnstifte Klosterneuburg bei 
Wien. Textvon Camillo Lisr. U^!>«, Scbroll, 
in-fol. 

Katholische Kirche unserer Zeit und 
ihre Diener in "Wort und Bild. Rom. Das 
Oberhaupt, die Einriohtung und die Ver- 
waltung der Gesamtkirche. llerausgege- 
lien von der Léo (jesell-cliaft , in Wien. 
Berlin, Allgemeine Verlagsgesellschaft, s. d., 
in-fol. 

Kunst-Stil-Unterscheidung fiir Laien 
und Kunstfreunde; von II.-S. SciiMii). Mun- 
i-hcn, Franz, in-8". 

New Zealand Institute. The Art 
W^orkmanship of the Maori Race in New 
Zealand ; by Augustin Hamilton. Dunedin, 

in-fol. 

Nordische Alterthumskunde nach Fun- 
den und Denkmaelern aus Daenemark 
und Schleswig. Daigestellt von Sopluis 
Mnller. Deutsche Ausgabe von Otto Luitpold 
JiRiczEK. Strassliurg, MiiUer, in-8». 

Oberitalienische Frtlhrenaissance. Bau- 
ten und BUdw^erke der Lombardei; 

von Alfred (ioltliold Meyeh. Berlin, Krnst, 
in-fol. 

12 



90 



LK REVUE DE L'ART 



Les ordres et les décorations de la | 
principauté de Monténégro, leur histoire 
et leurs statuts ; iiai- Willielm Mui.leu Edi.eh 
vdii MuLi.KiisiiKiM l'I, Hi'inricli.Sciidi'EL. Vienne, 
MatziUT, iii-4". 

Studien zur orientalischen Althertums- 
kunde ;von F.-E. Peiser. Berlin, Peispr, iii-8°. 



Reale Istituto provinciale délie belle 
arti in Siena. liiiii|iorto slulisliro c morale 
(li (^liigi-Zoïuladaii Buonaventura. Siena. 
La/.zeri, iii-8". 

Sceaux armoriés des Pays-Bas et des 
pays avoisinants; \fdv J.-Tli. ilf ItwDr. 
Briirelkx, Scliepens, in-4'>. 



ESTHÉTIQUE. - OUVRAGES DIDACTIQUES. — CURIOSITÉ 



Comment discerner les styles du Vil! 
au XIX' siècle. KludR.s praliqucs sur les 
Cormes et décors propres à déterminer leurs 
(iiiraolères dans les objets d'art et la curio- 
sité ; par L. Roger-Miles. Paris, Rouveyre, 
in-4". 

De l'application d'un nouvel émail sans 
plomb à la poterie de terre commune ; 

paiS. Arnaud. Clerwonl, iinp. Daiv, iii-8". 

Catalogue des objets d'art et de curio- 
sité exposés à Abbeville, à la lialle aux 
toiles, du 11 nu 20 juillet 1897. A/tl)erille,\m\^. 
Paillart, in-18, xi-60 pages. 

Catalogue des objets d'art et de haute 
curiosité de la Renaissance, tableaux, 
tapisseries, composant la rolleotion de 
.M Emile (Iavet, Paris, Mannheim. in-S". 

Catalogue des objets d'art et de haute 
curiosité de la Renaissance, romposanl 
la coUerlioii E. Ro.nnxkke. Paris, Mannheim 
p^re et fils, iii-8°. 

Catalogue des objets de curiosité et 
d'ameublement des XVI' , XVII' et XVIII" 
siècles, dépendant de la sucression de M. le 
baron .lérônie Pichon. Paris, imp. .Moroau 
et C", in-*". 

Le Mouvement artistique contempo- 
rain à Besançon, discours de réccplion à 
l'Académie des sciences, belles-lelires el arts 
de Besançon ; par M. Albert Mai.i.îé. liesan- 
çon, imp. Jacquin, in-S". 

Les parures préhistoriques et antiques 
en grains d'enfilage et les colliers-talis- 
mans ; par AvENEAii OE i.A Cuanciere. Paris, 
Leroux, in-8". 

Poteries vernissées du Caucase et de 
la Crimée ; par Wladimir de Bock. Nogenl- 
le-Rntrnn, imp. Daupeley-Gouverneur, in-8". 



Le Rôle du dessin dans l'éducation 
moderne; parA.de Lapparent. Hunl.fri/iie. 
imp. Chiroutre-Cauvry, in-S». 

Recherches sur la céramique au XVII 
siècle. Les limailleurs de Fontainebleau ; 
par F. Herbet. Fontainebleau, Bourges, in-8". 

Raphaelis Mengsii de antiquorum arte 
doctrina cuius momenti in Gallicos picto- 
res fuerit (thèse); |iar L. Bertrand. Al;/er. 

lilir. .lourdan, in-8". 

Reliures armoriées ; jiar X. B.\rbier de 

Mo.NTAULï, Poitiers, imp. Biais et Roy, in-S". 

La Science et l'Art en sociologie ; pai- 
L. Beaukin-(;ressieh. Paris, libr. (iiard et 
Brièrc, in-8". 

Traité de perspective linéaire, avec 
une théorie des effets de perspective; 

par .Iules de La (Iournerie. Paris, (lauthier- 
Villars, in-8°. 

Les Vitraux de l'église abbatiale de 
Lehon; par labbé Fouere-Mace. Illu-^tra- 
tions de (Charles Céniaux, Rennts, libr. Cail- 

lière, in-8". 

L'Animal dans la décoration; par .M. I'. 
Verseuii.. Paris, librairie centrale des Beau.v- 
Arts, in-fol. 

Art and Life, and the Building and 
Décoration of Cities. London, Rivinuton, 

in-«". 

L'Arte in Bergamo e l'accademia Car- 
rara. Jlcrt/am<i, islilulo ilalinno d'arli, in-8". 

An Artist's Letters from Japan ; by John 
La Farge. London, Fisher, in-S". 

Aufgaben der Kunst-Physiologie ; von 

(leorg HntTH.y.wcile Aullage. .W/V/(c/i<-/i, llirlh, 
in-S». 



OUVRAGES SUR LES iJEAUX-AIfTS 



91 



Aus Tizians Tagen. Venezianische 
Gesohichten iind Gestalden des 16 Jah- 
rhunderts ; vuii \V. Wyl. '/Sirich, Scliiiiiill, 
iii-8". 

Die Behandlung der Sohmelz Farben. 
Eine Anleitung zum maleu Porzellan 
und Fayence; vuu S. Rumanoi'k. lierUii, 
iu-8". 

Beitraege zur Entwickelungs. Ges- 
chichte der Maltechnik ; lniiHisf,'(;gebeu 
voii Eiiist lîEiuiER. Mihiclirii, (jalhvoy, 111-4». 

Das Braunschweiger Skizzenbuch. 
eines mittelalterlichen Malers. Ini Aufi lugc 
lie» V(.Mi'iiii's lin- dcsi-liiclili" (iei- IJeiitsclicii 
in Hriliiiicii; heiausf,'ci;(!l)eii vuu Joseph Nku- 
wiRTil. Mil 29 LicliUlrucktafclii. Pray, CnUc, 
iii-fol. 

Cambridge described and illustrated; 

liy Tlioinas Diniiam Atkinson. Lniidon, Mac- 
luillaii, iii-8". 

Décorative Heraldry a Practical Hand- 
book of its artistio Treatment; hy G.-\V. 
liVE. London, Bell, iii-8". 

Deutsche Kunst und Dekoration. Mo- 

ualshefle zur Fôrderung deutsclier Kuiisl. 
Berlin, iii-4". 

Durch's ganze Haus. VCrlai; von Kheutz- 
MANN. Ziiricli, in-l'ol. 

Gaertnerische Sclunuckplsetze in Stsed- 

ten;vonCarl Hampel. Hcrlin, l'aiey, iu-l'ol. 

Geschichte des japanischen Farben- 
holzschnitts ; von \\ . v. Seidl:tz. Uresden, 
Kiihtmann, 111-4°. 

Gothische Wohnraeume und Mœbel ; 

(!u/.eii;liiiet voii llaiis FKEYUEIKiER. Stiiltgarl, 
Zimmer, in-l'ol. 

Greek Art on greek Soil; by Janios 
M. Hoi'i'iN. London, Hliss, in-8". 

Historia de elarte griego; pcrJosûRa- 

nion Mkliiia. Madrid, Muilllo, in-8". 

The Horse in Art and nature. Willi 
nuniorous lllnstratlons Ironie l.ife; by Cecll 
lîKoWN. London, Rapinan, in-f(j|. 

Die Kunstsaminlung des Herrn Wilh- 
elm Peter Metzlerin Frankfurt; Elaulert 
vi>ii lleinricli Frauuekueu. Frank/'uii a M., 
Haer, in-l'ol. 



Life in early Britain being an Account 
of the carly inhabitants of this Island 
and the memorials -which they Lave 
left behind theim ; by Ifinlrani (".-A. 
WiiNDi.E. London, J)aviJ Nnll, ln-8". 

Moderne Flachornamente Entwickelt 
Aus dem Pflanzen- und Thierreich ; 

vcni II. I'"rii.ing. Hcrlin, in-l'ol. 

La mostra triennale di belle arti ed in- 
dustria délia provincia di Modena. 

Modonii, Soliani, in-4". 

Motivsammlung der Renaissance-Or- 
namentik; zusaniinengeslelll vou Uudolpli 
Ceiiring. Berlin, iii-fol. 

Naturalistische Deoorationsmalereien ; 

von Anton Seder. Berlin, Ern.-il \\a.sniulb, 
in-folio. 

Old english Glasses. An Account of 
(ilass drinUint; Vessels in Englaïul, witli 
introiluctory nolices, original Documents; 
by Albert Uartsiiorne. New-York, Arnold, 
lii-fol. 

Portrait miniatures from the time of 
Holbein 1531 to that of Sir AVilliam 
Ross 1860. A Ilandboolv l'or collectors ; by 
(ioorge (;. WiLLiAMSON. London, Bell, in 8". 

Prospettiva lineare teorico - pratica; 

o|iera (lii;. l!oR(;oGELi.i. Hoiiui, .\rtero, in-S". 

Questions on the Philosophy of Art ; 

CompUed by Wilbur Fiske Stone. L^ondon, 
Olowes, in-S". 

Reise-Erinnerungen aus dem Schœnen 
Frankreich; von Friedrich Pesendorfer. 

\\\h, Trauner, in-8". 

Relazione di F. Vivanet a S. E. il minis- 
tro délia Pubblica Istruzione per la con- 
servazione dei monument! délia Sarde- 
gna. (jif/liari. tip. (i. Dessi, in-8". 

Rœmische 'Villen und Parkanlageu; 

von D. Joseph. Berlin, Hessling, in-4". 

Die schweizerischen Bilderchroniken 
und ihre Architektur- Darstellungen; 

von .IoscI'Ze.mp. Ziiricli, Schulthess, iii-8". 

Skizzen ftlr Wohn-und Landhauser 

Villen, etc. ; lierausgegeben von J. Ghos. 
Biivenstiurg, Maier, ln-4". 

Studien und Phantasien von C. von 
Rappard. Mûnclien, Brucknianu, iu-fol. 



92 



LA REVUE DE L'ART 



Ueber vorhellenische Gœtterculte , 

von Wolfgang Ueisciiel. Wieii, lUnldfi' , 
in-80. 



Venus and ApoUo in painting and 
sculpture. New-York, New Aiiistcrdam C", 
in-H". 



PEINTURE. — GRAVURE. — DESSINS. — MUSEES 
EXPOSITIONS. — VENTES 



L'Auvergne aux Salons de 1897; par 

(Jabriel Mauc. ClfrmoiU-Fi'iTaml, imp. Miint- 
louis, in-8". 

Beaux- Arts. Création d'un musée à 
Bastia; par P. Novellim. Ajaccio, imi>. Ro- 

bairlia el Zevaco, in-8". 

Catalogue de l'exposition des aquarel- 
listes français, du 5 mai au 13 juin 1897, 
avenue des Cliamps-Elysées. Evreux, imp. 
Hérissey, in-18. 

Catalogue de l'œuvre de Fantuzi ; ]iar 
F. IlEHBEr. FonUiincliledH , ini|i. lioiirges, 
in-8", 12 pages. 

Tiré à 50 exemplaires. Les graveurs de 
l'école de Fontainebleau. 

Catalogue des peintures népalaises et 
tibétaines de la collection B.-H. Hodg- 
son, à la bibliothèque de l'Institut de 
France; par A. Foucmem. /'an\^, Imprimerie 
Nalionale, iii-'i". 

Catalogue descriptif et annoté dn mu- 
sée de Nancy. Tableaux, dessins, statues 
et bas-reliefs. Xancy, imp. Crépin-l-eblond, 
in-12. 

Catalogue des tableaux, gravures, 
objets d'art, livres, porcelaines, émaux, 
etc., exposés dans la salle de la collec- 
tion Mancel; par A. Decauville-Laciiénee. 
Caen, imp. Valin, in-32. 

Catalogue des tableaux exposés au 
musée de Troyes, 0° édition. Troi/cs, imp. 
Nouel, in-16. 

Catalogue du musée départemental de 
Moulins. Deuxième parlie, tlre.S!.(''e par M.M. 
liERTllANi) et F. PÉnOT. MouHiis, imp. Auclaire, 
iii-S" et plancbe. 

Catalogue illustré de l'Exposition in- 
ternationale de Bruxelles (beaux-arts). 

l'/iris, Bernard et C'«, in-8''. 

Description des œuvres de peinture, 
sculpture, architecture, gravure, minia- 



ture, dessins et pastels exposés dans les 
salles n' " 41, 42, 43, 44 et 45 du musée 
de Versailles. Versai lies, imp. Cerf, in-18. 

L'église et la paroisse de Saint-Clé- 
ment en Lorraine) ; peintures du XV« 
siècle, découvertes en 1896 dans cette 
église 'avec 9 grav.j; par l'abbe .1. Laval. 
Nancy, imp. A. Cri'pin-Leblond, in-8". 

Les peintures murales de l'église de 
Savigny (près Coutances); par K. de Reau- 
IlEPAHiE. Car-it, imii. el Mb. Delesques, in-S". 

Petit album, faisant suite au catalogue 
des objets d'antiquité aux époques préhis- 
torique, gauloise, romaine et franque de 
la collection Caranda. 2" édition. Sainl- 
Qiirntin, ini|i. l'oelle, in-S". 

L'Arte mondiale a Venezia; per Villorio 
PiCA. Napoli, Pierre, in-S". 

Die Bemalten romanischen Holzdecken 
im Muséum zu Metz (Les plafonds peints 
du musée de Metz); von Wilbehn Schmitz. 
Dtisxi'hlor/l', .'^(•||^vann, in-4°. 

Collection Somzée. Monuments d'art 
antique; puldiés par Adoif Fuktvvaenglek. 
Miinirli, Rruckmann, in-foL 

Fûhrer durch die k. Residenz zu Mûn- 
chen. Historisch-topographische Bes- 
chreibung mit 5 Planen und 24 Abbil- 
dungen in Autotypie. Herausgegeben von 
O. .VuFi.EOER und \\ .-M. .ScHMii). Mûnclien, 
Werner, iii-8». 

Historical portraits some notes on the 
painted Portraits of celebrated Charac- 
ters of England, Scotland and Ireland ; 

liy Henry 11. WilEATI.EV. I.oniloii, (j. lie!!, 
in-S". 

Iconograila dantesca. Die bildlichen 
DarsteUungen zur gœttlichen Komœdie ; 
von Ludwig Volkmann. Leipzig, Breitkopf, 
in-S". 



OUVRAGES SUR LES BEAUX-ARTS 



93 



Klassischer Bilderschatz. Munchen , 
Bruckmaiiii, iii-fol. 

Kœnigliche Museen zu Berlin. Italie- 
nische Bildwerke der christlichen Epoche 
mit Ausschluss der Bronzen aus den Kœ- 
niglichen Museen zu Berlin. Mil crklii- 
rendcin Tcxl von der Diioclioii der Sumin- 
liiiii:. Bfrtiii, Merlens, in-fol. 

Koninklijk Oudheidkundig Genoots- 
chap Amsterdam. C.alalogus van de Muni- 

VEIlZiMEI.lNO. liK\VF,l;KT duor .1 . - W . StE- 

l'ilANiK. Ain.flenlam, Teii Briiik, iii-8". 

Il mistero délia ss. Eucarista in un di- 
pinto di scuola Veneta del secolo decimo- 
quinto ; opéra di Husiiii-Vii:i. lioma, '\\\-'t°, 

Victorian Art at the GuUdliall. A clioice 
seleilion of Iweiity-one reinoduclioiis of 
the l'ictiires now beiiig exliibited <at the (!uil- 
dhal Exhibition. London, Blades, in-i". 



Das Muséum der k. Odessaer Gesell- 
schaft fur Geschichte und Altertums- 
kunde ; TeiiacoUeii. llerausg. von Dehe- 
wiizKY, A. Pavlowsky und E. von Stern. 

Odessa, Schnltze, in-fol. 

Raffaels Handzeichnungen in der Auf- 
fassung ; von W. Koopmann . Morbury, 

Elweil, iii-8". 

La seconda esposizione internazionale 
délia citta di Venezio; l'adova, tip. dei 
fralelli Saliiiin, in-8". 

Ueber die Einheimischen Quellen zur 
Geschichte der chinesischen Malerei, 
von den aeltesten Zeiten bis zum 14 Jah- 
rhundert; von Kiiediicii lliinii. Mi'mchen, 
in-i". 

Un affresco perduto di Giatto nel pa- 
lazzo del podesta diFii-enze ;oiieia di J.-ll. 
Massi. l'irenze, Carnesecchi, in-8°. 



SCULPTURE. — ARCHITECTURE 



Le Cambodge et ses monuments . La 
province de Ba-Phnom ; par M. Etienne 
Av.MONiEH. l'aris, libr. Leroux, in-S". 

Castel del Monte et les architectes 
français de l'empereur Frédéric II ; par 
.M. F.inile Bektaux. Paris, Imprimerie Natio- 
iiah', 111-8". 

La Charente monumentale; Notice ar- 
cliéologiiiue sur l'église abbatiale .Notre-Dame 
de Chastres, près Cognac, précédée d'une 
étude générale et suivie d'un projet de res- 
tauration par Raymond BaRBAUD. Paris, lib. 
(;aslins;er,in-8". 

Découverte récente d'un monument 
gallo-romain dans la commune de Méron 
(Maine-et-Loire); par Paul Smjsseau. 
Thoiiiirs. Iiiipiinicrie Nouvelle, in-8°. 

De la conservation des monuments his- 
toriques en Angleterre et des principes 
qui doivent guider leur restauration; par 
le Hév.VV. L\NGiioRNE. Paris, lib. Picard, in-8". 

Deux urnes funéraires récemment en- 
trées au musée de Laval ; [lar Robert 
MuWAT. Laral, iin|i. Lelièvre, in-8'>. 

Le donjon de Chàtillon-sur-Loing 
(Loiret);par Henri dcCtShZoti. Fontuinelilfau, 
imp. Bourges, iii-8". 



L'Eglise du Saint-Sépulcre sur la mo- 
saïque géographique de Màdaba ; pui- 
M.PliilipiK' Berge», de l'Institut, /'«/-ts, Im- 
primerie .Nationale, in-8°. 

Les églises paroissiales de Paris. Mono- 
gra|iliies illustrées par M. l'abbi' A. Bolillet. 
Photographie et gravure de Cli.-G. Petit. N" I; 
Notre-Dame. Paris, libr. de la France illus- 
trée, in- 8". 

Les Monuments du christianisme au 
moyen âge. Les marbriers romains et le 
mobilier presbytéral ; par Gustave Clausse. 
Paris, libr. Leroux, in-S". 

La Nécropole punique de Douïmès (à 
Carthage). Kouilles de 189o et 1896; par le 
li. P. Delatthe. Xogent-le-ltolroti, hnp. Dau- 
peley-tiouverneur, iii-8". 

Note sur une pierre tombale de l'église 
de Chasseguey; par .M. .Ml'red de Tesson. 
Arraiiflii's, imp. .1. Durand, in-8". 

Notice des moulages exposés par le 
musée de l'hôpital Saint-Louis au congrès 
de Moscou ; par le docteur Louis Wickiiam. 
Le llarre, imii. Lemale, in-8". 

La Sculpture aux Salons de 1897 (vers); 

par Armand .'^1LVESTRE. Paris, Bernard et C", 
iii-8". 



94 



LA REVUE DE L'AUT 



Le Temple gallo-romain d'Yzeures; par 

O. de UoGiiEBKUNE. Vannes, imp. Laf'olye, 
iii-8". 

Les tombeaux de David et des rois de 
Juda; par M.Clermont-Ganneau. y'«//.s, Iin- 
primerie Nationale, in-8°. 

ArcMtektonisolieGedanken;von(;.llALM- 

ilUUER. JJe/'/irt,\Vasiiiulli, in 4". 

Die Baukunst als Steiabau ; vuii Adolf 
Mauke. Baxel, Sclnvalx,', iii-fol. 

Die Burggrafen von Nûrnberg im Ho- 
henzoUernmausoleum zu Heilsbronn ; 
von Jiilius Meyek. AnshKch, .Ifiiigcl, in-8". 

Charakteristiche Holzbauten der 
Schweiz; von E. Gladbach. Berlin, Ht'ssling, 
in-l'ol. 

Description abrégée des musées de 
sculpture antique grecque et romaine, 

avec addition des musées grégorien, étrusque 
et égyptien, des monuments assyriens, des 
tapisseries de Raphaël et des cartes d'Italie. 
Rome, imp. de la Société du Divin Sauveur, 
in-8». 

Der deutscbe Cicérone. Fiihrer durch 
die Kunstschaetze der Lsender deutscher 
Zunge ; von G.EiiE. II. Architektur. Leipzig, 

Spatner, iu-8". 

Der Dom zu Bamberg; photographisch 
ciufgenoninien von Otto Aufleger, mit ge- 
schichtlicher Kinleilung ; von .\rtur Weese. 
Mihirlien, Werner, in-fol. 

Die Frauenkirche in Esslingeu. Kin 

meisterwcik der Cjolik des fiinfzehnteu 
jalirhunderts. Herausgegeben von J.vonEoLE. 
Stuttgart, NVillwer, gi'. in-fol. 

Geschichte der griechischen Plastik 
von Maxime Collignon. lu deulsche ubcr- 



tragen von E.Thraemer. 6'/ra««6u/-y,ïrubuer, 

in-4". 

Gothische Architekturen • (iezeichuet 
von .MACKENZiEund A.PuGiN.Ôer/tn, Hessiing, 
in-l'ol. 

AHistoryof Renaissance Architecture 
in England, 1500-1800 ; by Ueginald 
Hi.uMKlEiJ). Londoii, liell, iii-i". 

Die katholische Kirche unserer Zeit 
und ihre Diener in AVort und Bild ; 

heransgegeben von der Leo-CIesellschaft, 
in Wien. Berlin, Allgemeiue Verlagsgesell- 
schaft, in-fol. 

Louis XVI und Empire. Eine Sauinilung 
von Facadcndtlails, Miibcln, Ornanienteu, 
etc. (lesammelt von Mori/. Heiuek. Wiener, 
Schroll, in-fol. 

Moderne Innen-Architektur und in- 
nerer Ausbau.Verlaganslalt vou .\b.'xander 
Kocil. IhinnsladI, in-fol. 

Neubauten in Nord-Amerika. Archi- 
tektur ; Text von Hinck.eli)Evn . Berlin , 
Hecker, in-fol. 

Oberitalische Plastik im friihen und 
hohen mittelalter ; Von .Max. (i. Zim.mer- 
MANN. Leipzig, Liebi'skiiid, in-fol. 

Die Shmuckformen der Monumental- 
bauten aus allen Stilepochen siet der 
griechischen Antike; von (iustav Eue. VI. 
Sp.ïtrenaissance. Berlin, Lœwenthal, in-fol. 

Die Skandinavische Baukunst der ers- 
ten nordisch-christlichen Jahrhunderte 
in Ausgewaehlten beispielen bildlich 
vorgefuehrt ; von Friedrich Seesselberg. 
Berlin, Wasniulh, in-fol. 

Statuarischer Schmuck der Facaden des 
Hof muséums in Wien, Wien, Liiwy, in-l'ol. 



PHOTOGRAPHIE 



La Chronophotographie sur plaque 
fixe et sur pellicule mobUe ; par Louis 
(iAsriNE. /'itri.1, (iauthier-Villars, in-S". 

Encyclopédie de l'amateur photogra- 
phe. Choi.x du matériel et installation du 
laboratoire ; par Georges Hrunel. Paris, 
Tignol, in-8". 

Tratado de fotografla, comprende el 



origen y desaroUo de los procedimientos 
viejos y nuevos; por Alexandre Cobmieh. 
Traduciilo dcl francés por IS. EsTEVANEZ. 
Paris, imp. y libr. (larnier, in (8 Jésus. 

Die 'Verwendung kunstlicher Lioht- 
quellen zu PortraitaufnahmenundKopir- 
zwecken ; von G. Mercator. Halle A. S., 

Knapii, in-8". 



OUVRAGES SUR LES BEAUX-ARTS 



95 



BIOGRAPHIES 



Les bibliophiles et les collectionneurs 
provençaux anciens et modernes ; p.ir 
Kiiiilr l'ElUUKH. AriDiKlisseiiit'ilt dt" Marsi'illc. 
Miirxeilk, imp. Bartlinlet et C", iii-8". 

Architectes lyonnais; Charvet. Bnr-le- 
Diic, iiii|i. (".(inil('-.lai'(iiicl, iii-8". 

L'architecte Delagardette ; |)nr MM. H. 
IlERl-UisoN cl Paul I.KitDY. J'iirix, imp. l'Ion, 
in-8". 

Le chevalier de la Touche, peintre et 
dessinateur chàlonnais. Kliidi' artisliciuc 
parArmaiid Houmgeois ; ilhistré d'une vignette 
et d"nn eiil-de-lampe par Jean de C.m.d.mn. 
CMlnnx-svr-Marne, imp. Thouille, in-8". 

Natoire, peintre nlmois ; par M. l'a\il 
t'LAl'ZEr.. Nhnes, imp. ('.haslanier. 

Peintres verriers Orléanais. Documents 
extraits des minules notariales de Beaugency, 
eommuni(iués par MM. Adam et Blondel; 
analyse^ par 11. Herluison. Lib. Ilerlnison, 
in-8". 



François Briot, Caspar Enderlein und 
das Edelzinn; von llans Demiani. Leipzit/, 
lliersi'mann, in-fol. 

Arnold Bœcklin, ein Leitfaden zum 
verstaendnis seiner Kunst ; von .Max Leurs. 
Miinrheti, l'liotoi;rapliisclie Union, in-8". 

Albrecht DUrer, a Study of his life 
and work ; by Lionel C.usT. Lowlon, .Mar- 
millan, iii-4". 

Peter Flœtner, ein bahnbrecher der 
deutschen Renaissance ; vnii Kunrad 
Lanoe. lierlin, (Irote, in-fol. 

Thomas Gainsborough a Record of his 
life; willi illnslratioiis reproduced from 
tbe original l'ainliiigs. Lnndan, (ieorge Bell, 
in-4". 

■William Morris his Art his writings 
and his public life. A Hecord by Aynier 
Yallance. Londnn, George Bell, in-8°. 

Praxiteles; von Willielm Klein. Leipzir/, 

Veit, in-4". 



PERIODIQUES NOUVEAUX 



Marne, revue artistique et littéraire. CIk'i- 
lans-surMiinii-, imp. de l'L'nion républicaine, 
in-4<'. 

Montmartre artistique et littéraire. 

Pnrix, imp. ,\lcaii-Lr'\y, in-fol. 

Œuvre, revue d'art et de littérature. 
Valence, Vaison, iii-8". 

Die Baukunst; berausgegeben von M. 
BoHRMANN nnd H. (iRAUl.. Sliiltf/firt, S|>emann, 
in-fol. 



Dekorative Kunst. Zeitschrift fur an- 
gewandte Kunst; berausgegeben von II. 
liKiJCKMANN. Miiiir/ien, .Meiei', in-4°. 

Jahres-Mappe der deutschen Gesels- 
chaft ftlr christliche Kunst. Miinrheti, .l.-H. 

OllKltMlTTKR, in-fol. 

Norge, midnatssolensLand. W. Dreesen 
bof-Fotograf. Tronitlijeni, llolbaek, in-fol. 

Paulin Testk. 



•*-• 



LE MOUVEMENT ARTISTIQUE 



MUSEES NATIONAUX 



Acquisitions faites pendant le second semestre de 1897 



LOUVRE 



Département de la peinture. 

Un portrait d'homme {Lord Stanley), par 
Uomnoy. 

en ALC0(;ilA l'Il IF, 

Deux planches gravées d'après Philippe de 
Champaigne. 

Département de la sculpture du moyen 
âge, de la Renaissance et des temps 
modernes. 

Deux médaillons de David d'Angers. 
Un bas-relief de Manlega/.za (/es Trois Ver- 
lux théologales). 



Département des objets du moyen âge 
et de la Renaissance. 

Quatre coupes émaillées. 
•»«■ 

Département des antiquités orientales et 
céramique antique. 

Un lot d'objets (inscriplions ])héniciennes, 
etc.). 
Deux pièces d'argenterie ancienne. 
Un vase archaïque de Thèbes. 
Un lot de poteries. 



LUXEMBOURG 



Quinze médailles de Vernon. 



SAINT-GERMAIN-EN-LAYE 



Une hache antique. 

Deux exemplaires d'une lithographie repré- 
sentant le Dolmen de Janville. 



Une collection de silex trouvés au pays des 

Somalis. 



Le Directeur-Gérant : JtLtfl ('.omtb. 



^VIIEUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HKRISSEV 




POUR LE PIANO 



Ceci est un plaidoyer. 

On connaît le réquisitoire habituel : la sécheresse et la monotonie de 
l'instrument, son inaptitude à soutenir le son, — vices constitutionnels que ne 
parvient pas toujours à masquer l'exécution la plus habile; — la platitude des 
manifestations musicales dont il est l'occasion ou le moyen ; l'ennui du mor- 
ceau inllig;é dans le monde, après dîner; la fréquence du virtuose qui possède 
des « doigts magnifiques » et ne possède que cela ; le voisinage de la jeune 
personne studieuse à travers les cloisons minces, et la diffusion, vraimtmt 
obsédante, d'une mécanique qui n'a pas, comme la bicyclette, la vertu de 
décourager les inhabiles tentatives en désarçonnant l'amateur. 

Comment se fait-il donc (ju'un instrument si défectueux à tant d'égards 
ait pu devenir le confident, l'interprète préféré des poètes les plus exquis de 
la musique et qu'il ait inspiré une littérature si complète, si variée, si pré- 
cieuse, qu'elle peut lutter de valeur et d'importance avec le répertoire du 
théâtre et celui de la symphonie ? 

Je ne parle pas, bien entendu, des innombrables morceaux — articles de 
commerce — que publient avec une fécondité déplorable les mrrcanlis de 
la composition. Tant de romances, également sans paroles, sans mélodie et 
sans harmonie, tant de gavottes de tous les temps et de valses de tous les 
mouvements donnent, au contraire, un assez fâcheux relief à ce qu'on 
appelle — un peu dédaigneusement parfois — « la musi(|ue de piano ». 

1.A IIEVLK DE I.AllT. — III. 13 



98 LA REVUE DE L'ART 

Il y il peu de jours, .ippclé îi douiici' le programme d'un examen, je passais 
en revue des œuvres et des auleurs; cl je restais ébloui — presque stupéfait 
— de la collection d'ouvrages admirables que je feuilletais, depuis les recueils 
des vieux clavecinistes, dont quelques-uns se servaient encore de l'épinetlc 
ou de la virginale — Frescobaldi, qui fut organiste au Vatican ; Purcell, qui 
fit partie de la chapelle de Charles II d'Angleterre ; Chambonnières, premier 
claveciniste de la chambre de Louis XIV; Couperin, maître de musique du 
duc de Bourgogne — jusqu'aux admirables variations nymphoniqiies de César 
Franck, dernières venues de la lignée des chefs-d'œuvre. 

Et je faisais cette supposition paradoxale que si une invraisemblable 
catastrophe — un nouvel incendie de la bibliothèque d'Alexandrie — venait 
détruire toute la musique et qu'il ne subsistât plus que la mémoire ou les 
cahiers d'un pianiste, les générations nouvelles se feraient encore de noire 
art une idée rare et élevée, et leur point de vue sur les ruines de la musique, 
pour limité qu'il fût, n'en conserverait pas moins une singulière grandeur. 

Certes le trésor de l'art aurait subi des pertes irréparables s'il lui fallait 
pleurer les sublimes contrepoints de Palestrina et les poèmes épiques musi- 
caux de Wagner. 

Gluck, Rossini, Meyerbeer, Gounod, Massenet, les hommes de théâtre et 
tous les italiens n'existeraient plus. De l'auteur de Siyttrd, — ennemi du 
piano — par un juste retour, on ne retrouverait pas une note ! 

On ne connaîtrait ni Don Juan, ni Joseph, ni la Damnation de Fatisl, 
ni la Messe en ré de Beethoven, ni la Passion de Bach, ni le Messie de 
llandel, ni Frcyschïitz, ni la Symphonie avec chœurs! Ce serait le Parlliénon 
dépouillé de ses marbres, ou mieux, ce serait le Parlhénon disparu dont on 
pourrait encore soupçonner la suprême beauté à la faveur des débris conservés. 

Ainsi le grand Bach ne fùt-il représenté — sans compter les Toccatas, les 
Suites, les Concertos — que par cette merveille : le Clavecin bien tempéré, 
on pourrait encore concevoir les proportions du colosse. 

Bach, quand il composait pour les instruments et principalement pour le 
clavecin, ne se servait presque jamais de la période de caractère vocal, 
devenue depuis d'un usage si constant, que nous désignons sous le nom 
significatif de phrase de chant. 11 n'écrivait pas non plus ces passages de 
virtuosité pure, où l'intérêt réside dans l'exéculion rapide et régulière d'une 
série d'articulations, et cpii ne conslilncnl. <'ii nu sens. (|u'un effet rythmique. 



POUR LE PIANO 



Il eni|)loyait soit une espèce de lécilulil", soit une sorte de Irait mélo- 
dique, — tous deux très chargés de notes, l'instrument de son temps ne 

suite se développe 



donnant aucun intérêt aux valeurs longues — dont 



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KkMME IiK ylAl.lTK JOUANT DU CLAVECIN (1(188) 
O'aprôs la gravure d"AR^oLLT. 

avec une élégance, une sûreté, une abondance, une richesse dimagination 
et de vocabulaire absolument prestigieuses. 

Ce trait-serpent, ce trait-fée contourne ses sj)irales, arrondit ses volutes ; 
il se propage en s'aniplifiant, et, comme s'il se fécondait soi-même, il sembl(> 
croître en force par l'emploi même de sa force. 



100 LA REVUE DE L'AHT 

Quand, las d'élrc unique, il se dédouble en trails congénères, qui s'entre- 
mêlent sans se confondre, il compose avec eux d'admirables arabesques. Kt 
toujours, plus il s'enroule et se déploie, plus il embrasse étroitement la 
solide armature harmonique qui le soutient de sa logique puissante. 

Dans ce livre admirable de quarante-huit fugues et de quarante-huit 
préludes, l'intérêt se varie, se renouvelle, sans faiblir un instant, soutenu 
par les ressources de la science la plus créatrice qui fut jamais. 

Et si l'on se demande comment le frôle instrument a pu porter le poids 
d'une telle pensée, on arrive assez facilement à conclure que le son sec, net 
et précis du clavecin — tel un crayon à la mine de plomb — a dû plaire au 
grand dessinateur comme le moyen d'expression propre d'une exécution sans 
repentirs et d'un contour impeccablement arrêté. 

Bien qu'il ait été sur le clavecin, et plus tard sur le piano, le plus célèbre 
exécutant de son époque, Mozart n'a élevé pour eux aucun monument com- 
parable, et dans l'hypothèse de la catastrophe il serait fort diminué. Ses gra- 
cieuses sonates sont des œuvi-es de jeunesse ou de vente. Celles avec violon 
ont une valeur supérieure, tandis que les concertos ne doivent être consi- 
dérés que comme des complaisances du compositeur pour le virtuose : le 
grand Mozart n'est pas là. 

Haydn au piano-ne laisserait qu'une impression encore moins signilicative; 
mais Weber nous donnerait de lui-même une idée aussi brillante et aussi 
caractéristique. Tout le monde connaît VInvitalion à là valse et le Muuvc- 
mi'iil pcrpélucl — ces délicieux caprices. La sonate en la bémol est comme un 
raccourci du Freischïilz, — traversée du même souffle romantique — et le 
Croisé n'a pas moins de fougue que les plus éclatantes ouvertures. 

Quant à BecthoVen, il continuerait à trôner dans sa gloire. 

L'univre des Sonates est égale pour le moins à l'œuvre des Symphonies. 
Elle se développe parallèlement par des transformations identiques. C'est 
d'abord l'influence des Maîtres — principalement de Mozart — puis la per- 
sonnalité, puis l'ascension progressive aux plus hauts sommets de l'art et 
la prise de possession, pour ainsi dire prophétique, des terres promises de 
la musique. 

Est-ce que l'allégro de la sonate œuvre IH, cl celui de l'u'uvre 106, et 
celui de l'œuvre 57, ne s'égalent pas aux plus beaux premiers morceaux de 
symphonie par la profondeur de la conception, la puissance du dévclop- 



POUR LE PIANO 



101 



pemont, et môme le coloris instrumonlal quo, sans qu'il soil écrit, l'on y 
perçoit nettement, tiint les idées principales en sont comme imprégnées? 




Concert Louis W I 
Grav(^ par N«^c. d'a|ii'^s LEtuRitiiLB. 

Est-ce que la marche funèbre do la sonate œuvre 26 — Sulla murtc d'un 
Eroe — ne paraît pas plus poignante que celle de la symphonie héroïque f et 
l'adagio de la sonate en ut dièze mineur, le célèbre Clair de lune, n'cst-il pas, 
avec l'allégretto de la "' symphonie, une des deux plaintes immorlcllement 
tristes qui, d'elles-mêmes, vibrent à l'unisson des plus profondes douleurs? 



102 LA REVUE DE L'ART 

Le Clavecin bien tempéré! les Sonates de Beethoven I les deux bibles du 
pianiste : l'ancien et le nouveau Testament ! 

Puis à côté des fresques colossales combien d'admirables et précieux 
tableaux de chevalet ! 

Scarlatti, l'exubérant Italien, dont la muse, délicieusement frivole, s'enivre 
de volubilité. 

Iltindel, qui n'a guère produit que quelques pièces et fugues, mais très 
remarquables. 

Rameau, savant musicien, claveciniste en renom, qui ne put aborder 
la scène qu'à cinquante ans, et, malgré des succès considérables — exemple 
encourageant pour ceux qui parviennent tard au théâtre — n'a cependant 
survécu que par ses œuvres instrumentales — exemple consolant pour ceux 
qui n'y parviennent pas du tout. 

Parmi les maîtres qui ont donné au piano la fleur la plus parfumée de 
leur génie, il faut citer au premier rang Mendelssobn et surtout Scbnmann. 

Mendelssohn a excellé dans tous les genres : oratorio, symphonie, 
musique de chambre. 11 exerça longtemps sur la musique une véritable 
royauté, un peu contestée aujourd'hui. Eloquent, disert cl quelquefois pro- 
lixe, impeccable d'élégance et fécond de ressources, écrivain de premier ordre 
et rhéteur incomparable, lettré avec raffinement et tout proche de la perfec- 
tion — avec cependant quelque chose de froid, de factice et de superficiel — 
c'est un Cicéron, moins Catilina. 

Ses concertos de piano — composés pour lui-même — ont obtenu un 
succès allant jusqu'à la satiété, et, après le Sonrje d'une nuit d'été, on peut 
dire que son œuvre la plus inventée, ce sont ces délicieux cahiers de Romances 
sans paroles où il a donné une expression nouvelle du sourire musical. 

Schumann, nature douloureuse et passionnée, d'une sensibilité frémis- 
sante et profonde, — son âme, plus que toute autre, fut voisine de l'âme 
tnodernc, — est un poète qui exprime surtout les frissons de son être intime; 
et le miracle unique du sonnet d'Arvers, il l'a, lui, renouvelé cent fois en 
des pages brûlantes et immortelles. Aussi, dans les lieder et les pièces de 
piano, dégagé du souci de la forme, dégagé des matérialités de l'exécution, 
est-il plus personnel, plus libre, plus spontané, plus » âme » que partout 
ailleurs. 

Avant Schumann, et plus naïvement, Schubert avait eu le don du chef- 



POUR LE PIANO 103 

(l'œuvre on huit mesures — et aussi celui de délayer ces huit mesures en 
une infinité d'autres. Il eut souvent au clavier des trouvailles charmantes. 




Lv. C0N(;l';[i'l' ii-r.i^uM'ni, dr r<.'slaiii|in tlo Saim-Aiiiin. — l/74j. 

Tous ceux-là s'étaient partagés. Voici venir l'homme qui n'a connu que 
le piano, qui ne fut que le piano, mais qui fut » tout le piano » — Chopin ! 

Lorsqu'il parut, l'instrument du xix" siècle avait déjà depuis longtemps 
remplacé délinitivement celui des siècles précédents, et même il avait reçu 
ses principaux perfectionnements. Seulement, sur le piano, on continuait à 
jouei- du clavecin. Mo/art avait connu trop tard la Iransformalion pour chan- 
ger sa manière. Les auteurs secondaires, les démenti, les Cramer, les Hum- 



^0i LA REVUE DE L'ART 

mcl, suivaient la voie ouverte et n'étaient que des clavecinistes audacieux. 
Beethoven lui-môme — l'esprit plus haut — avait accepta' tavec inditTc^rcnce 
les formules que lui léguait la tradition. La symphonie d'ailleurs est 
tellement « en puissance » dans le moindre de ses morceaux, et la pensée y 
domine si exclusivement, qu'on oublie dans quelle langue particulière il 
s'exprime. 

Chopin — aidé de Liszt, de Thalberg et de son époque, car on ne fait pas 
de révolution seul — innova la technique qui convenait au nouvel ins- 
trument ; et, comme pour inaugurer ces ressources révélées — ces sonorités 
vierges — il leur fit chanter des chants qu'on n'avait pas encore entendus. 

Quel prodigieux trouvcurdc phrases et d'harmonies, cet enfant de Pologne, 
à peine cultivé en Allemagne et s'épanouissant en France! 

Depuis, on l'a pillé — même les très grands — et ses inventions les plus 
neuves sont devenues banales. On a pris ses contours mélodiques et ses 
formules d'accompagnement, ses appoggiatures, ses septièmes diminuées et 
ses enchaînements chromatiques : pièces d'or dont l'effigie est maintenant 
effacée, pour avoir passé par trop de mains. 

Mais qu'il fut rare et exceptionnel, avant la popularité ! et qu'il fut bien 
homme cependant, et bien frère des hommes de son temps, extrême et tumul- 
tueux, et tendre, et théâtral, et juvénile, et mélancolique, et démesuré, et 
fatal, et tourmenté comme un enfant du besoin de briller, quand ne soufllail 
pas la grande rafale de passion sincère qui fouettait si superbement son âme 
pantelante ! Comme on reirouve en lui la tristesse d Olympio et les ardeurs 
de Jocelyn, et les sainglots amers des Nuits ! Et qu'il est bien aussi de tous les 
temps, car les misères communes do l'humanité, comme il les a souffertes et 
comme il a su les soulfrir ! . 

Pourquoi certains musiciens conduisent-ils la pensée vers certains poètes, 
vers certains peintres, vers certains artistes? Beethoven appelle Michel-Ange, 
Bach est de la race des grands constructeurs de caihédrales : Chopin évoque 
Musset comme Schumann évoque Baudelaire. 

Après eux, pour les contemporains, nous n'avons plus le recul nécessaire. 
Bien des noms s'inscriront certainement au catalogue du musée : Brahms, 
Tschaïkowski, Bail', lleller, Grieg, — ce Schubert venu après Ibsen, — 
Dubois, d'indy, Fauré. Widor, et Saint-Saëns, l'illustre collaborateur de la 
Ueviic, qui tout dernièrement exposait à cette place des idées si lumineuses 



POUR LE PIANO 



105 



sur l'avenir do la mnsiquo. Bien qu'il n'ait donné au piano qu'une part de 
son activité, comment ne pas mentionner des concertos devenus déjà clas- 
siques et ces étonnantes variations à deux pianos où, sur un lliènie de 
Beethoven, il a déployé une imagination, une science, une verve humoiis- 




PlANU DHUIT KN 177b {Ks(unipc aiioii; me). 

tique, une fantaisie, une variété de moyens et une sûreté d'écriture qui en 
foni presque un résumé général de sa manière. 

Ainsi, on peut avancer que, dans la musique de piano, les plus grands 
maîtres ont non seulement donné une expression complète de leur génie, 
mais une expression plus franche, plus directe, plus dégagée, plus prime- 
sautiére et en quelque sorte plus ingénue que dans toutes leurs autres 
œuvres. 

C'est que cette sonorité liomogène, neutre et pour ainsi dire amorphe, 
facile aux avatars, variant de caractère, ohéissani à la volonté unique 

LA REVUR riE I.'aRT. — III. 14 



106 



LA REVUE DE L'ART 



d'un exécutant qui, par fortune, peut ôtre le compositeur — et c'est alors le 
charme bien connu des poètes disant eux-mêmes leurs vers — cette sonorité 
que rien ne limite, ni les registres des instruments, ni leurs possibilités 
d'exécution, ce cristal incolore qui s'irise de reflets, cette argile harmonique 
qui prend toutes les formes et se colore de toutes les nuances, est bien 
une matière plastique et complaisante, propre à tenter victorieusement le 
pouce des statuaires. 

Voilà ce qu'il était peut-être bon de dire en faveur de ce pauvre piano, si 
maltraité par ceux qui n'en jouent pas — et parfois même par ceux qui en 
jouent 

Anuhk \V(»RMSEH. 





^^Ci 



THEODORE 

GIIASSÉRIAU 



SES DEBUTS. — LES PEINTURES 
DE LA COUa DES COMPTES 



Les ruines de la Cour des comptes, 
qui pendant tant d'années ont perpétue' 
^^ le souvenir de la Commune, vont enlin 
disparaître : dans quelques jours il ne restera 
plus rien de l'ensemble des fresques dont Chassériau avait décoré l'escalier 
d'honneur du Palais. Ces fresques, dans leur intégrité, avant l'incendie, 
constituaient l'œuvre principale de l'artiste et occupaient une place impor- 
tante dans l'histoire de la peinture décorative française du xix" siècle. 
Les morceaux qui avaient résisté au feu et aux injures du temps, témoi- 
gnaient de leur valeur. Le nom de Chassériau, trop oublié, rentre ainsi dans 
l'actualité. 



108 LA IIEVUE DE l/AHT 

C'est une figure originale et attachante que celle de cet artiste gracieux et 
fort qui tenta des voies nouvelles entre les deux maîtres du siècle, Ingres et 
Uelacroix, et mourut à trente-sept ans, laissant un œuvre considérable dont 
l'influence se fait encore sentir, à un demi-siècle de distance. 

Théodore Ghassériau est ne à Saint-Domingue le 20 septembre d8t'.). Sa 
famille était originaire de la Rochelle. Mais son père, dun caractère aventu- 
reux, s'expatria. Après une existence de voyages et de tentatives dans l'Amé- 
rique du Sud, il entra dans la carrière consulaire et épousa, en 1806, Marie- 
Madeleine Couret de la Blaquière, lille d'un propriétaire français de 
Saint-Domingue. Il eut cinq enfants. Le peintre était le troisième. L'enfant 
fut amené à Paris à l'âge de deux ans et demeura confié à la direction de son 
frère aîné, Frédéric Ghassériau, futur conseiller d'Etat, qui montra pour son 
cadet une sollicitude toute paternelle. La vocation de ce dernier s'accusa dès 
sa première jeunesse. Il passait son temps à dessiner et manifestait l'inlenlion 
d'être peintre. Son frère, effrayé de sa responsabilité, le mit en pension; mais 
l'enfant tomba malade. Interrogé, il répondit qu'il voulait suivre sa vocation et 
entrer dans l'atelier d'Ingres. Il avait alors dix ans. Amaury Duval, allié à la 
famille, réussit à faire admettre dans l'atelier un enfant aussi extraordinaire, 
qui devint bientôt l'élève favori du maître et ne se sépara de lui que lors de 
sa nomination à l'académie de Rome. Témoin de ses regrets, Ingres l'invita à 
l'accompagner; mais les ressources de la famille ne permellaienl pas l'éloi- 
gnement de l'enfant. Son maître parti, il ne voulut pas entrer dans un 
autre atelier et se mit résolument à travailler seul en vue des expositions. Au 
salon de 1836, il exposait le Retour de C enfant jjrod'ujiie, Catn maudit et un 
portrait d'Emmanuel Ararjo. Caïn inaudit lui valut une médaille de troisième 
classe. Il n'avait pas encore seize ans. Malgré cet encouragement officiel, le 
jeune artiste exposa peu dans les années qui suivirent; mais il travailla consi- 
dérablement, amassant les études, les esquisses, et faisant des portraits. Au 
cours de l'année 1836, il voyagea dans le midi, visita la Belgique et la Hollande. 
Préparé par ce long stage, il apparaît au Salon de 1838 avec une Vénus Ana- 
dyumèiie et une Suzanne au bain, qui tirèrent du coup son nom de l'obscurité. 
Sa personnalité se dégageait. Il compte dès lors dans la phalange romantique 
comme l'un des maîtres de l'avenir. A ce moment il se lia avec Théophile 
Gautier, qui le prit en amitié. Séduit par la beauté plastique des créations du 
peintre, l'écrivain devint dans ses feuilletons comme l'écho de son œuvre. 



THEODORE CHASSEHIAU 



100 



En 1840, Ghasséfiau accomplit son pôloiinago d'art à Rome où il relrouva 
Ingres. La vue de la Ville Elernelle transforma l'artiste. Acconru auprès de 
son ancien maître en disciple soumis et convaincu, il rentra si.x mois après à 




VÉNUS AnADYOUÈNE (Pcinlurc de CHASSÉnu 



■ Salon de 18:)8). 



Paris, indépendant et décidé à rompre avec l'art exclusif de l'école ingrisle. 
Le maître vit avec chagrin son ancien élève abandonner la tradition sévère 
de SCS enseignements. 

a M. Ingres, a raconté M. Jules Claretie, est l'ami du D'' Cabarrus qui 
possède dans sa galerie une superbe toile de Théodore Chassériau. Lorsque 
le peintre va rendre visite au médecin, il lui faut se heurter du regard à cette 



110 



LA REVUE DE L'AHT 



toilo maudite dont la coiilour lui brùIc les youx. Alors que fail-il ? (îravemcnt 
il lève les pans de son immense redingote, se voile les yeux et passe. » 

« Ne me parlez Jamais 
de cet enfant-là, » disait-il 
à M. Haro, qui cherchait 
un jour à le rapprocher 
de celui qui avait 616 son 
élève. 

Chassériau se sépara 
doucement et respectueu- 
sement de son ancien 
maître; mais il n'en porta 
pas moins sur lui un ju- 
gement sévère. De Rome 
il écrivait à son frère : 

« Dans une assez lon- 
gue conversation avec 
31. Ingres, j'ai vu que 
sous bien des rapports 
jamais nous ne pourrions 
nous entendre. Il a vécu 
ses années de force et il 
n'a aucune compréhen- 
sion des idées et des chan- 
gements qui se sont faits 
dans les arts à notre 
époque; il est dans une 
ignorance complète de 
tous les ■ poètes de ces 
derniers temps. Pour lui c'est très bien, il restera comme un souvenir et une 
reproduction de certains âges de l'art du passé, sans avoir rien créé pour 

l'avenir. Mes souhaits et mes idées ne sont en rien semblables » 

A Rome, il se lia avec l'abbé Lacordaire qui préparait au couvent de Sainte- 
Sabine la reconstitution de l'ordre des Dominicains. Il ht de lui un portrait qui 
parut récemment à l'exposition des portraits du siècle.à l'école des Beaux-Arts. 




Lt SiLKXCE (Fresque de la Cour des coni|ilcs). 



112 LA REVUE DE L'AIIT 

A son rclour de Rome, il fut chargé do la décoration d'une chapelle de 
Saint-Merri où il écrivit la vie de sainte Marie l'Egyptienne. C'est l'œuvre la 
plus considérable de sa jeunesse. Il partit ensuite pour l'Algérie d'où il 
rapporta une vision bien personnelle de l'Orient dont de récentes expositions 
ont permis de constater la valeur. C'est alors qu'il obtint la décoration du 
grand escalier de la Cour des comptes. A la suite de cet immense travail qu'il 
exécuta de 1844 à 1848, il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur. 

Chassériau atteignait alors trente ans. C'était un mondain, une sorte de 
gentilhomme d'art. A une époque où les artistes ne connaissaient pas les 
ateliers luxueux d'aujourd'hui, son atelier de l'avenue Frochot, où il rempla- 
çait Alfred de Dreux, était célèbre par sa magnificence orientale et le goût pur 
de sa décoration. 11 était un des hôtes assidus du célèbre salon de la rue 
de Chailiot que présidait M™" Emile de Girardin. Sa liaison avec M"" Alice 
Ozy défraya la chronique demi-mondaine du temps. Elle servit i'arl, car il 
utilisa comme modèle le corps charmant de la jeune femme, et celle-ci, de son 
côté, en souvenir de son peintre, légua au Louvre la Suzanne, œuvre de jeu- 
nesse intéressante à considérer à côté du Tepidarium qui marque le dernier 
terme et comme l'apogée du talent de l'artiste. 

D'autre part, il fit d'elle, sous le titre de Bair/neuse endormie, un portrait 
délicieux, page peu connue qui avait été pendant longtemps reléguée dans 
un grenier du musée d'Avignon par la pudeur d'un conservateur. C'est une 
des plus parfaites œuvres de Chassériau, qui semble y avoir en quelque sorte 
pressenti ce que le plein air devait apporter de ressources nouvelles à l'art 
moderne. Sorti de son grenier, le tableau figure aujourd'hui à lliôtel de ville 
d'Avignon, où il préside aux mariag(>s de la cité. 

Les peintures murales de la chapelle des fonts baptismaux de Saint-Uoch 
et de la coupole de Saint-Philippe du Houle furent les travaux les plus impor- 
tants de la fin de sa vie. 11 mourut tout d'un coup d'une lièvre sans nom, une 
lièvre nerveuse exaspérée par les bains de mer où les médecins l'avaient 
envoyé chercher la santé, il ne se croyait pas malade et entretenait ses amis 
de ses divers projets. Cette disparition subite consterna Paris et mit en deuil le 
monde de l'art. Ce fut comme une explosion de douleur dont Théopiiile 
Gautier se fit l'éloquent interprèle : << Théodore Chassériau, s'écrie-t-il, est 
mori à trente-sept ans, comme Raphaèl, dans la plénitude de la vie et du talent, 
possédant encore tout le feu de la jeunesse et déjà toute l'expérience de l'âge 



TllEUDOlU'; ClIASSIiUIALI 



113 



mùr. 11 savait et il pouvait. Parti d'Ingres, ayant traverse^ Delacroix comme 
pour colorer son dessin si pur, il était depuis longtemps lui-même un maître, 
et tout dernièrement nous signalions son inlluence sur les plus hardis élèves 
de l'Ecole de Home. Un charme secret nous attirait vers lui, et souvent on 
nous a accusé de partialité à son 
endroit, partialité qui n'était 
qu'une avance de justice et dont 
nous sommes lier aujourd'hui 
comme d'une divination. Jamais 
nature ne fut plus sympathique. 
L'amour du beau, l'horreur du 
commun, le dédain du succès 
vulgaire, le souci perpétuel de 
l'art, l'énergie de la conviction, 
la persistance au travail, le dé- 
vouement aux siens, la religion 
de la famille, l'incorruptible pro- 
bité du cu'ur et de l'esprit : telles 
étaient les qualités qu'il cachait 
sous l'apparence élégante et spi- 
rituelle d'un homme de la meil- 
leure compagnie... » 

Peu à peu le nom du jeune 
et brillant artiste sombra, sinon 
dans l'oubli, du moins dans une 

sorte d'ombre ofi il risquait de demeurer si, par une fortune à la fois 
propice et malheureuse, l'incendie de la Cour des comptes ne l'avait rappelé 
brutalement aux nouvelles générations en détruisant son chef-d'œuvre. 

Chassériau est un grand artiste parce qu'il est un artiste complot. Il 
s'est exercé dans toutes les branches de son art avec une indépendance, une 
originalité, une supériorité qui font de lui un maître sans ancêtres. Il a exé- 
cuté des fresques, des tableaux d'histoire, des scènes orientales, des por- 
traits, des paysages, des dessins; il a touché à tous les genres et a marqué 
de sa griffe personnelle, de son empreinte profonde, toutes ses compositions. 

On peut être un grand artiste en peignani de [x-lils tableaux. Les exemples 

I.A REVUE DE l'aIIT. — III. I.'i 




I.K TllAVAlI, (Kirsiiuc ilo la Cour ik's coruiitPS). 



m LA niîVUE DE L'ART 

sont fréquents dans toutes les écoles. Plus rares sont les grands décorateurs, 
ceux qui savent disposer leurs compositions sur une vaste surface et les appro- 
prier par le sujet et la couleur à un monument et à un emplacement donnés. 
Combien dimnicnses peintures d'une science achevée sur les murs des 
églises, des mairies, des palais, les remplissent sans les orner! Chassériau 
du premier coup réussit dans ce genre plein d'écueils. Sa décoration de la 
chapelle de Sainte-Marie l'Egyptienne à Saint-Merri fut un chef-d'œuvre de 
grâce archa'i'que et d'art angélique, avec une saveur orientale qui seyait 
admirablement à ce sujet profane et sacré. Malheureusement il ne reste 
pas grand'chose aujourd'hui de ces scènes charmantes que l'humidité du 
lieu efface peu à peu. Néanmoins ce travail est encore une leuvre de jeu- 
nesse, en ce sens qu'on y sent bien, quoique lointaine, l'influence d'Ingres. 
C'est à la Cour des comptes que Chassériau s'est définitivement affirmé, 
quelques années plus tard, comme un des maîtres décorateurs de notre école 
française. 

M. Marins Vachon a raconté, d'après des renseignements inédits, comment 
la commande fut donnée à l'artiste. — « Un soir, Frédéric et Théodore 
Chassériau étaient en visite chez M. Alexis de Tocqucville. Celui-ci dit à 
Frédéric que son frère paraissait bien triste. — En effet, répondit M. F. (Chas- 
sériau, on lui refuse la demande d'une décoration murale dans un monument 
de Paris. — De qui cela dépend-il? demanda M. A. de ïocqueville. — Du 
ministre de l'Intérieur. — Ah! ce n'est que cela, je m'en charge; tranquil- 
lisez votre frère. — M. Vitet, député, était très intime du comte Ducliàtel, 
ministre de l'Intérieur, et son conseil en matière d'art. M. Yitet avait posé sa 
candidature à l'Académie française, dont M. de Tocqueville était membre. 
« Mon cher ami, lui dit l'académicien, donnant pour donnant. Je vous 
promets ma voix à la condition sine qiia non que Chassériau ait sa mtiraille. » 

Cette muraille devint l'escalier d'honneur fout entier du palais. Voyons 
donc ce qui restait et ce que l'on a pu recueillir dans les débris de ces pein- 
tures murales. — D'abord les grisailles qui figuraient au rez-de-chaussée : un 
écuyer qui détache des chevaux de guerre liés à des branches d'arbre; le 
Silence, personnifié par une belle femme, le doigt sur la bouche; la Mrdilation, 
qui rêve sur le gazon; l'/ùmlr, la lèle inclinée, qui lit dans un grand livre. 
Un homme et une femme d'aspect imposant, ayant à leurs pieds un lion 
étendu, représentent Y Ordre et la Force; puis ce sont des dos nus de captives, 



THEODORE CIIASSERIAU 



116 



et une frise de guerriers, épaves d'une coniposilion inlilulée la Guerre; des 
figures symbolicpies appartenant à un panneau consacré au Commerce rappro- 
chant les peuples; une océanide en grisaille allongée au-dessous, forme lluide 
et gracieuse, qui éveille à la mémoire les nymphes de Jean (îoujon. Un groupe 
de femmes allaitant leurs enfants, seul fragment qui subsiste de la compo- 




La Pai\ (Kri.-s(|uiî tic la (.oui- des coin|ilcs). 

sition de la Paix, achève la liste pour ainsi diie funèbre des panneaux que la 
flamme et les hivers avaient respectés. 

Les grisailles qui occupaient le rez-de-chaussée sont de magnifiques 
morceaux, d'une conception michelangesque, avec un calme, une sérénité 
graves, une pureté digne de l'antique. La composition de la Paix formait le 
couronnement de l'œuvre. La femme qui allaite son enfant, épisode perdu 
dans le vaste ensemble, est d'un sentiment délicieux. Dans la Paix le peintre 
avait représenté la Tragédie sous les traits de Rachel et la Danse sous ceux 
de Carlotta Grisi. Maxime du Camp a raconté qu'un jour, après la guerre, 



116 



LA REVLE DE LART 



Théophile Gaulior, vieilli cl déjà tout près de hi mort, étail venu revoir 
cette dernière image qui lui était chère. « Il resta longtemps, dit-il, à la 
contempler, comme si toute sa jeunesse, évoquée du milieu de ces pans de 
murs écroulés, lui eût apparu cl lui eût parlé des choses d'autrefois. » 

Par un contraste inattendu, Chassériau, artiste païen, excellait dans la 
peinture chrétienne. Il a fait des Christs et des Nativités d'un sentiment 
extraordinaire, ce qui tendrait à prouver qu'il n'est pas nécessaire de posséder 
la foi, ainsi qu'on le croit communément, pour interpréter les scènes reli- 
gieuses. Sur les murailles de la chapelle de Saint-Hoch, il a pu opérer comme 
à Saint-Merri en se livrant à son imagination orientale et païenne ; mais à 
Saint-Philippe du Roule, où il a peint une descente de Croix, la situation 
était tout autre. La page est connue. Il a tracé le drame avec une puissance 
de style et de pensée qui l'avait mis au rang des rares artistes capables d'in- 
terpréter l'histoire religieuse dans la décoration monumentale. 



(/m fin prorluiincmcnt.) 



CHEVII.LARD. 




LES MONNAIES ANTIQUES 



DE LA SICILE 




Fig. 1. 



Bien que favorisée par son climat, la Sicile n'a 
pas conservé de nombreux monuments de sculpture. 
Cependant, des colonies grecques y ont développé la 
civilisation pendant des siècles, et il est évident que 
les villes florissantes pressées sur cette île ont dCi 
encourager les arts. Les auteurs anciens nous ont 
transmis peu de noms d'artistes siciliens. Mais, en 
admettant que la Sicile n'ait pas donné naissance à 
des chefs d'école, tels que Phidias et Praxitèle, ce 
pays eut certainement ses artistes nationaux; et, de plus, il est hors de 
doute que les cités libres, aussi bien que les cours des tyrans, ont emplové 
des artistes venus de Grèce et d'Orient. Malgré cela, la Sicile n'a donné aux 
chercheurs de notre siècle que peu de statues, peu de monuments remar- 
quables par le style et la grandeur. 

Il est à croire que les possesseurs successifs de celte île luxuriante ont 
dispersé graduellement tout son patrimoine artistique. Verres, connu surtout 
parce qu'il manqua de mesure dans ses déprédations, suivait sans doute un 
exemple déjà donné, et la Sicile est trop près de l'Italie pour que ses richesses 
artistiques n'aient point tenté les Romains opulents de l'Empire. 

Que si la grande sculpture n'a pas laissé de traces en Sicile, l'art moné- 
taire peut y être étudié dans toutes ses manifestations, dans tous ses déve- 



118 LA REVUE DE LART 

loppcmcnls. De puissantes citc^s ont émis do nrmibrouses séries de numéraire 
depuis le iv" siècle avant notre ère jusqu'à l'époque de la domination romaine. 
Agrigente, Camariua, Catane, Gela, Iliméra, les Léonlins, Messana, Naxos, 
Ségeste, Sélinonle ', et bien d'autres villes encore, ont laissé des monnaies 
dont la réunion forme une des suites les pins précieuses de la numisma- 
tique antique. Au reste, pour suivre le développement de l'art monétaire en 
Sicile, il siiflit d'examiner la série de Syracuse, dont l'importance est en 
rapport avec la puissance de cette grande cité. 

La première monnaie de Syracuse, qui paraît avoir été émise vers l'an 
SOO avant notre ère, est un bel exemple d'art archaïque, calme, sévère, mais 
puissant. Le type principal de cette monnaie représente un personnage con- 
duisant un char traîné par quatre chevaux. Ce sujet, qui est déjà sculpté sur 
une métope d'un des temples de Sélinonte (vu° siècle avant J.-C), fut con- 
servé sur le plus grand nombre des monnaies de Syracuse jusqu'au m" siècle 
avant notre ère. L'autre face de ces monnaies présente presque toujours une 
tôle de nymphe ou de déesse (voir l'en-téte du présent 
article). On comprend qu'il est possible de rechercher 
si les graveurs employés à Syracuse ont su transformer 
ces sujets d'une manière originale. 

Prenons d'abord comme exemple le Damareleion, 
grande pièce de dix drachmes, en argent, dont on fit 
une émission avec le produit d'une couronne en or 
Fig. i. oll'erte à Damareta^ par les Carthaginois, après leur 

défaite à llimère (480 av. J.-C). La tète de femme, 
couronnée de laurier et considérée pour cette raison comme celle de Niké, 
la Victoire, est empreinte d'une certaine rudesse (fig. 1). Quiconque n'est pas 
habitué à la simplicité et aux conventions de l'art archa'ique, sera évidemment 
surpris de voir l'œil dessiné de face sur une tête de profil. Le personnage qui 
conduit le char paraîtra maigre (fig. 2), disproportionné, et la petite Victoire 
qui plane dans les airs semblera d'une gaucherie analogue à celle qu'on pour- 
rait remarquer dans les anges de quelques vieilles peintures de l'école giot- 

' Agrigente est aiijoiild'liiii Giri/enli : Cainarina, Torre ili Cauuiiuiia : Cnlane, Caldiiia : Gola 
était située près de jrpcjri .Voiv/ .- IliiiuTa, dcvcmie plus tard Tlieimsp, est aujourd'hui Termini ; la 
ville des Léi)iitins est Lenlini; Messana est Messine; Naxos, Schiso; Ségeste, Pileii di Barbara, 
Sélinonte, Terra ileUi l'iilci, 

' Femme de Gélon, tyran de Syracuse. 




LES MONNAIES ANTIQUES HE LA SICILE 



119 



tesquo. Mais, dans l'cnscmblo, les typos du Damarctcion sont bien compris 
et [)i-oduisent un bel effet. Nous ne connaissons pas le nom de l'artiste qui a 
gravé cette pièce ; mais le profil de la tète présente une certaine analogie de 
style avec celui de la tète de Minerve figurée sur les létradrachmes d'Athènes, 
et je suis porté à considérer cette ressemblance comme une preuve de l'in- 
fluence des sculpteurs Eginètes, Onatas et Glaukias, qui travaillèrent pour 
Hiéron I"' et pour Gélon. 

Le v" siècle marque l'apogée de l'art monétaire en Sicile, et si les artistes 
n'étaient pas libres de choisir les sujets qui leur auraient convenu le plus, 
du moins ils s'efforçaient de donner à leurs œuvres un caractère original 
(voy. jmr exemple fig. 3 et 4). C'est ainsi que les monnaies de Syracuse 





Fig. 3. 



Fin 



pourraient former un véritable musée de coiffures féminines dont la plupart 
sont des merveilles de grâce. 

Tous les graveurs, que nous connaissons par leurs noms, inscrits sur la 
monnaie, sont éclipsés par deux maîtres qui doivent leur renommée, non 
seulement à leur talent, mais aussi à une circonstance qui leur permit de 
l'exercer dans des conditions particulièrement favorables. 

Les Syracusains, après la victoire décisive remportée par eux sur les 
Athéniens, près du lleuve Assinaros (413 av. J.-C), décidèrent de frapper, 
avec l'argent du butin, de grandes pièces du poids de dix drachmes, comme 
le Damareteion. Des monnaies de cette dimension, exceptionnelles dans 
l'antiquité, permettaient aux artistes de donner à leur talent un plus libre 
essor. 

Kimôn et Evjenétos ont signé ces beaux médaillons dont les types sont 
encore une tète de déesse et un char attelé de quatre chevaux. Ces deux 
artistes, dont le premier est peut-ôtrc antérieur au second de quelques 



ISO 



LA REVUE DE L'AItT 



années, paraissent so rattacher à l'école de Polyclète et possèdent la science 
des proportions du corps humain. Kimôn (fig. 5) est plus sévère qu'Eva;nétos, 
et les coursiers dessinés par celui-ci sont plus fringants (fig. 6). La tôte de 
Proscrpine des médaillons d'Eva-nétos a moins de majesté et plus de grâce 





Fis. o. 



que celle des pièces de Kimôn, mais la Victoire qui plane au-dessus des 
chevaux me parait avoir été conçue par Kimôn dune manière plus per- 
sonnelle. 

Du reste, ce graveur est doué d'un grand esprit d'invention, car, le pre- 





Fis. (i. 



mier, il osa graver sur une monnaie une tôle d'Arétliuse de face (lig. 7). Si 
la création était heureuse, au point de vue artistique, Kimôn conimellail une 
erreur en l'adaptant à la monnaie, car la figure de face devait être usée 
plus rapidement que celle de profil. Mais les Grecs sacrifiaient bien des consi- 
dérations à leur goût. Aussi, la nouvelle création de Kimôn fut imitée en 
Sicile, en Thessalie et même en Asie Mineure, et les tètes de face acquirent 
momenlauément une vogue considérable. 



LES MONNAIES ANTIQUES DE LA SICILE 



121 




Fis. 7. 




Kimôn et Evcenétos firent aussi, pour Syracuse, de belles pièces en or 
représentant Hercule étouffant le lion de Némée (fig. 8). 

A côté de ces deux grands artistes, on doit citer Eukleidès, qui, comme 
Eva'nétos, fut probablement l'élève d'Eumenès, graveur un peu plus ancien. 
Eukleidès no manque pas non plus d'originalité, car il a 
signé une charmante pièce dont la tête est fort remar- 
quable (fig. 9), et il ci'éa, pour un autre tétradrachme, 
une tôte de Minerve de face qui est un véritable chef- 
d'œuvre, malgré son manque de simplicité. 

11 semble qu'à Syracuse les magistrats chargés de 
la fabrication des monnaies choisissaient avec attention 
et discernement les projets des graveurs, car nous con- 
naissons des pièces dont les deux faces portent des signatures d'artistes dif- 
férents. Ainsi, Phrygillos grave une jolie tête de déesse pour un IcHra- 
drachme dont le revers porte un char, d'un beau mouvement, 
dessiné par Evarchidas. D'autres monnaies sont signées par 
Eumenès et Evœnctos, par Eukleidès et Eumenès, et par d'autres 
encore. 

Cette véritable école d'artistes travaille pour toute la Sicile 
et son inilucnce s'étend môme sur le sud de l'Italie. Mais, en Sicile, comme 
dans tout le monde grec, un siècle vient oîi l'art décline, et c'est encore 
par les monnaies que nous pouvons suivre l'évolution artis- 
tique de la grande île. Cent ans après l'émission des beaux 
médaillons de Kimôn et d'Evœnétos, sous le règne d'Aga- 
thocle (310-289 av. J.-C), Syracuse avait une des plus belles 
monnaies de l'époque; mais, bien que cette pièce soit recom- 
mandable par la finesse et que le sujet du revers en soit 
original et bien modelé, on ne peut s'empôcher de remar- 
quer la sécheresse avec laquelle est traitée la léte de Proserpine (voir 
la figure à la fin de l'article). 

Les pièces bien connues de la reine Philistis, frappées à Syracuse 
au ui° siècle avant notre ère, sont aussi des exemples évidents de cette déca- 
dence. Au revers d'une tète voilée, on voit encore le char attelé de quatre 
chevaux, qui paraît, dès l'origine, sur les monnaies de la grande cité sici- 
lienne. Mais ce quadrige n'a plus ni la calme simplicité qu'on remarquait 

LA IlEVUE Ut l'aht. — iir. KJ 



Fis. 8. 




Fig. 9. 



lia LA REVUE DE L'ART 

sur les pièces les plus anciennes, ni l'élégance pleine de mouvement des 
compositions des artistes du v" siècle. Les chevaux, trop bien alignés, pré- 
sentent des détails anatomiqvies peu agréables pour notre o'il, et les jambes 
de ces coursiers forment un enchevêtrement qui remplit tout le champ de la 
médaille : il n'y a pas d'air dans le tableau; et cette faute seule prouverait 
que les graveurs siciliens du ni" siècle n'ont plus le goût si délicat de leurs 
prédécesseurs. 

Ces étapes de l'art, que nous suivons dans la numismatique de Syracuse, 
se retrouvent dans toutes les grandes villes de la Sicile, et on peut citer de 
nombreuses créations artistiques qu'on chercherait vainement dans les 
autres régions du monde grec, et qui méritent certainement d'être connues 
davantage. Citons : le Silène, accroupi dans des poses variées, au revers 
des monnaies de Naxos ; le dieu-lleuve de Sélinonte, sacrifiant sur un autel ; 
le jeune chasseur de Ségeste, au milieu de ses chiens; la gracieuse nymphe 
de Camarina, portée par un cygne ; la nymphe dilimera, dans une pose 
hiératique ; les aigles majestueux d'Agrigente. 

En somme, les historiens de l'art antique ne doivent pas négliger 
la Sicile, sous prétexte que cette opulente province n'a pas conservé de 
monuments de la grande sculpture. Regardez seulement les monnaies de 
Syracuse; elles savent plaider la cause de la Sicile tout entière. Rappelons- 
nous que la tête des médaillons d'Eva'uétos, après avoir inspiré le type des 
monnaies françaises de notre époque, fut empreinte sur des timbres de 
quittance en usage il y a quelques années. 

.VoniEN BLA.NCIIKT 






UN ESPRIT IVARTISTE AU XVP SIECLE 



PHILIBERT DE L'ORME 




iioNONCiîu le nom de Pliilibert de l'Orme, c'est 
immédiatement rappeler celui des Tuileries. 
11 n'avait pourtant construit qu'une bien petite 
partie de l'immense palais qu'ont connu les 
hommes de la génération antérieure à 18"0. 
Mais les souvenirs s'attachent plus volontiers 
aux affirmations simples, sans se préoccuper de 
leur exactitude. Et la destruction même du 
palais contribuera sans doute à grandir la 
gloire de son architecte primitif, en l'entourant 
de ce qu'il y a de légendaire et de mystérieux dans les choses disparues. 
A coup sur, Philibert de l'Orme reste un des artistes les plus populaires de 
la Renaissance française avec Goujon, Lcscot, Pilon, et il est bien l'homme de 
son temps ou au moins un homme de son temps par son caractère, ses idées, 
ses œuvres. C'est à ce titre surtout que nous voulons l'étudier. 

Rude, passionné, agressif, plein de lui-même, pénétré de la valeur de ses 
théories, par là même de sa propre supériorité; sérieux, grave, religieux avec 



124 LA REVUE DE L'ART 

une pointe depiélisme; soucieux de ses inlérèls matériels, haliile à pousser 
sa fortune, à la soutenir ou à la rétablir : voilà pour le caractère. Très engagé 
dans la renaissance érudite, tout rempli d'antiquité, convaincu que la « vraie 
architecture » n'a commencé à renaître que de son temps, et cependant 
soucieux des parties matérielles de son art, apte à sentir l'importance de la 
technique et à la rechercher même dans le passé du moyen àgo : voilà pour les 
idées. Producteur fécond, mêlant, comme à son insu, l'originalité puissante de 
son tempérament à l'esprit d'imitation qui fait le fond de ses théories; oubliant 
même ses doctrines pour s'abandonner à son imagination dès qu'il agit, 
c'est-à-dire dès qu'il construit; à la fois sec et exubérant, l'homme du goût le 
plus raffine et des conceptions architecturales ou décoratives les plus aven- 
tureuses : voilà pour les œuvres. 

Son portrait, placé en tète de ses livres', olfre bien quelques-uns de 
ces traits. La physionomie est grave, énergique, soucieuse ; le nez, d'un 
dessin très ferme quoique médiocrement régulier, les arcades sourcilières 
fortement accusées, la remai'quable fixité du regard nous le montrent comme 
une de ces figures vigoureuses où nous résumons volontiers le xvi" siècle. 
Vrai Caton le Censeur, eût dit sans doute Brantôme. 

Des documents assez nombreux permettent aujourd'hui de fixer avec 
quelque précision sa biographie ; mais, pour connaître l'homme, nous îivons 
mieux : ses écrits. Car cet artiste a beaucoup écrit et l'on sent qu'il aimait à 
écrire. Cela encore le met bien dans son temps, témoin Jean BuUant, Bernard 
Palissy, Jean Goujon lui-môme, qui ajouta une épttre à une traduction de 
Vitrnve publiée par Jean Martin en 1547. 

Philibert de 1 Orme a fait paraître, en lo61, les Nouvelles Inventions pour 
bien bastir et à peu de frais; en 1367, V Architecture. Ce dernier ouvrage devait 
avoir deux volumes, le second resta à l'état de projet ; on ne saurait assez le 
regretter, nous verrons pourquoi ^ 

Et tout d'abord, c'est parce que les écrits de l'artiste constituent presque 

' On a pendant lonfçtemps attribué le nom de Pliilibert de l'Orme à la figure d'un grand médaillon 
qui n'a avec lui aucun rapport. Courajod a démontré l'erreur. 

'Les Nouvelles Invenlinn.1 elVArchileclure onl eu des éditions assez nombreuses. Au xvii" siècle, 
elles ont été réunies en un seul lome avec ce titre : Œuvres de VhiUberl de l'Orme (1626). Los .Vo«- 
velles Inventions y sont placées à la fin, formant les livres X et XL Tout récemment. M. Nizcl a 
reproduit, par les procédés photograpliiques, les premières éditions île V.irchilechire et des Sou- 
velles Inventions. .Nous nous servons ici des éditions originales, surtout pour les illustrations, qui 
plus tard ont été augmentées de planches, où Ph. de l'Orme n'est pour rien et qu'il faut négliger. 



PUILIISERT DE l.'ORME 125 

une autobiographio. Là encore, on le sait, se retrouve un trait du xvi° siècle. 
Les auteurs se mettaient volontiers dans leurs livres, non seulement les 
poètes — ils l'ont toujours fait — mais les érudits, les jurisconsultes. La 
personnalité des hommes du temps était si forte qu'elle éclatait partout. Donc, 




l'ORTiiAiT DE Philibert dk l'Orme 
D'après l'original en lôte de son Traité d'arckttectnre {i.i]H. de 1576). 

Philiijcrl de l'Orme s'est beaucoup raconte : au travers d'une démonstration 
jaillit une anecdote, un souvenir intime; il parle à tout venant de ses travaux, 
de ses déboires, de ses projets. Par exemple, il s'interrompra au milieu de la 
description toute technique d'un système de charpente, pour s'écrier : « S'il 
plaist à Dieu me donner l'esprit plus libre et me mettre hors de tousennuicts 
et traverses que l'on m'a donné depuis le trespas du feu Roy Henry, mon très 
souverain seigneur et bon maistre'. » 11 décrira une porte triomphale édiliée 

' Souvelles Inventioim, I, 26. 



126 



LA REVUE DE L'ART 




itanDi 



pour les fôtes de d5S9 et il ajoutera : « Mais hélas, ce triumphe peu après fut 
converty en grandissime désolation et désastre duquel nous nous resentons 
encores'. » Et voilà ainsi, dans un chapitre sur l'ordre corinthien, la tragédie 
de ioo9 qui nous apparaît, avec l'ébranlement qu'elle causa dans toutes les 
âmes. Ou bien c'est comme un tableau de genre pris sur le vif : « Estant à 

Rome du temps de ma grande jeunesse, 

je mesurois les édifices et antiquitez 

Advint un jour que, mesurant l'arc 
triumjjhant de Saincte Marie Nove, comme 
plusieurs (Cardinaux et Seigneurs se pour- 
menants visiloienl les vestiges des anti- 
quitez et passoicnt par le lieu où j'estois, 

le cardinal de Saincte Croix dit en 

son langaige romain qu'il me vouloit 
cognoislre, pour autant qu'il m'avoit veu 
et Irouvé plusieurs fois mesurant divers 
édilices antiques, ainsi que je faisois ordi- 
nairement avec grand labeur, frais ctdes- 
pcns selon ma petite portée'. » Or, c'est 
le début de chapitres didactiques sur les 
mesures italiennes comparées aux me- 
sures françaises. Ailleurs une espèce 
d hymne triomphal : « Ce que je cognois 
en moy, qui de jour en jour expérimente, 
trouve et excogite nouvelles inventions... 




PlKDESTAL ANTIQUE 
Copii! par l'Iiilibcrl de l'ORsie. 



en quoy par la grâce de Dieu j'ay tant 

bien procédé et prospéré que j'ay ordonné 

et faict construire Temples, Chasteaux, 

Palais et Maisons par vray art d'Architecture en divers lieux, tant pour 

Roys, Princes, Cardinaux qu'autres'! » Mais s'il se met ainsi en scène, 

n'en veuillez pas à l'artiste; d'abord il n'a plus, dit-il, « aujourd'huy autre 



' Archileclure, VIII, 11. Celte porte triomphale est reproduite dans VAi-cliilecliii-e. et P.ilnslre a 
tnontré qu'elle avait été presque copiée dans le portail méridional de Suint-Niculas des Champs à Paris. 
' Ai'c/iilecliire, V, I. 
' Nouvelles inventions^ I, 20. 



PIIILIIÎEHT DE I/ORME 127 

chose en dôlibéralion que cheminer en ma simplicité et me cacher h» plus 
que je puis des hommes (il y a de l'Alccste dans Philibert de l'Orme), pour 
avoir mieux la commodité de poursuivre mes études d'architecture' ». Puis, 
s'il parle lant de lui, c'est pour Mre utile aux autres. Enfin tout cela revient 
à Dieu, qui sert ainsi comme de caution à son talent. Voici les deux notes 
réunies : « Ce que j'en escris ne tend à autre fin qu'à instruire et apprendre 
les hommes de bonne volonté, signamment les ignorants, auxquels je désire 
de bon cœur communiquer ce talent lequel Dieu m'a donné en ce peu de 
cognoissance que j'ai de l'art. » Nous avons ainsi, dans ces livres d'ar- 
chitecture, les mémoires d'un architecte, autant que chez Montluc ceux d'un 
homme de guerre, chez du Bellay, d'un homme d'Etat, chez Palissy, d'un 
savant. 

Si attachante que soit la biographie de de l'Orme-, nous n'en prendrons 
absolument que ce qui peut servir à nous faire connaître l'homme, ses idées, 
celles de son temps. 11 était né à Lyon vers 1515, de souche bourgeoise, dans 
une ville artiste et lettrée; il lui en resta toujours quelque chose, comme 
aussi du tempérament lyonnais. Il débuta très jeune, s'il faut l'en croire 

(mais on n'y est pas obligé) : « Dès l'âge de quinze ans je commençay à 

avoir charge et commander tous les jours à plus de trois cents hommes. » Puis 
il alla étudier à Rome en 1533; et il y fit exactement ce que feront pendant 
trois siècles nos jeunes artistes : des relevés de monuments antiques'. C'est 
donc une date importante dans l'histoire de l'arl français; l'architecture 
érudite en sort. 

11 revint à Lyon en 1536, avec le cardinal du Bellay, puis quitta Lyon pour 
Paris entre 15i0 et 1544; c'était à peu près le moment où .lean Goujon y 
arrivait de Rouen : la centralisation se faisait dans l'art comme dans le gou- 
vernement. Il prit assez vite une situation importante, car Jean Goujon le 
cite en 1547, dans le Vitruve de Jean Martin, à côté de Pierre Lescot. Mais son 
rôle prépondérant commença avec Henri II. De 1547 à 1359, il fut successi- 
vement ou concurremment architecte» du roi, inspecteur des bâtiments royaux, 

' Nouvelles inventions, II, 2. 

' Berty a raconté sa vie de façon très intéressante et fourni sur lui des documents de premier 
ordre. 11 n'y a qu'à y renvoyer {Histoire r/énérale de Paris, liéijion ilu Louvre et des Tuileries, "2 vol. 
in-4°:, ou bien liriinds Aretiitectes de la Kenaissance, I vol. in-18. M. Vaclion a donné un l'hilibert 
de l'Orme dans la Collection des artistes célèbres, I vol. in-8°, 62 pages. Viollet-le-I>uc a étudié la 
valeur do l'œuvre architecturale dans ses Entretiens sur l'architecture [\. Il, 8' entretien). 

'Architecture. VI, 9. 



128 LA REVUE DE L'ART 

maître des comptes en lbo6. Il avait reçu, on ne sait quand, la clergie, et 
devint ainsi aumônier en même temps que conseiller du Roi, puis abbé com- 
mendalaire, chanoine de Notre-Dame, etc. Il était plus connu de son temps 
par son litre d'abbc d'ivry que par son nom même de de l'Orme. Diane de 
Poitiers le choisit pour son architecte particulier. De là, vers 1348, les tra- 
vaux du château d'Anet ; vers 1336, la galerie de Chenonccaux, ses œuvres 
capitales, avec le tombeau de François I" et les Tuileries. 

Cela ne se passait pas sans bien des l'écriminations contre lui, bien des 
attaques. Rien là d'étonnant, d'autant que nous sommes dans ce xvi" siècle, 
temps de luttes, où les convoitises tiennent autant de place que les pas- 
sions. Toute l'histoire de la littérature en est pleine, sans compter à la 
cour les conflits entre les Guise, les Montmorency, les Saint-André, les 
Bourbon. D'ailleurs, tel que nous connaissons Philibert de l'Orme, nous 
pouvons facilement nous le figurer avide, hautain, méprisant, portant sa 
fortune avec une morgue désagréable. 

Vint la catastrophe de la mort d'Henri II en 1339. Toute vme révolution 
de cour la suivit, on le sait. De l'Orme fut entraîné dans la tourmente ; il perdit 
en un jour ses emplois : la charge d'inspecteur des bâtiments royaux fut 
donnée à Primatice, ainsi que la conduite du tombeau encore inachevé de 
François I". II entreprit de se défendre et rédigea un mémoire fort curieux 
que Berty a publié. II y rappelait ses services de tout genre : comment il 
avait sauvé Brest menacé par les Anglais, comment il avait épargné les deniers 
du roi en empêchant les malversations dans les comptes des travaux, com- 
ment il avait « porté en France la vraie façon de bâtir, osté les façons 
barbares », comment enfin le roi et les grands lui avaient dû plus d'une fois 
leur salut : « que si je n'eusse fait telle diligence aux maisons royales, souvent 
le Roy, les Princes et aultrcs eussent été accablés et en extrême danger de leur 
corps pour les poutres et planchers qu'il a fallu souvent retenir et abattre ». 
Cela ne rappelle-t-il pas le fameux : « Jetais sur le vaisseau quand Ruytcr fut 
tué » ou autres gasconnadcs célèbres? A tout cela qu'avait-il gagné? « Une 
barbe blanche ! » 

Ce plaidoyer convainquit-il les gens qui tenaient le pouvoir? Toujours 
est-il que la faveur lui revint, et — ce qu'on n'attendrait pas — par Cathe- 
rine de Médicis, alors qu'il avait été quelque chose comme le factotum de 
Diane de Poitiers, la rivale de la reine. Dès 1363, il était employé à la cous- 




Trompe du château o'Anet 



REVUE DE L AUX. — 111. 



17 



bo 



LA REVUE DE L'ART 



trucUon du chàloau de S.iiiit-Lc'gor en Yvclincs, cl en 1564, il recevait com- 
mission de dresser le plan et de diriger les travaux du palais que Catherine se 
faisait construire aux Tuileries. 

On suit l'hilibert de l'Orme de date en date jusqu'à sa mort, le 8 jan- 
vier 1570. Il laissait une assez grosse fortune; on a son testament rédigé le 
21 décembre 1569. Deux enfants naturels lui survéeurcnt. Ne disons pas qu'il 




FOMIATIONS nu CIIATKAU III; SaIN T-M Alll. 

les avait eus quoique clerc, plutôt parce que clerc ; c'était tout à fait accepté 
au xvi" siècle; le Calalogm des aclns de François /"'' est plein d'actes de légi- 
timation dans des circonstances semblables, qui révèlent les détails de 
mœurs les plus curieux. 

11 avait commencé ses livres au temps de sa disgrâce, soit pour occuper son 
activité à laquelle on faisait des loisirs, soit pour se donner des litres, comme 
nous dirions aujourd'hui, et se rappeler à l'attenlion. Il travailla pendant 
sept ans à YArchitecUtre. 11 ne manque pas de le faire savoir et parle « de la 
peine et fatigue que j'ay soustenu l'espace de six ans continuels, et plus, 
tant pour l'invention et portraicls des figures du présent œuvre que pour leurs 
démonstrations et explications ' ». 

Ses ouvrages nous révèlent tout d'abord la place que l'esprit d'invenlion 



' Arrliilerliire. IX, piiilofiiie. 



PlIILiniîRT DE L'ORMI': 



131 



tientchcz lui. De rOrnie ost une intclligonce sciontifique et pratique. Vers 1.Ï-H8, 
on le voit signah^ comme ayant imaginé « pour plus grande expédition et 
moins de frais un mollin et engin à cier marbre et autres pierres ». Au 
château de Saint-Maur, (ju'il eut à 
construire pour le cardinal du Bellay 
en 15i6, il rencontra un terrain 
mouvant. Pour éviter de gros frais, 
il fit creuser des puits carrés jus- 
qu'au fond solide qui se trouvait 
à quarante pieds. 11 les remplit 
de « bonne maçonnerie », les réu- 
nit par des arcs de décharge et 
édifia sur ces fondations originales 
sa construction tout entière. C'est 
le bétonnage que nous voyons pra- 
tiquer aujourd'hui. Il se préoccupe 
des détails techniques, des commo- 
dités d'aménagement, etc. ; pour 
établir des communications plus 
faciles entre les appartements, il 



construit des galeries extérieures 
ou bien des trompes. Il en donne 
un modèle exécuté à Anel. 11 avait 
toutes sortes de procédés pour « em- 
pescher la peine et fascherie en la- 
quelle sont plusieurs par la fumée » des cheminées. Il en remplit un livre 
entier de VArchilcctiirc. 

Mais surtout son système de charpente, autrement dit les Nouvelles 
inventions pour bien baslir et à peu de frais! 11 y revient sans cesse et par- 
tout. Voici en quoi consistait l'invention. Jusque-là, on se servait, pour 
les plafonds ou les couvertures, de longues et grosses poutres, difficiles à 
trouver, très chères, très lourdes. Tous, nous connaissons ces énormes et 
admirables édifices (jui, par-dessus les voûtes en pierre de nos cathédrales, 
forment comme un second édifice en bois. II les remplaçait par des poutres 
très petites, de 4 pieds de long environ, et qui s'enchevêtraient les unes 




Détails dk la ciiaiipi'.xte. 



132 



LA REVUE DE L'ART 



dans les autres, un peu comme les claveaux des arcs en pierre, avec cette 
différence qu'elles étaient reliées par de fortes chevilles. Ensemble élas- 
tique et résistant à la fois, qui rappelle quelque chose de la croisée d'ogives 
gothique, en même temps qu'il fait penser aux fermes et au boulonnage 
de notre architecture moderne on fer. On pouvait en user pour les pla- 




ADAPTATION de I.A charpente a IIN PI.AFOMi 



fonds aussi bien que pour les toits. Pour les grandes salles, le plancher se 
composait ainsi de deux à trois cents poutrelles. 

Il affirme que son système offrait toutes les garanties de solidité. Dans 
une maison qu'il possédait, rue de la Cerisaie, il avait fait faire ainsi deux 
planchers, composés l'un de 225, l'autre de 263 poutrelles. « Elles furent 
esprouvées avec deux vérins, en la présence de Sa dicte Majesté et d'autres 
Princes et Seigneurs... et quelque presse et force de vérins qu'on y sceust faire, 
jamais on ne les peut faire baisser de demy doigt. 11 me semble véritablement 
que si en leur lieu y en eust eu quatre ensemble des plus grosses que l'on a 
accoustumé de mettre en œuvre, qu'elles se t'eussent peu rompre, pour endu- 



PHILIBERT DE 1,'ORME 



133 



rer une si grande force et presse'. » Or, pour ces poutrelles « il ne faudrait 
de plus grand bois pour les faire que de bûches de mouUe desquelles on use 
ordinairement à Paris pour brûler ». Et que d'avantages! De l'Orme n'en 
indique pas moins de dix : murs peu épais, suppression des ferrures, bon 
marché, etc. Encore n"a-t-il pas tout dit. Par contre, il insiste sur les « grands 
dangiers qui advicnnent aux bastiments à cause de la façon des planchers 




Projet dk grande basii.iquk 

carrez, ainsi que j'en hs faire à x\nuet, malgré moy, pour ce qu'il m'estoit 
commandé ». 

Et le voici qui donne carrière à son imagination aventureuse, car il est 
essentiellement ce que nous appelons un homme à projets : » Je me suis 
avisé qu'il est bien aisé de faire un bien grand édifice ou grande salle... sans 
y faire grande maçonnerie... Voyez-y donc (sur son dessin) le plan d'une 
salle qui a quarante toises^ de longueur et vingt-cinq de large... œuvre qui 
est plus belle qu'aucuns ne sauraient penser. » Et qui ne serait « esbahi », 
s'il voyait un pont qui fût fait « de deux et trois cents toises de large à toute une 
arche seulement sur une grande furieuse rivière... ce qu'à plusieurs semblera 
■estre chose monstrueuse et quasi incroyable ». — ■ « Certes ! si Jule César (voici 
l'obsession des anciens qui reparaît), f]mpereur si docte, si sage et si heureux 



' Nouvelles inventions, II, 2. 

' La toise, on le sait, vaut à lieu prés 2 nièlres. 



(3'» 



l,A rVEVUE DE LAUT 



en toutes ses entreprises, eiist sçeu telle invention, il luy eust été fort aysé 
et facile à faire les ponts qu'il descrit en ses Commentaires^ . » Mais ne nous 
semble-t-il pas, en face de ce pont de quatre à six cents mètres, de cette salle 
de cinquante mètres de large, que nous en sommes déjà aux merveilles dé la 
Galerie des Machines et du Viaduc de Garabit ? Le modèle même n'est 
pas très éloigné de nos /^;o;'e/s d'Exposition. Il ne manque que la Tour 
Eiffel. Encore n'est-il pas sûr qu'elle dût manquer toujours. Car ces choses 
<c monstrueuses » n'étaient pas tout; les contemporains avaient chance d'en 
voir bien d'autres ; < tant d'autres choses utiles, tant pour l'architecture que 
pour l'art militaire, soit pour conserver places, ou bien pour les battre, 
prendre ou gagner ». On ne devait cependant jamais les connaître, car l'au- 
teur se donna tout entier à son « vray art d'architecture ». Nous l'y suivrons 
et nous chercherons en lui l'artiste après l'inventeur. 



Nouvelles invenlions. I, 20. 
{La fhi proclinincmcnl.) 



Hknry LEMO.NMKIl. 





LK BUSTE 



DE 



GAUTlîlOT D'ANGIER 



1490-1 oa6 




2«'' ' 1" '■•'chcMclio ik" la piitcrnUé (vsl inlor- 
dilo dans nos codes, il n'en est licureu- 
scniont pas ainsi ponr les œuvres des 
artistes. Elle est passionnante comme 
la chasse, avec ses alternatives d'espoir 
et de déception, cette poursuite d'un 
lorn dans la poussière des archives, dans les publications 
siii' la maiièic, dans les comparaisons d'a'uvres ana- 
logues. Mais le champ des hypothèses est trompeur, et 
lorsqu'on croit avoir atteint le but, il s'éloigne encore. 

Il en sera peut-être ainsi pour le buste qui fait l'objet de cette étude, mais 
l'effort devait être tenté. Le personnage qu'il représente n'est pas un inconnu, 
et je ne suis pas le premier à parler de lui. Sa vie mouvementée a trouvé un 
historien dans le regretté M. Auguste Castan ', ancien bibliothécaire de la 
ville de Besançon, correspondant de l'Institut, bien connu du monde savant 
par ses travaux sur la Franche-Comté. Un croquis lithographique du buste a 



A. (lastan. (jraïuillc cl 1,' [lelil Empereur ilc licsaiirnii. Ueviip liixInriqiieA, V. 



136 I.A REVUE DE L'ART 

été reproduit <avec une intéressante notice dans une publication locale par 
M. Jourdy, bibliothécaire de la ville de Gray '. 

C'est dans le vestibule de l'hôtel de ville de Gray que se trouve ce bel 
échantillon de l'art au xvi° siècle, donné à la ville par M. l'abbé Four. Ce 
buste est en terre cuite polychrome. Lfi tête est coiffée d'une large toque ; le 
pourpoint est jaune avec des galons et une double rangée de boutons dorés; 
une médaille pend à une chaîne d'or, et un ample manteau doublé dune four- 
rure blanche recouvre les épaules. Les mains manquent et il ne reste mal- 
heureusement plus qu'une partie de Vavant-bras gauche. Le visage encadré 
d'une barbe noire est régulier, d'une expression triste et énergique à la fois. 
La couleur, malheureusement, a été reprise dans des tons crus. Mais l'ex- 
pression de la physionomie est si vivante que ce défaut disparaît. Le socle 
en bois sculpté, avec des reliefs d'un travail délicat, porte la devise : spes 
MEA DEYS, avec des ancres, et plus bas : 

ANNo 1338, a:tatis sv.k 49 

QVO AD INVICTISSIMVM. CŒS. 
CAROI.VM V. IMP. OPT. MAX. 
RECVRREN. ILMVS. ŒQVISSIMVM . 
JVDICIVM PEU SEPTIENNVM. 
EXPECTAVIT. 

Avant que nous parlions davantage de l'œuvre, le lecteur ne nous en vou- 
dra pas de lui dire, aussi brièvement que possible, quelques épisodes de la 
vie de ce curieux spécimen des hommes publics du xvi"" siècle, si fertile en la 
matière. Le buste est le portrait de Simon Gaulhiot d'Ancier, d'une famille 
noble de Gray, dont le bisaïeul, Anthoine Gaulhiot % mort en I4.3i, avait été 
conseiller du duc de Bourgogne et lieutenant de son bailli d'amont. Son père, 
Guy Gauthiot. était avocat fiscal au parlement de Dôle, et sa mère, Isabeau 
Chambellan, était fille du général des monnaies du comté de Bourgogne. 

Né en 1490, Simon Gauthiot entre de bonne heure à la municipalité de 
Besançon où il trouvait un théâtre à souhait pour son ambition et sa soif du 
pouvoir. Il fut servi du reste par une circonstance imprévue. Mis en relation 
par son beau-frère Hugues Marmier, président du parlement de Dôle, avec le 
connétable Charles de Bourbon, au moment où celui-ci venait en Franche- 

' Le journal les Gaudes, n» du 16 février 1892. 

* Bibliothèque nationale, cabinet d'IIozier, vol. 157. 




GAUTHIOT D'ANCIKR 

( Buste du Mu?ée de Grav _ H Saône ) 



Heviif dt* l'ai^t ancien ei mode 



Hélioô & imp. Maflsard 



I,E BUSTE DE GAUTIIIOT DANCIEn 137 

Comté pour envahir la Bourgogne à la tête dos lansqucnols impériaux, il le 
reçoit dans son hôtel ', et le connétable lui fait l'honneur d'être parrain 
d'un de ses enfants. Trouvant en Gauthiol un ambitieux à l'esprit délié. 




Le cardinal de GhaWELIE (MustV de Bcsanoon). 

doublé d'un maître diplomate, Charles de Bourbon l'attache à sa maison en 
qualité de maître d'hôtel et l'emmène avec lui en Italie. 

Gauthiot n'assista pas au siège de Rome, où son maître trouva la mort; une 
fièvre le retint à Sienne, mais elle cessa à temps pour lui permettre de prendre 
part, — et une part d'amateur éclairé, — au sac de la ville. Nous devons croire 
que son butin l'ut d'importance, car : » Monseigneur de Savoye lui avoit 
donné gens pour sa seureté, mais parvenu à certain lieu, il licencia les dicts 
à lui baillez pour sa dicte seureté, el compagnie, et tost après fut troussé' » 

' Il existe encore une partie de la façade au n" 13 de la Graude-Itue, à Besançon. 
' Extrait de la Réplique f'aile par le conseil commiimtl de llesdiiron aii iiiémniiv île llnii/hiot. 
30 septembre 1538. 

H IlKVl E DF I.'aIIT. — Ml. 18 



138 LA REVUE DE L'ART 

par un des seigneurs du pays. Il s'en tira cependant à bon compte, si l'on 
en juge par les achats de terres et de seigneuries qu'il fit dès son retour. 
En mômo temps que de nombreux objets d'art, il rapportait le cœur du 
connétable, pour lequel il obtint plus tard une sépulture dans la cathédrale 
Saint-Etienne de Besançon. A la même époque, l'empereur Charles- Quint, 
pour le récompenser de son zèle le créait gentilhomme de sa maison avec 
une pension annuelle de deux cents francs. 

Gauthiot entre alors dans la période brillante de sa vie ; habile, éloquent, 
peu scrupuleux sur les moyens, flattant les passions populaires, avec des 
goûts et des allures de grand seigneur, il est l'oracle do la eilé dont il devient 
gouverneur. C'est chez lui que se décident toutes les questions avant d'être 
apportées au conseil, où il ne se rend qu'environné de nombreux clients. 
Entre temps, il protège les arts, enrichit ses collections, et pendant dix ans 
éblouit ses concitoyens par l'éclat de fêtes qui lui valent le surnom de petit 
empereur de Besançon, qui n'était pas pour lui déplaire. 

C'est ainsi qu'en 1533 il reçoit le prince d'Orange, héritier de Philibert 
de Châlon, et son frère le comte de Nassau. Les réceptions officielles d'alors 
ne dift'èrent guère de celles de nos jours : compliments, défilés de corpora- 
tions, détonations de pièces d'artillerie, réception des autorités et banquet. 
Après un brillant souper servi à l'hôtel d'Ancier, on joua devant les princes 
« une morisque fort somptueuse' ». « On y voyait les trois déesses, Juno, 
Palas et Vénus, bien richement uccoustrées, montées, l'une sur une licorne, 
les aultres deux sur dromedaires ; et les menoyent trois compagnons habillés 
comme dieux, très richement avec grosses chaînes d'or. Juno donna audict 
prince un beaug ruby esmaillé de blanc et audict aneau esloit pendant un 
billet escript tout en lettres d'or, lequel s'ensuyt : 

Je suis Juno, déesse de richesse 
Esclaircissant nobles cœurs vertueux. 
De nos trésors fais à cliascun largesse 
Pourvu qu'ilz soyent hardys, vaillans et preux. » 

Palas et Vénus parlaient à leur tour « et les dons présentés, les trois 
compaignons conducteurs dansèrent avec dames et demoiselles qui lors 
estoient dans la salle ». 

' Procès-verbal de l'entrée solennelle du prince de Nassau à Besançon. Délibérations munici- 
pales de Besatiçon. 



LE BUSTE DE GAUTIIIOT D'ANCIER 



139 



Mais tout ne se passait pas en danses et en poésies dans la cite impériale. 
Le gouvernement en était malaisé. Une municipalité démocratique luttait 
contre un clergé puissant dont le chef était un archevêque de la grande maison 
desVergy; il fallait toute l'habileté du cardinal de Gran- 
vclle, le chancelier de Charles-Quint, pour maintenir ou 
rétablir la paix. Gauthiot d'Ancier, secondé par Lambelin, 
secrétaire de la commune, tout en flattant parfois le cardinal, 
lui fait une sourde opposition, et embrouille la situation 
pour se poser en homme indispensable. Quoique ceci ne 
toviche en rien à la question d'art, nous ne pouvons résister 
à l'envie de dire un épisode de sa lutte avec les chanoines : 
curieux chapitre des mœurs politiques de cette époque. 

Sous prétexte de prendre des mesures d'hygiène, Gau- 
thiot fait faire des visites domiciliaires dans le quartier 
capitulairc. Des soudards accompagnés de la lie du peuple 
enlèvent toutes les servantes des chanoines et les ramènent 
au son des tambourins sur la place de l'hôtel de ville. Le 
conseil décrète leur expulsion et elles ne rentrèrent plus tard 
qu'en payant de fortes amendes destinées à la construction 
d'un hôpital. 

Le chapitre rédige des doléances et envoie des députés 
en Espagne. 

A son tour, Gauthiot se fait donner une mission auprès 
de l'empereur pour exposer les griefs de la municipalité. 
Il est très bien reçu, et Charles-Quint lui accorde de nou- 
velles faveurs, entre autres la prévôté à vie de la ville de 
Gray. Il se crut tout-puissant, mais peu de temps après 
son étoile commençait à pâlir. 

Les élections municipales de to3" allaient avoir lieu. Sous les auspices 
du cardinal, une liste est opposée à la sienne. Une manœuvre électorale de 
la dernière heure, le privilège des monnaies, accordé par l'empereur sur la 
demande de Granvelle, retourne l'opinion. 

Gauthiot lulte avec énergie, et comme moyen de propagande auquel on 
n'est pas encore arrivé de nos jours, il fait jouer en plein air devant l'hôtel 
de ville, pendant quatre jours, le mijstère de l'homme pécheur, dans lequel 



$ 
Gaine en bronze 

Par Hugues S.iMfiiN, pro- 
venant du jardin do 
Gauthiot. 



UO LA REVUE DE LAUT 

Boncompain, contrôleur do la ville, un de ses plus zélés partisans, rem- 
plissait le rôle de l'homme pécheur ! 11 est vaincu ; la réaction fut violente. 
Gauthiot est accusé des pires méfaits; entre autres d'avoir voulu livrer 
Besançon aux hérétiques et d'avoir reçu une rente sur la cassette du roi de 
France. 

La protection de l'empereur, à qui il avait persuadé qu'il était le principal 
entremetteur de la trahison du connétable, le sauva. 11 put se retirer à Gray, 
mais son séide Lambelin, seigneur de moins d importance, devint le bi>uc 
émissaire. Il fut décapité sur la place de l'hôtel de ville, après avoir subi la 
question des mitaines de bois, instrument de torture qui brisait méthodi- 
quement les os de la main et dont il était l'inventeur ! 

Gauthiot, en quittant son bel hôtel de Besançon, emporta une partie de ses 
collections. Se servant des ouvriers de l'architecte dijonnais Antoine Le Rupt, 
il employa les loisirs que lui faisait la politique, à augmenter considéra- 
blementetà embellir la maison paternelle dont quelques morceaux subsistent 
encore dans la rue du Marché. On peut la reconstituer en partie d'après la 
description qu'en donnaient en 1851 les abbés Gatin et Besson dans leur 
Histoire de Gray. 

La façade porte encore la date de 1548. — Sur un motif de la renaissance 
qui surmonte la porte devaient se trouver ses armes : d'azur à un faucon 
(Gautherot) d'argent armé et couronné d'or commençant son vol. Trois 
petites fenêtres accolées, dont la plus grande est défendue par une élégante 
grille en fer forgé, éclairent une salle voûtée qui existe encore. Mais les 
galeries superposées qui ornaient la cour ont disparu ainsi que les arcades 
sur lesquelles on lisait, souvent répétée, la devise: Spes ineaDeus. On distin- 
guait plusieurs écussons avec des armoiries, deux médaillons de tôtes d'em- 
pereurs romains, encadrés de bordures de feuillages et de grappes de raisin 
dans le goût des Lucca délia Robbia. On remarquait encore deux niches dont 
l'une était vide, tandis que l'autre renfermait un buste de guerrier en faïence 
coloriée. « D'un côté de la cour on voyait un buste de femme admirablement 
modelé, d'un coloris remarquable et d'une exécution fort délicate. Le cor- 
sage à cuvées, les manches à l'espagnole, la riche coiffure à la Ferronnière, 
tout décelait en elle la femme de haut lignage'. Celte noble dame est Cathe- 

' Histoire (te Orai/, des abbés (iatiii et Besson. 



LE BUSTE DE GALTlllOT D'ANCIER 



141 



rinc du Vornois, la femme de Gauthiot. Sur lo socle qui la supportait et qui 
existe encore en partie, on Ut sa devise: a. luy. seul, et plus bas :. 

EODEJI ANNO 1 o38. 
ŒTATIS VERO 3o 
QLO A DEO INNOCENTIA 
MAUITI PAUENÏIBUS ET AMICIS 
CONSOLATA l'EBMANSlT. 

Ce buste, qui était 
brisé, paraît-il, a été ven- 
du vers 1860, et nous 
espérons que celte étude 
fera constater son iden- 
tité. 

Dans un autre corps 
de logis occupé aujour- 
d'hui par un couvent de 
religieuses, en haut d'une 
tour dans laquelle on 
accède par un escalier à 
vis, on montre une petite 
pièce carrelée en briques 
vertes et rouges. La che- 
minée pt)rte la date de 
1538. Les montants sont 
formés de deux pilastres 
en demi-bosse, et la ta- 
blette d'appui offre une 
plaque en faïence ornée 

d'arabesques jaunes et bleues du goutte plus délicat, avec la devise : Spes mea 
Deux. Cette pièce d'où la vue s'étend au loin par-dessus les toits de la ville, a été 
habitée par le H. V. Fourier, aujourd'hui sanctifié, et parmi les nombreux 
visiteurs qui viennent pour vénérer la cellule qu'occupa le religieux » qui 
s'oublia lui-même pour donner du pain aux pauvres et procurer l'instruction 
aux enfants du peuple », il en est peu qui connaissent le nom de son ancien 
propriétaire, le petit empereur de Besançon. 





SeKINEUR franc-comtois, |i.lr Claililc Ll 



142 LA REVUE DE L'ART 

A qui attribuer la paternité du buste de Gauthiol d'Ancier? Nous avons 
pensé tout d'abord être en présence d'un travail allemand ; — mais nous 
sommes au xvi° siècle, au moment où l'art italien influençait à son tour l'art 
flamand, — et parmi les maîtres italiens de cette époque, nous trouvons pré- 
cisément que le cardinal de Granvelle fait entrer l'un d'eux, Leone Leoni, au 
service de l'empereur, et qu'il l'appelle à Bruxelles pour faire les bustes de 
la famille impériale. Il nous était permis de penser que Gauthiot avait pu 
poser devant l'artiste. Cette hypothèse n'avait rien d'ex«essif, si l'on compare 
le buste qui nous occupe avec l'admirable bronze de Charles-Quint par Leone 
Leoni, qui se trouve au musée du Prado à Madrid. 

Les bustes de Gauthiot et de sa femme ne pouvaient-ils pas être une de ces 
ébauches en terre que le maître faisait d'abord pour les reprendre ensuite et 
les achever en bronze. Mais, en lisant les savantes publications de M. Jules 
Gauthier', l'érudit archiviste de Besançon, sur l'art en Franche-Comté, en exa- 
minant les œuvres qu'il a fait revivre, nous avons écarté le maître italien et 
pensé à Claude Arnoux dit Lulier, un des maîtres de l'école bourguignonne, 
l'auteur des tombeaux des d'Andelot dans l'église de Pesmes, des statues des 
Visemal et du superbe buste en terre cuite d'un seigneur franc-comtois, qui 
est à la bibliothèque de Besançon. En comparant le buste avec celui de 
Gauthiot, c'est la môme facture, la môme vie, le môme souci de la réalité. 
Le modelé des yeux et de la bouche, la façon dont la barbe est traitée, tout 
semble confirmer une opinion qui flatte notre amour-propre provincial. 

Claude Arnoux était de Gray. Son père, Pierre Arnoux, surnommé le lapi- 
daire, avait travaillé à l'hôtel de Gauthiot avec François Landry, l'auteur des 
médaillons d'empereurs romains dont nous parlons plus haut et qui existent 
encore. Si Claude Luiior paraît avoir débuté à Dôle, en loio, n'a-t-il pas pu, 
avant d'être connu au dehors, travailler dans sa ville natale ? Le buste de Gau- 
thiot d'Ancier est sans doute une œuvre de jeunesse, mais montrant déjà le 
talent du maître qui devait sculpter les deux d'Andelot et les Visemal, et sur- 
tout l'œuvre maîtresse, don de Gauthiot à l'église de Gray, et dont il nous 
reste à parler. 

Deux ans avant sa mort, en 1SS4, Gauthiot d'Ancier offrit au conseil de 
ville de « remettre suivant sa dévotion a dehu effet et réparation de toutes 

' Jules Gauthier. L(s hiillaleurs île l'art en F ranche-Comlé. — L'église de l'esmes. — Les loin- 
teatx des Visemal. 



LE BUSTE DE GAUÏHIOT D'ANCIER 



143 



choses nécessaires à rcmbellissemenl et décoration de la chapelle près les 
fonts de l'église et des ymaiges vénérées et aultres choses y estant rompues, 
aussi les meubles et les accoustremens duisants à célébrer quelques messes, 
qu'icelluy Dancier a intention de fonder et icelle close, comme la voisine et 
comme sera trouvé nécessaire à l'un des bons personnages, pour préserver de 
ce cousté le sépulcre a répositoire du précieulx corps Notre Seigneur qu'il a 




Slil'ULCRE EN MARBRE par CLAUDE LlLIER (Église do Gray). 

fait construire à grands frais et désire entreposer à l'endroit ou est le gonfa- 
non de ladite église, etc.' ». 

C'est dans la chapelle des fonts baptismaux de l'église, au-dessus de l'autel, 
que se trouve ce précieux échantillon en marbre de l'art français au xvi" siècle, 
qui peut être comparé aux plus belles œuvres italiennes. L'effet est saisissant 
dans sa simplicité. Le Christ, plus petit que nature (il mesure 1"\10) 
repose sur un suaire dont les extrémités retombent sur les genoux de deux 
anges. Ceux-ci, d'une grâce charmante, les yeux entr'ouverls, regardent en 
pleurant le corps du Sauveur. L'un tient sur la poitrine du Christ le globe du 
monde, l'autre, à ses pieds, a la main appuyée sur une tête de mort. La tête 
du Christ inclinée sur l'épaule, est peut-être d'un faire moins avancé que le 
reste, mais quelle douloureuse expression dans la physionomie ! Quant au 



' Archives de la ville de Gray. Délihéralion du consetl, 1554. 



I4't 



LA nKVUE DE L'ART 



modelé de la poitrine, des bras et des jambes, c'est la nature même rendue 
avec. une admirable sincérité. C'est certainement une. des plus belles œuvres 
de Claude Lulier. 

Il nous resterait à parler de Gauthiot d'Ancier comme collectionneur. Mais 
la matière, trop fertile, nous eniraînerait au delà des bornes de cette élude. 
L'inventaire fait à la morl de son petil-llis Antoine, qui mourut à Rome, 
instituant comme héritier le collège de la Compagnie do Jésus de Besançon, 
relate des tableaux, des objets d'art et des meubles précieux dont plusieurs 
sont connus, comme le bahut, la table et le terme en bronze du musée de 
Besançon par Hugues Sambin. 

« L'histoire, disait M. (^aslan, n'a eu pour Gauthiol qu'un dédaigneux 
silence » ; et cependant il partagera la fortune de ceux que les œuvres des 
maîtres font passer à la postérité, et il devra ce regain de notoriété à son goût 
pour les arts et au buste do Claude Lulier. 

FOURMER-SAHLOVÈZE. 





LES BRODERIES 



DE LA VILLE DE BEAUGENCY 



Les dentelles, les tapisseries, les étolTes ont eu leurs historiens et leurs 
fanatiques. La broderie avait été moins heureuse jusqu'ici. Le beau travail de 
M.dcFarcy' fut la première tentative sérieuse pour faire connaître au public 
les progrès de la peinture à l'aiguille. Pourquoi ce dédain? Est-il. le résultat de 
la nature des sujets? En effet, comme la plupart des broderies anciennes que 
nous connaissons ont été conservées dans les couvents et dans les trésors 
des églises, presque toutes sont consacrées à des scènes religieuses. Les 
œuvres à compositions historiques ou mythologiques — et il en a certaine- 
ment existé un bon nombre — ont disparu ou sont cachées dans des collec- 
tions privées. Aussi devient-il bien malaisé d'étudier les œuvres de nos 
anciens brodeurs qui étaient destinées au mobilier des châteaux et des habi- 
tations bourgeoises. Or, cette rareté même, nous semble-t-il, ajoute un inlé- 



' Louis (le Farcy ; La liroilerie, <lii XI" nièclejuar/u'à nos: jours. Angers, lîellioinme, 1890, in-folio, 
nombreuses planches. 



LA HEVUE DE l'aRT. — III. 



10 



lie LA REVUE DE L'ART 

rêt tout spécial aux mérites intrinsèques que les broderies de Beaugency 
peuvent invoquer pour retenir un moment l'attention des amateurs et des 
archéologues. 

Ces pièces, au nombre de huit, appartiennent, a-t-on dit, à la ville de 
Beaugency. Le temps avait complètement fait disparaître sous une épaisse 
couche de poussière et de fumée tous les détails des paysages ; on ne distin- 
guait rien des lointains ; certaines parties étaient attaquées par les vers. Tel 
était leur état lamentable quand la Commission des monuments historiques 
eut l'idée de confier leur réparation à la manufacture des Gobelins. 

L'entreprise était délicate; menée avec prudence et circonspection, elle a 
réussi aussi bien qu'on pouvait l'espérer. Un lavage prudent a rendu aux 
figures comme aux paysages la fraîcheur du ton primitif. Tous les plans ont 
repris leur place ; les moindres détails ressortent maintenant à merveille ; 
quant aux parties rongées par la matière colorante, — ce sont, comme toujours, 
les bruns foncés, — ou attaquées par les vers, elles ont été rebrodées à l'aiguille 
par d'adroites ouvrières, sous la direction d'un fort habile artiste des Gobe- 
lins. A les voir maintenant exposées dans une des salles du musée de la 
manufacture, on ne se douterait guère de l'état lamentable qu'offraient ces 
broderies quand elles sont arrrivées à Paris. 

Bientôt elles repartiront pour Beaugency : on achève de leur y prépa- 
rer, dans une des salles du charmant édifice, construit à l'époque de la 
Renaissance, que possède la ville, une installation élégante et discrète, où elles 
ne manqueront certainement pas d'attirer la curiosité des touristes. Mais 
avant qu'elles quittent définitivement la manufacture des Gobelins, il conve- 
nait d'appeler sur elles l'attention des amateurs. C'est à cette fin que nous 
exposons ici les renseignements qu'on a pu réunir sur cette décoration peut- 
être unique en son genre. 

La série complète, ai-je dit, se compose de huit panneaux, certainement 
terminés à la même époque et dans un atelier français. Ils se divisent en deux 
séries de quatre panneaux chacune. Les plus petits, de forme presque carrée, 
mesurent tous, à peu de chose près, deux mètres sur deux. Ils représentent des 
sacrifices ou des scènes religieuses empruntées aux contrées les plus diffé- 
rentes. En voici la description sommaire : 

r Un prêtre gaulois, un Druide, détache du chêne, avec une faucille 
d'or, le gui sacré que des enfants, groupés au pied de l'arbre et couronnés de 



Li:S UROUERIES DE LA VILLE DE 15EAUGENCY 



147 



fleurs, reçoivent dans les plis de leurs robes. Au côté opposé, trois sacrifica- 
teurs retiennent, près d'un autel fumant, des bœufs chargés de guirlandes. 
Fond de paysage accidenté. 




La liKCOU'K DU GI.l TA!) LES Uni.lDES 

2" Trois sacrificateurs, aux tètes ornées de couronnes, vont frapper de 
leur hache un cheval fougueux, enguirlandé de fleurs. Un premier coup 
vient do lui être porté. A terre, gît un cheval déjà immolé. Au fond, à gauche, 
des prêtres amènent d'autres coursiers. Beaucoup do mouvement dans toute 
la scène, très habilement composée. 

3° Deux personnages portant des couronnes semblent ofl'rir à la statue 
assise d'un dieu champêtre ayant une faucille à la main, un enfant tenu 
dans les bras de l'un d'eux. Un sacrificateur placé à droite verse sur le fou 



148 LA REVUE DE L'ART 

de l'autel quelques gouttes d'un liquide contenu dans une sorte do pat^ne. 
Une femme, accroupie en avant du piédestal de la divinité, joue du laml)ourin. 

4° Le sujet paraît être un sacrifice indien. Devant la statue d'une idole 
assise, coifTée de plumes, tenant de la main gauche un faisceau de nèches et 
de la droite une sorte de miroir, ayant un anneau passé dans la lèvre et un 
soleil dessiné sur la poitrine, deux sacrificateurs, armés de longs poignards 
effilés, conduisent une victime à peau cuivrée ayant la tète, le cou, les reins 
et les jambes entourés de plumes. Un autre Indien joue d'une longue trompe 
mince et recourbée au pied de la statue de la divinité. 

Ces quatre panneaux représentent évidemment des scènes religieuses ou 
des sacrifices. Ont-ils un rapport quelconque avec les autres sujets"? C'est ce 
qui semble au premier abord difficile à supposer. En ed'et, dans la seconde 
série de broderies, un peu plus large que la précédente — les mesures sont 
deux mètres de hauteur sur trois de largeur — quatre figures de femmes, 
accompagnées de divers accessoires, symbolisent les quatre parties du monde, 
l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique. 

{" L'Europe, ou plus exactement la France, est enveloppée du manteau 
lleurdelisé. Couronne en tèle, elle porte le sceptre dans la main droite, un 
livre dans la main gauche. A ses pieds, d'autres livres, un casque, une épée, 
un mousquet. Dans le fond à droite, l'entrée d'un ciiàteau a pignon dentelé, 
des bergers, un troupeau ; enfin, deux petits personnages : un homme et une 
femme se promenant dans le plus pur costume de l'époque de Louis XM. A 
gauche, une figure allégorique de l'Abondance tient un énorme cornet rempli 
de fruits. 

Cette pièce avait plus souffert que les autres; on avait dissimulé sous des 
couches de peinture à l'huile la couronne et le sceptre ; les Heurs de lis 
avaient été également cachées. 

On croit presque voir un portrait dans la tête de la figure principale. Mais 
il ne semble pas pourlantque le peintre ail songé à la reine Anne d'.Vulriche. 

La figure arrondie rappellerait plutôt celle de ^larie de Médicis. Encore 
faut-il, en pareil cas, se garder de présomptions téméraires. 

2° L'Asie nous est montrée sous les traits d'une femme habillée d'ime 
ample robe sans plis, enrichie de cabochons et de perles, coilTée d'une sorte 
de mitre conique d'où pend un voile diaphane, et tenant à la main un éventail 
de plumes. 



LES BRODERIIÎS DE LA VILLE DE BEAUGENCY 



149 



A sa (Iroilo, un personnage, dans le costume mongol ou taiiarc, lire de 
l'arc; dans le lointain, fort accidenté, se promène un éléphant. De l'autre 
côté, une file de chameaux traverse un ruisseau sur un pont. Des oiseaux, 
des perroquets aux tons éclatants se détachent sur le ciel et sur les arbres. 




Chevaux immolés en saciukice 



3" L'Ai'riciue a les traits d'une lemme robuste à la poitrine nue, portant 
de la main droite une pique, de l'autre des grappes de raisin. A droite, un 
Indien, avec une lance, tenant sur la tète une gerbe d'épis de blé. Un autre 
sauvage chasse dans le fond. Un éléphant, un porc-épic, une tortue s'élagent 
à des plans différents. Vers la gauche, un chasseur chargé de butin s'éloigne, 
tandis qu'au premier plan est campé un tigre de belle taille. On dislingue, 
dans le fond, des palmiers et plusieurs guerriers africains qui se battent. 



150 LA REVUE DE L'AHT 

4° Coiffée d'une sorte de turban enrichi de pierreries, surmonté d'une 
aigrette et décoré à la partie centrale d'un soleil, l'Amérique est vêtue 
d'une robe courte couvrant la moitié de la cuisse, et d'un manteau de plume. 
A gauche, au pied d'un arbre, où un magnifique perroquet prend ses ébats, 
un Indien portant une couronne et une ceinture de plumes prend à terre un 
vase d'or à côté duquel gisent des pièces de monnaie, un diadème de plumes, 
des chaînes, etc. De l'autre côté, s'avance au premier plan un groupe d'animaux 
exotiques : une chèvre à longues oreilles pendantes, un chat-tigre, etc. Des 
Indiens occupent l'arrière-plan dans diverses attitudes. L'un d'eux est couché 
dans un hamac, tenant une lance ; d'autres sont armés d'arcs et de flèches. 

Ces descriptions étaient indispensables pour donner une idée de la singu- 
larité de ces étranges tableaux. La plupart, débarrassés de leur poussière 
séculaire, ont repris une grande fraîcheur de tons oîi dominent les verts dorés 
et toute la gamme des tons orangés. Ces ouvrages sortent certainement de 
mains fort habiles; car des figures de cette taille, qui atteignent presque la 
grandeur naturelle, offrent de réelles difficultés d'exécution. Les artisans char- 
gés de cette besogne savaient à coup sur dessiner, car le contour des formes 
est scrupuleusement respecté, et même avec un modèle d'une correction 
absolue et d'une grande précision, l'inexpérience dune main peu exercée se 
trahirait toujours par quelques points de détail. 

Cette singulière suite de broderies suggère plusieurs questions : Quel est 
l'auteur des modèles? Quelle ville possédait des brodeurs capables de mener 
à bien une pareille entreprise ? Qui a commande ces décorations, et où se trou- 
vaient-elles avant d'appartenir à la ville de Beaugency? 

Nous examinerons successivement ces différents points. 

Sur l'auteur des cartons, il nous a été difficile de pousser bien loin 
nos investigations, et peut-être quelque amateur, frappé par la singularité de 
ces sujets, pourrait-il fournir le renseignement vainement cherché dans les 
grands dépôts publics. C'est évidemment durant la première moitié du 
XYu" siècle que les peintures furent exécutées. Certains airs de tètes, certains 
costumes trahissent nettement le règne de Louis XUl. L'artiste qui a dessiné 
le Druide delà récolte du gui et les sacrificateurs de chevaux paraît avoir subi 
la double influence de Rubens et de Sinion Vouct. C'est parmi les élèves de ce 
dernier qu'on aurait quelque chance, croyons-nous, de rencontrer l'auteur de 
ces scènes. J'avais un moment pensé à Claude Vignon; mais ce qu'on possède 



LES BRODERIES DE LA VILLE DE BEAUGENCY 



loi 



de lui ne m'a pas confirmé dans ma première hypothèse. Vignon n'a pas cette 
ampleur de geste, cette sûreté de dessin. 




bAClUKICK ANTIiJIK 



Au surplus, les deux séries ne proviennent peut-être pas du même artiste. 
Comme composition et aussi comme exécution, les quatre parties du monde 
laissent à désirer. Elles sont à coup sûr d'une main moins exercée, moins habile, 
que les sacrifices. On peut donc admettre en principe que deux peintres ont 
travaillé aux modèles. Peut-être les cartons originaux furent-ils d'abord des 



!l52 



l,A REVUE DE L'ART 



modèles do tapisseries, traduits par la suite au point de Hongrie. Il est fort pos- 
sible (jue des tapisseries aient été exécutées sur les mêmes dessins. Mais c'est 
unesupposition toute gratuite, car on ne connaît pas ces sujets en liiiulc lisse. 
Nous nous sommes demandé déjà s'il y avait lieu d'établir un rapproche- 
ment quelconque entre les deux séries. La récolte du gui correspondrait à 




L'KUROPE 



l'Europe, encore mieux à la France, le sacrifice indien, à l'Amérique. (Juantà 
l'immolation des chevaux, où l'on peut voir quelque coutume scythe ou 
parthe, elle conviendrait assez bien à l'Asie; mais on ne voit pas trop com- 
ment rattacher à l'Afrique le quatrième sujet, qui a tout l'air d'un sacrifice 
romain; on ne s'exi)lique guère la présence de celle femme, bizarrement 
coiffée, qui frappe sur un tambourin. 

Sur la désignation de l'atelier capable d'exécuter avec pareille maîtrise une 
œuvre de cette nature, on n'est guère mieux fixé que sur les auteurs des cartons. 

La ville de Lyon a été fort longtemps un centre renommé pour l'art de la 
broderie; elle possédait les matières premières indispensables : la soie et l'or; 
mais il y a eu aussi des ateliers d'habiles brodi-urs ihins les villes occupées 



LES BRODERIES DE LA VILLE DE BEAUGENCY 



153 



parla cour des Valois au xvi" siècle. Le goût de la broderie avait atteint son 
plus haut degré au xvn" siècle, et on s'accorde à reconnaître ([ue le jardin de 
plantes rares, établi et entretenu par Gaston d'Orléans autour du château de 
Blois, création un peu plus tard copiée par le roi dans son jardin botanique 
de Paris, n'avait à l'origine d'autre but et d'autre utilité que de fournir des 




L'Asie 



modèles variés aux brodeurs du prince. Ainsi, il existait à Blois, ou dans 
les environs immédiats de cette ville, un atelier de broderie en pleine activité 
vers 1630 ou 16i0; c'est précisément ia date que le caractère des tètes et le 
détail de certains costumes assignent à nos broderies. Il n'y aurait donc pas 
trop de témérité à supposer qu'elles sortent d'un atelier des bords de la 
Loire, car la ville de Tours, elle aussi, a possédé des industries florissantes où 
la soie, récoltée dans le pays, était mise en œuvre. 

Notre hypothèse sur le lieu de fabrication expliquerait encore assez bien, 
si on l'admet, la présence de ces étolTes à Beaugcncy. 

Comme il n'existe aucune particularité de nature à nous guider dans la 
recherche du personnage par qui cette décoration aurait été commandée, 

LA REVUE DE l'aIiT. — III. 20 



154 LA REVUE DE 1,'ART 

nous voici une fois do plus réiliiil aux conjeclurcs. Libre aux chercheurs 
d'admettre que ces pièces décoraient avant la Révolution quelque chûtcau des 
bords de la Loire. A la suite de vicissitudes demeurées inconnues, elles seraient 
venues s'échouer à Beaugency. Acquises pour une somme minime ou bien 
offertes en pur don à la municipalité, elles restèrent longtemps négligées, 
exposées aux injures du temps. C'est merveille que, dans de pareilles condi- 
tions, elles nous soient parvenues en aussi bon étal et n'aient pas été complè- 
tement détruites. 

Maintenant qu'elles ont recouvré leur ancien éclat, maintenant qu'elles 
vont recevoir dans la principale salle de l'hôtel do ville do Heaugency une 
installation convenable et définitive, il faut l'espérer, c'est aux chercheurs, 
aux érudits du département, de reconstituer leur histoire, de retrouver leurs 
traces dans les vieux papiers des archives, de nous apprendre les noms de 
leurs auteurs, de leurs premiers possesseurs. La Commission des monuments 
historiques, d'une part, la manufacture des Gobelins, de l'autre, ont achevé 
leur tâche. La parole est désormais aux érudits et aux fureteurs de Beaugency 

ou de la région circonvoisine. 

Jules GUIFFREY. 





Jf.Tttrif 



DEUX STxVTUETTES FRANÇAISES 

DU SCULPTEL'H PFAFF (xvm'^ siècle) 
AU CHATEAU DE MONBIJOU, A BERLIN 



Parmi les nombreuses et charmantes œuvres du xvin" siècle français 
répandues dans les collections ou les demeures princicres d'Allemagne, et oîi 
l'on retrouve avec tant de plaisir, là-bas, la grâce et l'esprit de nos artistes, 
il en est peu de plus jolies et de moins connues que les deux petites statuettes 
de marbre qui se trouvent à Berlin, au château de Monbijoii, actuellement 
Musée HohenzoUern\ et dont nous donnons ici la reproduction. Ces statuettes 
ont toute une histoire ; bien mieux, elles ont une légende. 

Voici la légende : elles figuraient autrefois au M armor- Palais, près de 
Potsdam ; et sur chacune de leurs deux bases on lisait une inscription assez 
longue, où se trouvaient, en particulier, les raolsMar. Anl. RcginaGalloriim. 
Un savant français, plein d'imagination. Feuillet de Couches, les vit il y a 
quelque trente-cinq ans, lut le nom de la reine et inventa tout un petit roman 
qu'il mit en circulation dans ses Causeries d'un curieux- : les deux statues, 
malgré leurs différences et leur nudité, étaient évidemment des portraits 
de Marie-Antoinette, et c'était Frédéric II qui les avait commandés, l'insolent! 
pour faire un outrage public à la jeune reine. Inde ine : « Profanation inqua- 



' Salle XVII. 
' ll,29i. 



156 LA REVUE DE L'ART 

lifiablo, s'écrie noire auteur en les voyant encore exposées, dont le goùl 
d'une noble nation qui se respecte eût dû nous éparfçner l'insulte et s'épargner 
à cUe-mômc le scandale et la honte ! » Il eût mieux fait de garder son indi- 
gnation pour lui et de mieux s'informer. Il eût appris que les statues en ques- 
tion avaient été seulement achetées en 1834, que les inscriptions étaient très 
postérieures à l'exécution des statues et n'avaient d'ailleurs nullement le sens 
qu'il leur attribuait. Nous y reviendrons tout à l'heure. Néanmoins, pour 
éviter le retour de semblables colères, on colla des bandes de papier sur les 
inscriptions litigieuses. 

Voici l'histoire, maintenant; elle n'est guère moins romanesque. Le ven- 
deur de 183i' était un certain comte de PfarTcnhoven. Pressé par le besoin, 
il se défaisait d'œuvres qui, selon lui, avaicnit été exécutées par son père. 
Celui-ci, qui avait, disîiit-il, occupé une certaine situation à la cour de France, 
se serait occupé de sculpture pour son plaisir. Plus tard, on découvrit que 
le père du soi-disant comte était sculpteur amateur, comme le père de 
M. Jourdain était marchand de drap, et qu'il s'appelait tout bonnement Plalf. 
Mais Pfalïou PfalTenhovcn, Feuillet de Couches, qui avait aussi lu ce non) sur 
les inscriptions, déclarait hardiment qu'il n'existe j)()iut d'artiste de ce nom. 
D'autre part, ce litre nobiliaire était inconnu, nous disait-on, dans la noblesse 
allemande. Le problème de l'origine de nos statues ne nous paraissait pas très 
clair, lorsqu'un rapprochement inattendu vint nous donner la clef du mystère. 

A Abbeville, h la fin du siècle dernier et au début de celui-ci, vivait une 
famille du nom de Pff'/f- De consciencieuses recherches d'archives, publiées 
récemment parla Société d'Fmulalion d'Abbeville-, nous renseignent ample- 
ment sur les membres de cette famille et en particulier sur son chef, Simon- 
Georges- Joseph Pfa/f. Or, celui-ci exerçait à Abbeville la profession de sculp- 
teur. Il était né à Vienne, en Autriche, en ITIS, et s'appelait de son vrai nom 
baron de Pfaffenhoven, descendant des barons de Pialfenhoven, libres et immé- 
diats du Saint-Empire romain, fils d'un conseiller aulique, secrétaire intime 
de Sa Majesté Impériale. A Vienne, vers 1750, il eut un duel, tua son adver- 
saire et fut obligé de quitter sa patrie, où bientôt après ses biens furent con- 

' Nous devons ces renseignements à l'obligeance de M. le D' Paul Scidel. conservateur des col- 
lections royales de Prusse, qui a bien voulu nous autoriser à photographier les deux statuettes. 
Nous sommes heureux de lui eu adresser ici tous nos remerciements. 

2 Wignier de Warrc. Sotice sur la vie et les oiivra;ies du sculpteur l'fa/f.iAétuo'ues de la Société 
d'Émulation d'Abbeville, 1894, p. 237-293. 



DEUX STATUETTES FRANÇAISES UU XVIII» SIÈCLE 157 

fisqués. Il vint en France, s'établit à Abbeville, cacha son nom et consentit à 
travailler de ses mains. Il avait sans doute étudié la sculpture en amateur, il 
se fit sculpteur et exerça son métier dans le pays pendant près de trente ans; 
nous en avons des preuves. 
En 1731, il épousa la fille de 
M" Hourdel, notaire à Saint- 
Riquier, et il en eut sept enfants. 
N'avions-nous pas raison tout à 
l'heure de parler de roman"? Ses 
héritiers, après sa mort, relevè- 
rent le nom do la famille, mais 
ils n'en retrouvèrent probable- 
ment pas les biens, et il n'y a 
rien d'étonnant à ce qu'en 1834 
nous trouvions l'un d'eux obligé 
de se défaire, pour trouver des 
ressources, d'œuvres paternelles 
dont il avait hérité. Tout s'ex- 
plique ainsi, et le double nom 
du père et l'état de sculpteur 
réellement exercé par lui, mais 
sur lequel le fils, redevenu gen- 
tilhomme, glissait volontiers. 

L'auteur de l'excellent travail 
dont nous parlions tout à l'heure, 
M. Wignier de Warre, a cherche 
à réunir aussi tous les renseigne- 
ments relatifs aux œuvres de 
S.-G.-J. PfafT. 11 en a même 
retrouvé quelques-unes dans les églises d' Abbeville, de Saint-Riquier, de 
Valloires, etc. Elles sont parfois intéressantes, parfois aussi enflées, contour- 
nées et déclamatoires comme tant de productions de l'art religieux de l'époque. 
Mais il en est une dont il ignore, bien à regret du reste, la destinée, et que 
les mentions retrouvées par lui font entrevoir comme un véritable chef- 
d'œuvre. Que l'on en juge par cet extrait d'une lettre écrite d'Abbeville 




VÉNUS TORDANT SES CHEVEUX 
SculiUure de S.-G.-J. I'faki-, au ciiùtcau de Monbijou (tiorhii). 



158 LA REVUE DE L'ART 

à M. le comte de H..., le 28 août 1773, et publiée dans les Affiches de 
Picardie : 

Elle est enfin achevée, celte statue de marbre dont je vous ai si souvent entre- 
tenu. C'est un chef-d'œuvre; il y a moins de six ans que M. Pfafîen a conçu le projet; 
le hasard lui a procuré un excellent modèle, il en a bien profité ; la hauteur est de 
2 pieds 8 pouces ; elle a tout le svelte et le moelleux de la belle nature ; à la régula- 
rité des formes, à l'élégance des proportions, on la prendrait d'abord pour une 
antique. C'est Vénus qui vient de naître et sortir de l'onde, elle presse de ses mains 
ses cheveux encore mouillés et d'où l'on voit découler l'eau. En vain un sentiment 
d'étonnement et d'inquiétude lui fait baisser les yeux et croiser les jambes : son port, 
ses appas, ses charmes annoncent et manifestent la Mère des amours; partout le 
ciseau de l'artiste a exprimé la beauté ; tous les traits sont touchans, les contours 
souples et coulans, l'exécution [du rocher] soignée et en partie couverte d'une draperie 
légèrement jetée; on y distingue la ceinture des grâces; en bas est une coquille de 
mer qui désigne le lieu de la scène; à la droite, sur la crête du rocher, sont deux 
colombes : le mâle y paraît plein d'ardeur et de feu, tandis que la femelle qui feint de 
s'en occuper, semble éplucher nonchalamment ses ailes... 

Or, les dimensions do l'œuvre (un peu moins d'un mètre) et toute la des- 
cription nous prouvent, à n'en pas douter, que cette fameuse Vénus n'est 
pas autre chose que la jolie statuette de femme nue et tordant ses cheveux, 
qui se voit à Monbijou et que nous reproduisons ici. Tous les détails s'y 
retrouvent : la draperie, la ceinture des grâces, la coquille, les deux colombes 
avec leurs altitudes différentes, et nous pourrions presque prendre la des- 
cription et les éloges à notre compte, n'était cette fâcheuse et inévitable 
assimilation à une antique, si fausse pour cette jolie et savoureuse petite 
baigneuse, toute libre et toute moderne dans sa pose gracieuse et vraie, 
comme dans le modelé souple et gras de son jeune corps. La vie artistique 
n'était pas très active dans cette province; ce ne fut que bien longtemps 
après que l'œuvre, terminée en 1773, fut exposée à un Salon des arts qui 
s'ouvrit à Amiens en novembre 1782. Ce sont encore les Affiches de Picardie 
qui nous signalent la Vénus de M. Pfaff et qui ajoutent : 

L'on n'a pas cru à Paris que ce morceau inestimable fût exécuté par un .sculpteur 
de province, mais on a des garants que ce chef-d'œuvre est sorti des mains de cet 
artiste. 

En janvier 1783, nouvelle description, nouveaux éloges pour l'auteur. 
Mais celui-ci ne jouit pas longtemps de sa renommée, il mourut probable- 
ment l'année suivante, et nous voyons dans un inventaire après décès, du 



DEUX STATUETTES FRANÇAISES DU XVIII» SIÈCLE I.H9 

10 décembre 1784, la Venus attribuée à son fils Jcau-Georges Pfaff. Elle fut 
transportée à Paris et déposée chez le sieur Brissc, marchand bijoutier, quai 
de l'École. C'est à ce moment sans doute qu'elle fui, inutilement du reste, 
proposée à la reine Marie-Antoinette, et c'est alors, ou un peu plus tard, 
qu'on grava l'inscription où se trouvait le nom de la reine relatant cette 
présentation et destinée à allécher les amateurs. 

Voilà donc une de nos deux statuettes identitiée d'une façon certaine. C'est 
une œuvre, et des plus goûtées de ses contemporains, du sculpteur Pfatf, de 
son vrai nom baron Simon-Georges-Joseph de Pfaffenhoven, Pouvons-nous en 
dire autant de l'autre statue de Monbijou? A la rigueur, la communauté d'ori- 
gine, l'aspect des œuvres, taillées dans le même marbre, se faisant pour ainsi 
dire pendant, les caractères d'analogie qu'offre leur exécution nous y autorise- 
raient à défaut de documents précis. Mais il y a plus : il existe à Paris même 
un modèle en plâtre, grandeur nature, de cette seconde statuette (elle est à 
peine elle-même demi-nature), dans les jardins de la Folie-Saint-James, à 
Neuilly. 

Tout le monde sait ce qu'était cette charmante et luxueuse villa du finan- 
cier Beaudard Saint-James, voisine et rivale de Bagatelle. Elle subsiste encore 
en grande partie ' avec son parc anglais peuplé de rochers plus pittoresques 
que la nature môme, de ponts rustiques, de ruines antiques et de statues 
galantes abritées sous des kiosques ou des berceaux plus ou moins fantaisistes. 
L'une de ces statues est attribuée sans aucune preuve à Pigallc-. C'est iden- 
tiquement la seconde Vénus dt' Monbijou, voguant assise dans une coquille traî- 
née par des dauphins, avec des colombes et de petits enfants nus qui se jouent 
sur le devant. C'est la même attitude aisée et gracieuse, la même délicatesse 
dans le rendu du nu. Tous les accessoires, carquois, tleurs, etc., s'y retrou- 
vent également; il n'y a que l'expression de la tête qui dilTère légèrement, 
celle de Monbijou ayant quelque chose de plus individuel. L'artiste, suivant 
une habitude très fréquente au xvni" siècle, avait dû exécuter sa statue d'abord 
grandeur nature, puis la réduire en marbre, en insinuant peut-être dans le 
second morceau quelque intention de portrait qui rend l'œuvre plus vivante 

'Le propriétaire actuel est M. le docteur Scmclaigne, dont la gracieuse obligeance nous a facilité 
la visite et l'étude de ce curieux domaine. 

' L'abbé Bouillet, qui a consacré une étude à la Kolie-Saint-James, dans les liéuiiioiis des Sociétés 
des Beiiux-Arls des dépai-lemeitts, 1804, p. 731-747, se fonde pour cette attribution sur une opinion 
assez hasardée de Tarbé. ipie celui-ci n'a d'ailleurs pas insérée dans son Pir/alle. 



160 LA REVUE DE L'ART 

encore et plus originale. Il nous paraît peu probable pourtant, malgré quelque 
analogie dans les traits, que ce soil à la reine qu'il ail eu l'irrévérence de 
songer. 

Mais quel est cet artiste ? Rappelons-nous que c'est pour rivaliser avec 
Bagatelle, que venait d'élever le comte d'Artois, que l'ancien trésorier de la 
marine Beaudard Saint-James dépensa des sommes folles dans sa villa et ses 
jardins. Le financier voulut se payer les mêmes artistes que le prince. C'est 
Bélanger, l'architecte de Bagatelle, qui fut chargé de construire Saint-James. 
Or, nous savons par les textes mentionnés plus haut que notre artiste d'Abbe- 
ville était « sculpteur figuristedu comte d'Artois ». Il avait élevé un monu- 
ment en son honneur dans la châtellenie de Long, entre Abbcvillc et Amiens. 
Nous savons qu'il quitta Abbeville avant la fin de sa vie ; peut-être vint-il à 
Paris et travailla-t-il à Bagatelle. Il n'y aurait rien d'étonnant alors à ce que 
le financier Beaudard ait voulu à son tour lui acheter ou lui commander une 
statue pour ses jardins. 

Les deux œuvres que nous publions ici ont donc à peu près certainement 
la même origine. Il n'y a pas, comme nous nous étions plu à nous l'imaginer 
un moment, à douter de la parole de ce comte de Pfaffenhoven qui les céda 
au roi de Prusse en 1834; il n'y a pas à y chercher, les voyant si jolies, des 
œuvres d'un artiste plus illustre dans l'histoire de l'art français que le gen- 
tilhomme autrichien exilé, époux de la fille du notaire de Saint-Riquier. Il 
faut avouer en ce cas que ce noble amateur avait un talent fort distingué et 
que ses contemporains n'ont point eu tort en criant au chef-d'œuvre. Ces deux 
petites œuvres charmantes, tout imprégnées de l'esprit français malgré l'ori- 
gine de leur auteur, sont dignes de se placer à côté des gracieuses figures de 
baigneuses, si célèbres chez nous, de Falconet ou d'Allegrain. Elles ont le 
même charme, la même saveur de vérité, les mêmes accents de nature que 
ces œuvres, où reparaissent au milieu du xviu° siècle, au travers des ensei- 
gnements académiques, les tendances réalistes chères à notre art français et 
qui en font la véritable valeur. 

Que l'on examine un peu les œuvres que nous reproduisons ici : certaines 
trouvailles d'attitude, comme l'arrangement général de la Vénus assise dans sa 
coquille et qui se penche légèrement dans un mouvement exquis du torse 
pour flatter de la main ses colombes, ou le croisement des jambes de la Véims 
debout, avec le pied droit portant à terre, dune façon si ingénieuse et si 





PfalT !><nilp 



VÉNUS ASSISE DANS UNE COQUILLE 



( Château de Monbijou à Berlin ) 



nf-viir de 1 art ancien et moderne 



Hélioô. i imp Massari 



DEUX STATUETTKS FHANÇMSES DU XVIIl- SIECLE loi 

naturelle iiii'il rappelle la jolie idée de la haigneusc do Falconet, tàlant du 
pied l'eau où elle va entrer; mais surtout le modelé souple et gras des deux 
corps, certains détails où l'on sent, non pas l'imitation de l'antique, mais celle 
de la nature vraie, directement consultée et rendue avec amour sans tricherie 




VÉNUS ASSISK UANS UNK COIJLII.I.K 
l'arc lie la l'olic Siiiiil-Jaiiics (Ncuillv). 



ni iiieiis(jnge ; tout cela nous l'ail [leuser aux mcilleiii's d'entre ceux des sculp- 
teurs français du xviii" siècle, qui ont abordé l'éliule du nu féminin, moins 
cependant à Pigalle plus délicat et plus envelojjpé, témoin l'adorable Venus 
de Sans-Souci, ou à Falconet, plus spirituel el un peu plus sec, qu'à Allegrain, 
plus direcleuient elplus franchement naturaliste. Do même que dans la célèbre 
yajy«e«.ve de celui-ci, on sent ici le modèle serré de près et traduit presque 
jusque dans ses défauts. C'est la même personne qui a dû servir de modèle 
à Pfalf pour ses deux Vénus : chez toutes deux, les jambes sont d'une rare 
élégance, les épaules au contraire un peu grasses et lourdes. Nous les appc- 

LA nEVLE DE LART. — III. 21 



162 



LA REVUE DE L'ART 



Ions d'ailleurs Vénus, parce que c'est ainsi qu'a dû les désigner l'arlistc, mais 
il nous est difficile bien que le geste y prôtc de voir dans la première : 

... Vénus Aslarlé, fille de fonde amère 
Secouant vierge encor les larmes de sa mère 
Et fécondant le monde en tordant ses cheveux. 

Ce sont de simples baigneuses d'une grâce charmante, mais tout humaine. 

Certainement le sculpteur S. -G. -J. PfafT, dans les trente ans que dura sa 
carrière française, et remarquons que les deux œuvres dont il s'agit ici datent 
de la dernière partie de cette carrière, avait dû avoir connaissance des 
travaux de ces maîtres sculpteurs parisiens. 11 avait dû singulièrement perfec- 
tionner l'éducation reçue sans doute en Autriche de quelque élève de l'école de 
Raphaël Donner, école qui n'était déjà pas sans grâce, ainsi qu'on peut en 
juger par le dessin que nous donnons en tôte de cet article. 11 appartient bien 
pour lui non seulement à l'influence, mais encore à l'École française. Mais il 
faut bien en outre qu'il ait eu en lui l'éloffe d'un véritable artiste pour 
avoir réussi vers la fin de sa vie, à côté des œuvres religieuses assez médiocres 
que nous a fait connaître M. Wignier de Warre, des œuvres aussi charmantes 
et aussi libres que les deux petites statuettes que nous avons retrouvées à 
Monbijou. 

l'Ai 1, VIT II Y. 




AU MUSÉE DE CHARTRES 




ES touristes qui s'arrê- 
tent à Ciiartrcs, rddui- 
.if%^|!^^ Y'J sont généralement leur 

if^oHÏ?'/ 1 . , ... 

excursion a une visite 
très sommaire de la 
cathédrale. Bien peu 
s'attardent dans la 
vieille ville à savourer 
l'aspect pittoresque des 
rues montant par dé- 
tours et degrés à l'es- 
calade du plateau, ou 
de la rivière dormant 
dans la verdure entre 
les lavoirs et les moulins. Quant aux aventureux qui s'égarent jusque dans la 
solitude des salles oîi l'hôtel de ville abrite le musée municipal, leur rareté 
est telle que le gardien, croyant à une omission des guides, rêve de réclame à 
l'américaine, d'afliches placardées à la cathédrale et de prospectus à distribuer 
dans les hôtels. 

Cependant, si le local, élroit et encombré, ne paie pas de mine, la collection 
qu'il renferme mérite l'attention de l'historien et de l'amateur. Un classement 
méthodique, précédé d'une sévère revision des attributions fantaisistes du 
catalogue, y trouverait les éléments de trois séries intéressantes. Une première, 
correspondant au moyen âge, montrerait quelques sculptures originales, des 
moulages de la statuaire de la cathédrale, quelques pièces rares d'orfèvrerie, 



104 



I.A REVUE DE L'ART 



d'émaillorio et de tissus; enfin des curiosid's historiques, comme les armures, 
autrefois conservées au trésor de la cathédrale, que Philippe IV et Charles IV 
auraient portées à Mons-en-Pueile et consacrées à Notre-Dame, ou comme le 
« verre de Charleniagne », coupe arabe rapportée d'Kj^ypte par quel(|ue croisé 

et (|ue possédait auli'cfois hî 
Irésorde i'ahhayede la Made- 
leine de Chàleriudun'. Larl 
de la Renaissance serait re- 
présenté par une statue de 
Sniii/. Paitl, (jue le catalogue 
attribue à Germain Pilon, et 
M. de Mély à François Mar- 
chand, et par les magnifiques 
tapisseries flamandes, jadis 
au chœur de la cathédrale, 
qui représentent , d'après les 
cartons de Hapliaël, la vie de 
Moïse. Enlin, une section de 
peinture moderne oITrirait 
un curieux document histo- 
rique, une vue d'Athènes 
en 1670, et quelques mor- 
ceaux de choix, surtout des 
portraits. 

De ce nombre est l'idylle 
conjugale que composent les 
portraits de Im Quinùnie, 
le célèbre agronome, et de sa femme-. Les époux, qui accusent une dilTé- 
rence d'âge de plus de vingt ans, ont l'attitude traditionnelle des jeunes 
mariés devant le photographe\ Ils sont d'ailleurs heureusement caractérisés : 
l'image du mari annonce l'homme aimable, cxpansif et heureux qu'il était; la 

' Cf. le cul-de-liuupc de cet article. Hauteur totale : 0,ii; du verre : 0,11; les arabesques sont 
peintes en blanc, bleu, rouge et or. 

• N" 121 du catalogue. Toile 0,45 X 0,30. 

' On remarque une composition analogue dans un autre piutrait clo fauiillc par nigaud 
(Louvre, n" 788). 




La QUINTINIE ET S.\ FEMMl: 

Attribué ù Hvaciiilltc UiiiAiit. 



AU MUSI:K \)E CHARTRES 



lO.-i 



jeune femme pliiil par l'expression vive e( riense de son vis;ige ii-régnlier. La 
peintnre est belle, et ses tons, posés d'nne lonclie Cerme et franche, s'allient 
en nne gamme lirillanle et iiarmoniense. Le catalogue attribue ce tableautin 
à liujaud. Hi(>n (|u'il ne soil pas mar(iué au regisire de eomptabililc^ de l'artiste, 
— ee (|ui s'e\pli(jue pcut-êlre par l'exignilé de ses dimensions, — riivpolhèse 
nous paraît autorisée par l'analogie 
de la facture avec celle des œuvres 
authentiques du peinire. 

De I\if/aiiil encore', bien (|ue 
catalogué aux anonymes, le char- 
mant portrait de Snint-Sinion, re- 
présenté en 1G9I, alors qu'en dépit 
de ses quinze ans, de sa pelKc taille 
et de son apparence d(''licale, il 
venait d'obtenir de son père et du 

roi l'entrée aux mousquetaires-. 

L'u'uvre'' s'impose à l'atlenlion par 

le coniraste piquant de la grâce 

presque enfantine du modèle avec 

l'appareil militaire du costume, 

pai- l'expression mutine du visage 

dont le regard assuré et la lèvre 

dédaigneuse trahissent l'oi'gueil et 

l'indocilité, enfin par la tonalité 

bleuâtre de la couleur, bleue dans 

les yeux, bleutée dans les ombres 

du visage et dans l'acier de la 

cuirasse, que relèvent d'une note aiguë de rouge la cravate et le drap 

d'entournure du brassard. 

L'art du xvni» siècle est représenté à Chartres par deux de ces fantaisies 
qu'il aimait tant. 




Poi;tii,ut du m;c df. Salxt-Simon 

Par Kk.ai D. 



-Le citaloKiie chronolopiqno de l'œuvre de liij;aiul iv.cntionne, à la date de 1002, un portrait de 
iM. le due (le Samt-biinon. payé 42J livres. 

' Il était alors vidame de Chartres. Ce pori 
irté-Vidauie, voisin de Chartres. 
' N" l()3 du catalogue. Toile ovale. O.fi;! x 0.:,4. 



p„H •'Ul''''' "'"'■' .''''f "«,''<= Chartres. Ce porliait i-iovienl sans .loulo de son château de la 
Fcrte-\ulauie, voisin de Chartres. 



i60 



LA REVUE DE L'ART 



Voici d'abord, sur un panneau à pcino plus grand que la main', une 
pastorale d'opérette. Dans un paysage aux verdures bleuâtres largement 
peintes, un amour de berger qui, dévolu, serait le plus gracieux des amours, 
rose et joufllu, avec de longs cheveux bouclés, a tant joué du sifflet de son 
chalumeau et du goulot de sa bouteille, qu'il s'est endormi, après une dernière 
gorgée, sur une suprême modulation. A côté de lui sou chien repose : seuls 

les moutons veillent et gardent 
leurs gardiens. La composition est 
parfaile de naturel et de grâce ; la 
peinture, conçue dans une noie 
claire et rose, est remarquable de 
sûreté, de souplesse et d'harmo- 
nie : c'est un bijou, d'ailleurs signé 
Boucher -. 

Un second tableautin' corres- 
pond à un autre aspect du siècle : 
une Bacchante, la chevelure dénouée 
et mêlée de pampre, le vêtement 
prêt à tomber des épaules, tourne, 
demi-pâmée, vers le spectateur son 
visage aux yeux noyés et aux 
lèvres rouges entr'ou vertes. Sur 
celte image voluptueuse le cata- 
logue mulliplie les erreurs : il l'an- 
nonce peinte sur toile, elle est sur 
bois; il l'atlribuo à Prud'hon, elle est signée de Greuze, et doublemenl, de 
son nom et de sa manière, car notre Bacchante est sœur des Voluptés, des 
Rêves d'amour, des Tendres désirs, dont les multiples variantes ont flatté 
l'érotisme raffiné du temps. 

Cependant, c'est pour l'ère de la Révolution et de l'Empire que le musée 
de Chartres apporte à l'histoire iconographique et artistique sa plus notable 
contribution. 




Portrait de i.'imckratricr Marie-Louise 
Anonvme. 



. ' N" 451 (lu catalogue. Bois, 0,;2I x 0,17. Cr. la lettre ornée de cet article. 
'•L'è catalogue l'attribue à l'école de Boucher. 
• N« 486 du catalogue, liois. 0,40 x 0,32. 



AU MUSÉE DK CIIAUTRES 



167 



Dans l'onln» chronolo^nque, la première œuvre à remarquer est le por- 
trait ' lie Champion de Cerncl, procureur à Chartres avaut la Révolution, juge 
sous le nouveau régime et beau-frère de Marceau. La toile n'est pas signée, 
mais elle est d'un maître qui a su interpréter avec linesssc la satisfaction 
naïve d'un notable de petite ville, 
doublé d'un bon vivant et, dans sa 
peinture, allier avec bonheur le gris 
verdàtre du fond, le noir du cos- 
tume, le rouge des carnations et 
les vivacités tricolores delà cocarde 
et de la cravate. 

.\vec la superbe ébauche' que ^a 
nous signalons ensuite, le pro- 
blème se complique de l'anonymat 
du modèle ajouté à celui de l'ar- 
tiste. Non que le catalogue soit 
embarrassé pour tlésigner l'un et 
l'autre : il annonce Cambacérès, par 
Greiize. Greuze peut-être, car dans 
l'allure générale du travail et dans 
la facture des linges et des cheveux 
on relève des analogies avec lu ma- 
nière de l'artiste ; mais pour Cam- 
bacérès, l'iconographie s'y oppose. 
A sa place nous proposons Tatleij- 
?-and, dont notre image nous paraît 
olfrir les traits physiques ^ et sur- 
tout moraux. Par son volume et son portaltier, par la saillie des pommelles, 
par le développement des mâchoires, par la froide assurance du legard, 
cette tète de puissant lutteur respire l'inlelligence, le sang-froid, l'égoïsme, 
l'absence de scrupules, et correspond à la définition historique de l'homme 
qui, sous cinq régimes politiques, sut se tailler une des premières places. 

' N'J 103 (lu catalogue. Toile, 0,54 x 0,13. 
' N" 473 du catalogue. Bois, 0,27 X 0,21. 
' (;r. le portriiil de Tallpyrainl |iar (Icnird. 




POHIUAIT DE CllAMPiON DK CeI'.NF.L 

rrocurcui- il Cliarlrcs, juge civil sous la Kc'volulion. 

Anou\mc. 



1C8 - 



LA UEVUE UE LAllT 



D'ailleurs, inspiré pur son modolc. lo peintre, dans une simple esquisse, 
brossée de verve, a fait œuvre dart. 




PollTll.Ur IMlKTKMli; UE Camuackhks 
AliribuL' à Grei z:'.. 

Mêmes diseussions d'état civil pour deux toiles qui, dans notre choix, 
représentent la série impériale. 

La première ' est exposée sous la rubrique Marie-Louise, pnv Prud'/ion. Iai 
couleur du teint, des yeux et des cheveux autorise une itienlilicalion avec 
Marie-Louise, mais avec une Marie-Louise (laltée ; par contre, la clarté du 
ton et surtout la froide netteté de l'exécution interdisent toute attribution à 



N' 48i du catalogue. Toile, 0,:.9 X 16. 




Gros, pinx , 



Ad. Lalause, se. 



HORTENSE DE BEAUHARNAIS 

ET SON FILS 

(Le futur Empereur Napoléon III) 



Revue de l'Art ancien el moderne 



Imp. Porcabeuf, Paris 



AU MUSEE DE CIIAHTHES 



169 



Priidhon. 11 est vrai que colle peiiiliiro, à ^ammc de blanc, de rose cl de bleu, 
avec rcilels dorés dans les ombres, ne correspond à la manière d'aucun des 
grands arlislcs conlemporains. 

C'est aussi à Prud'hon, el sans plus de l'ondenuMil, qu<' le catalof^ue assigne 




Rle Hasse-di-Ukmpaiit et iioui.KVAHi) DES Cai'UCines, vers 1810 

Par Cor.HERB.vu. 

une des meilleures toiles du musée, le \>fn-[vi['d d' Hurleuse de Beauharnais el de 
son /là '. L'œuvre esl pourlanl signée, el c'est à Gros que revient l'honneur 
de ce paysage dont les fonds olîrent un beau lointain baigné d'une lumière 
dorée, de celle exécution ferme, précise, minutieuse même dans le détail, de 
celte peinture solide et brillante, enfin, de cette gracieuse composition où la 
mère enlace d'un geste tendir le bébé rose, blond et potelé qui devait 
prendre dans l'histoire le nom de Napoléon 111 -. 

' Nu 48o ilii ('aliilogiic. Toile 6/1O x 0,:!l. Le catalofçiie porte Ilortensc lî(irf,'hèse. 
* Cf. l'esquisse de (icraid qui représente Ilortensc dans une pose analogue, tenant contre elle 
son fils aine. 



LA REVUE de L ART. — Ul. 



22 



no 



LA REVUE DE L'AHï 



Pour clore notre série, nous empruntons à l'œuvre de Cocliereaii un docu- 
ment sur le Paris des dernières années de IKnipire, une Vue du boulcvanl 
des Capucines et de la rue Basse-du-Rempart, devant l'hôtel d'ivry'. L'imita- 
tion scrupuleuse des moindres détails et la notation des valeurs relatives de 
la lumière et de l'ombre y ont été portées à un tel degré d'exactitude que la 
reproduction photographique du tableau donne l'illusion d'un cliché d'après 
nature. D'autre part, les petites ligures qui animent le boulevard sont carac- 
térisées avec une conscience spirituelle qui fait songera Boilly. L'ensemble 
est clair, harmonieux et agréable, bien que l'exécution soit un peu lisse et froide. 

D'autres œuvres encore seraient à citer, d'intérêt artistique ou historique. 
Celles que nous avons présentées attestent suffisamment que le musée de 
Chartres mérite mieux que sa répulalion. Justice lui serait bientôt rendue 
si un remaniement des collections metlait ses richesses en valeur et si une 



i 



refonte du catalogue rcctiliait leur état civil. 



Fh\n<;ois BENOIT. 



' N" 27 du catalogue. Toile, 0,.3.ï X 0,81. Mathieu Cochcreau (I7'.I3-1S17), neveu et collabora- 
teur de Prévost, un des créateurs des panoramas, a dû prendre cette vue de la rotonde des Pano- 
ramas installée en face au n" 17 du boulevard. 




BTBLIOGIIAPHIE 



Société archéologique du midi de la France. Album des monuments et de lart 
ancien du midi de la France. Tome I"', publii' sous la direction de M. Emile C.\n- 
T.vii.iiAc. Toulouse, Kdouai-d Privai, 1897, in-4". 

Voici un ouvrage dos plus intéressants, tant par la qualité irréprochable de son 
texte, dû à des écrivains locaux comme MM. Anlhyme Saint-Paul (église Sainl-Sernin), 
baron R. de Bouglon (ferronnerie à Toulouse), J. de Malafosse (colonnes gallo-romaines 
du nord-ouest de la Daurade), L. Noguier (Saint-Nazaire de Béziers), etc., etc., que 
par les documents graphiques joints à ce texte, scrupuleusement dessinés d'après 
les monuments ou photographiés sur ces monuments oux-mômes. Le directeur, 
M. Carlailhac, a tenu à ce que ses collaborateurs, écrivains ou artistes, ne s'aban- 
donnassent ù. aucune fantaisie ; il voulait une œuvre d'érudition pure, qu'il a de tous 
points obtenue. 

Les hors-texte placés à la lin ont ('té pris directement, comme je le disais, sur 
les monuments, et ensuite phototypes, ce (jui exclut bien toute intention « artiste » ; 
on a voulu montrer les épaves dans leur brutalité de dégradation ou de ruine; 
Saint-Sernin expose na'i'vement la mosa'i'quede reprises exécutées sur sa façade; Saint- 
Nazaire de Béziers laisse apercevoir le linge d'une ménagère en travers de son 
porche. C'est l'art ella vie moderne confondus; dans ses proportions plus modestes, 
l'album du midi, le premier qu'on ait tenté là-bas, rappelle l'admirable ouvrage de 
Robuchon sur le Poitou. 

V. C. 



Bibliothèque des arts de l'ameublement, par Henry IIavard, Inspecteur général 
des Beaux-Arts. Paris, Ch. Delagrave, 12 vol. in-8°. 

Celte encyclopédie-bijou d'un art charmant et goùlé entre tous, l'ameublement, 
a demandé sept ans do travail à M. Henry llavard. La voici complète et fort 
joliment présentée en douze petits volumes enfermés dans un emboîtage spécial. 
Chacun d'entre eux forme un tout bien définitif, et l'illustration en est irrépro- 
chable. L'auteur a tenu à ne laisser guère à dire après lui sur les questions trai- 
tées. La serrurerie, par exemple, est une des matières les plus étudiées qui 
soient; c'est d'abord le côté pratique, la technique du métier, puis, vers la fin du 
livre, un historique résumé en quelques pages brèves et documentées appuyées 
de gravures excellentes; l'orfèvrerie, l'horlogerie, la menuiserie, l'ébénisterie, les 
bronzes, la décoration, les tapis, la céramique, la verrerie, toutes les questions 
ont chacune leur manuel séparé, et le complément, la synthèse de ces divers 
travaux, se trouve au volume des styles, le plus délicat peut-èlre et le plus réussi 
de la série. Il faut savoir un gré infini à M. Henry Havard d'avoir tenté cette 



172 !.A REVUE DE L'ART 

œuvre et d'avoir su présenter en d'aussi bons termes, et pour un prix inodc-ri', la 

Bibliothèque des arts de l'ameublement. 

A. 1). 

Massenet. — Élude critique el dvcumenlairc, par M. K. de Soi.enièiie. 

Dans i;e livre, de crilique avant tout docuimenlaire, où l'auteur s'applique à réu- 
nir, à grouper tous les éléments qui pourront servir plus lard à la biographie du 
maître qu'il commente, M. Massenet apparaît bien ce qu'il s'eflbrc^-a d'être : un 
artiste très personnel et devant surtout sa renommée à la note exclusivement sen- 
suelle et troublante dont il fut l'inventeur. S'il est exact, comme je le crois, que le 
suprême effort de l'artiste doive être de pousser ses facultés d'expression jusqu'à 
l'extrême limite du genre pour lequel il se sent doué, M. Massenet restera pour nous, 
dans cette évolution de la musique française contemporaine, celui de tous qui le 
mieux sut nous rendre les défaillances de l'amour, les inquiétudes du désir et toute 
cette part de sensualité qui marque d'un trait caractéristique les conceptions artis- 
tiques de cette (in de siècle. Il eut donc ce pouvoir de trouver une notation musicale 
qui répondît aux besoins de son temps. M. de Solcniére insiste avec raison sur ce point. 

La seconde partie du livre est un résumé des jugements de la critique française 
sur l'œuvre de M. Massenet. On y suit pas à pas le compiisiteur qui n'eut qu'à se pro- 
duire pour plaire, et dontclKupie ouvrag(> nouveau mar({ua un succès et comme une 
étape dans la voie de la renommée. 

Eu somme, le travail de M. de Solenière ne laisse rien de côté de ce qui se rap- 
porte à l'œuvre de M. Massenet; il sera désormais indispensable à consulter pour 
quiconque voudra consacrer une étude tant soit peu approfondie à l'auteur de 

Sapho. 

J. H. 

Un Parisien à Rome et à Naples en 1632, d'aprùa un manuscrii inédit de 
J.-J. Bouchard, par- Lucien Marcheix. Paris, Leroux, in-S". 

Ce livre vient compléter fort heureusement la publication d'un manuscril du 
même personnage, faite en 1881 par M. Alcide Honneau. Ce Houchard. sorte de bohème 
littéraire, quelque peu « mauvais garçon », avait visité l'Italie en IG32, et grâce à de 
belles recommandations s'était mêh- à « la société •. Malheureusement le manuscril 
publié par M. lionneau s'arrêtait au monu'ut précis où .I.-J. Houchard abordait 
Rome. Ce fut grâce à un hasard tout fortuit que M. de Chennevières rencontra jus- 
tement sur les quais cette partie im]>orlanle des mémoires de Bouchard. Il en fit ilon 
à la Bibliothèque de l'Kcole des l!eaux-Arls, et aujourd'hui M. Marcheix la donne 
par fragments, en remplaçant ce qu'il coupe (dans le récit un peu touffu) par des 
remarques fort ingénieuses, et de très intéressants aperçus sur l'auteur, son œuvre 
et le monde italien du xvii'^ siècle. Ce livre ne Icmche r(ue rarement aux arts, mais il 
est un renseignement bien précieux sur le milieu où nos grands artistes français 
allaient chercher leur science, et former « leur entendement et leur génye ». 

H. V. 



PROPOS DE BTHLTOPHILE 



L'ESTAMPE DANS LA VIE — LÉON CONQUET 



Voici un nouveau mot i^n circulation : 
« la petite estampe ». L'éditeur Boudet 
nous donne 
un volume 
de Léon Mail- 
lard, très l'i- 
chement do- 
cumenté 
(460 rei)ro - 
ductions 1) et 
avec goût, 
surtout avec 
un goût réso- 
lument fran- 
çais : les Me- 
nus et Pro- 
grammes 
iÙusti-és, les 
petites es - 
lampes de- 
puis le XV 11'^ 
siècle . On 
peut en rap- 
procher un 
al 1)11 m de la 
lil)rairi(!Nils- 
son, lexte de 
Muindron et 
jolie préface 
de Pierre Ve- 
ber : les Pro- 
grammes 
illustrés, Me 
nus, petites 

estampes. 
Qu'est-ce donc 
quela» petite 
estampe » ? 

Petite n'csl 
pas ici afl'aire 

de formai : il y a des petites estampes 
de plusieurs mètres de liant, et des 




Adhessk xvir siicci.E 



grandes estampes de quelques centi- 
mètres. Petite est affaire de liiorarcliie 
_ dans l'art . 
Comme on 
dit art mi- 
neurdèsqu'il 
s'agit d'arl 
appliqué, on 

dit petite 
estampe de 
celle qui n'a 
pas pour but 
unique d'être 
regardée en 
tant([uesujel 
dessin(', mais 
qui a une 
destination 
usuelle ; qui, 
faisant inter- 
venir un 
texte , an - 
nonce quel- 
que chose , 
« fait ])arl. » 
a un but uti- 
litaire, et hjin 
d'être créée 
avec l'idée 
d'immobili- 
sation et de 
durée, est au 

contraire 
vouée par 
essence à la 
circulation et 
à la destruc- 
tion, sauf re- 
pèciuige ul- 
térieur par 
les collectionneurs : c'est de l'estampe 
de consommation. Le vrai nom géné- 



*mùiÛ3ùif-e.iïf.r ra/r/ftiuir d'hùlvirc tfaûu^ , Orcctyctc c( /n-uàic , 

ErnAùfrît-^r .Blajcn, Pcfjpc-fûi^. LlrcÂùc^'ftwc cùtt'/c et nu/ùitirc, 
Jeîjjnx/ùïfw veuJ' l&f /''ç/i/hi et /es tJ^eeMe/aj , C^rneftictu vaur /ej 
trieuThnj T-eA'e^iez/jhr ctt/ecii/t'c/~a,dcûcifu yoiif /iv Cji-auenrw etpoh 
Ciuu'at^i^r <vt ^rjM^ù ^'ur rJa/i'/i, nivire et /^^Ar./ , re/uitj^ i{hr et 
d'aiyertt-c/ciJt ertjczi/fie.' a de^/tneret .7 vetrjdi-e ,7ttee/actùie. eiapL 
W£> ûe. tab-taa juc a venj&v /u r tûuf p / arfe rfe /i irefJ S hiu/e ete/tfn/'/u\r/Ui t 
" ~ " t. 



174 



LA RKVUE DE L'AHT 



ri(iuo de la pelile eslampo, c"csl l'I'Isïami'E 
DANS L\ vu;. 

A quel point l'eslanipe est entrée dans 
la pratique de notre existence, c'est ce 
que nousn'apcrcovons pasj)arce quenous 
ne prenons pas la peine d'y réllécliir; 
mais nous en sommes arrivés ù vivre lit- 
téralement dans uneatinosplière d'estam- 



¥" -^i 



•îlv] 






i l- F ait par GocUii.' 
^iijj au CaiTc 'Mthlait. 



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iS^i 



Étiqi'RTTK, par Choffard. 

pes, à tel point que pour passer en revue 
l'estampe usuellt^ dans ses diverses mo- 
dalités, il ne faut rien de moins désormais 
qu'une série d'ouvrages spéciaux. Im- 
possible de donner dans un article l'idée 
même très sommaire du détail. Mais ce 
qu'on peut indiquer bref, c'est comment 
peu à peu l'estampe s'est inlillréo dans 
la vie. 

D'abord, aussi vieillociuelestampe elle- 
même, qu'elle contribua à faire naître, la 
carte à jouer, objet de tant de savants 
mémoires; jeux de cartes vrais et jeux 
de fantaisie, l'it la dame de pique ne sem- 
ble pas aujourd'hui près de mourir. Mais 
qu'elle est donc monotone d'aspect, sté- 
réotypée, et point amusante comme du 
temps de Henri IV où elle portait vertu- 
gadin ! 

Autre jeu : le jeu de l'oie, et derrière 



lui, Ions les jeux à cases. Il y aurait une 
étude à faire sur lesavatai-s innomljrables 
de ce jeu qui se dit noble et renouvelé des 
Grecs, et qui se renouvelle constamment 
de lui-même, niellant en soixante-trois 
cases, depuis bienlôl trois siècles, tous les 
sujets iniaginaitles. 

L'estampe dans l'état civil. A la Hiblio- 
thèque Nationale est un certilicat do 
mariage délivré par une paroisse de lAon 
en IS88 : sous li'paisse (mluminure qui 
(■()uvre le vélin, on aperçoit les traits d'un 
poncif gravé. Kt voilà l'origine éloignée 
des billets de part, naissances, mariages, 
décès. On connaît, sur les bilh'ts funé- 
raires, le passage du Mercure datant, de 
lioursauK. De notre temps, ce sont exclu- 
sivement les notificalions de naissance 
qui appellent la vignette. Mais nous avons 
les images-souvenirs de première commu- 
nion et de décès. 



Le commencement du .xvii'' siècle a vu 
se répandre en France une estampe des- 
tinée ù une vogue considérable à la fin 
du xi.x" : Vcx-Hbrh. Répondant à une 
nécessité permanente, l'exlibris, toujours 
en usage, s'est multiplié avec le temps. 
Aujourd'hui il a ses collectionneurs fana- 
tiques, ses historiens, ses journaux ou 
revues, et des sociétés d'ex-lîhrisles. 
Nota : le fait d'èlre ex-libriste n'implique 
pas la possession d'une bibliothèque; 
c'est un coUectionnisme de petits carrés 
de papier, un philatélisme comme un 
autre. 

L'estami)e appliquée a brillé au xvii'^ siè- 
cle sous deux formes spéciales : 

Les encadrements de thèses, grands 
cartouches ornés entourant les arguments. 
Dans le Malade imaginaire, Toinetle, 
plus avisée qu'Angéli([ue, met de côté la 
thèse de Thomas Diafoirus : Donnez, 
donnez; elle est toujours bonne à pren- 
dre pour l'image : cela sentira à parer 
noire chambre. Toinelte a évidemment le 
.sens de l'estampe dans la vie. Gageons 



PHOPOS DE lîIlîLIOPIlILE 



175 



que nous trouVL'rions aussi dans sa cham- 
bre quelque calendrier illustré. 

Le calendrier dit nlmanach), — où le 
calendrier lui inènie lient si peu de place, 
au milieu d'une belle estampe représen- 
tant, de la main d'habiles artistes, une 
victoire ou un événement intéressant la 
famille royale, — voilà la forme fîlorieuse 
de l'estampe dans la 
vie du xvii'' siècle. La 
petite estampe est ici 
grande de taille, gran- 
de d'allure, vraiment 
« grand siècle ». Aussi 
est-elle désormais re- 
cherchée à grands prix 
par les grands collec- 
tionneurs. 

Le xvu" siècle finis- 
sant a connu les a- 
dressesde négociants, 
les cartes - adresses 
illustrées. Nous en 
pourrions énumérer 
une vinglaine. Comme 
les vignettes et fron- 
tispices de l'époque, 
ces adresses de style 
xvu", telles que celle 
de Sevin, pcinlre, au 
huale de Monseigneur, 
ou celle du bandagisle De f.aunay, ou 
celle d'un fabricant de perruques, re- 
cueillie par le baron Pichon, sont d'un 
style noble, mais sévère et sans gaieté. 
L'adresse illustrée se pratiquait même 
en province : on a celle (V Antoine Guer- 
rier, à Lyon, JG74, et celle de Lagravàre 
frères, à Montauban, celle ci par Baour, 
graveur toulousain, aïeul do Raour- 
Lormian. 

Le stylo xvu", dans la cartc-adrej-se, 
dure jusque vers 1730. 

Alors, avec la carie d'invitation de 
Dumont le Romainpour lebal desambas- 
sadeurs d'Espagne, avec la carte de feu 



d'artifice de l'Hôtel de Ville, de Laurent 
Cars, avec l'adresse de Stras, le bijoutier 
inventeur du faux dianianl, carte gravée 
par un jeune débutant qui sera Cochin 
tils, commence l'estampe dans la vie du 
-win'' siècle. 

On sait l'éclat que cet art|)articulierde 
la carte-adresse et pièces similaires a 



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— ^ ACADJbMIh POl R LES illMES 
> Tenue pai \c S^ PRUVOST - - 

Ba^Try^ IlJ^cmmre nu- ,11, Jcf„/.r,- r.uihcur.f .f (.•■im.i.n /ti prnuirr^ >iL 
^SSÊihÊLà /"■'■'•■ t''-'Arrr a <}>îu>fie en mtr.mt par U •-'te T.n.riu- ,\ V»x-\jgg^^ 


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AdIIESSE. |K'r I.K MinB. 

re(,'u de la main des vignettistcs du xvni". 
Sur ces estampes charmantes il ne reste 
plus rien à dire : tout au plus, comme 
nouveauté, peut-on faire un peu de sla- 
tislique, et réagir contre certaines phrases 
enthousiastes et vagues qui finiraient par 
faire croire que le xviu" siècle a produit 
l'estampe usuelle par milliers, et qu'il ne 
la voulait que par les premiers artistes. 

Ce n'est pas au xviu'-' siècle qu'il devait 
être donné d'introduire par milliers l'es- 
tampe dans la vie. 

Les pièces de style Louis X'V pur, ou 
rocaille, avec l'horreur de la ligne droite, 
.sont infiniment rares. De "1730 à 1765 
on n'en citerait peut-être pas (rente ; 
moins d'une par an, moyenne inattendue 1 
Mais, si elles sont peu fréquentes, elles 



176 



LA REVUE DE L'ART 



sont exquises! Pièces de Cocliin, d'Eisen, 
de Le Mire, de Clioflard à son déhut. Puis 
la seconde génération des vignelUstes, la 
génération de Saint -Aubin, Moreau, 
Marinier, etc., arrive; à l'âge d'iiomine : 
dès lors, il partir de ITO'i, [)ius nous nous 
rapprochons de 




* 



par la quantité, mais par la qualité, il y a 
eu, à la fin du siècle, — avec un renou- 
vellement absolu de la forme, — un 
apogée de qualité, j)uisque Priidhon a 
mis de son génie; etquel(|ue chose de divin 
dans l'en-tète de lettre, dans Tadresse de 
la lin du siècle, plus la I commerçant (la carte de la veuve Merlen, 

cette suave merveille) et dans lu 
vignette de boîtes de bonbons! 

|]n csfaniiie usuelle, la production 
(lu .wiiT' peut être sûrement dénom- 
brée, car les œuvres des divers ar- 
tistes, dessinateurs et graveurs, ont 
été catalogués; Cocliin donne une 
douzaine de pièces, pas plus; Kisen 
autant ; Le Mire, autant; Augustin 
de Sainl-Aubin, vingt; Moreau le 
jeune, vingt; ChoU'ard (sur un œuvre 
total de neuf cents pièces), cent 
vingt en un demi-siècle, 17."G-18(1I ; 
c'est l'œuvre h; i)ius tlévehip)»' du 
genre : Kenouvier appelle CiioU'ard 
Varliiile le plus considérable dans 
la (juirlande ; nous dirions aujour- 
d'hui, le roi de l'adresse illustrée: 
Louis Legrand, cinq ou six; Ma- 
rillier, autant ; Arrivet, dix; (iau- 
cher, douze ; Prutllion, douze. — 
Divers : Houcher, Gabriel de Saint- 
Aubin, Ingram, L(! Fias, Iluquicr, 
Delaunay, Heijambe, Mas(|uelier, 
DebucKurt, (lopia, etc , une rin(|uan- 
taine. Lu tout trois cents pièces de jire- 
mier ordre, en soixante-dix ans. 

Derrière cette production d'art, le xviii'^ 
siècle, tout xviii" (ju'il était, a connu la 
production de second ordre ou médiocre, 
à commencer par celle du graveur Avril. 
Mais, il y a là encore deux ou trois cents 
documents curieux. 

(îenres traités : de fondation, l'adresse 
et lex-libris; ])uis la carte de visite (y 
compris la carte; passe-partout, qu'on 
achète toute faite et sur laquelle on écrit 
son nom); puis, en petit nombre, le billet 
de bal (une des gloires de la t petite 
estampe »), le calendrier ; enfin, par des 
spécimens presque isolés : l'encadremenl 
de prière, le brevet de retraite militaire, 



' a/AT r^M 

fLelurti/iit '(■ Al /(•//,ir/// •//,.'. 



"-^fLelurti/iit^r ^i /(-//.ir/ ■//•// 



I.NVIT.\T10.\' XVm" SIKCi.K 

production augmenté : avec un style nou- 
veau, le style à lignes' droites, dit style 
Louis XV[ ; la carte-adresse tend même ii 
se renfermer dans un modèle pour ainsi 
dire courant : la bordure ou la tablette 
oblongue enguirlandée : ainsi sont les 
deux adresses de ChofTard lui-même, 
celle de M"" Drouin, marchande de modes, 
du drapier Rémy, de Vallayer, bijoutier 
et fabricant de décorations, etc. 

La Révolution, disons-le tout de suite, 
n'arrêta pas la production : il y avait 
vitesse acquise. Les ChofTard, les Saint- 
Aubin, les (iaucher, les Duplessi-Rertaux 
étaient toujours là, et comme nous 
jugeons par les pièces d'art, lesseulesqui 
comptent, comme nous jugeons non pas 



PROPOS DE BIBLIOPHILE 



177 



le diplôme, le passeport, l'entourage de 
programme, le billet de la Comédie- 
Française et de la Comédie-Italienne, lu 
billet de part (modèle passe-partout, de 
Desmaisons), le souvenir de mariage, 
l'en-lète pour certificat 
d'inscription d'actions 1 
et les bons au por- 
teur, germe des billets 
de banque. (Indiquons 
aussi les écrans, les 
boutons, les titres de 
musique et les gra- 
vures de modes.) En 
avançant vers la fin || 
du siècle : l'en-tète de 
facture, l'étiquette de 
parfumeur, de phar- 
macien, de liquoriste, 
(il y a eu l'étiquette 
chef-d'œuvre : celle de 
l'Eau de la Paix, par 
ChofTard, avec portrait 
de Bonaparte), le des- 
sus de boîtes de dra- 
gées, pour le Fidèle 
Berger, le certificat de 
distribution de prix, 
l'assignat, la carte de 
fonctionnaire ou de 
membre d'une société 
politique, le cachet 
d'abonnement, la carte 
d'échantillons d'étof- 
fes, le prospectus, la 
formule de billet à 
ordre, surtout l'en-tète 
de lettre officielle, le- 
quel a été la forme 
caractéristique et bril- 
lante de la petite estampe sous la Répu- 
blique. 

Tout cela, le .wiii» a eu la gloire de le 
marquer de son élégante empreinte. 

Remarque capitale : le propre de cet 
art est d'être traité par des ornemanistes, 
L'ornement, au besoin accompagné d'al- 
légorie, est la donnée classique. Les 
sujets pris dans la vie du temps sont 

LA HEVfE DE I.'a11T. — III. 



rarissimes, absolument exceptionnels, 
et se comptent : un bâtiment en construc- 
tion, pour l'entrepreneur Delaville ; la 
bouti(|ue de la TéleNoire, chez le quin- 
cailler Périer ; un assaut dans la salle 



lininH 



■Il 



RENAUDIN 

fùic iJ /Ponorf a. 



T.tithicr de l'Acadeiiue de Mufique 




/&f renicf en é^fyi/- // vmd fpift&t sorfcj de û?n/ej ({ï(aà<^> . 
PARIS. 



^ 



Adresse xviir siècle 

d'armes du sieur Prévost; la vue de l'ate- 
lier de Lerculier, imprimeur en taille- 
douce du Cabinet des Estampes; le départ 
de l'aérostat de Charles et Robert ; la 
redoute donnée dans le demi-monde 
d'alors, chez M"" Roëll ; les modèles 
d'habits du tailleur Edeler ; le dîner de la 
Société poulardière; le magasin deRenau- 
din, ce luthier fameux qui depuis, chan- 

23 



178 



LA REVUE DE L'ART 



géant d'instrument, joua férocement de 
la guillotine eoinme juré « solide » au 
trilninal révolutionnaire, et finit par en 




Tl'rl'E DE LETTRE. |iar l'illDiioN. 

tâter à son tour; l'intérieur du magasin 
de M""-' Rocli, bonnetière sous le Direc- 
toire, et un balcon de théâtre en l'an X 
(pièce satirique sur le coute- 
lier Présole). 

Encore une fois, sur ces 
élégantes « petites estampes » 
du xviu'' siècle, tout a été dit, 
sauf ceci : qu'après elles il y 
en aurait encore d'autres. 

Il y a vingt ans seulement, 
on eût terminé en 1800 l'his- 
toire de l'Estampe dans la vie : 
on la considérait comme finie, 
comme un art inimitable qu'on 
ne reverrait plus. Inimilable, 
oui, dans sa l'orme xvni" (et il 
n'y a pas intérêt à l'imitation 
indéfinie), mais égalable et 
pouvant être revue en équi- 
valent sous des formules abso- 
lument renouvelées. 

Voyons l'estampe dans la vie du xix' 
siècle. 



Sous le premier Empire, plus d'artistes 
de renom pour signer la * petite estampe » : 



ils .s'en détachent pour longtemps. Néan- 
moins production assez nombreuse comme 
documents r le dernier écho très affaibli 
de la manière duxvni'-',et quelques pièces 
d'un style empire typique : l'adresse de 
Biennais, orfèvre de l'empereur, par 
exemple: c'est du purPcrcieret Fontaine; 
l'adresse de l'imprimeur Leisnier, de- 
bout près de sa presse, les cheveux cou- 
pés à la Titus ; l'adresse du tabletier 
f)arb(), des éti(|uett(>sde parfumeur, etc., 
et quelques bons ex-libris. L'en-tète de 
lettre ollicielle demeure le genre caracté- 
ristique. 

La Restauration est le point critique de 
la petite estampe, qui s'appauvrit déplus 
en plus comme art, tout en se maintenant 
comme nombre. Quelques adresses cu- 
rieuses, cependant : celle du marchand 
d'estampes Rlaisol,de quelques modistes, 
la carte du graveur Forster, d'un burin 
froid et rangé, etc. A citer, d'Isabey, 
l'invitation à un bal déguisé, chez lui, 
pour le mardi gras 1819 ; c'est une aima- 




j)tf.'t 



Carte d'entrée, imi- lii plessi IIeut.ux. 

ble application de la lithographie à la 
petite estampe. 

Mais c'est en 1830 que la lithographie 
ap|)ortera sa contribution nombreuse à 
l'estampe usuelle , avec deux formes 
caractéristiques : le titre de musique ro- 



PROPOS DE BIBLIOPHILE 



179 



mantique, qui peut alors se prévaloir des 
noms de Célestin NanU'uil,Rafl'el, Ciiarlet, 
Dev('ria,l)auzals,fl()queplan,Gavarni,elc, 
et l'alliclie de lihrairie. Chacune de ces 
formes mériterait une histoire étendue. 

Les adresses et pièces similaires sont 
nombreuses sous le gouvernement de 
Juillet, mais en majorité sans art. Cepen- 
dant les artistes y reviennent 
très sensiblement : Hoisselat 
avec ses ex-libris romantiques, 
Daubigny avec l'adresse du 
mouleur Malzieux, Feuchère 
avec celle du mouleur lli])po- 
lyte (eaux-fortes); Cigoux avec 
celle de Lacoste, graveur sur 
bois ; Ferogio avec sa carte 
d'adresse, et le lithographe 
Eugène Leroux avec quelques 
adresses de modistc's, adresses 
typiques dans le i)lus pur goût 
de Gavarni. 

A signaler divers modes 
nouveaux de l'estampe dans 
la vie : le brevet de prévôt de 
régiment, de canne et de boxe ; 
les numéros de tirage au sort 
que les conscrits mettent à 
leur coiffure; les souhaits de 
nouvel an du tambour de la 
garde nationale; l'abat-jour. 

Mais la petite estampe typi- Kf^?ffffSi 
que du gouvernement de Juil- ^^ 

let est le billet d'entrée aux 
bals donnés dans les théâtres : 
bals de l'Opéra, de l'Opéra-Comique, etc., 
billets traités dans le style Renaissance- 
LouisPhi lippe, dit style de la Maison-Dorée. 

En 1848, apparition d'un petit carré de 
papier appelé à de grandes destinées : 
déjà en 1860 tous les collégiens le collec- 
tionnent et en font des échanges : bientôt 
il fera de tous les États des fabricants 
d'estampes, l'univers s'en servira, le por- 
tera à la bouche, et le collectionnera : sin- 
gulière collection qui absorbe la vie 
entière du collectionneur dans un album 
unique, objet de convoitise, etpour lequel 
on assassinera. C'est le timbre-poste ! 



Sous le second Empire , l'estampe 
usuelle se met à pulluler, mais dans la 
main de fabricants industriels : chromo- 
lithographes ou « graveurs héraldiiiues » 
(|ai exécutent les tètes de factures, talons 
(l'elfels de commerce, vignettes des va- 
leurs mobilières et guillochages de billets 
de Iwnque. Un bomme s'est fait là une 




CAupumeau 

^ en 
li'a.Lil»; douce 




/i/rrArc/iti l<t l/mia/c 



'emcntÙHctcc g^M ane^ftu: 



ta/ ura vaiV e£ d 



L/m/i>ti,iii 




Adresse pbemieh Emimuk 

réputation que l'ornemanisteRiester avait 
manquée, c'est Lesaché, qui pendant (|ua- 
rante ans, à dater de 18o0, grava d'un 
burin clair (et plus agréable même que 
certains « grands burins » démesurément 
rangés, comme celui d'Achille Martinet, 
par exemple) les adresses, factures, en- 
têtes d'addilions des restaurants, vi- 
gnettes pour les remèdes du pharmacien 
Brou (d'après Edmond Morin), pour l'usine 
Tronchon, et pour les boîtes de cigares 
de la Havane, etc. 

La » petite estampe », déjà, pénètre 
partout : dans les camps, en Crimée (pro- 



180 



LA REVUE DE LAKT 



grammes illustrés de spectacles mili- 
taires), dans les casernes (programmes 
de musique militaire), à la table de l'em- 
pereur (menu), etc. Les artistes conti- 
nuent à lui revenir : Méryon grave 
l'adresse du marchand d'estampes Ilo- 
choux; Hédouin, celle du café Briilat- 
Savarin ; A. de Bar, la facture du restaurant 
Michel; Bracquemond, des adresses et 
ex-libris; Bénassit dessine la carte du 
souper du Figaro, et l'adresse du photo- 




graphe Carjat, une des pièces typiques 
où apparaît la femme en crinoline; Mau- 
risset, des cartes de visite humoristiques ; 
Valentin Foulquier, l'adresse de Nadar; 
Flameng, celle de l'imprimeur DelAtre. 

L'eau-forte, procédé relativement fa- 
cile, se vulgarise. 

La lithographie, qu'on proclame morte, 
vit toujours sur le titre de musique, et 
même trouve dans un nouvel élément de 
la vie du temps une nouvelle carrière : 
la chanson de café-concert, titres litho- 
graphies par Cham, Darjou, Stop, Gré- 
vin, etc. Mais ceci n'est encore rien, et 
vers 1866, la lithographie en couleurs, 
jusque-là commerciale et désignée .sous 
ce nom méprisant : la chromo, trouve, 
avec l'alliche, sa forme d'art. 

Dès lors, tout concourt à augmenter le 
nombre et à relever la valeur de l'eslampe 
dans la vie, en la retirant des mains des 



fabricants pour la rendre aux artistes, et 
à l'amener, dans le dernier quart du 
xr.x" siècle, à une prospérité sans égale. 



Hemu Behaldi. 



(I.a fin proc/iaiiteinenl., 



-5«- 



l'.-S. — Les biblioj)hiles reçoivent un 
petit Daphnis et Chloé, traduit par Paul- 
Louis Courier, illustrations d'Avril; avec 
cette dédicace : Dernier envoi de Léon 
Conquet. 

Pauvre Conquet, aimable libraire enlevé 
à quarante neuf ans par la cruelle maladie 
qui l'avait terrassé ! 

Ne le mettons pas en parallèle avec 
Morgand; ne le lui opposons pas. Ils 
n'étaient pas oppo.sés, mais complémen- 
taires. Morgand était la passion, Conquet 
la raison. La passion a plus d'éclat, plus 
de génie, procède par coups plus sensa- 
tionnels, surtout est plus amusante à 
raconter. Mais la raison n'en a pas 
moins obtenu, calmement, des résultats 
profonds. Conquet, en grande partie, a 
assuré la continuité de la bibliophilie, et 
« inventé » le livre du xix° siècle. 

En 1873, quand la « grande » biblio- 
philie rétrospective seule régnait, exul- 
tante, despotique, presque persécutrice, 
quand les prix s'exaspéraient en folie, 
quand Morgand s'établissait pour redou- 
bler d'exploits, un jeune commis-libraire 
s'établissait aussi, boulevard Bonne-Nou- 
velle ; lieu, par son nom, bien choisi pour 
y prêcher un évangile nouveau. .. Venez à 
moi, » dit-il, « ô vous (jui n'avez pas cent 
mille francs par an pour acheter du livre 
ancien ; venez à moi et je vous consolerai : 
je vous donnerai, dans des prix aborda- 
bles, l'édition originale et le livre illustré 
du xix''! » Les disciples vinrent, nom- 
breux, inexpérimentés et timides d'abord. 
Le libraire, prudent, très loyal, les affer- 
mit, les dirigea, surtout les ménagea, et 
si l'on peut dire, les économisa. Il établit 
sur eux un empire absolu, au point que 



PROPOS DE BIBLIOPHILE 



181 



certains, de leur vie, n'ont jamais pris une 
décision par eux-mêmes, et sans consul- 
ter Conquet. La dictature de la persua- 
sion... 

Dix ans après, rue Drouot, Conquet, 
libraire universellement connu, célèbre, 
prospère, voyait sa librairie être le ren- 
dez-vous, le cercle de la bibliophilie. Pas 
un de nous n'aurait manqué un seul jour 
d'y aller donner un coup d'œil et faire un 
brin de causerie. Conquet était actif, iive- 
nant, essenliellement gai. Il y avait à côté 
de lui, pour caissier et coopérateur. 
riiumorislique et entraînant Pois.son, 
figure à ne pas oublier. Libraire de la 
Société des Amis des Livres, Conquet se 
mit, lui aussi, à éditer le livre de biblio- 
phile à tirage restreint: il apporta sa 
pierre — ses pierres — à ce bel édifice 
plusieurs fois séculaire et jamais terminé: 
le livre illustré français. Plusieurs fois, 
dans une forme classique, il eut la main 
heureuse. Il citait toujours de préférence 
son petit volume des Œillets de Kerlaz, 
de Theuriet, illustré par Rudaux; mais i! 
en est d'autres : \qSous bois, deTheuriet, 
illustré par Giacomelli ; la Chartreuse de 
Parme, avec eaux-fortes du très remar- 
quable illustrateur Valentin Foulquior;la 
Sylvie, de Gérard de Nerval, et les Nou- 
veaux contes à Ninon, de Zola, illustrés 



par Rudaux ; les Mémoires de M'"' de 
Staal-Delaunay , avec des vignettes de 
Delort, dont la finesse ne saurait être 
dépassée, etc. Puis, entraîné par l'exemple, 
il se mit à, des formules plus libres : dans 
Mariette, de Ludovic Ilalévy, encadre- 
ments de Somin ; Pastels, de Rourget, 
vignettes de Robaudi, Le dernier Cha- 
pitre de mon roman, de Nodier, illustra- 
tions marginales de Louis Morin, et le 
Villon, illustré par Robida; il avait pu- 
blié les Cousettes et Paris en sonnets, 
il venait d'aller à Auguste Lepère pour lui 
demander les Dimanches parisiens... 

Conquet, virtuellement chevalier de la 
Légion d'honneur (il était dans la promo- 
tion préparée pour janvier 1898), laisse 
une très belle bibliothèque, car il était 
très pur bibliophile ; il laisse, croyons- 
nous, à sa famille une situation faite ; il 
laisse à la bibliophilie une nombreuse 
armée de bibliophiles épris du livre au 
dernier point et prêts à tous les sacrifices 
(ils ont grandi, les petits clients du bou- 
levard Bonne-Nouvelle!) ; il laisse des 
livres charmants édités avec son nom : 
ceci est la survie ; Conquet ne mourra 
donc point tout entier... 

Mais comme il aurait bien fait de ne 
pas mourir du tout ! Et comme il va 
manquer!. 




REVUE 

DES 



TRAVAUX RELATIFS AUX REAUX-ARTS 



PUDLIES 



DANS LES PERIODIQUES FRANÇAIS 

Pendant le quatrième trimestre de 1897. 



Académie des Inscriptions et Belles- 
Lettres (Comptes n'iiihis des siMiues 
cle l'année 1897). Builelin de juillet-aoùL — 

Cowm««/fa/!OHA';(;LERMONT-(;ANNEAU.L0Stom- 

beau.v de David et des rois deJuda et le lun- 
nel-aqueduc de Siloé. — Emile Bebtau.x. 
Caslel del Monte et les architectes français 
de l'empereur Frédéric II. 

Septembre-octobre. — J. Oppert. Un dieu 
commerçant. — Une dynastie d'usurpateurs. 

— Gagnât. Un nouveau diplôme militaire de 
Bulgarie. — Heuzey. Mission de M. l'ierre 
Paris en Espagne. — Héron de Villekosse. 
Un diplôme militaire do l'an 99, relalif à la 
llolle de Misène. 

Ami des monuments (1'), t. XI, i'^ partie. 

— L'excursion de VAmi des monuments à 
Etampes. — Marquis. Notes sur l'ancien et 
le nouveau collège d'Etampes. — NiCQ d'Ou- 
treligne. La tour des Arquets et les rem- 
parts à sauver à propos du démantèlement 
de Cambrai. — Georges Musset. Fouilles de 
Chagnon-Villepouge. Le canal de Villepouge. 

— Cil. Braqueiiaye. Les peintres de l'Hôtel 
de Ville de Bordeaux et les entrées royales 
de 1525 à 1665. — Paul Parfouru. La des- 
truction des bâtiments à Meaux au .w" siècle. 

— Léon Coutil. Découverte d'une sépulture 
gallo-romaine à incinération. — Abbé Morei.. 
Les cérémonies du mariage au .\V" siècle 
dans les diocèses de Beauvais, Noyon, Senlis. 

— V. Quesne et Louis de Vesly. Le Catelier 
gallo-romain de Griquebeuf-sur-Seine (Eure). 

— Lemoine. Archives des anciennes amirau- 
tés de Morlaix, Brest et Quimper. — J. Ro- 
man. Trois églises à classer comme monu- 
ments historiques dans le département des 
Hautes-Alpes. — Eug. de Beaurepaire. Les 



peintures murales de l'église de Gaen. — Louis 
BouiisEV. Monuments mégalithiques de .Maine- 
et-Loire. — H. P. DE la Ghoi.x. Les récentes 
découvertes au temple de Berthouville. — 
Chanoine Douais. Documents b, rocherclier 
dans les archives notariales de Toulouse. — 
Jules Gauthier. Le temple de la F'ortune 
(topographie antique de Vesontio-Besançon). 
— Léon Le.x. Le prix d'une maison au moyen 
âge à Tournant. — Grave. Orrouy, son châ- 
teau, son église (près de Gompiègne). — 
R. Pevre. — Dépècement du chilteau de 
Guerchy (Yonne). 

Architecture (1'). 6 novembre. — La So- 
ciété des architectes de Moscou. — La So- 
ciété centrale d'architecture de Belgique. — 
Le monument de CliAteaudun (sculptures 
décoratives et panneaux de bois). 

20 novembre. — Le Jubilé de M. J.-L. Pas- 
cal. — L.-C. Boii.EAU. La gare du quai d'Orsay 
(projets de MM. Magne, Laloux, Emile Bénard). 

27 novembre. — Les iirojets de concours 
pour le palais d'exposition des armées de 
terre et de mer en 1900. — La gare du quai 
d'Orsay. — Le cimetière de Scutari. 

4 décembre. — Le soixantième anniver- 
saire de l'Institut royal des architectes bri- 
tanniques. — W.-H. WiCKES. La construction 
métalli(|ue en Amérique. 

H décembre.— G. Moyaux. La gare du quai 
d'Orsay. — VValtcr-llerriman Wickes. La 
construction métallique en Amérique (2'' ar- 
ticle). 

18 décembre. — Le soixantième anniver- 
saire de l'Institut royal des architectes bri- 
tanniques [suite). — L'effet décoratif et la 
pureté des formes. — Lhôtcl de la rue de la 
Faisanderie (architecte M. Dumoulin). 



REVUE DES TRAVAUX RELATIFS AUX BEAUX-ARTS 



183 



23 décetabre. — Les constructions mo- 
dernes au Cambodije. — La gare du quai 
d'Orsay. 

Art et Décoration. Septembre. — TiiiÊ- 
BAULT-SissoN. Le Biscuit de Sèvres. — P. Ver- 
NEUIL. La décoration intérieure et les tra- 
vaux de femmes. — E. Molinier. Xotes sur 
l'étain. — Octave Maus et G. Soulier. L'art 
décoratif en Belgique. 

Octobre. — K. Mollsier. Notes sur l'étain 
ifîn). — G. Soulier. Meubles nouveaux. — 
W. RiTTER. ,\rnold Bo^cklin. 

Novembre. — Octave M\us. La sculpture 
sur ivoire à l'Exposition de Bruxelles. — 
P. Verneuil. La broderie. — F. Mazerolles. 
Les dernières fabrications de la Monnaie à 
Paris. — TiriÉBAULT-SissoN. L'exposition des 
travaux d'élèves ù l'École Guérin. — G. S. 
Les bijoux de Lalique. 

Art pour tous (1'). Septembre. — Texte : 
L'œuvre gravé de Bracquemond au musée du 
Luxembourg. — E. Stevenson. Les saints de 
la messe et leurs monuments, de M. Ro- 
haultde Fleury. — Illustrations : Antiquité. 
Art romain. Vaisselle d'argent (orfèvrerie). 
Coupe ornée de sujets au repoussé (trésor 
de Bernay). — xvi" siècle. Art français 
(sculpture sur bois). Porte de chêne sculpté. 

— xvnr siècle (Louis XVI). Canapé recouvert 
de tissu de soie. — xvi" et xvi" siècles. Art 
allemand (fer forgé). Cliandelier, moucbettes, 
pied de cierge pascal. — xvi" siècle. Art 
français (meubles). Armoire en noycrsculpté. 

— xviii'' siècle. Art français (Louis XV). Para- 
vent en toile peinte. — xvi"= et xvu" siècles 
Art persan (céramique). Platsàriz décor bleu. 

— xviii" siècle. Art français (Louis XVI). Pan- 
neau eu boiserie de salle à manger (petit 
Trianon). 

Octobre. — Texte : Emile Lambin. Les 
chapiteaux de Saint-Pierre de Montmartre. 

— Edmond Pottier. A quoi sert un musée 
de vases antiques (!'''' article). — Illustra- 
tions : vii° et XII" siècles. Art français (sculp- 
ture sur pierre). Groupe de chapiteaux dans 
l'abside de l'église de Montmartre. — xviir' siè- 
cle. Art français. Epoque Louis XV. Potence, 
girouette fer forgé. — xvm" siècle. Art fla- 
mand (bois sculpté). R;\pes à tabac, étui, mé- 
daillon. — XLV siècle. Ecole française (art con- 
temporain). Décor pour un service de faïence 
par Bracquemond. — xvil" siècle. Fabrique 
lyonnaise (mobilier). Meuble à deux corps 



en poirier. — XV siècle (commencement). 
Ecole d'Italie. La Vierge et l'Enfant Jésus 
(statue en bois). — xv" siècle. Art allemand 
(meuble). Tabouret en bois sculpté. 

Novembre. — Texte : Edmond Pottier. A 
quoi sert un musée de vases antiques (2° ar- 
ticle). — XVI'- siècle (commencement). Ecole 
française (Louis XII). Boiserie provenant du 
château de Caillou. — .xviii» siècle. Ecole 
française (Louis XVI). Titre et encadrement. 

— XI v" siècle (sculpture). Bas-reliefs, cathé- 
drale Saint-Pierre à Troyes. — xvii" siècle. 
Fabrique lyonnaise. — Meuble à deux corps 
en poirier. — xv° siècle. Ecole de Padoue 
(bronzes). Mortier, couvercle de coffret, 
xvi" siècle. Ecole française (Bourgogne). 
Panneau en bois sculpté. — \\° siècle. Art 
llamand(ustensiles). Dinanderie. — xvii" siè- 
cle. Art allemand. Cadre de miroir en bois 
sculpté. 

Art décoratif moderne (1'). Octobre. — 
Arthur Maillet. Lettre ouverte adressée à. 
M. 0. Roty, de l'Institut. 

Novembre. — Arthur Maillet. Alfred 
Meyer l'émailleur, et les procédés des vieux 
maîtres limousins. — L'école Guérin. — 
Constant Devili.e. Les Arts du métal : le 
professeur Ninct. 

Décembre. — Arthur Maillet. Alfred 
Meyer (suite). — La gravure en médailles. — 
Gustave Babin. Une école d'art appliqué. 

Bibliographe moderne (le). N" 4. — Le 
Congrès des bibliothécaires à Londres. 

— Berg.mans. Le deuxième Congrès biblio- 
graphique de Bruxelles. — Po.scelet. Les 
archives de Tournai. — - Ingold. Les manus- 
crits de l'abbaye de Murbach. — Les biblio- 
Ihèques municipales de France. 

Bulletin de l'Association provinciale 
des architectes français (.Marseille), la oc- 
tobre. — UapiKiit de .M. Blondel sur le con- 
cours entre les élèves architectes des écoles 
des Beaux-Arts de province. 

IS novembre. — Rapport de M. Blondel 
sur l'enseignement de l'architecture en 
France. 

Bulletin de la commission des arts et 
monuments historiques de la Charente- 
Inférieure. — D'' G... Le Fanum gallo- 
romain (le (jliagnac. 

Bulletin de la Diana de Montbrison. 

N°a. — J. Deciielette. Les vitraux de Saint- 



184 



LA REVUE DE L'ART 



André d'Apchon. — A. de Saint-Pulgent. 
L'église de Lerignieu. 

N° 6. — Abbé Reuse. Michel de Changy et 
les autres personnages peints sur les volets 
du triptyque d'Ambierle. — L. Favarcq. 
Peintures du .\vi° siècle découvertes dans 
l'ancienne chapelle de la Chartreuse de 
Sainte-Croix. 

Bulletin historique de la Société des 
Antiquaires de la Morinie (Saint-Omer). 

i" fascicule. — Anneau romain trouvé à 
Thérouanne. 

Bulletin de la Société académique de 
Brest. 1897. — A. de Loume. I/art lireton 
(du -Xlll"' au -XlV" siècle). 

Bulletin des Sociétés artistiques de 
l'Est. .Novembre. — Les vitraux de Bonse- 
cours. 

Bulletin de la Société ariégeoise des 
sciences, lettres et arts. N "3. — R. Roger 
et A. (JAKl)ES. L'église d'Unac. — F. J'asquier. 
L'aumônerie du château de Foix. 

Bulletin de la Société Belfortaine d'é- 
mulation. N" 16. — Origine du ilii'iteau et de 
la ville de Belforl. 

Bulletin de la Société d'agriculture, 
sciences et arts de la Sarthe (1897-1808). 
2° fascicule. — M. Legeav. Les artistes delà 
Sarthe au Salon des Champs-Elysées en 1897. 

Bulletin de la Société des Sciences na- 
turelles de Saône-et-Loire. Juillet 1897. 
C. Têtu. La (irande-Chartrcuse. 

Bulletin de la Société Languedocienne 
de Géographie. 1897. — L. Malavialle et 
H. LECHAT. Projets de construction d'un 
palais des États de Languedoc à Montpellier 
et de décoration de la place du Peyrou à la 
fin du .xviu" siècle. 

Bulletin de la Société historique et 
archéologique du Périgord. Juillet-août. 

— J. Manuin. Une église-forteresse à Saint- 
Martial de Viveyrol-en-Ribéracois. — X. de 
MoNTEiL. Le château de Ribérac. — Ed. de 
Tevssières. Le château de Puyguilliem. 

Bulletin de la Société d'Etudes des 
Hautes-Alpes. N''2. —A. Dumas. La biblio- 
thèque de Gap. — J. Ramau. Description des 
portraits gravés intéressant les Ilaules-Alpes. 

— D. Martin. Poteries et toitures dans les 
Hautes-Alpes. — La mosaïque géographique 
de Madara. 



Bulletin d'histoire ecclésiastique et 
d'archéologie religieuse des diocèses de 
Valence, Gap, Grenoble et Viviers. — 

Chanoine Jules Chevallier. L'abbaye de Notre- 
Dame de Valcroissaut. — Abbé Lagier. La 
baronnie de Rressieux. 

Bulletin de la Société d'anthropologie 
de Paris. N" 4. — O. Val ville. Le cimetière 

f.'allo-romain de Soissons. 

Bulletin de la Société de géographie de 
Toulouse. Septembre-octobre. — S. Cuenot. 
Le château de Clisson. 

Bulletin de la Société archéologique de 
Touraine. 3" Irijuestre. — A. (Jaueau. La 
statue de la femme noyée à Saint-Denis d'Am- 

boise. 

Bulletin de la Société des Études litté- 
raires, scientifiques et artistiques du Lot. 

2. — J. MuMME.i.\. i,a iéramii]ue grecque dans 
le Bas-Quercy. 

Bulletin de la Société de géographie et 
d'archéologie de la province d'Oran. — 
L. Demaeght. Inscriptions inédites de la Mau- 
ritanie césarienne. 

Bulletin de la Société archéologique de 
Béziers (Hérault). — Emile Bo.n.set. L'impri- 
merie à Béziers au .wii" et au xviu" siècle. — 
Fréd. Donnadieu. Musiciens et compositeurs 
biterois : Porro, Mazas, Guibal du Rivage. 

— Louis iNoGUiER. L'église cathédrale de 
Saint-Nazaire. 

Bulletin de la Société d'études scienti- 
fiques et archéologiques de Draguignan. 

— Octave Teissier. Pierre Clément (1809- 
1870). — Antonin Bonnet. L'aimure du 
musée de Draguignan. 

Bulletin de la Société Philomathique 
Vosgienne. 1897. — A. Benoît. Essai hislo- 
rique sur Nompatélize (voies romaines , 
camps romains, pierres taillées ou sculptées, 
monastères). — A. Fournier. Les monuments 
historiques de Rambervilliers. — F. Vorelot. 
Les entailles sur les roches de la chaîne 
vosgienne. — A. Fournier. Découverte d'une 
pierre à sacrifices gauloise. — Gaston Save. 
Jean Pèlerin le Viateur, auteur de la « Pers- 
pective artisticpie de L'iOb «. 

Bulletin de la Société historique et 
archéologique de Corbeil, Etampes et 
Hurepoix. — A. Darhlav. La porcelaine de 

Willeroy (avec planches). 



REVUE DES TRAVAUX RELATIFS AUX BEAUX-ARTS 



18b 



Bulletin monumental. — \V. Lanchorn. 
De la conservation des monuments histori- 
ques en Angleterre. — Comte DE M.vRSY. Les 
dalles lumulaires de la Belgique. — N. de 
Pauw. La construction d'un beffroi au xiv" siè- 
cle (le beffroi de Termonde). — Comte de 
Marsy. L'archéologie monumentale aux sa- 
lons de Paris. 

Bulletin de l'Union géographique du 
Nord de la France iDouai). 1897. 3' tri- 
mestre. — Ch. Lemire. Les arts et les cultes 
anciens et modernes en Annam (Tonkin). 

Chronique des Arts. 2 octobre. — 
Pierre (jautiméz. L'exposition d'objets 
anciens à Vevey . — Hans Hose.nhagiien. 
L'exposition des Beaux-Arts de Berlin en 
1897. 

16 octobre. — Le musée Ccrnuschi. — Une 
copie de la Vierge aux Rochers — Le jubilé 
d'Arnold Bœcklin. — L;i peinture à l'exposi- 
tion de Stockholm. 

30 octobre. — L'exposition Holbein du 
musée de Bàle. — La donation de Chantilly. 

6 novembre. — Le budget des Beaux-Arts 
en 1898. 

13 novembre. — Paul Vitry. La reine Nan- 
techilde au musée de Berlin. — Le livre 
d'heures du roi Charles VllI à la Bibliothèque 
nationale de Madrid. — L'art et l'archéologie 
au théâtre. — Œdipe à Colone à l'Odéou. 

20 novembre. — Découverte d'une fresque 
de Pollaiuolo. 

27 novembre. — Le rapport sur le budget 
des Beaux-Arts. 

4 décembre. — L'œuvre de Ch. Waltner. 
— Les salons de 1898. — Le costume à la 
Comédie-Française : les costumes du co- 
médien La Grange. — La tiare pontificale 
du vin'= au xvi" siècle, par Eugène Miintz 
(article de A. M.). 

11 décembre. — L'exposition des œuvres 
de Chintreuil. — Les nouvelles acciuisitions 
du musée de Cluny. — Emile Hovelacque. 
Comment on restaure Versailles. — Le budget 
des Beaux-Arts. — Les expositions de Lon- 
dres en 1898. — Le musée de Lille. — Les 
galeries nationales italiennes . — L'arl à 
Bergame et l'Académie Carrara. 

18 décembre. —Ary Renan. Chassériau. — 
Octave FiDiÈRE. Peintures décoratives de 
M.Cormon. — Emile Hovelacque. Gomment 
on restaure Versailles (2'' article). — Reymond. 
Le Beato Angelico de Benvenulo Supino. 

LA REVUE DE L'aKT. — UL 



2!) décembre. — La commission du Vieux 
Paris. — Emile Hovelacque. Comment on 
restaure Versailles (3° article). 

Construction moderne (la). 2 octobre. 

— Emile Desplanques. Exposition de 1900. 

— Démolition du dôme central. — Laurence 
IIarvey. .\rt gothique. — Forteresses et 
palaisindiens. — Louis Labor. Les habitation 
à bon marché. 

9 octobre. — Rouen inconnu (1"'' article). 

— Charles Lucas. L'Imprimerie nationale et 
l'ancien hôtel de Strasbourg. — Louis Labor. 
Les habitations à bon marché (suite). — 
Alfredo Mélani. L'architecte Louis del Moro. 

16 octobre. — Cités anciennes et villes 
neuves. — Rouen inconnu (2" article). — 
Le Congrès archéologique et historique de 
Malines en 1897. — Le concours de San Fran- 
cisco pour le plan de l'Université de Ber- 
keley. 

23 octobre. — Le Salon de la Porte Dau- 
jiliine. — Rouen inconnu (suite et fin). — Les 
liabilations à bon marché. Londres, Copen- 
hague, Bruxelles. 

30 octobre. — Les tombes abandonnées. 

— Anvers (P"' article). — Charles Lucas. 
Emile Desplanques. 

6 novembre. — P. Planât. Ruskin. — 
Charles Lucas. L'Imprimerie nationale et 
l'ancien hôtel de Strasbourg [suite). — Alfred 
Melani. La galerie du Simplon. — Anvers. 

13 novembre. — Emile Picot. Marie-Cathe- 
rine dePierrevive (X"*), — Ch. L... L'art nou- 
veau et l'école normale d'enseignement du 
dessin. 

20 novembre. — L'architecture de ville en 
Amérique. — Anvers (suite et fin). 

27 novembre. — Le concours du pavillon 
de la Guerre et de la Marine en 190O. — 
L'exposition Lachenal. 

4 décembre. — Eugène MiiNTZ. Collections 
d'architecture de l'Ecole des Beaux-Arts(s!((7e). 

11 décembre. — E. MuNTZ. Collections d'ar- 
chitecture de l'Ecole des Beaux-Arts (.luite). 

— Le monument de Pasteur à Melun. 

18 décembre. — Ch. L... L'architecture 
numismatique. — Eug. MiiNTZ. Les collections 
d'architecture de l'Ecole des Beaux-Arts. 

25 décembre. — P. Planât. Ruskin {suite). 
L'application. — Souvenirs archéologiques. 
Les fortifications du vieux Cambrai. — L'Impri- 
merie nationale et Ihôtel de Strasbourg. — 
Le monument de Charlet. — André Marjou.x. 
.Monuments décoratifs du xviii'= siècle. 

24 



186 



LA REVUE DE L'ART 



Correspondance historique et archéo- 
logique. 25 octobre. — P. Meyer. l.fs ar- 
chives communales d'une ville du Midi. 

5 novembre. — Fernand Bournon . La 
création et l'étendue du département de 
Paris (l'^"' article). 

23 décembre. — Fernand Bournon. La créa- 
tion et l'étendue du département de Paris 
{suite et fin). 

Estampe (1') et l'Affiche. 13 octobre. — 
Tcxle : Clément-Janin. Souvenirs de 
Servitude militaire. — Nicolas Manoff. Sou- 
venirs d'artiste. — Alexandre Henriot. L'af- 
fiche à l'étranger. — E. UE C. Les estampes 
et les affiches du mois. La vente Concourt. 

— IllunlrnUons : Dessins originaux de Vogel. 

— Affiches françaises et étrangères. 

13 novembre. — Texte : Charles Saunier. 
La Chalcographie du Louvre. — André Mel- 
lerio. Deux expositions de lithographie. — 
Roger Marx. L'affiche et les arts du décor. — 
Loys Delteil. Les disparus (Adolphe Varin ; 
Charles Courtry). — Les estampes et les affi- 
ches du mois. — La vente Concourt. — Illus- 
trations .-Dessins originaux de Louis Tinayre. 

15 décembre. — Texte : Josset. L'affiche 
caricaturale. — E. de Crouzot. La Loïe Ful- 
1er. — E. DEC. Les affiches et les estampes 
du mois. — Alexandre Henriot. L'affiche à 
l'étranger. — La vente Concourt (fin). — 
Illustrations : Dessins originaux de JossOT. 

Estampe moderne (l'J. Septembre. — 
II. 15ei.i.ery-1)esfontaines. L'illusion. — A. Cal- 
BET. L'inconnu. — Maurice Eliot. Printemps. 

— A. Point. Légende dorée. 

Octobre. — Gh. Doudelet. La Châtelaine. 

— F.-A. GoRGUET. Andante nocturne. — 
Jouve. Le jugement de Paris. — A. Hassen- 
FOSSE. Danse. 

Novembre. — H.-J.-L. Evenepoel. Au 
square. — A. LÉVY. Habbi-Elischa l'aveugle. 

— H. Meunier. L'heure du silence. — J. Wely. 
Fleur de lande. 

Ermitage. — Novembre. — Texte : Hugues 
REiiEi.i,. Défense de l'Italie (ritalie artistique). 

— Illustrations : Alphonse Germain. La 
Vierge au Saint-Cœur (crayon). — Sainte 
Marie VEgxjptienne (aquarelle). 

Gazette des Beaux-Arts. Novembre. — 
Texte : Georges Lafenestre. Ernest 
Hébert (2° et dernier article). ^ Heibert-F. 
CooK. Trésors de l'art italien en Angleterre. 



Le carton de Léonard de Vinci à la Royal 
Academy. — Maurice Tourneu.\. Bou- 
cher, peintre de lu vie intime. — Henri 
Bouchot. Charges d'Horace Vernet d'après 
ses confrères de l'Institut. — S. Di Giacomo. 
Bonne Sforza à Naples. — Etude sur les 
mœurs sompluaires au commencement du 
xvi" siècle, 11)03-1317 ({" article). — Marius 
Vaciion. Edouard Dc-taille. Lettres et notes 
personnelles. — Auguste Marcuillier. L'art 
ancien à l'Exposition internationale suisse. — 
Gravures hors texte : Ernest Hébert. Le cal- 
vaire de Casamicciola â Ischia (aquarelle). — 
Filles de pécheurs à Ischia (aquarelle). — 
F. Boucher. Le déjeuner, eau-forte de Boil- 
VIN. — Edouard DETAILLE. L'Alerte et Offi- 
ciers autrichiens (étude pour le tableau Sortie 
de la garnison de Huninijue). 

Décembre. — Texte : Pierre Gautiiiez. 
Hans Holbein sur la route d'Italie ; Lucerne, 
Alldorf ({" article). — Emile .Michel. Fran- 
çais. — Pierre Germain. La villa d'Hadrien. 

— Gaston Schéfer. Le style empire sous 
Louis XV. — Maurice Paleologue. Le por- 
trait de Giovanna Tornabuoni, par Dome- 
nico Ghirlandajo. — Emile Molinier. La col- 
lection Ilainauer. — Henri Frantz. l"n réno- 
vateur de l'art indusliiel : William Morris. 

— Henri IIymans. « Margot l'enragée », un 
tableau retrouvé de Pierre Breuphel le Vieux. 

— Paul DUKAS. L'Académie nalionale de 
musique : Les Maîtres chanteurs de Nurem- 
berg, de Richard Wagner. — Auguste Mar- 
GuiLLiER. Bibliographie. — Gravureshors texte: 
Français. Matinée de printemps. — Domenico 
CiiiRLANDAjo. Giovanna Tornabuoni. — An- 
dréa Briosco dit Riccio. Xeptune (eau-forte 
de P. Ilalm). 

Image (F). Septembre. — Roger Marx. 
Cartons d'artistes Auguste Rodin. — 
A. Mellerio. L'illustration de Vlmitation. — 
Raymond Beruyer. La gravure sur bois. 

Octobre. — Roger .Marx. Curions d'artistes 
(fin). Degas. 

Novembre. — Planches hors texte de Fan- 
T\ti-\.yvovR(Tannh<iuser, gravé par Cl. Bellen- 
ger. — Perriciion. L'Ktude (hois original). — 
A. RoDiN. La Ruse, gravé par Froment fils. 

Intermédiaire des chercheurs et des 
curieux. 10 iiovcmbie. — Les ciillcctioiis de 
gravures relatives à l'ensemble de l'Iiisloire 
du progrès. — Jacques Gamelin, peintre 
(1738-1803). — M"« Delpech, éditeur de llco- 



REVUE DES TRAVAUX RELATIFS AUX BEAUX-ARTS 



187 



nograpliie française. — Los fables de La Fon- 
taine, illustrées par Karl Gikaruet. — Ed- 
mond Bo.NNAFFÉ. Itron/.es vernis cl jiatines. — 
VlLl.EKREOON. (liavnre représentant Louis XVI 
et le duc d'Engliien. — Le dessinateur 
Gravelot. — Les peintres Cleef. — Nos mé- 
dailles nationales. — Les méi.'alitlics à l'Ex- 
position de 1900. — Peintures religieuses 
d'Aliyssinie. 

20 novembre. — Antoine Pascal, peintre 
de fleurs. — Les camées en pierre dure. — 
Tableaux de Louis Borelly. — Les livres 
imprimés en or. 

30 novembre. — Le portrait de Cazenove 
de Pradines. — Le musée « Jeanne d'Arc » 
d'Orléans. — Un portrait de Watteau à 
retrouver. — Plaques de cheminée. — Sin- 
gulières figures admises dans les églises. — 
Mucba. — Dessinsde Granetà retrouver. — Le 
graveur K. Ulni. — Un buste de Napoléon, 
par Rude. 

10 décembre. — Polirait du comte Serge 
Semenow de M. OuvarofI'. — Weiss, dessina- 
teur du .wu" siècle. Statue de Napoléon I''', 
par Canova. — Les livres imprimés en or. — 
Statues de guerriers illustres de la France. 
— Les fouilles d'Antinoë. 

20 décembre. — Le sculpteur Gaspard de 
Marey. — Plaques de cheminée. — Le gra- 
veur Debucourt. 

30 décembre. — Le peintre Augustin Dus- 
sauce. 

Tournai des Artistes. Octobre. — Arthur 
*-' lie GnAVll.LON. L'exhumation du temple 
de Diane d'Aix-les-Bains. 

Journal asiatique. Septembre-octobre.— 
M. J. CilAliET. Notes d'épigrajibie et d'archéo- 
logie orientale. — Marquis de VogIik. Notes 
d'épigraphie araméenne. 

Magasin pittoresque, l""' août. — M. Le 
.Maurois -DupRE Y. Le monument de 
Pierre Joigneaux. 

15 août. — F. Pascal. La statue d'Emile 
Augier à Valence et la statue de Molière à 
Pezenas. — J. IIermann. Le Ihéàtre d'Orange, 
reconstitution du théiitre romain primitif cl 
vue du théâtre romain. 

l""" septembre. — Jacques du Vëlay. Le 
portrait de Galilée. — G. Labadie-Laorave. 
Le palais de Péterhof. 

lo septembre.— Jacqui^s du Vei.ay. L'homme 
de rage de pierre de Frémiet. — Antoine 
Lancrais. Le musée Plantin à Anvers. 



l"'octobre. — Le trésor de Saint-Maurice. 

15 octobre. — F. Pascal. Le monument 
de Victor Hugo. — E. Desiiayes. Le musée 
Gernuschi. 

15 novembre. — J. Le Fustec. Un meuble 
de la Restauration au musée de Versailles. 

— E. CiiARTRAiRE. Le tombeau du Dauphin 
dans la cathédrale de Sens. 

l'-"' décembre. — Une nouvelle tapisserie 
des Gobelins : le Roman au XVIII" siècle. — 
Le capitaine Richard. Le musée de l'Armée. 

— A. Flotrin. Les sculptures sur bois. 

15 décembre. — M. R. Brown. J.-P. Lau- 
rens : Anne Dtthourg devant Henri II. — 
Pierre Robbe. Lancret. — J. Le Fustec. Un 
couvre-pieds en dentelle du lit d'apparat de 
Louis XIV. 

Mémoires de la Société archéologique 
de Constantine. — CIi.Dui'Rat. La basilique 
de Tebessa. — Les ruines d'El-Akbia. 

Mémoires de la Société Dunkerquoise. 

— F.-J. MoRAEL. Les médailles cl monnaies 
découvertes à Ledringhem. 

Mémoires de laSociété d'histoire, d'ar- 
chéologie et de littérature de Beaune. — 

Charles Aubertln. L'église de Pommard. 

Mercure de France. Novembre. — Virgile 
Joez. L'art ancien. 

Monde moderne (le). — Septembre. — 
M'"" Claudius Jacquet. Trésors antiques. — 
Louis DiMiER. L'église Saint-Eustacho. 

Octobre. — Thirion. Napoléon et le cari- 
caturiste James Gilray. — Oct. Uzanne. Jean 
Carriès. 

Novembre. — Jules Adeline. La décoration 
de fôte. 

Décembre. — Emile Bayard. William Bou- 
guereau. 

Monde musical (le). Octobre. — Georges 
Matiuas. — Souvenirs personnels sur Cho- 
pin. 

Novembre. — Les « Maîtres chanteurs » à 
l'Opéra. 

Moniteur des Expositions. — Août. — 
A. DA Cu.MiA. Les travaux de l'Exposition 
de 1900. — Le [lalais des Arts libéraux 
de 1889. 

Septembre. — Gaston Darville. L'Exposi- 
tion de Stockholm (l''' article). 

Octobre. — G. Darville. L'Exposition de 
Stockholm (2" article). — A. daCuniia.Lcs tra- 
vaux de l'Exposition. — Le pont Alexandre III. 



IJ 



LA REVUE DE L'ART 



— l-a démolition du palais des Beaux-Aris. 

— Aristide Frémont. Le menhir de Locma- 
riaquer. 

Novembre. — A. da Cuniia. — Les travaux 
de l'Exposition. — Le pont Alexandre III 
{siiile). — Le grand palais. 

Décembre. — L. Dauverg.ne. Le concours 
pour le palais dos armées de terre et de mer. 

— Les travaux de l'Exposition de 1900. — Le 
petit palais. — A. da Cuniia. Le souterrain 
de Puzey. — G. Dan ville. Le palais des 
armées de terre et de mer. 

Œuvre d'Art (1') (directeur Eugène 
MiiNTz). l'-' octobre. — Texte : Boyer 
d'Agen. Pinturricchio à l'appartement Borgia. 

— M'" de Ciiennevières. Un amateur français 
au xviirsiècle : Pierre-Jean Mariette(,'ii<(7ei. — 
De Maulde-la Clavière. L'art de la Renais- 
sance et la philosophie mondaine {suite). — 
G. Enlart. L'art en province. La cheminée 
des Minimes à Douai [suite et fin). — Gravures 
hors texte : Plsturriccuio. Le jxipe Alexan- 
dre VI. — Lucrèce Borgia. — Le martyre de 
saint Sébastien. — La Madone au Livre. — 
Les (I grotesques > de l'appartement liorgia. 

15 octobre. — Texte : Léon Juco. L'art et 
le féminisme. L'enseignement artistique dans 
les écoles de jeunes tilles. — M" de Ciienne- 
vières. Un amateur français au xviir siècle : 
Pierre-Jean Mariette (suite). — de Maulde-la 
Clavière. L'art de la Renaissance et la i)hilo- 
sophie mondaine {suite et fin). — E. Beutaux. 
L'art byzantin dansl'Italie méridionale (suite). 
Gravures hors texte : Andréa del Sarto. — 
Étude pour unedes figures de sa. Déposition de 
croix. — FfiA Bsrtelomeo dei.la Porta. Ange 
soulevant une draperie. — (ieo VVeiss. Posi- 
tion critique. — Ed. (iELiiAY. .Sujets d'ave- 
nir. 

1'"' novembre. — Texte : Marie Bengesco. 
L'anglomanie dans le mobilier parisien con- 
temporain. — Louis DiMiETi. L'Hôtel Carna- 
valet et le musée historique de la ville de 
Paris. — Marins Vaciion. L'ancienne biblio- 
thèque de la ville de Paris. — BovER d'Agen. 
Michelet à Carnavalet. — E. Bertaux. L'art 
byzantin dans l'Italie méridionale {suite et 
fin). — Gravures hors texte : Musée Carna- 
valet. Le Pavillon des Drapiers. — Portrait 
de Charles liead, par Marthe Boyer-Breton. — 
F. HoiiRAUER. Vue générale de l'aris en VoH8. 

— Ber ANGER. Le Roi rf' Yvetot. — Mon habit. 
1»'' décembre. — Texte: Louis Dlmier. Le 



didleau de Vincennes. — Paul M vrvllis. Le 
château de Bonaguil-en-.\genais. - ■ Gravure 
hors texte : Sciiezzer. Départ de Jeanned'Are 
de Vaucouleurs (Salon de 1897). — Vitraux 
de la chapelle du fort de Vincennes (xvi« s.). 
IS décembre. — Texte : (iaston Gougnv. 
Noël à travers les arts.— Gravures hors texte : 
Le maître de la Mort de la Vierge.— L'Ado- 
ration des Mages (musée de Berlin ). — Le 
Poussin. LWdoration des Mages (d'après la 
gravure de Vallet). - IL Flandrin. Naissance 
de V Enfant Jésus à Bethléem.— y^arûn Schakf- 
NER. La famille de la Sainte Vierge (cathé- 
drale d'Ulm). 

■progrès artistique (le). Octobre. — F. de 
-»■ .Menu.. La musique dramatique chez les 
peuples du Nord {suite). — .M. Le monument 
de Maupassant. 

Novembre. — La musique dramatique chez 
les peuples du Nord {suite). 

Décembre. — F. de Mènil. L'audition des 
envois de Rome ; bîs .Xuitsdn M. Gaston Car- 
raud ; Tobie de M. Charles Silver. 

Province du Maine. N"' 8 et 10. — Comte 
DE Janssens. Sainl-Pierre-de-Lorouer et ses 
peintures murales. — L. Denis. La maison 
Bércngère au .Mans. — .V. Ledru. Les nou- 
veaux vitraux de la cathédrale du Mans. — 
A. Legendre. Le .Saint-Sépulcre à Notre- 
Dame du Chêne. 

Revue Archéologique. Septembre-octo- 
bre. — Texte: .]. Six. In lécythe en argent 
(avec3 ligures).— C"' Michel Tvskiewicz. Notes 
et souvenirs d'un vieux collectionneur {suite). 

— Ediii. Le Blant. Paléographie des inscrip- 
tions latines du il'' siècle au vu" {suite et fin). 

— Ph.-E. Lecrand. Biographie de Louis Fran- 
çois. — Sébastien Fauvel, antiquaire et consul 
(1753-1838) {suite et fin). — Salomon Reinacii. 
Statuette de bronze du musée de Sofia (Bul- 
garie). — Léon Le Bas. Voyage archéologique 
de Pli. Le Bas en Grèce et en Asie Mineure, 
du I" janvier 1843 au l" décembre 1844.— 
.\. DE RiDDER. La statue de Subiaco. — Plan- 
ches : Guerrier de bronze. — Statuette du 
musée de Solia (vue di' face et de dos). 

Revue de l'Art chrétien. N" 5. — Chan. 
J.-B. Ciiauan. La cuve baptismale de Mau- 
riac (XII" siècle). — J. IIeluig. Fra (iiovanni 
Angtdico da Fiesole (5" article). — Emile 
Lamiiin. La cathédrale d'Auxerre. — Mans 
Semper. Ivoires du x'' cl du xi" siècle au mu- 



REVUK DES TRAVAUX RELATIFS AUX BEAUX-ARTS 



189 



st'o national de Bmla-PesUi. — Abbé H. do 
SunnEL DE S viNT-dESi.iEN.U'appartonKMit Bor- 
gia. — Mgr X. BvRitiEU de Montault. Artistes 
niiianais au xiv" siècle. — L. JoURON. I.o 
rétable do Grandes. 

N" 6. — ArtliurVERllAEC.EN. La restauration 
du clio'ur de l'église collégiale do Sainte-tier- 
Irude à Nivelles. — J. llEi.nic. Fra (iiovanni 
Angelico da Fiesole ( C" article). — Ilans 
Semi'ER. Ivoires du .\'' et ilu .xi'siècle au musée 
national de liuda-Pestli. — II. Ciiaueuf. Tète 
do N.-S. couionné'o d'épines.— M. Cersi'ACII. 
La manufacture de tapisseries du Vatican. — 
Mgr X. Barbier de .Montault. Les chambres 
Borgia au Vatican.— L. Ci.oquet. Doux pier- 
res d'autel gravées. — M. Gerspacii. Peintres 
italiens connus ou inconnus (suite). 

Revue biblio-iconographique. Novembre. 

— lue bililiotlu'niue en é|ireuves pliotogra- 
plii<iues réduites. 

Décembre. — Les bibliothèques aux Etals- 
Unis. — La collection de Chantilly. 

Revue des Arts décoratifs. Septembre. 
L. DE FoiatCAUD. Les Arts décoratifs aux 
salons de 1897 (5'' article).— Albert Jacquot. 
Essai do lutherie décorative à l'Exposition de 
Bruxelles. — Ed. Didron. Le vitrail. — N. Le 
nouveau musée de Zurich et l'Exposition 
internationale de Dresde. — Victor CilA.viPlER. 
Lucien Falize. — Hors texte : La Broderie. — 
Mitre et bannière soie et or, par MM. Biais et 
Nuret Biais (Exposition de Bruxelles, 1897). 

— Le vitrail : Histoire do Psyché (château de 
Chantilly). 

Revue des Beaux-Arts et des Lettres. 

15 novembre. — De .Meixmoron. Le [laysago 
dans l'alelior [suite et /ht). 

Revue blanche. Novembre. — Ch. Saunier. 
La Tate Gallery (le nouveau musée de Lon- 
dres). 

Revue critique d'histoire et de litté- 
rature. 25 octobre. — Salomon Heinacii. 
Bt'portoire de la statuaire grecque et ro- 
maine : Clarac de poche (article de Henri 
Lechat). 

l''"' novembre. — Stiixdorff. Le tombeau 
de Montouhoptou (article île G. Maspéro). 

13 décembre. — E. Amelineau.Lcs nouvelles 
fouilles d'Abydos (article de (',. Maspéro). — 
lloMMEi.. Israël et les inscriptions (.\. Loisy). 

— E Muntz. La tiare pontilicale (C. Enlart). 



20 décembre.— Aveneau de la Granciére. 
Les parures préhistoriiiues (S.-R.)— Inscrip- 
tions de l'ancien diocèse de Sens, par Paul 
Quesvert et Henri Stein (H. de G). 

Revue des Deux Mondes. I "' novembre. 

— Edouard Hdd. Le Jubilé d'un artiste bàlois 
Arnold Bœcklin. 

Revue encyclopédique . Décembre . — 
J. Blsg. L'architecture et les arts décoratifs en 
Amérique. 

25 décembre. — Paul Leprieur. L'art en 
Allemagne (dessins). 

Revue de Paris. 15 novembre. — II. Fie- 
rens-(;evaert. L'art [)ublic. 

Revue populaire des Beaux-Arts, N" 1 

(22 octobre).— Roger Miles. L'illustration et 
la foule. 

N" 2. — Roger Marx. L'imagerie murale à 
l'école. — J. DE Saint-Mesmin. Emile Zola 
et les artistes. — G. Virenque. La maison 
d'art. — F. Sénéchal. L'exposition de litho- 
graphie. — H. Voisin. Le péril du mont Saint- 
Michel. 

N" 3. — L. ROGER-MiLÈs. Les salons sans 
asile. — L. Rosentiial. Botticelli et sa répu- 
tation à l'heure présente. — Ch. Constant. 
La propriété artistique et les pliotographies. 

N» 5. — Roger-.Miles. L'artisan moderne 
et l'œuvre d'art. — Louis Rosentiial. Sandro 
Botlicelli et sa réputation à l'heure présente 
(stiite et fin). — Raphaël Gasperi. Les mer- 
veilles archéologiques do Cardonin. 

N" 6. — L. Roger-Milès. Du précieux dans 
l'art. — H. Voisin. Au Mont Saint-Michel. 

— Pascal FoRTiiUNv. A propos des maîtres 
chanteurs de Nurembery. — Ferd. Cardet. 
L'exposition Lachenal. — Louis Mattaro. 
Charles Courtry. 

N° 8. — E. Benoit-Levv. L'Etat et l'ensei- 
gnement du dessin. — J. de Saint-Mesmin. 
Fernand Cormon, sa vie et ses œuvres. — 
Alph. Lamotte. L'exposition Waltner. — 
J.-S.-M. L'ex))osition dos aquarelles d'Ernest 
Le Villain au cercle Volney. 

N° 10. — J. de Marthold. De l'ameuble- 
ment. — E. DE Menorval. Une enquête au 
.xv" siècle. — E. Benoit-Levv. Un musée 
cantonal. 

Revue des Revues. 1" décembre.— Alice 
Dryden. Les di'ntcllcs de" Horion. 

15 décembre. — Henri Frantz. L'art déco- 



»9e 



LA REVUE DE L ART 



ratif anglais et français. — C"= de Non vins. 
Les masques d'ivoire (les plus beaux spéci- 
mens de l'arl japonais). 

Revue Savoisienne. 1897. Buttin. A pro- 
pos d'un casque à trois crêt(!S (iuvenlaire 
d'armes du cliûteau d'Annecy). — Uruciiet. 
Tombeau de Robert de Genève à Avignon. — 
Labande. Le tombeau de Clément Vil. — 
Marteau. Trouvailles gallo-romaines aux Fi- 
nes. — Découvertes gallo-romaines à Grussy. 

Revue de l'Avranchin. — J. Rabel. 

L'église d'Ycjuelon. 

Revue historique Ardeimaise. — Ilrnii 
Jadart. Les portraits de Luce de Gonzagueet 
de Gbristopbe de Savigny. — N. Albot. Une 
monnaie d'or de Richard de Bavière, trouvée 
à Hargnies. — Paul Laurent. L'orgue de 
l'Eglise de Donehery en 1702. 

Revue de l'Agenais. N" 5. — Thoi.inet- 
Lauzu.n. Le château de Perricard, commune 
de Montayran. — Serret. Doumenet et les 
châteaux de la banlieue d'Agen. 

Semaine (la) des Constructeurs. 10 oc- 
tobre. — P. Forthuny. Les construc- 
tions de bois en Norvège. — Emile Lambin. 
L'église de Wissous. — V. D. L'architecture 
à l'étranger. 

23 octobre. — Antony W. Le Salon du 
Pavillon chinois. — P. Forthuny. L'architec- 
ture en province.— E. Lambin. Les cathédrales 
considérées comme la personnification du 
moyen âge. — P. Mesnard. L'Hôtel de Ville 
de Dreux. — P. F. L'église de Wissous. 

30 octobre. — E. Lambin. Les cathédrales 
considérées comme la personnification du 
moyen âge [suile ri fin). — Louis Laureau. 
Les lambris. — P. Forthuny. L'architecture 
à l'étranger. — Venise. Viconce. Orvieto. 

6 novembre. — Antony W. L'architecture 
des promenades. — P. Forthuny. L'archi- 



tecture à J'élranger. — E. Lambin. L'église 
de Vauraoise. 

13 novembre. — P. Forthuny. Fontaines 
(Mantes, Juvisy, Paris). — E. Lambin. L'église 
de Vaumoisc [suile et fin). 

20 novembre. — P. Forthuny. L'archHec- 
ture au (héàtrc. — Louis Laureau. Les lam- 
bris {suile). — E. Lambin. L'église de Long- 
jumeau. — Paul Mesnard. Nos architectes 
contemporains : M.Alfred .Normand. 

27 novembre. — P. Forthuny. L'architec- 
ture au théâtre. — H. Gaspéri. Les merveilles 
archéologiques de Cadouin. 

4 décembre. — P. Forthuny. L'architec- 
ture au théâtre (suite). — R. GaspéRI. Le 
cloître de Cadouin 

1 1 décembi'e. — H. Fernoux. Les ydus belles 
façades. — E. Mariette. L'architeclure en 
Ecosse (suite), — L. Lxureau. Les lambris 
(suile). — E. Lambin. L'église de Longju- 
meau (suile). 

18 décembre. — P. Forthuny. L'architec- 
ture du moyen âge et de la Renaissance 
dans le Midi de la France. — E. Lambin. 
L'église de Longjuineau (suile et fin). 

25 décembre. — P. Forthuny. Histoire de 
l'architecture (suite). — K. Lambin. L'église 
de Gonesse. — P. Menard. Nos architectes 
contemporains : M. Coquart. 

Société des Antiquaires de Picardie. 
Xll. — Croix dite du Paraclet, à .\miens. — 
Châsse de Saint-Firmin, à Amiens (cathé- 
drale). 

Société nationale des antiquaires de 
France. — .Mémoires et documents (Meten- 
sia). — A. DE Barthélémy. .Vuguste Prost. 

Société des Sciences, Arts et Belles- 
Lettres de Bayeux. .X" 2. — R. de Bre- 

BissoN. — La céramique à Bayeux et dans sa 
région depuis le .xii" siècle jusqu'à nos 
jours. 



LE MOUVEMENT ARTISTIQUE 



MUSEES NATIONAUX 



Dons faits depuis le 1" avril 1897 

LOUVRE 



Département de la peinture, des dessins 
et de la chalcographie. 

Portrait de Quatremêre de Qiiincy, dessin 
au crayon, par David d'Angers. 
Don de M. Ch. Galbrun. 

Portrait du sculpteur Antonin Moine, par 
M""' Dehérain. 

Don de M. Garnier-Hildewier. 
Dix dessins de Paul lluct. 

Don de M. R.-PaulHuet. 
Portrait de Ballnnd. 

Don de M°" veuve Beaugé. 

Département des antiquités orientales et 
de la céramique antique. 

Un vase en terre cuite trouvé à lludjeb-el- 
Aroun (Tunisie)- 

Don de M. le Capitaine Hamezot. 
Un fragment de bas-relief assyrien, repré- 
sentant un morceau de lassant d'une ville. 
Don de H. Jules Maciet. 
1° Un groupe en calcaire : figurine sup- 
portant une petite vasque ; provenance 
chypriote. 

2" Trois paires de boucles d'oreilles en or 
et une pendeloque ornée d'une pierre gra- 
vée ; môme provenance. 

Don de M. Boysset, consul de France à 
Larnaca de Chypre. 

Un vase en terre noire, portant incrusta- 
tions de petites pastilles de bronze. 

Une plaque de métal, représentant une 
déesse mère avec deux figures symétriques. 
Don de H. G. Paille. 



Un buste de femme en pierre peinte, trouvé 
à Elclié, près d'Alicante (Espagne). 
Don de M. Noël Bardac. 

Petite plaque de marbre portant une ins- 
cription phénicienne. 

Don de H. René Dussaud. 

i" Deux inscriptions grecques sur pierre, 
provenant de Syrie . 

Don de M. Alex. Farah. 

2" Inscription sur pierre d'un frère Tho- 
mas, mort en 12"5. 
Don du même. 

Une terre cuite, Eros mi, couronnée. 

Don de M. Bonnaffé. 
Un vase en terre cuite. 

Don de M. Gagnât. 
Neuf moulages d'Olympie. 

Don des Musées royaux de Berlin. 

Collection d'empreintes de pierres gravées 
du musée d'Athènes. 

Don de M. HomoUe. 



-»«■ 



Musée de Marine et d'Ethnographie. 

Le modèle du Jattrègidherry. 

Don de l.i Société des forges et chan- 
tiers de la Méditerranée. 

Une arquebuse. 

Don de M. le Ministre de la Marine. 



192 



LA REVUE DE L'ART 



Département des antiquités grecques et 
romaines. 

1° Le moulage de la célèbre inscription 
d'Henchir-Meltich (Tunisie). 

2° Deux inscriptions chrétiennes, prove- 
nant de Makteur (Tunisie). 

Don de M. Gauckler. 

Le fac-similé d'uno lèle provenant du tré- 
sor de Boscoreale , dont l'original est à 
Londres. 

Don de MM. Hack et Hourdequin. 

Deux miroirs étrusques en bron/.p ; le pre- 
mier représentant les trois Cabires avec 
une femme, trouvé en Toscane; le second, 
représentant deux femmes entre les deux 
Dioscures, trouvé aux environs de Ponte - 
deva, près Empoii. 

Don de M. de Laigue, consul général de 
France à Rotterdam. 

Applique en bronze (tète de lion). 
Don de M. Al. Farah. 

La deuxième partie d'une tablette en bronze 
dont la première moitié, déjà donnée au 
Louvre par M. Durighello, indique l'état des 
forces romaines en Palestine en l'an 139 de 
notre ère. Cette deuxième partie contient au 
revers les noms des sept témoins de l'acte 
avec l'empreinte de leurs sceaux. 
Don de H. Durighello. 

Neuf moulages de fragments de métopes 
du temple de Zeus à Olympie, pouvant se 
rajuster aux métopes du taureau de Crète et 



des oiseaux du lac Stymphale, conservés au 
.Musée du Louvre. 

Diiii de la direction des musées royaux 
de Berlin. 

Un fragment de sarcophage orné de têtes 
de lions. 

Don de M™" Edouard André. 



Département de la sculpture du moyen 
âge, de la Renaissance et des temps 
modernes. 

Deux dalles funéraires en bas-relief avec 

inscriptions latines, provenant d'Italie : l'une 

représente un chevalier mort en 1 4 18 ; l'autre, 

le mari et la femme côte à côte, datée de 1524. 

Don de M. Jules Maciet. 

-X- 

Département des objets d'art du moyen 
âge, de la Renaissance et des temps 
modernes. 

Une tulipière en Deift à décor bleu, en 
forme de pyramide; une statuette de la suite 
de Bernard Palissy; un déjeuner en porce- 
laine de Sèvres de 1753 (tasse, soucoupe, su- 
crier), ces objets ayant appartenu, suivant la 
donatrice, à M""" de Ponipadour. 
Don de M™ veuve Marchand. 
Quatre [lannoaux de soie tissée, xviiio siècle. 

Don de M. Grandidier. 
Une statuette japonaise en bois. 
Don de M"' Durand-Gréville. 

Lot d'objets d'art rliinois et japonais pro- 
venant du legs Joly de Morey. 



VERSAILLES 



Planches et bois de l'ouvrage de Cavard 
sur les Galeries //i.itorir/uex de Versailles. 
Don des héritiers de M. Ch. Gavard. 



Moulage du buste de la Dauphine Marie- 
Antoinette, d'après Li-moyiie. 

Don de M. le C'<^ H. d'Abensperg et Traun. 



SAINT-GERMAIN-EN-LAYE 



Un lot de pierres taillées de l'époque de la 
pierre polie,trouvées dans laGuiuée française. 
Don de M . Rœhrdanz. 



Un Hermès double de Jupiter .\mmon et 
de la nymphe Lybie, trouvé à Vaison. 
Diin de M"' veuve Delavallée. 



Le Direeieur-Oérant : Jutia Cohtb. 



ÉVIIEUX, lUritlMEIIIE DE CHAULES IIKHISSEV 



■^ 




LK BUSTK D'KI.CHE 

Musée du Louvre 



F«vue de l'Art aociBn et modaroe 



Imp J. J. Tan eur. Pana, 




LE BUSTE D'ELGHE 

AU MUSÉE DU LOUVRE 



Le musée (lu Louvre, grâce à M. Léon Ileuzey, conser- 
vateur des antiquités orientales, grâce à la libéralité d'un 
généreux donateur, M. Noël Bardac, vient de s'enrichir 
dun monument précieux. 

C'est un buste de jeune femme en grès, qu'un heureux 
' ''^ hasard a fait découvrir en Espagne, le 4 août 1897, dans 
un champ attenant aux ruines de l'antique ville hispano-romaine d'Ilici, aux 
portes de la moderne Elché. 

Il n'est pas dans la pittoresque Espagne de s(\jour plus attirant et plus 
délicieux que cette Jérusalem occidentale. Toute dorée de l'ardent soleil, au 
sein de sa verdoyante hiicila de palmiers qu'arrosent les aséqidas limpides, la 
cité mauresque évoque les plus chauds souvenirs d'Orient, et c'est un charme 
voluptueux de reposer sous les panaches ondoyants des palmiers, parmi les 
grenadiers piqués de fleurs sanglantes, ses yeux fatigués des poussières d'Ali- 
cante ou de Murcie. 

Aux séductions de son paysage exotique, Elché joint l'attrait de sa longue 
histoire et de ses traditions jalousement conservées. Antique station des 
Ibères, colonisée peut-être par les Phéniciens qu'attiraient la richesse et la 

LA REVUE DE L'ART. — III. i5 



194 LA REVUE DE l/ART 

salubrité d« ses plaines et de son rivage, visit(^e, peuplée peut-être par les 
Grecs h l'époque des migrations phocéennes, restaurée par les Romains, 
nommée tour à tour Ilici, Hélice, Colonia Jttlia Aitgiista, Elché montre avec 
orgueil aux archéologues les vastes ruines de VAlcudia, d'où chaque jour 
s'exhume quelque statue ou mosaïque, quelque rare monnaie, quelque 
humble fragment de poterie, vestiges de son passé le plus lointain. Embellie 
plus tard, enrichie par les Maures qui créèrent la merveilleuse pa/méia, elle 
se vante de ses eaux fécondes, plus claires, plus inépuisables que celles de 
l'orgueilleuse Murcie. Enfin, reconquise sur les infidèles par la bravoure du 
Roi catholique, elle perpétue dans des fêtes six fois séculaires le souvenir du 
jour qui lui donna sa patronne, la Vierge miraculeuse de l'Assomption, apportée 
par les flots jusqu'à la grève proche de Santa-Pola. 

Chaque année, au IS août, l'église cathédrale, au dôme couvert de faïences 
bleues, se transforme en théâtre, et la foule pressée sous la haute coupole 
assiste, recueillie tour à tour ou tumultueuse d'enthousiasme, à la représen- 
tation d'un drame, ou plutôt d'un opéra liturgique, écrit en langue catalane, 
legs respecté du moyen âge. 

C'est pour assister à ce spectacle unique, plus curieux et plus émouvant à 
mon gré que celui d'Ammergau, que j'arrivais à Elché, le 41 août dernier, 
appelé depuis de longs mois par mon ami Don Pedro Ybarra y Ruiz, historien 
et amant passionné de sa ville natale. Elché d'ailleurs n'était-elle pas au centre 
de la région bastUane, si fertile en troublantes trouvailles archéologiques, 
qu'après un premier voyage rapide je voulais explorer à fond, au cours d'une 
mission qu'avait bien voulu favoriser l'Académie des Inscriptions et Belles- 
Lettres ? 

Trouvé depuis sept jours, installé avec soin dans l'hospitalière demeure 
du D"^ Campello, son heureux possesseur, le buste recevait les hommages des 
llicitans, conquis par son étrange beauté. J'eus la bonne fortune d'être le 
premier archéologue à l'admirer, et peu de jours après, le D' Campello, fier du 
nouveau lustre que l'exposition de ce chef-d'œuvre dans un des premiers 
musées du monde donnerait à sa ville, consentait, sur ma demande, à le céder 
au Louvre. Qu'il reçoive ici mes remerciements et mes félicitations pour une 
marque de patriotisme si large et si sagement éclairé. 

L'originalité de l'œuvre, la rareté du type, la richesse compliquée de la 
coin"uro, des bijoux et des vêtements exigent une description rigoureuse. Le 



LE BUSTE D'ELCIIE 



l9o 



buslc (le terme est pris dans son sens étroit, car des raisons techniques aussi 
bien que des raisons d'art prouvent que ce n'est pas là la partie supérieure 
d'une statue brisée ou coupée'); le buste, qui se 
termine à la taille même, est de grandeur natu- 
relle. 11 l'st taillé dans un bloc de grès blanc à 
l'intérieur, mais jauni ù la surface par l'eirct d'un 
long séjour sous la terre, ou de la polychromie 
dont il garde encore les traces. Cette matière est 
si friable et si tendre que l'ongle suflit à la rayer ; 
aussi doit-on regarder vraiment comme un mi- 
racle que la conservation de la sculpture soit aussi 
parfaite. Quelques coups de pioche malheureux, 
qui sont comme les- témoins de la découverte, ont 
entamé le bras gauche et aussi l'un des ornements 
en forme de roues qui couvrent les oreilles. Sur le 
front, quelques perles ont été brisées dans l'anti- 
quité môme, et par endroits l'épidermc du visage 
est légèrement usé. Mais on n'a du reste à regretter 
aucune blessure grave ; l'u-uvre est presque dans 
sa lleur ; le temps a épargné le travail délicat et 
très poussé du sculpteur; il a respecté môme la 
coloration rose des lèvres et la pourpre dont les 
vêtements et la coifTure sont encore rehaussés par 
places. 

Cette coiffure, avant tout, attire l'attention, 
lille se compose d'une mitre placée assez haut 
sur la tète, et dont la face antérieure fuit en 
arrière, si bien qu'on l'aperçoit à peine lorsqu'on 
regarde le visage bien en face. Cette mitre n'est 
pas pointue au sommet, ni ronde, à la façon de 
certaines tiares orientales; mais elle va s'amin- 




Sl'ATL'E DU CeRHO DE LOS SaMOS 

Musée archi^ologiquc de Madrid. 
(D'aprt^s roriginai -.) 



' I.c travail du biisle, par derrière, est tout à fait rapide ; on reuiari|uc seulement entre les deux 
épaules une cavité larjic, profonde et régulière, qui ne peut être un trou de scellement. C'était pour 
ainsi dire un Ironc à ollrandes, et cela suflit à marquer très ni^ttemcnt le caractère votif ou funéraire 
de la figure. 

Publiée ))iir M. L. Ilcuzey, Benip d'iixtii/riolni/ie. 11, iil. III, et Btilleliii île correspondance 
hellénique, XV, pi. XVII. — A. Kngel, Archives des missionx, 1892, pi. IX. 



196 LA REVUE DE L'ART 

cissant depuis le crâne jusqu'à son bord supérieur qui dessine une élégante 
courbe surbaissée, arèle d'un angle vif. Un voile rouge sombre couvre 
complètement cette mitre; par derrière, il tombe tout droit sur la nuque, 
marquant seulement par quelques ondulations verticales le dessin de la 
chevelure pendante ; par devant, il descend jusque sur le front, où il s'aplatit 
en quatre plis étages, et sans laisser paraître les cheveux, un peu comme la 
mousseline empesée des cornettes des religieuses. Sur ces plis le rouge est 
particulièrement bien conservé et vif. La mitre, plate par devant et bombée 
par derrière, n'est pour ainsi dire que le soutien d'une originale parure. 
D'abord une bande plate d'étoffe, ou plutôt de métal rigide, s'y plaque étroi- 
tement et l'enserre; large et découpée au-dessus du front, elle est plus étroite 
sur la nuque. Comme ornement, elle porte trois rangées de petits boutons 
ou de grelots, dont la première, fixée tout au bord, fait frange sur le voile. 
Mais ce qui fait la nouveauté de celte sorte de diadème, c'est qu'il supporte à 
droite et à gauche deux grands ornements en forme de roues ajourées qui 
encadrent le visage de leur double saillie proéminente. Ces superbes bijoux, 
en filigrane d'or peut-être, sont assez compliqués. Les roues, dont noire 
gravure montre le diamètre et l'épaisseur, se composent dune sorte d'umbo 
saillant et lisse, véritable essieu où viennent s'implanter des rayons courts. La 
jante est décorée, sur sa face extérieure, de rangées parallèles de trois perles 
semblables à celles du diadème, sculptées en relief, et séparées par une sorte 
d'X taillé en creux. Deux cercles concentriques à la jante recoupent les rayons 
et partagent ainsi les faces latérales de la roue en une triple zone d'alvéoles 
oblongs. A l'intérieur, contre les oreilles, les roues tiennent à des plaques 
découpées, attachées elles-mêmes au diadème, et de ces plaques pendent 
jusque sur les épaules des faisceaux de cordelettes terminées par des perles 
fiisiformes. 11 faut ajouter que, pour soutenir les couvre-oreilles et empêcher 
qu'ils ne s'écartent de la tête au moindre souffle, un léger cordon qui s'ac- 
croche à leur bord les relie l'un à l'autre ; il passe par-devant le diadème sur 
lequel il se pose, et dont il raye d'une ligne ténue la surface. Tout cet ajuste- 
ment luxueux et compliqué n'en est pas moins d'une gracieuse élégance; il 
ne semble ni lourd ni de mauvais goût, tant il est harmonieusement combiné, 
tant les détails en sont sculptés avec précision et délicatesse, tant le ciseau qui 
les a fouillés avait de sûreté légère. 

Les faisceaux de glands, de chaque C(»té du cou. cachent les atlaches d'un 



LE BUSTE D'ELCHE 



197 



triple collier de perles striées ou lisses, d'où pendent des amulettes. Le pre- 
mier rang supporte une seule petite amphore dont les anses en forme de 
volutes et dont la panse bombée sont décorées de fins grènetis en relief ; 
au second, qui s'arrondit plus mollement sur la gorge, pendent six petits 
vases semblables ; au troisième s'attachent trois sachets plats courbés en fer à 
cheval, ornés aussi d'un grènetis, et dont un seul est complètement visible, 
celui du milieu, qui tombe entre les seins, 
presque sur l'estomac. 

Les deux autres sont à demi cachés sous le 
manteau qui, enveloppant le dos et les épaules, 
et reployé le long des bras en larges plis raides 
et réguliers, à la mode des draperies grecques 
archaïques, mais laissant la poitrine décou- 
verte, vient réunir ses deux bords devant la 
taille, juste à l'endroit où le buste est coupé. 
Cette chape, ou ce châle, rond difficile à bien 
connaître le véritable costume de la femme. 
Sous les colliers on aperçoit seulement une 
tunique rouge, fendue au col, ot agrafée par 
une petite fibule, et, de gauche à droite, en 
écharpe, une étoffe de même couleur qui se 
fronce à larges ondes. 

Heureusement encore, par un habile elfort de 
génie, le sculpteur a su faire que tous les orne- 
ments qui l'environnent n'écrasent pas le visage. 
La mitre, le diadème, les roues et les colliers, tout ce cadre qui étoufferait une 
figure vulgaire, rehaussent singulièrement la beauté de notre Espagnole. 
Entre les disques saillants et les deux flots de cordelettes à glands, les traits 
à la fois fins et sévères trouvent dans ce léger recul on ne sait quelle majesté 
mystérieuse. Le regard abaissé des yeux obliques, dont la prunelle se creuse 
sous la paupière épaisse et lourde, s'éclaire d'une illusion de vie grave et de 
pensée profonde. Le front large et ferme, que rétrécit le quadruple bandeau 
du voile, le nez mince et droit, la bouche nettement découpée, aux lèvres 
roses, serrées et fines, le menton solide et modelé sans faiblesse, les pom- 
mettes sèches et saillantes, le galbe vigoureux des mâchoires et des joues, 




Statue du Ckkko de los Santos 

.Musi^e archéologique de Madrid. 
(D'après l'original. J 



198 LA REVUE DE L'ART 

tout accuse une énergie de volonté impérieuse, de fierté liautaine et de pas- 
sion. On dirait le portrait précis d'une princesse altière et voluptueuse, d'une 
espagnole Salammbô, où le sculpteur aurait empreint son rôve d'idéale beauté 
divine. 

Aussi bien pourra-t-on discuter longtemps sur ce point. Portrait ou ligure 
idéale, reine, prêtresse ou déesse, ce que je veux ici noter, c'est la vive origi- 
nalité du type, oîi se révèle pour la première fois le charme étrange, sen- 
suel et mystique, de la beauté espagnole ; c'est la valeur d'art singulière d'un 
monument inattendu qui excite au même degré l'admiration des artistes cl 
la curiosité des savants. 

Le buste d'Elché, pour les uns et pour les autres, est une révélation. 
Comme me l'écrivait M. Léon Heuzey, lorsque la statue sortit à ses yeux de 
la caisse qui l'avait transportée au Louvre, c'est l'Espagne antique sortant 
de son tombeau tant de fois séculaire, l'Espagne antique jusqu'à ce 
jour oubliée et dédaignée, qui n'avait pas même, dans l'iiisloire de l'art, 
l'humble place réservée aux Lydiens ou aux Cariens, ou même aux Hittites, 
ces problématiques barbares. 

Un seul homme, en France, h la vue du chef-d'œuvre, a ressenti plus 
d'émotion que de surprise. La découverte d'Elché procure à M. Heuzey cette 
joie rare et pure de rappeler tout à coup l'attention sur des recherches au.\- 
quclles la science n'avait peut-être pas assez pris garde, et de confirmer, par 
un témoignage éclatant, des théories qui font le plus grand honneur à son 
érudition et à son goût. 

H existe au musée archéologique national de Madrid une salle curieuse, 
celle des sculptures du Cerro de los Santos, dont l'histoire mouvementée a 
été écrite en détail par mon ami Arthur Engel '. Sur cette Colline des Saints, 
près de Montéalégré, dans la province d'Albacété, était un vieux sanctuaire 
dont les ruines, retrouvées vers 1830, explorées plusieurs fois depuis 18G0. 
renfermaient des centaines de statues bizarres, auxquelles l'art adultère d'un 
trop ingénieux horloger d'Yécla a donné de nombreuses sœurs illégitimes. 
Les savants d'Espagne ont longuement bataillé sur leur compte ; leur état 
civil a maintes fois changé; tour à tour ibériques, romaines ou wisigothes, 
tour à tour admirées ou reniées en gros et en détail, c'est en 1891 seulement 

' Nouvelles Archives des missions scientifiques et littéraires, t. 111, 1892, p. 157. 



LE BUSTE D'ELCHE 



199 



que M. Léon Heuzey a d'un seul coup établi l'authenticité de celles d'entre 
elles qui le méritaient, et fixé leur identité '. Ces statues sont bien vraiment 
indig^nes, elles sont l'œuvre d'artistes espagnols, mais ces artistes, sans 
abjurer l'originalité que toujours, k tous les âges, a su garder cette race pri- 
vilégiée, ont subi les influences de l'Orient et de la Grèce. 

Voici, pour illustrer cet article, quelques-unes des statues et des tètes les 
plus caractéristiques du Cerro. Sans doute rien de tel 
n'a jamais été sculpté par un Phénicien, ni par un 
Grec; l'originalité ibérique éclate ici, évidente et sûre ; 
mais l'œil exercé d'un orientaliste ou d'un historien 
de l'art hellénique discerne et dose sans trop de peine 
les éléments étrangers qui s'y combinent et le relèvent. 
Je ne saurais mieux faire que de transcrire ici le juge- 
ment de M. Heuzey sur les plus importantes des figures 
de Madrid : 

<< Ce qui surtout est grec, dans ces statues, avec un 
sentiment plus ou moins marqué d'archaïsme, c'est le 
style dominant, c'est le type des figures et l'arrange- 
ment général des draperies. 

« Ce qui est oriental au contraire, sans parler de 
quelques détails de parure, ce sont les traditions et 
les habitudes de l'atelier, c'est l'esprit qui dirige 
l'exécution, c'est l'éducation de la main. 

<( lùilin ce qui tient au goût local, ce qui procède 
du milieu ibérique oîi ces œuvres ont été produites, 
c'est l'exagération violente et barbare de quelques détails de costume, c'est 
aussi un surcroît de rudesse et de lourdeur dans certaines parties du travail -. » 
11 faudrait, si l'on voulait appliquer ces paroles au buste d'Klché, partout 
atténuer et quelquefois supprimer le blâme, exagérer l'éloge, et faire surtout 

' Léon Heiizey, Statues espar/ noies de style r/réco-pliénicieii (question d'authenticité), dans la 
lievue (t'ass)jriulof/ie et d'arcliéolof/ie orientale, t. II, p. 76, pi. III et IV. Il faiil, pinir t"'ti'e juste, 
joindre le nom d'Artluir Engel à celai de M. Heuzey, car il s'est livré à une longue et difficile enquête 
sur l'histoire et l'authenticité des sculptures du Cerro; aux arguments d'ordre purement scientifi(|ue 
exposés par M. Heuzey il a joint les preuves matérielles qui restaient encore désirables ; il a vrai- 
ment dévoilé les pratiques du faussaire d'Yécla, et séparé le bon grain de l'ivraie. J'ai cité plus haut 
le lumineux mémoire où il expose les résultats de ses recherches. Le travail de M. Heuzey a été 
réédité dans le Hiilletin de correspondance hellénique, t. XV (1891), p. 608. pi. XVII. 

* Op. laud.. p. 108. 




Statue du Ckrro de 
r.os Santos 

Mus(''C arclu^olo^icuio de Madrid. 
(D'après l'original.) 



200 LA nEVUE DE L'ART 

à l'inlhicnce grecque une part plus large encore. Mais de toute façon il est 
évident que ce buste se rattache étroitement aux sculptures du Cerro. Le cos- 
tume et la parure se trouvent jusqu'aux moindres détails dans les différentes 
statues ou tôtcs du musée de Madrid. Le châle plissé sur les épaules n'cst-il 
pas le même, par exemple, que celui de la statue principale du Cerro, celle 
qu'a spécialement étudiée M. Heuzey? La mitre, bien que de forme dilférente, 
est la coiffure la plus fréquente des têtes de cette provenance, et j'en donne 
ici deux curieux modèles. Les colliers à simple ou multiple étage sont 
l'ornement habituel de toutes ces femmes; enfin ces opulents couvre-oreilles, 
qui contribuent surtout à donner au monument du Louvre sa pittoresque 
étrangeté, se retrouvent non seulement dans une statuette du musée de 
Madrid, réduction exacte d'une statue de type absolument identique, et dans 
un fragment de tête du musée d'Albacété, mais encore, avec moins d'ampleur, 
et réduites au rôle de pendeloques, dans la grande statue reproduite par 
M. Heuzey, dans la lôte de la collection Canovas del Castillo qu'il a publiée 
en même temps, et dans plusieurs autres encore. 

Enfin, s'il n'est pas possible de comparer même les plus belles tètes de 
Madrid au buste du Louvre pour l'originalité du type, pour la vigueur de 
l'expression et la maîtrise de la facture, du moins ne peut-on nier que la 
même impression d'archaïsme grec, qu'a si bien sentie et si bien exprimée 
M. Heuzey, se retrouve ici plus nette et plus vivante encore. Quelques tètes 
féminines ou viriles du Cerro, comme l'a noté encore avec la même pénétra- 
tion et le même sûr instinct M. Heuzey, conservent quelque chose de l'accent 
des hautes époques; cet accent est empreint bien plus vivement encore sur 
le visage de la dame d'Elché, et tout naturellement on songe en l'admirant, 
à quelqu'un de ces bustes de jeunes Athéniennes contemporaines de 
Pisistrate, retrouvés il y a dix ans à l'Acropole, qu'un maître du v° siècle 
aurait rajeuni en le dégageant des formes sèches et un peu conventionnelles 
de l'archaïsme avancé, en l'éclairant d'un rayon de pur idéal classique. 

D'ailleurs, que l'œuvre date du iv" siècle, ou qu'on la fasse descendre 
jusqu'au in°, pour laisser aux influences grecques le temps de se propager 
jusqu'en Espagne, ces influences sont sans doute aussi directes que cert<>ines. 
Il serait téméraire d'imaginer qu'un artiste grec soit venu à Elché, et qu'il ait 
mis son ciseau au service d'un roitelet indigène ou d'un grand prêtre opulent 
pour exécuter le portrait d'une reine favorite ou l'image d'une déesse vénérée ; 



LE BUSTE D'ELCIIE 



•201 



je n'oserais môme pas supposer qu'un sculpteur ibérique ait franchi les mers 
pour se mettre à l'école de quelque fameux sculpteur grec, et que, de retour 
au pays natal, il ait, sans perdre sa personnalité originelle, sans abjurer son 




j^. 



TlVl'K PROVENA.NT DU CeIIUO UK LOS SaMOS 

Collection Caiïovas del Casiillo. 
(Dapi-ps le moulage du MusiV arcli(^oloiîi(iuo de Madrid '.) 



goût des beautés chaudes et peu banales do son pays, affiné son art au 
contact des maîtres altiques. Mais certainement ce sculpteur a vu des œuvres 
grecques, il en a senti la force et la grâce ; il a connu les secrets de leur 
facture large, soujjIo et libre. Ces fastueuses élégances espagnoles, qu'avaient 
exagérées encore les modes orientales importées par les Phéniciens, il les a 



' Publiée par M. L. Ileuzcy, Iteriie it'assi/rioloi/ip. pi. IV. — La tète publiée ci-après en cul-de- 
laiiipe est ineilitc; elle appartient à la même collection. 



LA IIKVUE DE 1. AIIT. 



202 



LA REVUE DE L'ART 



tempérées par un goût plus sobre ; la beaulé sensuelle des femmes de son 
pays, aïeules des ardentes maftolas, il l'a épurée par un soufde de noblesse et 
d'idéal. Et de cette collaboration du génie grec et du génie ibérique est née 
l'une des œuvres les plus fortes et les plus captivantes que nous ait léguées 
l'art antique. 

Pour moi, à qui l'étude attentive des travaux de M. Hcuzey a permis dès 
l'abord de reconnaître et de signaler l'importance de cette merveille, je 
compterai comme le plus beau jour de ma modeste vie scientifique celui où 
il m'a été donné d'en assurer la possession au Louvre. 

Pierre PARI.S. 




Il 




RUBENS 



AU CHATEAU DE STEEN 



Les fatigues imposées à Rubens par les nombreux travaux auxquels il 
devait suffire avaient peu à peu ébranlé sa santé, déjà fort éprouvée à la suite 
de ses longs séjours en Espagne et en Angleterre. Son talent, son savoir, 
l'agrément de son commerce, sa grande célébrité, les hautes relations qu'il 
s'était créées en Europe, les richesses artistiques qu'il avait réunies dans sa 
magnifique demeure, tout conspirait pour le mettre en vue et attirer chez 
lui de nombreux visiteurs. Dans ces conditions, il lui était bien difficile à 
Anvers de se défendre contre les sollicitations de toute sorte auxquelles il 
était exposé. Aussi, avec le temps, avait-il senti le besoin de chercher dans 
la retraite la possibilité de mener au milieu des siens la vie tranquille qui 
convenait à son âge et à ses goûts. 

11 avait toujours aimé la campagne ; mais à ses débuts, le paysage n'ap- 
paraît guère dans ses œuvres que comme un fond de tableau. Dans ses 



204 LA REVUE DE I.'ART 

grands ouvrages, il laisso en génc^ral à ses collaboratours le soin de le peindre 
daprès ses indications, considérant que ce n'est là, à vrai dire, qu'un accessoire 
purement décoratif. Pendant assez Icjngtemps, Rubcns s'est donc contenté de 
consulter la nature d'une façon assez sommaire. Mais peu à peu, devenu plus 
exigeant, il a senti le besoin de meubler sa mémoire et ses carions de nota- 
tions plus détaillées et plus précises, recueillies par lui au cours de ses pro- 
menades ou des courtes excursions qu'il a pu faire à la campagne. C'étaient 
tantôt des croquis enlevés à la hâte, des ligures de paysans ou de villageoises 
saisies sur le vif dans leurs attitudes f'amili^res; tantôt des cours de fermes, des 
groupes d'arbres d'essences différentes, et une foule d éléments pittoresques 
qu'il utilisait ensuite dans ses compositions ou dont il arrivait même à faire 
le principal motif de ses tableaux. Tel est cet Enfant prodigue acheté en 1894 
pour le musée d'Anvers, dans lequel, autour du misérable loqueteux, exténué, 
et à peine couvert d'un lambeau d'étoirc, il a réuni les ustensiles et les 
animaux les plus variés. Tout cela est indiqué à peu de frais, d'une touche 
juste et alerte, dans une gamme sourde, faite de bruns assortis, sans autres 
colorations que le rouge du corsage et le gris clair de la jupe d'une servante 
qui verse aux pourceaux leur pâtée, mais tout cela est plein de mouvement 
et d'animation, aussi franchement rendu que bien observé. 

Insensiblement le maître avait pris goût au calme de celte vie rustique, 
car le 29 mai 1G27 il achetait de Jacques Loemans, sur le territoire d'Eecke- 
ren, une petite propriété avec des terres et une maison de plaisance entourée 
d'eau, connue sous le nom de Ho/f van Urssel, où il se proposait sans doute 
dès lors de faire des séjours assez prolongés. Mais il avait à peine pu l'habiter, 
ses missions diplomatiques l'ayant retenu à l'étranger pendant les années 
qui suivirent. Maintenant qu'il était de retour dans son pays et qu'il venait 
de se remarier, sa vie s'annonçait plus stable et son désir d'indépendance 
aussi bien que le soin de sa santé lui faisaient de nouveau souhaiter de passer 
aux champs la belle saison. Soit que ce bien d'Eeckeren, qu'il garda cepen- 
dant jusqu'à sa mort, eût cessé de lui plaire, soit qu'il ne le jugeât plus en 
rapport avec l'importance de sa position et de sa fortune, ou enfin que l'occa- 
sion se présentât pour lui d'un placement avantageux, Rubens avait acquis, 
le 12 mai 1633, au prix de 93.000 llorins', la seigneurie de Sleen, située sur 

' Ce prix équivaut pour notre époque à peu près à CQO.OOO francs. 



nUBENS AU CIIATKAU DE STEEN 



205 



le tcrriloirc d'Ellowyl, ontro Malinos et Vilvordo. C'était un domaine consi- 
dérable, comprenant une ferme louée 2.400 florins, d'autres terres, des bois 
et des étangs. Les bâtiments d'exploitation, le logement du fermier et l'habi- 
tation seigneuriale, un ancien château fort, étaient entourés d'eau de tous 
côtés, ci l'on y accédait au moyen d'un pont défendu au milieu par une haute 
tour carrée et à l'extrémité par un pont-levis avec sa herse. 11 semble que 




L'Orage 
Héduclioii de la gravure de Schelte à Bolswcrt, d'après Uiuenb. 



l'artiste ait voulu évoquer les souvenirs de cet ancien état "de Steen dans la 
charmante esquisse du Tournoi que nous possédons au Louvre et dont Delacroix 
s'est plus d'une fois inspiré. Avec le sens de reconstitution du passé qu'il 
avait à un si haut degré, Hubens y a représenté, au milieu d'un paysage em- 
brasé par les reflets du soleil couchant, six cavaliers rompant des lances, près 
des fossés du château que domine la haute silhouette de la tour. Mais s'il était 
capable de recomposer, avec celle poétique lidélité, le spectacle de ces joutes 
violentes, Rubens ne tenait aucunement à vivre parmi les restes d'un autre 
âge qu'il trouvait dans sa nouvelle demeure. Cette tour, ces remparts, ces 



200 LA REVUE DE L'ART 

meuririèrips el ces mâchicoulis n'ofl'raient en rien le cadre qu'il rêvait pour sa 
propre existence. Ami de la paix, il ne pouvait souffrir de voir autour de lui 
ces souvenirs d'un temps voué aux guerres incessantes et à tous les désordres, 
à toutes les misères qu'elles entraînaient. Dès les premiers moments de son 
installation, il s'était hâté de prescrire les travaux d'appropriation qui 
devaient rendre l'ancienne forteresse plus habitable pour les siens, mieux 
accommodée à ses goûts et à son travail. La tour, le pont-levis, les mâchi- 
coulis avaient donc bientôt disparu et le peintre s'était fait disposer un atelier 
à sa convenance. En même temps que les archives de Stcen nous apprennent 
qu'il avait consacré une somme de 7.000 florins à ces divers travaux, nous 
trouvons dans son testament le nom de l'entrepreneur à qui ils avaient été 
confiés. Jean Colaes, le maître maçon de Steen, aimait, paraîl-il, la peinture, 
et Rubens avait été satisfait des rapports qu'il avait eus avec lui, car nous 
voyons par les comptes de tutelle d'Hélène Fourment, qu'il lui laissait après 
sa mort deux copies, l'une d'un Christ triomphant, l'autre d'une Vénus avec 
Jupiter en Satijre, qu'il lui avait promises lors des remaniements opérés 
d'après ses ordres. 

On aimerait à retrouver dans les bâtiments actuels du château quelque 
trace de leur état au temps de leur ancien possesseur. Mais l'aspect en a été 
complètement modilié il y a quelques années par le baron Coppens, qui, peu 
de temps avant sa mort, en avait fait une élégante habitation, d'un style tout 
à fait moderne. Je dois du moins à la gracieuse obligeance de M""" la baronne 
Coppens la photographie dont une reproduction précède cette étude et qui 
donne un peu l'idée des constructions antérieures avec les hauts pignons 
flamands et les fenêtres à croisillons de l'une des façades. Un superbe paysage 
de la National Gallery peut nous aider du reste à reconstituer l'aspect du 
château de Steen. Sa tour et ses pignons à gradins s'y détachent en vigueur 
sur un ciel vivement éclairé par les rayons du soleil couchant. Sans parler 
de l'aspect magistral de cet effet d'automne, les personnages qui l'animent 
lui donnent un précieux intérêt. Outre un chariot à deux chevaux sur lequel 
est assise une paysanne, et un chasseur qui s'avance en rampant, avec son 
chien, vers une compagnie de perdreaux coulant dans les sillons voisins, nous 
y voyons en effet Rubens lui-même avec Hélène, sa femme, et un de leurs 
enfants tenu par sa nourrice. Limage est délicieuse, et de la peinture brossée 
avec un entrain magistral se dégage cette bienfaisante impression de calme 



RUBENS AU CHATEAU DE STEEN 



207 



qui, avec la fin du jour, so répand sur la campagne. Au milieu de ces apaise- 
ments de la nature, l'artiste goûtait pleinement la douceur dune vie nouvelle 
dont les intimes contentements le pénétraient peu à peu. 

Mais si le château de Steen n'a plus rien conservé de son ancienne appa- 
rence, le pays du moins n'a pas changé, ce grand pays ouvert, aimable et 
riche, avec l'abondance de ses eaux, ses cultures variées et ses vastes horizons. 




HUISKS ROMAINES 
Rciiu3tioii de la f^ravurc »lc Scliellc à Bolswert, traprès Hihens 



Vues à distance, les avenues et les plantations nombreuses qui y sont semées 
donnent l'illusion de forêts étendues. Telle (lu'ellc est, assurément celte con- 
trée n'a pas grand caractère; mais peut ôtre plaisait-elle mieux ainsi à 
Rubens. Comparées aux réalités qu'elle nous offre, les interprétations qu'il 
nous en a données nous feront en tout cas mieux comprendre quel était 
son idéal, à quel secret instinct il obéissait dans le choix de ses motifs, quels 
traits de cette nature modeste lui paraissaient surtout dignes d'être mis en 
lumière. Quant à la satisfaction qu'à ce moment de sa carrière il trouvait à 
en exprimer les divers aspects, elle nous est assez prouvée par le nombre et 



208 LA REVUE DE L'ART 

l'importance des paysages qu'il peignit alors. Presque tous, en effet, étaient 
demeurés dans son atelier, et ils figurent à ce titre dans l'inventiiire dressé 
après sa mort. 

11 importe cependant de séparer en deux catégories bien distinctes les 
paysages de cette époque, car plusieurs d'entre eux sont de pures compositions, 
n'ayant aucun rapport avec la contrée où vivait l'artiste. On dii'ait même 
parfois qu'au milieu de ces plaines unies son imagination lui remet plus volon- 
tiers en mémoire les sites les plus accidentés qu'il a pu rencontrer au cours 
de ses lointains voyages : montagnes escar[)ées, rochers sourcilleux, cascades 
ou torrents aux flots tumultueux, temples et fabriques, tous ces détails j)itto- 
resques, souvent disparates et rapprochés sans aucun souci de vraisemblance, 
forment le décor le plus habituel des épisodes dont la lecture de ses poètes 
favoris lui a fourni les sujets. C'est par exemple celte Tempête d'/im'e qui a 
fait partie de la collection du duc de Hichelieu, et dans laquelle le bon do 
Piles croit bien à tort reconnaître les environs de Porto-Venere; ou encore cet 
Ulysse chez les P/iéariens, qu'il décore non moins gratuitement du titre de Vue 
de Cadix et qui nous semblerait bien plutôt inspiré par le souvenir de Tivoli'. 
Comme si ces détails hétérogènes, accumulés à plaisir, ne lui suffisaient pas, 
il arrive même qu'à lincohérence hasardeuse des terrains il ajoute le dé- 
sordre de tous les éléments déchaînés. Dans le Philémon et Baticis du musée 
de Vienne, entre autres, il semble qu'il ail pris soin d'enlasser toutes les 
horreurs : l'orage ouvrant les cataractes du ciel et l'inondation qui dans ses 
Hols écumants roule pêle-mêle des arbres déracinés, des animaux et des 
cadavres humains- Pourquoi ne pas le reconnaître, malgré la richesse d'in- 
vention que dénotent ces compositions compliquées, leur mise en scène 
théâtrale n'est guère faite pour nous émouvoir, et nous ne saurions beaucoup 
louer Rubcns d'avoir, par la verve qu'il y a mise, rendu quelque vogue au 
paysage dit académique, dans ce qu'il a de plus conventionnel et de plus fac- 
tice. 

Au contraire, dans ses paysages inspirés directement par la nature, le 
maître manifeste toute l'originalité qu'on pouvait attendre de son génie, et 
les impressions qu'il a su rendre sont à la fois très personnelles et très dif- 
férentes de celles que nous montrent les paysagistes de profession à cette 

' Il provient également de la collection ilii duc de Uichclicu et se trouve aujourd'hui au palais 
Pitti. 



RUFîENS AU CIIATRAU DE STEEN 



209 



(5poquo. Ainsi que l'a rcmarqud Delacroix, « les hommes spéciaux qui n'ont 
qu'un genre y sont souvent inférieurs à ceux qui, embrassant tout de plus haut, 
portent dans ce genre une gi'andeur inusitée, sinon la même perfection dans 
les détails : exemple. Rubens et Titien dans leurs paysages ». Sans se préoc- 
cuper de ce qui se fait autour de lui, le maître veut exprimer tout ce qui le 
frappe et l'émeut dans hi nature. Mais s'il respecte la simplicité des motifs 














L'Etai;i.i; 
Tulilciu lie lUnENs (galerie de Wimlsor). 

qu'elle lui oll're, ce n'est cependant pas une copie littérale qu'il nous en 
donne. Comme à son insu, il y mêle quelque chose du sens lyrique qui est en 
lui pour les transfigurer et les agrandir. Ses lignes sont plus animées, ses 
masses ont plus d'ampleur. Les perspectives déjà singulièrement vastes de 
ces plaines se creusent et s'étendent chez lui à l'infini. Dans la diversité et 
la plénitude des formes, dans le mouvement des nuages, dans le frémis- 
sement des arbres, dans la sève généreuse qui gonfle les plantes, épanouit 
leurs fleurs, étale leurs larges feuillages, on sent je ne sais quel souffle fécond 
qui remplit l'atmosphère, quelle chaleur vivifiante qui fertilise la terre. Ce 
n'est pas une tranche découpée au hasard dans la campagne, ce n'est pas un 



LA REVUE DE l'aRT. — III. 



27 



210 



LA REVUE DE L'ART 



portrait inanimé de la nature, c'est un résumé de toutes ses énergies, de 
toutes ses richesses noiirricièrps. qui se présente à nos yeux dans ces œuvres 
où l'artiste a volontairement négligé ce qui est indilTérent pour ne mettre en 
lumière que ce qui est expressif. 

Intéressante par elle-même, chacune de ces images prend aussi sa signi- 




L'AHC-KN-C1EI. 
1) apn>«t le tnbloau Hc Ri;nE>«. à lu ï'iiiacotlu^ijiio do Miinirli. 



fication dans cet ensemble où sont reproduits les aspects des plus caractéris- 
tiques de cette contrée, variés à la fois par le choix des sites, par l'état du 
ciel, par les heures du jour et par les travaux successifs qu'amène le cours 
régulier des saisons. Déjà, dans une peinture exécutée quelques années 
auparavant, \'Étable\ qui fait aujourd'hui partie de la Galerie de Windsor, 
Rubens s'était proposé de représenter l'hiver. Tandis qu'au dehors les arbres 

< L'exécution de rc tableau est nntrrieure n l'année 1057, car il fui compris ilans l'achat des 
collections de Uubens fait par le duc de HuckinHliani. 



nUBENS AU CHATEAU DE STEEN 



211 



dépouillas et le blanc linceul ((ni couvre le sul atlrislenl nos regards, l'ani- 
mation du premier plan contraste avec celte mort apparente de la nature. 
Sous le hangar qui occupe le devant de la toile, l'artiste, en ell'et, a groupé 
tout le personnel et tout le bétail d'une exploitation rurale : des chevaux, un 
jeune poulain tétant sa m^re, des vaches rangées dans leur élable, avec une 
femme qui trait l'une d'elles, un chien qui aboie, deux servantes circulant 




Le Clair de i.u.ve 

Réduclion de lu gravure de Schellc à Bolswerl, d'après Rirkns. 

atTairées, des villageois qui se chauffent à un feu allumé, et tout autour, dans 
un amusant pêle-môle, des voitures, une charrue, tout le matériel de la ferme. 
Dans cette scène très compliquée, la justesse absolue des valeurs, obtenue 
c(mime sans y prendre garde, atteste la science accomplie de Hubens à cet 
égard. Avec la nette compréhension qu'il avait des convenances de son art, 
le maître, désireux de figurer la chute de la neige, a compris l'impossibilité 
où il était de répandre nniforménu'ut sur tout le champ de son tableau 
d'innombrables taches blanches, dont la monotonie produirait le plus fâcheux 
effet. En reportant au second plan ces flocons qui tombent mollement dans 



212 LA REVUE DE L'ART 

l'air, et en restreignant ainsi la place qu'ils occupent, il a su très ingénieu- 
sement exprimer ses intentions et faire une œuvre à la fois très vraie et très 
pittoresque. 

C'est, au contraire, l'été avec toute sa fécondité, ses magnificences et ses 
travaux que Rubens a peint dans un grand nombre de paysages dont les envi- 
rons de Steen lui ont fourni les motifs et qui datent par conséquent de la 
fin de sa carrière. Voici, dans les Vaclies de la Pinacothèque de Munich, une 
douzaine de ces bonnes laitières flamandes que deux paysannes sont occupées 
à traire au bord d'une mare ombragée par de grands .arbres. Nonchalantes et 
repues, elles sont groupées dans les attitudes les plus variées, et de Piles, qui 
vante avec raison ce tableau, nous assure que la justesse du dessin de ces 
animaux « persuade assez qu'ils ont été faits d'après nature avec beaucoup 
de soin «. Dans le Retour des champs, du palais Pitti, le motif offre plus 
d'ampleur et d'intérêt. Sous un ciel déjà coloré par les lueurs du couchant, 
la grande plaine étend jusqu'à l'horizon lointain ses bois, ses prairies, ses 
champs aux cultures diaprées, avec quelques villages à demi cachés dans la 
verdure, et la silhouette de Malines, dominée par le clocher de Saint-Uom- 
baut. Le soleil, à son déclin, éclaire la campagne de ses derniers rayons. De 
tous côtés ce n'est que mouvement : des voitures qu'on charge de foin, des 
chevaux qui paissent en liberté, un troupeau de moutons regagnant le village 
avec les chiens du berger qui pressent les retardataires ; un chariot attelé de 
deux chevaux, sur l'im desquels est monté un paysan; des femmes portant 
leur charge de navets et de fourrage, ou bien tenant à la main des râteaux; 
un laboureur qui leur donne ses ordres; partout limage d'une activité qui, 
au moment où elle va s'éteindre avec le jour qui tombe, semble ranimer 
toute cette contrée d'une vie nouvelle. Et cependant, au milieu de ces gens 
et de ces hôtes affairées, on sent déjà comme les apaisements de la nuit pro- 
chaine, et dans l'air rafraîchi le vague parfum des foins remués monte len- 
tement et remplit l'atmosphère de ses pénétrantes senteurs. 

Bien dilTérenle, mais peut-ôtre plus franche encore, est l'expression de ce 
Paysage à l' Arc-en-ciel, dont la collection de sir Richard Wallace et la Pina- 
cothèque de Munich possèdent chacune un exemplaire de dimensions diffé- 
rentes, tous deux de la main du maître. Ici, l'été déploie toutes ses ardeurs, 
toutes les richesses de ses colorations. L'or des blés mûrs tranche fortement 
sur le vert des prairies dont la pluie vient de raviver l'éclat, et la cime des 



RUBENS AU CHATEAU DE STEEN 



213 



iiibros, (li'jù l'claiiTC par le soleil, so détache en clair sur les nuages assombris 
où l'arc-en-ciel décrit sa grande courjje. Comme dans le tableau précédent, 
partout dans cette saine et vigoureuse peinture la généreuse fécondité de la 
terre est exprimée avec une puissance et une sûreté magistrales. En présence 
de cette sérénité resplendissante rendue à la campagne après la tourmente, 
on songe involontairement à cet hymne de reconnaissance et de joie qui. 




liKS VdlTUlilEllS 
Kî'Jiictioii tic la gravure de ScheîU', à liolsworl, d'aprùs le tableau de Rlurns (musée de l'Iù-iuilage). 

dans la Si/mphonie pastorale, succède aux derniers grondements de l'orage. 
Par l'importance qu'il attache à ces spectacles changeants du ciel, Rubens 
est véritablement un novateur, et personne avant lui n'avait songé à y repré- 
senter les grandes luttes des nuages et leurs incessantes transformations. Ce 
n'est pas seulement, en elfel, lu chute de la neige ou l'apparition de l'arc-en- 
ciel qu'il a peintes; mais tous les phénomènes de la lumière, toutes les per- 
turbations de l'atmosphère, ont tour à tour attiré son attention et tenté ses 
pinceaux. Dans un paysage ;ippartenant à Sir \V. Wym, il nous montre les 
rayons du soleil qui liltrent à travers les arbres d'une forêt où à l'aube nais- 



214 



LA REVUE DE L'ART 



santé un chassour avec sa meute s'élance à la poursuite du gibier. Une autre 
fois c'est le déclin du jour qu'il représente avec les Voitttriers (du musée de 
l'Ermitage), essayant de tirer leur charrette des ornières où elle s'est embourbée. 
Nos hommes se pressent, car le chemin est difiicile cl la nuit va tomber. Déjà, 
dans une éclaircie des arbres qui couronnent les rochers voisins, on entrevoit 
la lune qui s'élève au-dessus de l'horizon et môle ses clartés douteuses à 
celles du crépuscule. Cette heure mystérieuse, si chère aux paysagistes de 
notre temps, n'avait jamais inspiré les artistes de l'époque de Rubens, et il 
en a exprimé avec un charme exquis la poétique indécision. Bien rarement 
aussi on avait osé avant lui aborder, comme il l'a fait, dans le Clair de 
lime de Dudiey-House, les augustes recueillements de la nuit étoilée, ses 
vagues lueurs, sa solitude et son silence à peine troublés par la marche 
errante d'un cheval qui broute au premier plan. Plus imprévue, plus iné- 
dite encore est l'impression de ce petit Pai/sage ai;ec un oiseleur, que nous 
possédons au Louvre et dans lequel le soleil, se dégageant de la brume mati- 
nale, dissipe et boit les vapeurs argentées flottant au-dessus des eaux, tandis 
que la nature entière se réveille, pénétrée de lumière et de fraîcheur. 



Em. MICHEL 



{1.(1 fin iiroclidinemenl.) 





LE PORTRAIT COIFFI^. 

I)'P]LISABP]TII D'AUTRICHE 

AU l.nUVRK 



LousQu'oN voit ;ui Louvre dans le grand salon carré, au milieu de tant 
de chefs-d'œuvre, le ravissant portrait d'Elisabeth d'Autriche peint par 
François Clouet, on a peine à croire que celle femme mignonne, un 
peu triste, si douce d'aspect, ait été la reine de France de la Saint-Rarthélemy, 
la compagne de Charles IX, la bru de Catherine. Rrantôme est venu nous 
assurer que l'effigie n'est point menteuse qui la montre ainsi, car la petite 
princesse autrichienne tombée en 1370 dans cette cour raffinée des Valois, y 
est un peu venue comme la colombe de l'arche. Eiïrayée pourtant et toute 
timide sous ses atours de princesse, elle donne au peintre ofliciel une séance 
boudeuse. El celui-ci, le grand François Clouet, qui s'en va sur ses soixante-dix 
ans, n'espérant pas retrouver l'honneur d'une nouvelle pose, f]xe ses traits en 
un crayon subtil, consacre pour jamais la touchante et pudique figure, s'ingénie 
H y relléter l'àme. Sur cette esquisse où les traits seuls reçoivent la mise 
au point définitive, il abandonne le détail. Plus tard, s'il lui faut peindre 
la reine de France, il aura son cliché tout prêt, et le premier modèle venu 
lui donnera les mains, l'habit, les bijoux et les passements. Le crayon 



216 LA REVUE DE L'ART 

original, dalé do do"l, osl à la Bil)lioUu>quc nationale; il y avail un an 
qu'Klisabpth était mariée, et ce fut celte année-là probablement (|ui'. d'après 
son dessin, l'artiste exécuta le panneau du salon carré. 

Depuis on ne vit plus la jeune l'oine autrement. Le crayon servit à toutes 
ses images, qu'on la fît en miniature dans le livre d'heures de Cathe- 
rine de Médicis', qu'on en dessinât d'autres crayons, qu'on en gravât des 
planches sur cuivre. Même aprts d574, quand elle prendra les voiles de 
veuve pour ne les quitter qu'à sa mort, en 1392, ce crayon de Clouet restera 
le seul document consulté et copié. 

Une soûle fois nous la voyons porter un cliapeau coquet, le chapeau de 
ville, triomphe de ses belles-sœurs, Marguerite deV alois et Marie Stuart : c'est 
dans un autre petit panneau du Louvre provenant do la collection Sauvageot, 
celui-là même que nous reproduisons ici, et qui dans son allure est à peu do 
chose prés l'adaptation calquée du crayon de Clouet. La princesse a changé un 
peu sacoilTure. Les « arcelets » de ses cheveux relevés décrivent une coui'bo 
plus allongée. La résille en escoflion retenant le chignon par derrière a reçu 
une autre broderie de perles, et la toque, assise sur le crâne, laisse tlotter deux 
plumes légères, l'une rouge, l'autre blanche. La robe et les bijoux ont égale- 
ment changé. Au lieu du corsage bouillonné, semé de perles, encadré de 
carcans et de cabochons, la princesse a endossé une robe montante de velours 
noir. A l'entournure des manches quelques crevés blancs, au col une 
collerette brodée de ces passements que lltalion Vinciolo a introduits en 
France, et dont l'exact modèle se rencontre dans son livre de patrons. Au 
chapeau et autour du cou, deux bracelets d'orfèvrerie sertis dans le goût 
des bijoux de Ducerceau (vraisemblablement exécutés par le jeune Dujardin, 
joaillier de la cour, à qui la reine Catherine marque delà confiance) rappellent 
de très près le carcan merveilleux qu'on voit au portrait du salon carré". 11 y 
a lieu cependant do constater un autre jeu dans la disposition des perles, un 
dessin différent de la monture, comme aussi la nouveauté du collier en cha- 
pelet de perles tombant à deux rangs sur la poitrine. 

• ■* Ce livre d'heures, commandé par la reine Catlierinc, a appartenu a lu duchesse de Berry, 
mère du comte de Chainbord. A la vente après décès de la princesse, il fut acquis par le Louvre. 

' Ce bijou sert d'entêté au présent article. C'était une cot/olre ayant au centre une ■ bague 
à pendre "'retenue par des chaînes en guirlandes (Cf. Germain liapst. Ilisl. des joijaiix de la 
couronne, p. 117). Le cul-de-lampe qu'on verra ci-après est tiré du livre intitulé : Bref et sommaire 
recueil de ce qiti a esléfaict... (Entrée de la reine Elisabeth àl'aris,'.'!! mars 1371.; Paris, 0. Cadoré, 1572. 




RLIGABETH D'AUTRICHE 
' Miicec du Ijouvi^r ) 



Imp. L . Foi-. 



LE PORTRAIT COIFFÉ D'ELISABETH D'AUTRICHE 211 

Mais la physionomie n"<i point varié. La pose est exactement la môme, 
rorientation semblable, sauf que le regard fixe moins le spectateur et s'est 
légèrement baissé. Il y a donc tout lieu de penser que cette fois encore le 
crayon de Clouet a fourni les premiers éléments de l'œuvre, qu'on a sur un 
modèle quelconque disposé les atours, et que les bijoux ayant été prêtés par 
la couronne , on a pu sans pose nouvelle transformer l'aspect de la 
première « portraiture ». 

Qui a peint ce panneau ? Clouet excepté, il serait difficile de proposer 
un nom. Cependant le grand artiste est à la fin de sa carrière; si quelque 
probabilité faisait reporter la date de la peinture après septembre 1572, 
celle-ci ne pourrait être de sa main. Il est certain que l'œuvre est antérieure 
au 29 mai 1374, puisqu'il ce jour précis oîi elle perdit le roi Charles IX 
Éllisabeth prit ses voiles de veuve pour toujours. Ici elle est en pleine fleur, elle 
n"a même point cet abominable nuage de terreur que la Saint-Barthélémy lui 
avait imposé, au dire de Brantôme. Le portrait, qu'elle n'eût guère souffert 
aussi pimpant après l'horrible nuit, reste donc possible à l'actif de Clouet. 
Lui travailla jusqu'à ses derniers moments, puisque dans l'été de 1372 il 
exécutait encore une miniature de Marie Stuart, aujourd'hui conservée à 
Windsor, et pour laquelle nous avons la mention précise d'un livre de 
comptes '. Comme qualité de peinture, le portrait coiffé d'Elisabeth d'Autriche 
gênerait peut-être les convictions absolues, mais qu'il soit d'tin an plus 
récent que l'autre, ce petit intervalle suffit à un vieillard pour perdre de ses 
moyens. On voit le panneau un peu pins sec, un peu plus froid, les préoccu- 
pations tatillonnes s'y sont accentuées : n'est-ce point dans le cours normal des 
choses? Ce soupçon de décadence est déjà fort sensible dans la miniature de 
Marie Stuart : comparée au crayon original de la Bibliothèque nationale — 
autre cliché pris par Clouet pour des travaux ultérieurs — cette miniature 
a perdu tous ses charmes et toute sa fraîcheur. 

Disons Clouet, les probabilités sont pour nous, et d'ailleurs, en procédant 
par élimination, quel autre saurait-on désigner"? Vaguement citerait-on des 
noms, on manquerait de termes de comparaison. Pour Clouet, au contraire, 
nous avons le témoignage, d'un crayon original, l'identité de facture entre ce 
portrait et plusieurs autres, les dates concordantes. Et ces dates se renferment 

' M. H. Bouchot a longuement parlé de ce portrait dans sa savante étude sur les Clouet et 
Corneille de Lyon. Paris, librairie de l'Art, in-l". N. D. L. R. 

l.A REVUE Dï l'art. — III. 28 



218 LA REVUE DE L'ART 

strictement entre io7l, époque ù laquelle le peintre exéculason crayon sur 
nature, « d'après le vif, » comme on disait, et l'automne de lo"2, quand il 
mourut. L'habit de la reine aidant, ses robes do velours épais n'étant guère 
habituelles en pleine canicule, on pourrait, suivant toute vraisemblance, 
reporter à l'hiver tS71-72 l'instant précis oîi François Clouet « parlit ses 
besongnes ». Peu de tableaux ayant trois cent vingt-&ix ans d'âge ont à la fois 
un état civil aussi circonscrit, et une si belle fraîcheur de pâte. On irait plus 
loin : ce portrait, qui par bonheur ne montre pas les mains, intéresse autant 
que l'autre, celui du salon carré, dont on a beaucoup écrit en ces derniers 
temps, et que le Louvre a mis au rang de ses trésors de tout premier ordre. 
On le sent moins solennel, moins officiel, en quelque sorte : c'est la femme 
bien plus que la reine, si l'on veut, ladorable et chaste adolescente dont les 
yeux ne s'accoutumaient point aux choses aperçues, celle dont Marie Touchet 
exigeait de tenir le portrait — celui-ci, peut-i'-tre — qu'elle comparait volon- 
tiers au sien avec une jolie moue de triomphe. 

II. l!. 





UNE ARTISTE FRANÇAISE 



PENDANT L LMIGUATION 



MADAME VIGÉE-LEBRUN' 




LAND M"" Vigcc parlil pour rAulricho, elle igno- 
rait encore la fuite du roi, la surprise do Va- 
ronncs, l'entri^e au Temple et la République 
proclamée; elle devina seulement la réalité à 
l'insolence de certains domestiques français. Elle 
est à Vienne tout juste pour apprendre les nou- 
velles terribles. Là elle tombe aussitôt en un mi- 
lieu d'aHeclion, près des Vaudreuil, vrais amis de 
cœur, voyant le duc de Richelieu, reçue chez la 
comtesse deTbun, chez les Rambec ou les Choisy. Fiévreusement elle avait 
repris ses pinceaux, et la fatigue du travail lui faisait oublier les cauchemars de 
France. Parmi tant de belles personnes empressées autour d'elle, il y eut cette 
adorable Thérèse Drielrichstein, comtesse Kinska, abandonnée par son mari 
le jour de son mariage, et demeurée la vierge veuve. Cette beauté résignée 
et fière a pour tenter un peintre, et Grassy l'a montrée telle que M™" Vigée 

' Second article. Voir la Renie du 10 janvier, I. III, p. hi. 



220 



L\ REVUE DE L'ART 



leùt faite, rieuse, un peu nianii'-rée, très tondre. Puis il y eut les StrogonofT, 
les Voyna, M"'' de Choisy, plus d'une vingtaine en trois ans, la princesse 
Liechstenslein surtout, représentée debout, s'élançant dans les airs, les pieds 




La reine Mahie-Axtoinf.tte 

Pointe de souvenir par M"" VioÎE-LEriHfN, en 179Î. 



déchaussés, ce qui choqua les belles Viennoises. Française du xvni" siècle 
avant tout, généreuse, parfois même un peu bohème. M™" Vigée semait 
l'argent facilement gagné, recevait en son atelier où la Sibylle tenait la 
place d'honneur, cl donnait à sa fille une éducation de princesse. En vue 



MADAME VIGÉE-LEBRUN 221 

comme elle étail, on la devine la proie dos chevaliers d'industrie partis de 
France ; elle accuse çà ol là dos pertes scriouscs ; autour d'elle les banques 




M'"« DE Sabiian, en 1786 



sautent volontiers, et tant de beaux seigneurs l'apitoient de leurs grègues 
effilochées! Elle a un peu usé Vienne, lorsqu'au printemps de 1793 elle arrête 
définitivement un voyage en Russie. 

Sa roule est par la Bohême, d'où elle tirera sur Rheinsberg, chez le vieux 



222 LA REVUE DE LAHT 

prince Henri de Pnissc, qui l'en a priée. Rheinsberg est alors un coin do 
France, unSimoïs où vivent doucement, en personnages de bucolique, l'exquise 
marquise de Sabran et son ami le chevalier de IJoufllcrs. Ce spectacle reporte 
M""' Vigée à l'époque heureuse de 1786 où elle avait peint la marquise, 
si joliment simple dans sa robe de linon, sous ses mèches ébourilTées. Et le 
portrait était à Rheinsberg, en terre allemande, dans le cabinet du prince 
Henri, chez qui Berger l'était allé graver de son pointillé infiniment doux. 
Ici quelques heures furent délicieuses ; on y repassa la vie, on parla plus 
tristement des choses futures, mais on eut de bonnes joies : celle d'aperce- 
voir Boufflers en gentilhomme fermier surveillant ses récoltes, ou le prince 
Henri reprenant son violon, celui d'autrefois, dont il avait joué à Paris, 
aux soirées de M""" Vigée. 

D'avril à juillet ce fut très court, mais si réconfortant! Alors tout à fait 
rétablie, capable d'affronter les pires chemins, M™" Vigée reprend sa marche 
errante. Elle est à Pétersbourg sur la fin de juillet, un peu rompue par les car- 
rioles, enchantée pourtant de l'accueil. Car ce sont encore des Français qu'elle 
embrasse les premiers, beaucoup de visages, jadis entrevus très pimpants, et 
que maintenant les rides ont flétris. A la cour, où on la présente à la grande 
Catherine, une grosse petite « bonne femme >: sans prétention, M""° Vigée- 
Lebrun s'assure. Sa toilette un peu négligée ne lui a point nui, bien que l'am- 
bassadrice de France, la princesse Esierhazy, s'en fût montrée choquée. La 
princesse est pour les protocoles et sa moue en présence de l'artiste est fort 
accusée. Cependant on excuse l'embarras où celle-ci est, et comme elle raconte 
des choses intéressantes, on la choie. Alors, c'est à qui lui offrira un palais 
pour sa résidence (elle le dit du moins), depuis le prince Demidoff, qui n'en est 
plus à compter ses maisons inoccupées, jusqu'au grand-duc Paul, le futur 
empereur, et à d'autres seigneurs moindres. Sans tarder elle se fait un chez- 
soi agréable, elle règle son travail, réservant pour les réceptions ses dimanches 
où l'on pourra venir admirer chez elle l'inévitable Sibylle — et, chose alors 
plus goûtée — sa Marie-Antoinette en robe de velours bleu, assise à une 
table, celle qu'on voit aujourd'hui à Versailles et qu'elle avait alors à grands 
frais et périls retirée de France. 

En Russie elle a eu une vision, et l'impression lui en est demeurée 
très vive. C'est à Tsarskoë-Sélo, dans une après-dînée, au milieu d'un par- 
terre de fleurs, l'apparition de la grande-duchesse Elisabeth de Bade, tout 



MADAMK VIGEE-LEBRUN 223 

réccmmenl nuiriôe au grand-duc Alexandre, blonde, rose et si jeune qu'on eût 
dit une fillelle. La princesse, simplement velue de batiste, éclairde par un beau 
soleil, est semblable à Psyclié. Voici M""" Vigée enthousiaste et toute joyeuse 




Elisabichi de Haue, impérathice de Russie, » La Psyché » 

Pcinle en 17.18. 

r 

de sa découverte. L'impératrice Catherine ne lui a inspiré que du respect et de 
la sympathie et la grande-duchesse Marie de Wurtemberg que de l'ennui; il 
lui faudra les montrer toutes deux l'une après l'autre, suivant les hiérarchies; 
« Psyché » ne pourra prendre que la troisième séance officielle. Par fatalité 



22'f LA REVUE DE L'ART 

cependant la grande Catherine meurt, laissant la cour désorientée. Alors 
le czar Paul deviendra le premier en rang, et il faudra aussi entendre à 
la czarine Marie. De ceux-là M™" Vigée ne donne rien de très bon pour sa 
gloire, elle a plus de bonheur avec les grandes-duchesses Alexandrine et 
Hélène, représentées toutes deux sur la même toile, regardant un mé- 
daillon de leur grand'mère Catherine. Là une irrévérence d'artiste : les 
jeunes filles ont les bras nus, et on s'en émeut. A la haie M""' Vigée jette 
sur ces chairs potelées et roses l'affreux bouffant de manches Amadis, et 
le pis est que, ce méchant coup accompli, le czar le déplore : il eût voulu les 
bras nus ! 

Lorsque enfin, en 1798, elle abordera la » Psyché », la grande-duchesse 
Elisabeth, M""° Vigée se sentira plus d'émotion. Peu de modèles lui ont 
causé tant de nervosités et d'extases. Sincèrement, en face de cette splendide 
et triomphante majesté de la chair jeune, on la devine un peu découragée de 
son impuissance. Une fois elle prend la princesse en habit de cour, occupée 
à ranger des fleurs dans une corbeille et cette toile est destinée à la duchesse 
de Bade la mère. Puis elle imagine une attitude plus simple, suivant son 
thème ordinaire, la jeune femme coiffée d'un turban, appuyée sur un cous- 
sin, ayant négligemment jeté sur son corsage un châle violet transparent. 
Qu'y eut-il dans ce dernier tête-à-tête? L'artiste fut-elle épouvantée de se 
trouver si inférieure à la tâche, ne sut-elle dire ni ces jeux de lumières 
nacrées, ni tant de charmes adolescents, ni tout cet éclat surhumain de 
déesse gracieuse et noble? Le fait est que la pauvre Vigée laissa tomber sa 
palette et s'évanouit. Elle se réveilla, fort peinée de la scène et toute hon- 
teuse, soignée par Psyché elle-même. 

Jamais lassée, elle courait chaque jour d'une ébauche à l'autre; là c'est 
la comtesse Samoïloff, née Catherine Troubetzkoy, qu'elle arrange dans le 
goût de son portrait à elle, celui du Louvre, avec deux enfants appuyés sur 
ses genoux et retournés vers le spectateur. Puis la princesse Dolgorouki, ayant 
vu et admiré la Sibylle, souhaitera une image d'elle à peu près semblable. 11 y 
aura aussi le roi détrôné de Pologne, Stanislas Poniatowski, vivant en simple 
particulier à Pétersbourg, qui accordera séance à M™" Vigée et sera donné 
deux fois par elle, en manteau royal et en travesti Henri IV. Le roi. M"* Vigée 
le devait conserver pour elle, et il est maintenant au Louvre ; quant au travesti, 
il resta aux Poniatowski. Sans préjudice des soupers, des bals qui la tuaient. 



MADAME VIGEE-LEBRUN 



235 



l'artiste entendait c"i mille autres obligations mondaines; elle rendait visite à 
ses conipairiotes, miMne à ce hon comte d'Aulichamp, ancien oflicier supé- 



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La PlilNCESSK CzAnTOmSKA 
Pciulurc attribuée à M""= Viuée, 



rieur, contraint alors de fabriquer des chaussures pour vivre. Et on la 

réclamait à Moscou, on venait de la nommer membre de l'Académie de Péters- 

bourg, oiî elle avait dû se montrer en costume spécial d'académicienne, veste 

LA bevi;e de l'art. — III. 29 



2»6 LA REVUE DE L'ART 

violette et jupe d'ama/one jaune canari ! C'était dans l'été de iSOO, elle partit 
pour Moscou. 

Elle n'est pas installée depuis dix jours qu'elle est attelée à six portraits : 
celui du maréchal SoUykoiT d'abord, qui, par accident, sera « grillé » en 
séchant devant une cheminée et qu'il faudra reprendre; ensuite celui de la 
princesse Grégoire OrlolT, celui de M"" SlrogonolT et un de M™° Ducrest de 
Villeneuve. M™" Vigée s'étourdit; sa fille lui a été enlevée par un M. Nigris, 
secrétaire du comte Czernichew ; on est parvenu à détacher la fille de la mère 
en ressuscitant à propos les grosses histoires autrefois répandues à Paris sur le 
compte de l'artiste et dont l'architecte Loquou s'est fait l'écho dans sa corres- 
pondance encore inédile'. On la devine maintenant désolée et sans but; elle 
est venue à Moscou déjà un peu souffrante, elle en part après dix mois, 
presque malade. En chemin elle apprend la mort tragique du czar Paul, et 
la voici dans une disgrâce morale indicible. 

Elle ne fait que toucher barre à Pétersbourg, le temps strict d'exécuter le 
portrait d'Alexandre V, œuvre fadasse, pénible, sans valeur. N'est-ce point 
là aussi qu'elle prit cette princesse Czarloriska dont elle oublie de parler, 
mais que les estampes lui attribuent, et qui sent la fatigue et la gêne? 
L'empereur lui fait de magnifiques offres, elle les décline : ce pays hospitalier 
a vu un trop gros chagrin d'elle pour qu'elle consente à y reprendre sa vie. 
Elle continuera son existence de nomade par Berlin, où la reine Louise de 
Mecklembourg l'a demandée. Il lui reste celte coquetterie encore, de vouloir 
ajouter cette aimable figure de reine à la liste des souveraines peintes par 
elle : Marie-Antoinette, M"" Elisabeth, la reine Caroline de Naples, l'impéra- 
trice Marie-Thérèse, l'impératrice Marie de Wurtemberg. Mais à Polsdani, 
où elle rencontre la reine Louise, elle est en présence d'une princesse moderne, 
ayant adopté les atours de la nouvelle observance; on dirait presque une 
révolutionnaire de France. Le temps a marché, et si M'"° Vigée ne se l'avoue 
pas, elle constate que ses stations lointaines ne lui ont point été bonnes. 
Sans doute la reine est une céleste créature, bonne et belle, mais les turbans 

1 ji«.e Vigée laisse enlendre très sdiivciil i|uc dos i)ropos iïulieux ont couru sur son compte 
avant la Révolution. Elle parle très vaguement de Calonne. L'arcliiteile Lequeu, quelque peu 
maniaque, -précise ces on-dit. Il raconte dailsnn factuni manuscrit, alijourdhui conserve au Obinct 
dés estampes de la Bibliothèque nationale, les soupers fins du ministre Caicmne, qui, dans des 
orgies, avait toujours à sa droite > la feumie Vigée ». Je renonce à citer ce passage réellement trop 
suggestif; mais s'il ét^it prouvé que M"" Nigris reçut des confidences de cçtle sorte, on compren- 
drait presque son détachement. 



MADAME VIGÉE-LEBRUN 



227 



de M'"° Vi^co lui sembloraiont bien vieillissants. Il faut dire la reine comme 
elle veut être, avec un diadème romain dans les cheveux, en taille à l'antique, 
en tunique romaine et les bras nus. M'"'' Vigée n'ose tenter le portrait peint, 




Louise- Wii.HEi, MINE ne MECKL^:^[nouRC■STIlÉl.ITz 
Heine ok Puisse, en 1801 



elle essaie d'un pastel léger et llou que plus tard le graveur Tardieu inter- 
prétera en un burin rovOclio. D'ailleurs tout contribue à bouleverser ses 
Idées. A Berlin, elle rencontre Bournonvillc, ambassadeur dé la République 
française, et Duroc, et M. de Chaleaugiron. Tous trois ont arboré la cocarde 
tricolore devant laquelle M™ Vigée s'était enfuie onze ans auparavant. Pour- 



228 LA REVUE DE L'ART 

quoi maintenant s'insurgerait-elle contre le fait accompli? Sa carrière est 
finie ou à peu de chose près ; d'autres talents l'ont remplacée qui ont la 
faveur des cours. Elle reviendra à Paris en passant par Dresde, afin de s'accli- 
mater petit à petit au nouveau jeu. 

Elle reste à Paris le temps de se rasseoir et d'établir ses affaires, puis elle 
s'envole en Angleterre où sont les princes français émigrés. Ici, nouvelles 
constatations pénibles, en face des peintres de l'école anglaise qui n'admettent 
point que d'autres soient qu'eux-mêmes. On publie contre sa peinture un 
libelle assez diffus auquel on la voit médiocrement répondre. Sauf le prince 
de Galles qui lui donne séance par politesse, sa clientèle n'est guère que de 
Français réfugiés. Elle voit le duc de Montpensior ', le duc d'Orléans — le 
futur roi Louis-Philippe — le comte d'Artois, le duc de Berry et M. de 
Mesnard. En des endroits retirés elle trouve accrochés, comme dessus de porte, 
des tableaux d'elle jadis offerts à lord Ilamilton et qu'il a impudemment 
vendus. Toutefois, lord Byron consent à être peint par elle, et aussi M'"^ Chin- 
nery, une amie. Tout le pecrage lui garde rancune d'avoir un peu trop libre- 
ment parlé de Reynolds. 

Lorsqu'elle revient en 1803, loul à fait désenchantée, elle a déplu à l'em- 
pereur Napoléon, ce qui est grave. « Madame Lebrun, dit-il, est allée voir 
ses bons amis les Anglais. » En vérité, il y avait exagération quant aux 
« bons amis ». Elle s'en vengea de son mieux en faisant de Caroline Murât 
une exécrable peinture, sur une commande de l'empereur. Par manière de 
bouderie frondeuse, elle gagna la Suisse en 1809, et finit son voyage à Coppet, 
chez M"'° de Staël. Là fut une de ses dernières œuvres en terre étrangère. Elle 
peignit M™" de Staël, la M™" de Staël de la fin, grosse dame, dondon, coiffée 
à la Titus, les yeux en l'air, et récitant du Racine. On ne voit pas sur le 
tableau que la dame récite du Racine, mais M™ Vigée l'assure et il l'en faut 
croire. Ceci était plutôt boulTon, et si Bonaparte connut l'œuvre, il en dut 
bien rire. 

Elle constatait maintenant l'oubli définitif et irrémédiable ; elle était 
complètement démodée. Comme les artistes qui se sont trouvé une formule 
agréable dont ils abusent et dont ils finissent par agacer, M""" Yigée en reve- 

' Le duc de Montpensier, frère du roi Louis-Philippe, était lui-même un artiste. C'est lui qui, 
sous l'inspiration de Senefelder, exécuta les premières lithographies datées, entre autres le portrait 
de Louis-Philippe, son frère, celui de M"'« Adélaïde, sa sœur, etc., etc. 



MADAME VIGEE-LEBRUN 



220 



nait toujours à la Sibijlle. La Grassini, du musée d'Avignon, celle du musée 
de Rouen, Paesiello, M™ Catalini, M"" de Staël en sont inspirés. Ceci avait 
assez plu à son temps pour que Gérard en adoptât la forme dans sa Corinne ; 
mais 1res vite on se lassa de ses altitudes prophétiques, on eut pour ce geste 
le dédain que nous voyons maintenant poindre dans les esprits dégagés contre 
la pacotille botticelliennc et esthète. 
Puis il y a de singuliers revirements 
dans les modes en vingt-cinq ans. 
II arriva cette chose curieuse à 
M""" Vigée, que ses portraits d'avant 
la Révolution semblaient à la du- 
chesse d'Angouléme des vieilleries, 
et à la duchesse de Rerry des hor- 
reurs. Lorsque les fidèles de la 
royauté confièrent au graveur Bar- 
thélémy Roger l'exécution d'un grand 
portrait en pied de Marie-Antoinette, 
où la reine exposait ses atours su- 
rannés, M""" Vigée ne protesta point 
quand, sur la planche, on substitua le 
nom d'Alexandre Roslin au sien. Elle 
laissa faire sans rien dire, parce que 
ce portrait était alors aussi ridicule 
que pourrait l'être pour nous celui de 
l'impératrice Eugénie en crinoline. 
Une femme artiste ne confesse jamais après coup de semblables erreurs. 
La Restauration la retrouvait à Paris, devenue une personne de la société, 
artiste douairière, tenant salon sur rue, écoutée comme un oracle, ayant 
réinstallé les turbans, dont elle-même s'affublait volontiers. Sa physionomie 
est restée jeune, son esprit s'est affiné, mais sa peinture décline de plus en 
plus. Elle n'aura de clients bénévoles que parmi son entourage proche, au 
hasard des politesses. Elle refera Marie-Antoinette do souvenir, imaginera de 
poétiques allégories, bref sera devenue une romantique très sincère et très 
combattante. Dans son hôtel seigneurial oîi passent les hommes les plus en 
vue, elle recevra un peintre débutant, Jean Gigoux, mort ces années dernières, 




' Vigée-Lebrun, en 1819 

D'après CnESPY-IjEPHIXCE. 



830 LA REVUE DE L'ART 

dont je tiens ces histoires. » M™° Lebrun, dit-il dans ses Camcries, était très 
communicativo; après la peinture son sujet favori do conversation était la 
reine Marie-Antoinette, qui l'avait appelée son amie et traitée comme telle. 
A l'époque où je l'ai connue, elle avait encore une ressemblance frappante 
avec son propre portrait, peint par elle-même, qui est dans la salle des 
Sept-Cheminées au Louvre. » Gigoux y met de la galanterie, comme on peut 
en juger par le croquis de Crespy-Leprince; M"° Vigée, en vieillissant, s'était 
comme ratatinée. Le temps avait bien puatténuer les colères politiques et calmer 
certaines rancunes; l'œuvre des années demeurait trop évidente. La génération 
de M""" Vigée n'était plus représentée que par des hommes d'Etat plus que 
fatigués, comme Talleyrand ; des actrices sur leur retour, comme M"" Mars; 
ou quelques vieux braves de l'épopée napoléonienne, au milieu desquels elle 
continuait vainement à jeter les notes de son esprit et de sa perpétuelle 
bonne humeur. La mort lui fut infiniment douce. Elle s'éteignit en bonne 
odeur d'aristocratie parmi les bourgcoisismes de la royauté citoyenne, dans 
l'année 1842, laissant derrière elle 8"7 tableaux, dont 662 portraits, ni plus ni 
moins; c'est elle qui a pris soin de noter le chiffre dans ses Mémoires. 

He.nhi liOUCllOT. 





GUSTAVE MOREAU' 



On a dit que la facult(^ créalrice de l'arlistc avait pour exacte mesure sa 
compréhension de la beauté féminine. Voilà certes qui se trouve conlirmé par 
la réalité, puisque les plus grands furent effectivement, et presque sans 
exception, de merveilleux interprètes de cette beauté; mieux encore, s'il est 
possible, par l'impuissance où se rencontrèrent les médiocres de se hausser 
jusqu'à cet idéal. Si maintenant nous admettons comme trait essentiel de 
l'àme artiste le don d'émotion toujours jeune et de frémissement ingénu 
devant les spectacles de la vie, quelle matière plus riche, plus abondante, 
plus susceptible de renouvellement pourrait se proposer l'homme heureux 
animé du désir de peindre ? 

Partant d'un tel point de vue, et toute restriction faite d'ailleurs sur la 
part d'inconnu que son œuvre réserve à l'avenir, je ne crois pas exagérer en 
disant que M. Gustave Moreau s'impose comme un des plus rares interpi-ètes 

' Second article. Voir la I\eviie du 10 janvier, t. IK, p. 39. 



232 LA REVUE DE L'ART 

de l'âme féminine, celui en tout cas qui le plus profondément pénètre jus- 
qu'à la part intime de notre sensibilité. Tel il apparaît bien, parce qu'une 
expression toute moderne et répondant à nos besoins actuels se dégage des 
figures légendaires ou mythologiques auxquelles il se complut ; tel encore, 
parce qu'une conception d'ensemble relie entre elles ces diverses figures ; tel 
enfin, parce que dans cette série des émotions de l'amour qui va des plus 
ingénues et des plus chastes jusqu'aux plus raffinées et aux plus inquiétantes, 
il sut affirmer sa maîtrise, et susciter en nous des rêves troublants, tout en 
maintenant à son œuvre le caractère de haute idéalité qui en est comme la 
signature ! 

Dans la remarquable série des aquarelles peintes sous l'inspiration des 
fables de La Fontaine, qui vaudraient elles seules une étude distincte — car 
un artiste de cette valeur peut s'exprimer en des compositions nécessaire- 
ment restreintes comme celles-là — voici les Deux Pigeons^ qui symbo- 
lisent avant tout la pureté, la chasteté du sentiment, sans en exclure 
l'ardeur. II faut voir ce corps prostré do l'amant, défaillant de bonheur autant 
que de lassitude, tandis que l'amante noue autour de sou cou la gracieuse 
chaîne de ses bras enlacés. Rien de plus chaste, je l'ai dit; mais en même 
temps rien de plus tendre. Et c'est une nuance du même ordre que traduit 
dans la Discorde'^ le groupe des amants unis célébrant dans le mystère les 
joies de l'amour libre, tandis qu'il n'est au temple dllyménée que contrainte 
et lassitude. 11 nous plaît de joindre à ces deux compositions, pour la délica- 
tesse et la pureté, qui font entre elles comme un trait d'union, cette char- 
mante aquarelle, lé Poète et la Sainte \ Cette fois c'est un soufiïe de tendresse 
idéale et mystique, où les sens ne sauraient participer ; et le jeune homme 
agenouillé eh extase devant la jeune femme effeuillant les roses qu'elle tire 
de son sein, garde bien l'attitude d'un fervent d'idéal prosterné aux pieds 
d'une sainte inspiratrice. Celte idée de candeur et de pureté fut évidemment 
chère au peintre, puisqu'elle eut le pouvoir de l'amener au renouvellement 
d'un mythe que la tradition avait consacré comme le symbole de la volupté: 
en ce sens la Lèda * de M. Gustave Moreau nous apparaît comme la transpo- 



' Collection de M. Antony Roux. 

' Collection de .M. Antony Roux. 

' Collection de M. Léopold Goldschmidt. 

' Collection de M. Ch. Hayem. 




ESuluis se 



LA SIRENE ET LE POETE 



Imp.Porcabeuf. Paria 



GUSTAVE MOREAU 



233 



sition d'un idéal tout biblique en un sujet de chaude et licencieuse mytholo- 
gie. C'est une Eve, celle Léda avec ses yeux baissés, timide et frissonnante aux 
premiers appels du désir. 
Quoi qu'il en soit, et 
malgré la réussite de ces 
œuvres, il faut bien recon- 
naître que la maîtrise de 
M. Gustave Moreau comme 
peintre de la féminéité 
s'affirme en une concep- 
tion douloureuse et tragi- 
que de l'instinct qui régit 
h' monde et perpétue la 
vie. Ce qu'il a senti par- 
dessus toutes choses, ce 
qu'il a su nous rendre par 
des moyens plastiques, 
seul à peu près entre tous 
les peintres de ce temps, 
c'est la puissance et la 
domination souveraine de 
la Beauté, son action des- 
potique, contre laquelle 
rien ne prévaut, sur le 
cœur de l'homme. Iiref 
celle impérieuse loi de 
l'instinct sous laquelle tout 
f'trc sensible est contraint 
de courber la tête. Il me 
paraît bien que telle est la 
vue d'ensemble qui domine 
son œuvre, celle du moins 
qui a pris corps en s'affirinant dans les inventions les plus originales et les 
plus saisissantes; celle où il s'est complu, y revenant sans cesse, y mettanl 
la part la plus intime de son âme d'artiste : c'est par là aussi sans doute qu'il 

I.A REVIE DE I.AHr. — III. ,„ 




Le Poète et la Sainte 



234 LA REVUE DE L'ART 

résistera à la prise du temps. Et quelle meilleure occasion nous pourrait ôtre 
offerte de vérifier à nouveau cette loi de iiiodernilc' qno nous rappelions au 
début môme de notre étude! 

Voici, dans la série des fables de La Fontaine, le Lion amoureux^ ; puis 
VEducalion de la Liconif -, peinture isolée qui, dans l'ensemble de son 
œuvre, ne présente point d'analogue pour l'exceptionnelle qualité de bi cou- 
leur; il me paraît indispensable de rapprocher ces deux conceptions pour 
l'identité du sentiment qu'elles expriment. C'est d'une pari la tranquille et 
placide conscience de la souveraineté, traduite par l'éloquente beauté de ces 
deux corps féminins; d'autre part, la soumission, l'adoration humble et 
craintive de \a force domptée par Vamotir, tout entière symbolisée dans le 
regard humide des deux êtres vaincus. L'artiste ayant le don de rendre en 
des symboles si précis et de grâce si pénétrante la puissance despotique qui 
perpétue la vie, s'impose nécessairement comme un poète de l'amour, et des 
plus convaincus. Voici la Bethmbée^ peignant sa chevelure, dans un paysage 
de prestigieuse invention, à la fois somptueux et mystérieux, comme le drame 
de passion qu'il enferme et commente. Ah ! la délicieuse beauté de ce corps 
dévêtu, cette beauté de lis épanoui, que nous retrouvons en telle autre des 
inventions du peintre ! Ici encore, c'est la femme dominatrice, la femme 
souveraine et se sachant souveraine ; non plus l'épouse infidèle qui pleure 
sur sa faute avant de la commettre, qui va céder et qui pleure de céder parce 
qu'elle est faible. C'est au contraire la courtisane pleinement consciente de 
ses charmes et qui jouit de sa puissance : il n'y a qu'à regarder le dédain 
des lèvres et des yeux abaissés. Une tout autre conception, on le voit, que 
celle où la tradition s'était arrêtée, et qui forme le plus ingénieux, le plus 
poétique contraste avec cette tradition môme. N'est-ce pas ici le lieu d'insister 
sur cette faculté de renouvellement des mythes dont nous avons fait une 
des idées maîtresses de cette étude, comme aussi bien elle nous paraît être 
un des traits essentiels du talent de M. Gustave Moreau? 

Ce caractère de domination féminine s'accuse plus nettement encore, avec 
une nuance de perversité toute spéciale, dans l'attirante et malsaine Daliln '. 

' Collection (le M. Antoiiy Uoiix. 

' Collection de M. liailleliaclic. 

' Collection de M. Cli. Ilayem. Voir riiélioftraviire du numéro du 10 janvier. 

* Collection de M. Cli. llavem. Idem. 



GUSTAVE MOREAU 



238 




SaI'IIc 



Que sous iuiciin prétoxtccc mot malsavinn puisse ôtrcprison mauvaise part. 
Il y faut voir simplement, suivant une tiiéorie à laquelle se rallaclie tout véri- 
table artiste, la qualilicalion dun étal d'âme ayant sa place légitime dans 
ruiuvrc dart, puisqu'il l'a pareillement dans la vie... Un rien, celte Dalila, 



236 LA REVUE DE L'ART 

mais un rien charmant, et qui en dit long sur les préoccupations et la conscience 
intime du peintre. Inquiélantc figure aux yeux tout à la fois rêveurs cl per- 
fides, la femme victorieuse allonge son bras mol et blanc sur la poitrine du 
Samson étendu à ses pieds. Les lèvres du jeune homme sont dévotement 
appuyées sur cette chair fascinatrice, et tout le contraste entre cette force et 
cette faiblesse — vous entendez assez de quel côté est la force et de quelle 
part la faiblesse — tout le contraste est là, dans la blancheur de la chair 
féminine auprès du corps brun de l'adolescent. .Je ne sache pas que jamais, 
avec des moyens plastiques, le symbole poétique et d'éternelle vérité qui se 
trouve condensé dans la légende fameuse où s'appliquèrent tant de peintres, 
ait été plus audacieusement, plus voluptueusement rendu que dans cette 
petite chose, si expressive, si haute par sa portée. De quel noble et précieux 
enseignement une pareille réussite pourrait être, si toutefois ils daignaient y 
jeter les yeux, pour ceux qui s'imaginent atteindre à lelTct par le grossisse- 
ment des volumes, forcer l'attention par la grandeur démesurée des pein- 
tures qu'ils placent sous les yeux d'un public insullisamment averti! Ils y 
verraient ce qu'un artiste peut mettre de séduction et de rêve charmant, 
allant jusqu'aux plus intimes de nos exigences modernes, dans une œuvre 
de si petite surface. S'il me fallait rapprocher cette conception exquise de 
quelque autre invention d'un maître antérieur, c'est de celles de Goya que 
j'aimerais à le faire, le Goya des Caprices, bien entendu. Il y a, dans la série 
de ces planches inquiétantes, telle figure de jeune femme qui évoque aussi 
impérieusement que celle-ci la sensualité douloureuse de certaines amours. 
Ici trouveraient place naturellement les deux compositions célèbres connues 
sous le nom de l'Apparition et la Danse de Salomé, si nous ne nous étions imposé 
la plus complète réserve à l'égard de ces deux sujets tant de fois commentés. 
Certes ils tiennent leur rang, qui n'est point négligeable, dans l'évolution pro- 
gressive de la pensée du maître; mais précisément parce que M. Gustave 
Moreau est un artiste aux préoccupations multiples et sans cesse renouvelées, il 
convient de n'y point attacher l'importance un peu exclusive que certains cri- 
tiques leur ont donnée. Pour ma part je serais tenté d'attribuer une valeur au 
moins égale à cette figure de femme somptueuse et parée de tout ce que l'ima- 
gination orientale se plut à embellir ses idoles, sorte de Courtisane biblique \ 

' Collection de M, Baillehache. 



GUSTAVE MOREAU 



231 



<< en qui vont les péchés d'un peuple ». Sa beauté massive et lourde, voulue 
telle par le peintre qui la lixa sur la toile, ses traits immobiles avec la fixité 
du regard et latlitudc hiératique de toute la personne, évoquent irrésistible- 
ment dans ma pensée cette autre image d'étrange et complexe attirance décrite 
jiar Gustave Flaubert lors de son voyage en Orient ' : « Un grand tarbouch 




VkNUS Al'PAUAISSANT AUX PÈCHEUHS 



dont le gland éparpille lui retombait sur ses larges épaules, et qui avait sur 
son sommet une plaque d'or avec une plaque verte, couvrait le haut de sa 
tôte, dont les cheveux sur le front étaient tressés en tresses minces allant se 
rattacher à la nuque ; le bas du corps caché par ses immenses pantalons 
rouges, le torse tout nu couvert d'une gaze violette, elle se tenait en haut de 
son escalier, ayant le soleil derrière elle, et apparaissait ainsi en plein dans 
le fond bleu du ciel qui l'entourait. » — L'inconsciente et aveugle force de 

' Correspondance, t. 1, p. 283. 



238 LA REVUE DE L'ART 

l'instinct qui anéantit les volontés en les pliant à sa loi se trouve magnifique- 
mc^nt symbolisé dans cette figure révolue de draperies lourdes, comme dans 
cette autre, la Pasip/iac', au corps amaigri, aux lianes étirés, toute consumée 
par le désir, avec ses yeux convulsés : ce qui prouve une fois encore, s'il en 
est besoin, que les mythes les plus anciens, les plus usés en apparence, 
peuvent reconquérir une jeunesse nouvelle, une signification singulièrement 
aiguë et expressive, sous le pinceau de l'artiste qui leur restitue la vie, en 
les inlerprélanl avec l'àmc de son temps. 

C'est donc bien à juste titre que nous avons pu noter tout à l'iicure chez 
M. Gustave Moreau la diversité d'invention, comme peintre de la féminéité; 
encore n'avons-nous sous les yeux qu'une partie de son œuvre et devons- 
nous penser que dans l'ensemble des compositions qu'il cache à tous regards, 
il sacrifia généreusement à ces différentes conceptions de l'amour, ou tendres, 
ou douloureuses, ou tragiques. Et s'il nous a paru nécessaire d'insister longue- 
ment sur celle face de son esprit, c'est qu'elle nous semble révélatrice de la 
qualité même de cet esprit el de la complexité des éléments qui le composent. 

Celte variété d'inspiration qui inclina successivement l'arliste au culte des 
différentes poétiques qui se sont succédé, se trouve en quelque façon symbo- 
lisée dans son œuvre par cette ligure du Poète entendu au sens original du 
mol : celui qui crée, prise et reprise par lui, caressée avec amour, et conser- 
vant toujours, au milieu des épreuves qu'il traverse, l'auréole immaculée de sa 
noblesse native. Tout à Iheure, nous le voyions à genoux, prosterné aux pieds 
de la Sainte, dont il attend comme un réconfort el une bénédiction, soumis, 
les yeux levés vers elle, sous des traits d'humanité tendre et implorante. Le 
voici maintenanl, droit et fier, passant au milieu des satyres', dont les appels 
sont impuissants à le troubler, avec son regard fixe el perdu <lans le lointain, 
lenanl en main sa lyre de qui les sons harmonieux parviennent seuls à ses 
oreilles. El voilà sans doute cette altitude hautaine, indifférente aux sollici- 
lalionsd'en bas, celle qui le plus complètement répond à l'idéal du maître qui 
par là s'exprime. J'imagine qu'une telle conception doil, pour les raisons les 
plus intimes el les plus immédiates, être chère par-dessus lout au cœur du 
peintre qui la fixa. Enfin, dans celte dernière œuvre : le Poète et la Sirène, 
dont l'habile burin du graveur Sulpis nous donne ici une interprétation élé- 

' Collection de M. Baillcluiche. 
' Collection de M. A. Baillehache. 




l.A IJANSK Iil. SaI.UMK 



240 



LA REVUE DE L'ABT 



gante et fidèle, c'est bien sous les traits et dans l'attitude d'un vaincu que le 
poète se manifeste à nos yeux. Mais c'est là, qui ne le sont? le triomphe de la 
pure matière qui le dompte et le soumet pour un instant, laissant subsister 

entière la puissance idéale par où il 
reprendra son rang. Une même 
pensée génératrice circule à travers 
ces trois peintures : elle en cons- 
titue l'unité logique, et certes il 
serait aisé de trouver dans l'en- 
semble de son œuvre plus d'un 
exemple saisissant analogue à celui- 
ci. 

.le ne sache pas, en effet, dans 
ihisloire de la peinture contempo- 
raine, exemple plus saisissant que 
celui-ci d'un développement d ar- 
tiste conforme aux exigences de sa 
nature; développement non point 
spontané , non point instinctif 
comme chez tel maître de notre 
école française du paysage, mais 
toujours raisonné au contraire, et 
dans lequel l'intelligence constam- 
ment tient en main hi sensibilité, 
pour la préserver des écarts qui lui 
sont propres. Par là M. Gustave 
Moreau est bien im esprit de pure 
tradition latine ; il en a les be- 
soins d'ordre, la clarté, la lucidité, 
et ce n'est pas le moins intéressant contraste de son art que ce souci ininter- 
rompu qui dura toute une carrière, d'une traduction symbolique de la vie 
conçue par un esprit aux contours si fermes, si arrêtés. Je serais surpris 
qu'il éprouvât le moindre goût pour le symbolisme vague et llotlant, tout 
imprécis et nuageux des races du Nord — car certaines facultés très tran- 
chées en un sens sont nécessairement exclusives des contraires — ou du 




l'UÈTIC l'AllMI LES ï-ATÏHliS 




L'Ai'i'AnniON 



LA REVUE DE LART. — Ilr. 



M 



2i2 LA REVUE DE L'ART 

moins ne pourrait-cp être que la ciiriosilé d'uno intelligence sans cesse en 
évoW, ouverte à toules les manifestations de la beauté, et qui ne saurait 
laisser passer avec indifférence celles-là mrmo qui sont lo plus opposées à 
ses exigences personnelles. 

Voilà précisément ce que nous rencontrons à l'origine de son talent : une 
curiosité passionnée pour les poétiques successives qui se développèrent, 
répondant au génie des différentes races. Curieux de la beauté antique, 
est-il besoin de dire à quel point il le fut, puisque la plupart des sujets 
auxquels il s'appliqua appartiennent aux mythes d'origine grecque? Dans 
cette évolution de la grâce féminine à travers son œuvre, quelles figures 
avons-nous rencontrées aux deux extrémités de la série? La Léda d'une part, 
la Pasiphaé de l'autre. El je crois voir dans son grand tableau de la Sémélti' , 
la plus importante sans doute des dernières œuvres sorties de son atelier, 
comme une affirmation nouvelle de cette foi profonde : que les mylhologies 
antiques contiennent en elles tout l'essentiel des émotions humaines!... 
Curieux de la beauté italienne et des diverses poétiques par où elle saflirma, 
on n'y saurait assez insister puisque l'accord s'établissait au mieux entre son 
propre tempérament et le génie italien, fait tout entier d'ordonnance, de 
mesure et d'harmonie, j'imagine que, durant les longs séjours de M. flustave 
Moreau aux différents centres où ce génie italien s'impose de façon souve- 
raine, en CCS passionnants et féconds tête-à-tête d'un artiste qui se cherche 
avec les maîtres qu'il interroge ardemment, ce fut pour lui l'heure fortunée 
où il prit conscience de lui-même et s'affirma à ses propres yeux. Certains 
petits tableaux qui témoignent la joie de peindre, son Education de la 
Licorne, son Calvaire ', sa Madone avec l'Enfant, tant d'autres encore, nous 
apparaissent tels qu'un hommage rendu à la tradition dans ce qu'elle a de 
plus haut et de plus noble, largement comprise comme Vexprit qui vivifie et 
non comme la lettre qui tue. 

De celte puissante et féconde assimilation des divers éléments plastiques, 
de leur ingénieuse adaptation aux thèmes légendaires conçus par une 
intelligence sincèrement touchée des inquiétudes de son temps, naquit cet 
art original et complexe par où M. Gustave Moreau s'impose nécessairement 
à l'attention de quiconque cherche avant tout dans une oMivre la Iraductiim 

' Collection de M. Léopold Goldsclimidt. 
' Collection de M. Ch. Ilajem. 




liE SONGE DE SAINTE C.KGIl.E 



244 I.A HKMK DK LA UT 

d'un besoin d'àmo. Entre tant do pointures de production facile et hàlive 
que vit éclorc notre époque, ne répondant d'ailleurs à aucune nécessité inté- 
rieure, et que le temps doit emporter avec la fantaisie ou la mode qui les dicta, 
il y a de fortes chances pour que son œuvre à lui, du moins en son ensemble, 
apparaisse dans l'avenir comme un des miroirs les plus riches et les plus 
fidèles où se reflète Tàme de celle seconde moitié du siècle, tourmentée par 
tant d'idéals, et que rien no put fixer ! 

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THÉODORE GHASSÉRIAU* 



La caraclôristiqiic du talent de Chasscriau c'est le culte de la beauté. 
Toutes les fois qu'il a été livré à son inspiration, il a imaginé des sujets 
prêtant à l'éxecution de belles formes, de gracieuses ou de nobles altitudes. 
De là dans son œuvre ce grand nombre de personnages empruntés à l'anti- 
quité, dans laquelle il rencontrait un monde d'ofi le laid était banni. En 
Grèce, il existait une loi qui commandait d'imiter en beau et prononçait une 
peine contre ceux qui enlaidissaient en imitant. Cbassériau vécut toute sa 
vie sous l'empire de cette loi-là. Il existe une parenté d'art bien marquée 
entre André Chénier et lui. Artistes novateurs l'un et l'autre et en même 
temps amoureux passionnés de la forme, ils ont été chercher aux sources 
antiques le moyen de couler, chacun avec son expression d'art, leurs pen- 
sées modernes dans le moule de la perfection des âges classiques. 

Chassériau a fait entrer dans l'art une femme nouvelle, un type féminin 
inconnu avant lui, qui ne relève d'aucun modèle, d'aucune réminiscence. Si 
la marque du génie est la création, le jour où il a peint la Suzanne, il a reçu 
le coup d'aile de l'ange divin de l'art. Celle Suzanne s'est perfectionnée, régu- 
larisée, colorée, affranchie en quelque sorte; mais la belle tête antique, les 
chairs magnifiques, les bras superbes, les seins lourds, les flancs larges et 
harmonieux, la coulée du corps étaient trouvés. La Vénus anadi/omène^ q\n a 

' Second arlicle. Vnir la Keviie du 10 février, t. 111, p. 421. 

' Voir la reproduction dans lu lleviie du 10 février, t. III, p. i2;i. 



246 LA REVUE DE L'AIIT 

suivi cl (jui est comme la sœur païenne de la belle juive, inaugure avec elle 
toute une galerie de femmes dont l'expression dernière, et la plus haute, est 
inscrit<' dans le lepidariinn par la crt-ature superbe qui occupe le centre du 
tableau ot léclairc de sa lumineuse nudit»^. 

Apollon amoureux atleignant Daphné fugitive, tel est le titre d'un tableau 
qui résume le tempérament artistique de Chassériau. En cette petite toile, qui 
figura à une exposition ouverte au foyer de l'Odéon, en 184u, où brillait la 
Heur de l'école romantique, se trouve pour ainsi dire condensée l'eslhélique 
du peintre. C'est pourquoi nous insistons sur cette peinture plus qu'il ne 
semble d'abord devoir convenir. Elle démontrerait, s'il était nécessaire que 
cela fût démontré, que la dimension des œuvres do l'art n'est pas une mesure 
de leur mérite. Nous demandons la permission de reproduire ici les lignes 
que nous avions écrites en autre lieu, autrefois, sur cette page supérieure : 

« Le dieu jeune et charmant est représenté à genoux, la tète nimbée de 
rayons, sa lyre sur les épaules. Il presse entre ses bras, dans un élan 
d'amour, la taille adorable de la nymphe qui lui échappe par la métamor- 
phose. Ses pieds et ses jambes n'appartiennent déjà plus à l'humanité. Sa 
ligure a cessé d'exprimer l'effroi pour revêtir le calme de l'immobilité éter- 
nelle. Ses bras magnifiques, élevés comme pour une dernière révolte, 
prennent l'attitude qu'ils garderont toujours. La belle vierge farouche entre 
dans la nature pour rester immaculée ! Dans celte page où la fraîcheur 
de l'idylle se mêle à la tristesse de l'élégie, on sent que le peintre est allé au 
delà de la poésie antique. Apollon et Daphné s'effacent et l'allégorie se dessine 
dans la pensée avec une grâce troublante, comme à travers un brouillard. Il 
nous semble voir l'artistOj^ la poursuite de l'idéal qui fait la joie et le tour- 
ment de sa vie, toujours fuyant, toujours insaisissable, toujours désolant. » 
Le plein air passe pour être de création récente : ne peut-on se demander 
néanmoins, en présence de certains fails de date ancienne, si celle acquisi- 
lion d'art est aussi nouvelle qu'elle le paraît cl qu'on le dit? 11 y a des 
rivières qui se perdent dès qu'elles sont nées, pour reparaître après un long 
séjour souterrain et se changer aussitôt en fleuves magnifiques el débordants. 
Ne serait-ce pas un peu l'aventure du plein air, célébré comme une conquête 
de la fin de ce siècle? De même que Ja liaif/neuse endonnie' dont nous avons 

' Voir la gravure dans la Iteviie du 10 février, t. III, i'. ii. 



TIIEODOREj;CHASSÉniAU 247 

parlé précédemment, c'est dans un bois que se rencontrent Apollon et 
Daphné; mais sous ces arbres on respire, l'air circule, les verdures vivent 




-:r.ei 



Apollon et U.m'iink 



qui servent de cadre à lu scène mytliologique. Les problèmes d'art ont ceci 
de charmant, de mystérieux et de passionnant, qu'ils ollrenl à limaginalion 



218 



LA REVUE DE L'ART 



des sujets de rêves plutôt qu'ils né fournissent à l'esprit des solutions nettes 
et définitives, lis sont toujours ouverts. 

Il y a un Orient de Chassériau comme il y a un Orient de Delacroix. A 
celui-ci l'Arabe est apparu vulgaire, misérable et dégradé; sur celui-là il a 
produit l'elTct d'une vision antique, d'un rêve albénien au pays nialiomélan. 




Scène iie combat 

« L'artislc, a écrit Paul de Saint-Victor, qui s'est l'ormé sur les proportions 
exquises de l'art antique, en gardera toujours dans son talent les lignes 
essentielles. 11 aura toute sa vie le mal du pays des bas-reliefs et des lauriers- 
roses. Théodore Chassériau resta grec jusque dans cet Orient musulman 
dont il aimait les sombres splendeurs. » De là son originalité, originalité 
noble et rare, grâce à laquelle il transformait par l'opération artiste de son 
esprit une population hétéroclite eu un peuple de statues. Il éclaira ces 
statues avec la lumière chaude qui tombait du ciel; il les revêtit des cou- 



THEODORE CHASSERIAU 



249 



leurs brillantes du pays, plein d'enlliousiasme pour cette nature qui lui 
fournissait dans la réalité les éléments pittoresques auxquels se plaisait son 
imagination. 

Il fut attiré en Algérie par Ali-Hamed, khalifat de Constantine, dont il 




Cavaliers arabes 



avait fait un portrait équestre, composition pleine de grandeur et de majesté 
qu'on a pu voir à l'exposition des peintres oi'ientalisles dans ces dernières 
années. Il rapporta de son voyage trois grandes toiles : le Sabbat des Juifs à 
Conslantinc, les Cavaliers arabes enlevant leurs morts, les Cavaliers arabes 
s injuriant avant le combat. La première composition, qui mesurait vingt pieds 
en tous sens et dont les personnages étaient représentés grandeur nature, a 
été littéralement acclamée par la critique contemporaine. Elle a disparu 
malheureusement sans que son sort ait pu ôlre connu. Les deux autres 

LA REVUE DE l'aRT. — HI. 32 



250 LA REVUE DE L ART 

représentent des scènes guerrières qui semblent des pages détachées d'une 
Iliade africaine, peintes avec une puissance et une magie de couleur que 
Delacroix n'a peut-être jamais surpassées. 

Le talent de Chasscriau s'est exercé sur un grand nombre de détails de la 
vie arabe dont il a fait autant de délicieux tableaux. Parmi ces toiles de genre 
figurent les Danseuses marocaines ; le Bain, Scène d'intérieur du sérail; une 
Femme de Constanline sortant du bain; les Arabes d cheval arrêtés à une 
fontaine de construction romaine. Ces quatre tableaux peuvent donner la 
note de la manière dont Chassériau interprétait l'Afrique, en dehors de ses 
vastes compositions, par petits morceaux typiques où se constate toujours 
l'idée dominante de beauté. Son esthétique est toujours unie à l'observation 
de l'épisode surpris par son œil enquêteur. En cette galerie africaine, les 
chevaux, qu'il aimait avec passion, occupent une grande part de son souci 
d'art. Il les a caressés de son pinceau comme les femmes, avec amour, se 
plaisant à les orner des superbes harnachements dont les Arabes ont accou- 
tumé de couvrir leurs coursiers favoris. C'est à Constantine surtout [qu'il 
trouva ses motifs. Il écrivait à son frère : « C'est le seul endroit vraiment 
arabe qui reste en Afrique. Je vis dans les Mille et une nuits. » 

Shakespeare était alors en honneur parmi les romantiques. De môme que 
Delacroix s'était inspiré de Macbeth, il s'inspira d'Othello et raconta l'épisode 
de Desdémone en quelques pages d'un sentiment grave, triste et recueilli. 
Même il grava quinze esquisses d'après l'œuvre du poète. Ces eaux-fortes, 
dont chacune forme un tableau, destinées par l'arliste à illustrer la pièce, 
demeurèrent inemployées. 

Les portraits exécutés par Chassériau sont nombreux, vu sa courte vie. Il 
commença par faire son portrait à lui-même, peint selon la discipline ingriste, 
mi-parti d'ombre et de lumière, œuvre naïve et intéressante de début, puis les 
portraits des membres de sa famille. 11 existe vin tableau, représentant ses 
deux sœurs grandeur nature, d'un travail curieux, tout à fait en dehors de sa 
manière, qui rappelle l'art précis, serré, expressif des Clouet et devance en 
quelque sorte le mouvement de retour à la nature d'où sortit plus tard un 
Bastien Lepage. La tentative fut accueillie avec étonnement et détîance, mais 
quelques années plus tard, Delacroix et Paul Mantz réunis dans le salon de 
l'artiste, à l'heure de ses funérailles, admirèrent l'œuvre. Le même jour le 
critique écrivit : « Son chef-d'œuvre en ce genre (le portrait) est cette toile 



THEODORE CHASSERIAU 



251 



sévère où d'un pinceau si grave et si fier il a peint ses deux sœurs. Nous 
nous rappelons avoir vu ce double portrait à l'Exposition de 1843, où il nous 




Femme araue sortant du bain 



inquiéta étrangement ; l'autre jour, sous une impression bien différente, 
nous l'avons retrouvé dans ce salon où se pressait un groupe d'amis en deuil. 
Rien de plus ferme, rien de plus sérieux dans l'œuvre du jeune maître. » 

Les portraits du Père Lacordaire, de Marilhat, du comte Desage, de la 
comtesse de Tracy, de la marquise de Bedmar, de M"" Tallien Cabarrus, de la 



"VA 



LA REVUE DE L'ART 



comtesse de Latour-Maubourg, ont éié remarqués dans les Salons où ils 
furent exposés. Toujours fidèle à sa méthode, il cherche à dégager ce que son 
modèle lui oiïre de noble, de pur, de beau et de gracieux, mais cependant 
sans s'éloigner de la vérité. « Le portrait de la comtesse de Latour-Maubourg, 




Danseuses marocaines 



écrivait M. Paul Mantz, effraya les parisiennes par l'austérité de l'exécution et 
la sécheresse de sa silhouette rigide. Étrange image, en effet, sorte de fantôme 
aux blancheurs sépulcrales, qui paraissait enveloppé de ses dentelles comme 
d'un suaire, et qui par l'ardeur de sa prunelle, par sa pâleur transparente, 
laissait cependant deviner le rayonnement de la lampe intérieure. N'est-ce 
pas à propos de cette effigie qu'on a ingénieusement dit qu'elle inspirait une 
sorte d'attrait repoussant ? 

Chassériau a exécuté un bien plus grand nombre do portraits au crayon. 



THEODORE GHASSERIAU 



253 




PonTIi.VlT Dli Maiiiliiat 



Dessinant avec une extrême facilitt?, il ne se faisait pas prier pour exécuter le 
portrait d'un ami, le soir, ù la lampe, au coin d'une table. Et ces dessins 



254 



LA REVUE DE L'ART 



hâtifs sont souvent d'un arl exquis. Ayant commencé par imiter le dessin 
d'Ingres, son maître, dans des œuvres de jeunesse d'une beauté antique, il 
modernisa sa ligne, lui communiqua ce je ne sais quoi de souple, de gracieux, 

d'élégant, qui était dans 
sa nature d'artiste. De 
tous ces portraits-dessins 
on ferait une précieuse 
galerie, car beaucoup re- 
présentent des hommes 
célèbres du siècle. On y 
rencontre les noms de La- 
martine, d'Alexis de Toc- 
queville, de Théophile 
Gautier, de M""" Emile de 
Girardin, de la comtesse 
d'Agoult, de Victor Hugo, 
d'Alexandre Dumas, du 
général Marbot, de M™" 
Malibran, pour ne citer 
que des morts illustres. 
Résumons-nous . En 
quoi consiste le talent de 
Chassériau et quelles sont 
les raisons d'art qui font 
qu'aujourd'hui, à la fin 
du siècle, dans nos préoc- 
cupations présentes, le 
nom de ce peintre roman- 
tique reparaît vivant et 
glorieux? C'est que Chassériau, dans la mêlée romantique, a combattu à part, 
et qu'entre Ingres et Delacroix il s'est taillé une principauté bien à lui, laquelle 
aurait pu devenir un royaume s'il avait vécu. Il nourrissait un rêve, celui 
d'associer dans un mariage d'art la ligne et la couleur, d'enclore en de purs 
contours les fougues de sa palette. Noble tentative dont la critique lui a 
montré les dangers, mais qui a du moins abouti à des pages magnifiques qui 







,c- 



PORTIIAIT DE LaUABTINE 



THEODORE CHASSERIAU 2ao 

sont comme des ressouvenirs de la vie antique. Avec ce sens admirable de 
l'antiquité il a été moderne, et par là il exerce une action visible dans cer- 
taines contrées de l'art contemporain, mais une action qui demeurait pour ainsi 
dire souterraine et sous-entendue. Parfois, en parcourant nos musées, nos 
salons, on rencontrait dos morceaux de beauté déjà vus, des arrangements 
harmonieux qui montaient dans le souvenir comme des épaves sombrées 
appaiaissent sur la nier après un naufrage. II fallait chercher, chercher 
longtemps pour rencontrer le nom de Chassériau. Nous n'insisterons pas. Il 
est impossible, en passant en revue les œuvres de ce glorieux précurseur, de 
ne pas évoquer en même temps les noms d'un Gustave Morcau ou d'un 
Puvis de Chavannes! Evidemment les plus grands de l'art contemporain ont 
reçu de lui ces enseignements féconds qui sont pour les jeunes génies à leur 
matin une clarté jetée dans l'obscur avenir. 

Chassériau a désormais sa juste, définitive et grande place dans l'histoire 
de l'art du siècle. Un jour, en feuilletant quelques-uns de ses dessins, croquis 
pris dans la campagne de Rome, nous lûmes en marge de l'un d'eux ces 
mots : a La vérité c'est la beauté. » L'artiste s'était là formulé tout entier 

V. CHEYILLARD. 





LA PEINTURE JAPONAISE 

AU MUSÉE DU LOUVRE 



Formée en 1893, grâce à la générosité d'un petit groupe de collectionneurs 
et d'amateurs dclorminés à la faire naître, la collection japonaise du musée 
du Louvre s'est depuis lors augmentée chaque année par l'acquisition de 
quelques pièces importantes. Ne pouvant demander au budget des musées 
nationaux qu'un très modeste sacrifice, son accroissement sera lent; il 
importe qu'il soit rélléchi, et que tout objet nouveau qui y entrera désormais 
soit caractéristique et capital dans sa série. Il n'est pas indispensable qu'une 
collection soit considérable, mais il faut qu'elle soit un choix, et que toute 
pièce qui la compose, à défaut d'une profonde émotion d'art, apporte du 
moins avec elle un enseignement ou un sérieux élément de curiosité. 

Les deux peintures anciennes qui viennent d'être l'acquisition de l'an- 
née 1898, ont peut-ôtre le privilège de remplir la première condition '. 

' Elles sortent toutes deux de la collection de M. S. Bing, et y comptaient parmi les plus 
remarquables qui aient été reçues du Japon depuis quinze ans. Le directeur du musée de Boston 



LA PEINTURE JAPONAISE 257 

Elles datent toutes deux de la fin du xv" ou du commencement du 
xvi" siècle, et sont de cette florissante école de Kano, qui, réagissant contre 
le formalisme un peu étroit de l'aristocratique école de Tosa, conçut, d'après 
les vieilles écoles de peinture de la (^liiue, une interprétation beaucoup plus 
libre de la nature. 







FlGfllE DK GaMA-SeXMX 
SK.sflON. Ecole de Kano (comnienccmcnl du xvi'' siècle). 

Le premier de ces kakémonos porte le cachet de Scsson. Ce fut un des 
élèves les plus célèbres du grand peintre Sesshiu, auquel il aurait un peu 
survécu au début du xvi' siècle. 11 représente le Gama-Sennin, à mi-corps, 
portant sur l'épaule un crapaud dont la patte est posée sur sa chevelure. 
Ce personnage légendaire de la religion taoïste a été transmis comme tant 
d'autres au Japon par la Chine, la vieille éducatrice de l'empire du Soleil- 
Levant. C'était un des Shen (esprits) chinois, dont le nom était Lan-Tsaë-Hô. 

(le plus riche qui soit en vieilles peintures japonaises), M. Fenellosa, dont l'opinion fait autorité 
en la matière, les avait à maintes reprises étudiées, et plusieurs amateurs ou marchands japonais 
avaient souvent tenté de les faire rentrer au Japon. M. Henri Vever, l'amateur bien connu, qui les 
possédait depuis six mois, a consenti à s'en dessaisir en faveur du Louvre : qu'il en soit remercié. 



LA REVUE HE L AlIT. 



38 



258 



LA REVUE DE LART 



Le Japon l'a adoré ainsi que son compagnon Li-Tid-Koud, l'homme à la 
bdquille, comme l'un des deux dieux des mendiants. Il avait une rdpulalion 
de bontd et de bienfaisance fabuleuses, et se dépouillait de tout ce qu'il pos- 
sédait pour le donner aux malheureux. 11 allait chantant par les chemins, 

mendiant lui-mômc, pour distribuer le produit 
de ses aumônes aux pauvres. 

Les représentations de ce personnage dans 
l'art chinois sont très nombreuses, et le musée 
Guimet possède toute une série de bronzes de 
l'époque Ming (xvi" siècle), où Lan-Tsaë-Hô est 
ligure. 11 dut de même inspirer de nombreux 
artistes japonais; toutefois, je ne connais pas, 
dans les collections parisiennes, d'autre figure 
peinte de Gama-Sennin que celle-ci; on le ren- 
contre au contraire très communément dans la 
petite sculpture de nctskés ' et dans la déco- 
ration des gardes de sabre. Son compagnon, 
Li-Tié-Koué, l'homme à la béquille, figure dans 
un kakémono du musée Guimet, qui porte le 
cachet de Sesshiu. 

Dans le kakémono du Louvre, sa présen- 
tation est un peu celle d'une saisissante appa- 
rition : la figure, penchée en avant, est d'une 
vie extraordinaire; les yeux vifs, dont l'éclat se 
révèle à travers l'épaisse et fine chevelure on- 
dulant sur la tôte, et la bouche d'un dessin si 
sur cl si souple, sont d'une intensité d'expres- 
sion inoubliable. Avec le minimum d'indica- 
tions, cette figure si bien établie et dessinée 
montre à quel point les Japonais ont poussé l'art des sacrifices, et sont 
parvenus à cette simplification brève et concentrée, oii chaque trait est un 
résumé expressif d'observations, où chaque touche rassemble et assure 
l'effet. Suivie par les grands artistes de l'école de Kano, loyaux observji- 




Netskk de bois 
(CoMccliou de M. Ch. Gillot.) 



' Nous reproduisons ici un fort curieux nctskc de bois de la collection de M. Ch. Gillot, repré- 
sentant le Gama-Sennin. 



LA PEINTURE JAPONAISE 



2S9 



leurs, inlerprèlos 6mus de la naluro, cette méthode a produit, aux grandes 
époques d'art, des œuvres fortes et subtiles. Puis elle alla, comme c'est la loi, 
se banalisant, esclave de la virtuosité et de la formule. 

Figure de rêve, et par 
cela même bien représen- 
tative de toute une part 
de l'imagination populaire, 
cette tête de Sennin montre 
au suprême degré combien, 
dans ce domaine du songe 
et du cauchemar qu'ils 
explorèrent les premiers, les 
Japonais surent s'appuyer 
sur un fond solide de vé- 
rité et de nature. A cette 
condition seule, l'art est 
viable; en dehors d'elle, il 
n'y a que rêverie trouble et 
réalisation boiteuse. Jamais 
leurs artistes ne se dépar- 
tirent de cette règle qu'ils 
sentaient inéluctable, de- 
puis Shunycï dans ses al- 
bums jusqu'à Hokousaï dans 
ses surprenantes appari- 
tions. Certains modernes les 
ont fort bien connues, et 
s'en sont inspirés, mais ils 
n'ont pas su conserver dans leurs œuvres cet accent de vérité, reconnaissable 
jusque dans les plus étranges écarts d'imagination. 

Cette œuvre est encore intéressante à un autre point de vue, en ce 
qu'elle infirme l'opinion, un peu trop généralement répandue, que les Japo- 
nais n'ont jamais su interpréter la figure humaine en soi, comme sujet d'étude 
physionomique. Sans doute l'assertion est vraie en partie, etl'arl du portrait, 
cette recherche du caractère qui se lit sur un visage, cette éloquente affir- 




Paravent. — Les sei't saues des Ba.mi;uls 
(École de Kano, xvi' siècle. — Don de M. H. KœcIiHii. 



260 LA REVUE DE L'ART 

mation d'un type, cotic notation dos plus subtiles nuances do l'expression, 
si variées que parmi tant de millions d'ôtres humains il n'en est pas deux qui 
se ressemblent, tout cela semble être en f^éndral demeuré étranger aux 
peintres de l'extrême Orient. Je dis de l'extrême Orient, car les miniatures 
indo-persanes offrent à ce point de vue des chefs-d'œuvre de l'art du portrait. 
Sans doute leurs figures sont monotones et inoxpressives trop souvent, bien 
qu'ils aient su admirablement rendre certainos expressions de cruauté, de 
sournoiserie et de sensualité dans leurs portraits d'acteurs. Mais il ne faut 
pas croire qu'il y ait eu là impuissance de leur part; une telle recherche 
n'entrait pas dans leur esthétique, lis ont cherché, avec le personnage 
humain, bien plutôt des combinaisons de lignes harmonieuses, do nobles ou 
gracieuses silhouettes, une eurythmie décorative, et l'on ne saurait, en toute 
justice, trouver inférieure au Japon une forme d'art que les Grecs ont 
illustrée dans la peinture de vases. Un Outamaro se réclame du même idéal 
qu'un Euphronios. — La peinture de Sesson qui nous occupe possède donc 
ce précieux privilège de nous offrir un caractère de sérieuse observation et 
de grande individualité souvent refusé aux Japonais. 

L'autre kakémono porte la signature de Shiugetsu, qui aurait été, ainsi 
que Sesson, l'un des meilleurs élèves du vieux Sesshin. Il représente un 
paysage, une anse de rivière, bordée de grands rochers, ombragée de deux 
vieux arbres aux rameaux dépouillés par l'hiver, et dont une barque 
s'éloigne à grands coups de rames. 

Nous sommes ici très près des vieilles écoles do peinture de la Chine, 
dont le Japon avait respectueusement recueilli les traditions historiques, 
religieuses et artistiques. C'est en partie la même volontaire précision de 
dessin, la même netteté, la même vigueur. Mais déjà se marquent une person- 
nalité de vision et une liberté de pinceau qui sont bien japonaises, et ce 
souci toujours constant chez les peintres de l'école de Kano do faire perce- 
voir la nature d'un terrain, un état d'atmosphère, ou d'évoquer une saison. 
S'il est vrai que l'école de Kano ait eu deux manières bien distinctes : celle 
qu'on nomme au Japon (jouantaï, rocheuse, c'est-à-dire rude et à contours 
anguleux; l'autre qu'on appelle rioutaï, fluente, c'est-à-dire fondue et assou- 
plie, c'est bien à la première manière, transmise par la Chine, que ce kaké- 
mono se rapporte; mais combien l'artiste japonais a su la transformer cl la 
vivifier par son génie! 



LA PEINTURI'] JAPONAISE 



261 



Quelle étrange mélancolie se dégage de cette œuvre, et comme elle dit 
bien le charme de son pays d'origine, de cette terre entourée d'eau, sillonnée 
de rivières et de canaux, où l'atmosphère fait toujours aux choses une enve- 
loppe délicate ! Avec quelle vision rare leurs 
artistes ont su fixer des états d'atmosphère, 
les jeux de la lumière tamisée par les brumes 
sur les eaux, la lente montée des brouil- 
lards qui des rivières s'accrochent en mou- 
vantes écharpes aux rochers, planent sous 
les branches des arbres, faisant ainsi flotter 
leurs cimes dans l'espace 1 N'y retrouve - 
t-on pas les mêmes données essentielles que 
chez les grands paysagistes qui sont notre 
gloire : cotte opposition de la fluidité des 
fonds avec la construction solide et ferme 
des premiers plans, l'accord de deux tons 
pris dans les neutres, un gris dans l'atmo- 
sphère, un autre gris traversé de bleu dans 
les eaux, qui se répondent et se soutiennent 
harmonieusement? Les personnages eux- 
mêmes, dont l'un suit anxieusement des yeux 
la rive qu'il vient de quitter, tandis que 
l'autre se courbe sur les avirons, ne sont ici 
que les « ticcidents pittoresques » de la com- 
position, qu'une forme animée dans le grand 
paysage mort, qu'une note dans la triste 
symphonie qui enveloppe toutes choses de sa 
mélancolie indicible. Et devant cette œuvre, 
pouvons-nous nous empêcher de penser au 
grand paysagiste, au poète ému que nous 
préférons peut-être entre tous? — Quant aux deux beaux arbres qui sont le 
pivot stable autour duquel évoluent les jeux changeants de l'air et de la 
lumière, ne font-ils pas songer aux plus robustes études de Ruysdaël ou de 
Rousseau ? Le Japonais a voulu comme eux en établir sans à-peu-près 
l'ossature, en indiquer l'équilibre et les proportions; sa volonté s'est appli- 



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Fl(iUUE LK FfcMMK 

(si; le de Mussanobou, xvui'' si^-cle) 

Don de M. Maïui. 



262 LA REVUE DE L'ART 

quée à suivre patiemment le labyrinthe des ramures, jusqu'à ce qu'il soit 
parvenu à en établir nettement la physionomie. Mais cela, il le dit dans son 
idiome artistique, concis et simplifié. 

Je ne saurais trouver une meilleure occasion de dire quelques mots en 
passant des œuvres de peinture japonaise qui avaient formé le premier fonds 
de cette section au musée du Louvre, avant que ces deux kakémonos y vinssent 
prendre place. — M. Raymond Kœchlin offrait l'an dernier en don un très 
curieux paravent, dont le pendant se trouve entre les mains de M. Alphonse 
Isaac, l'artiste décorateur d'étolFes. Bien qu'il ne porte ni signature ni légende, 
il oITrc tous les caractères de l'école de Kano à ses débuts, et représente les 
Sept Sages des Bambous, d'après une légende de la Chine. C'est franchement 
de l'art caricatural, mais combien libre et de large exécution! Dans cette œuvre 
de premier jet et de verve spontanée, il ne peut être question de patiente et 
lente réalisation. D'observation narquoise, c'est mené à coups de pinceau hardis 
et décisifs. On ne saurait indiquer avec plus d'esprit l'ironie d'une bouche, ni 
modeler avec plus d'adresse la figure de face. Et qu'a-t-il fallu ? Une goutte 
d'eau teintée d'encre de Chine, et conduite sans hésitation par le pinceau le 
plus sûr. 

M. Manzi offrait en môme temps au musée une charmante figure de femme, 
peinte à la gouache, œuvre de l'école réaliste, dite Oukéyoyé, dont Matahéi 
fut le fondateur au xvii" siècle, et qui avec Moronobou et les Torii, puis les 
estampeurs, s'illustra jusqu'à nos jours. Pour trouver un nom d'artiste 
auquel attribuer cette peinture, nous n'avons qu'à chercher parmi les estam- 
peurs du commencement du xviii" siècle qui nous ont laissé de si belles repré- 
sentations de la vie de cour, soit les Gwa'i Guctsu Dô, soit cet Okoumoura 
Massanobou qui nous a transmis dé si nobles images de la grande dame de là- 
bas. Elle marche en détournant un pou la tète, de cette allure majestueuse 
et cadencée, avec ce hanchcment qui cambre la taille, et creuse en plis admi- 
rables la traîne de la longue robe. Dans la religieuse raideur des vêtements, 
elle apparaît hiératique. Et celte robe est faite d'une étoffe inimaginable, toute 
brochée d'une merveilleuse décoration florale. — Un fort beau kakémono, 
signé d'Hokousa'i et représentant un guerrier armé, est aussi une œuvre des 
plus intéressantes de l'école vulgaire. C'est un don de M. Gonse. 

M. Jolly de Morey léguait en outre, l'an dernier, un charmant paravent de 
Shunyéi représentant une réunion de femmes. 



LA PEINTURE JAPONAISE 



263 



S'il est un domaine où les artistes japonais n'ont pas eu de rivaux, c'est 
celui du monde animal et du monde végétal. Sur ce point tout le monde 
est d'accord. Amoureux fervent de la nature, ce peuple l'est tout entier, et l'a 
étéde temps immémorial, si bien qu'une saison, et qu'un effet charmant de 
celte saison, comme la llo- 
raison des cerisiers au prin- 
temps, est une fête qui porto 
tout un peuple hors de ses 
maisons, avide d'admirer et 
de jouir d'un délicieux spec- 
tacle. 11 n'est pas un des 
effets de la nature que les 
artistes n'aient longuement 
contemplé, il n'est pas un 
des êtres qui l'animent qu'ils 
n'aient attentivement ob- 
servé, et chacun, là-bas, est 
apte dans la mesure de son 
intelligence et de son goût à 
en juger toute nouvelle in- 
terprétation. C'est ce qui 
explique cet extraordinaire 
et intarissable essor de leurs 
arts industriels, qui n'a 
d'analogue chez aucun autre 
peuple, et qui fait que le 
moindre objet, qu'il soit de 
grand luxe et s'adresse à 
une élite, ou qu'il soit fait 
pour l'homme du peuple, est toujours d'un art raffiné, fait d'une matière 
rare, décoré d'éléments tous pris à la nature et utilisés avec un goût qui 
n'a jamais été surpassé. 

On est souvent demeure confondu de surprise devant certaines de leurs 
œuvres où se trouvent reproduits des animaux, tellement les allures, l'expres- 
sion, la vie en avaient été surprises avec une vérité saisissante. Ils ont sur- 




l'.VIlAVENT DK ShU.NYKI 
(Fin du .win' siècle) — Legs de M. Jolly de Slorcy. 



26 i 



LA REVUE DE L'ART 



tout dlonnamment rendu l'animal en mouvement, dans l'élément où il vit habi- 
tuelleniont : l'oiseau dans les airs, le poisson dans l'eau. Et la mémoire des 
yeux est chez eux particulièrement surprenante, ainsi que leur aptitude à per- 
cevoir des motnents d'un mouvement et à le reconstituer en synthèse, car 
jamais ces merveilles réalisées n'ont été faites devant la nature, mais toujours 
après la vision directe, et pur un travail de mémoire et de récréation. 

Plusieurs kakémonos exposés au Louvre le démontrent excellemment : 
tel ce corbeau, magistral lavis à l'encre de Chine, dont les noirs sont si puis- 
sants, et où le caractère de la bête, brigandage, voracité, est si fortement 
marqué ; telle cette oie sauvage, venant boire au marais, d'exécution si 
délicate et nuancée. I.,e premier porte le cachet de Sesshhi, le second celui de 
Motonobou. Tels encore, cette carpe remontant le courant, ou ces singes, 
peintures de l'atelier de Sosen, où ne se retrouve cependant pas la forte 
exécution du maître. M. Birig avait antérieurement offert une belle peinture 
d'un aigle immobile sur un rocher. 

La collection du musée du Louvre ne saurait, à l'heure actuelle, prétendre 
à fournir un aperçu complet de l'histoire de la peinture japonaise. Les vides y 
sont encore bien larges. Mais à défaut de la peinture bouddhique et de l'école 
de ïosa, l'école vulgaire et surtout l'école de Kano y sont représentées par des 
œuvres suffisant à en donner une très haute idée, et à appeler l'attention 
sur le seul grand art qui nous reste à connaître. 

(iASTO.N MIGEOX. 





- 


;^ 


1 








HéUog;FiIIon 8- Heuse, 



îmn M^snarcl 



PLAQUETTE et MEDAILLES de M. CliAPLAl N 



Kcvuc de 1 art ancien et moderne 



BIBLIOGRAPHIE 



Les Médailleurs français depuis 1789; iidlicc liisloriquo suivi*' (1(! dorumonls sur 
la glypti(iu(' au xix'' sii'clc, par Hik.eii Maux. Paris, SociéU' do i)f()i)af<aliciu des livres 
d'art, 1897, in-8". 

\a' livro do M. Roger Marx vionl à sou liouro. CVsl à la fois l'inlroduclion ol le 
rosuiuo du livro o(>ui|)lol qu'il uous donnera un jour — qu'il me pormottcd'y eouiptor 
— sur riiisloiro do la glyptique au xix'' 
siècle. Noire (''poque, et co no sera pas 
un de ses moindres litres do gloire, a vu 
une véritable renaissance de l'art du mé- 
dailleur. Longue a été l'incubation, su- 
perbe a été le résultat, et l'arbre n'a 
pas encore porté tous ses fruits. Ceux qui 
ont amené cet art à sa perfection vivent 
et vivront encore de longues années, je 
l'espère, et leur exemple a suscité nombre 
d'artistes qui suivent leurs traces, non 
sans succès. Aussi peut-on présager 
une longue durée à cette floraison. Kst-il 
bien utile d'y insister ici? Je ne le 
pense pas. La médaille et la plaquette 
sont anjourd'luii à la mode et ont péné- 
tré partout. Mais encore n'élait-il pas 
inutil(> do nous initier aux différentes 
phases de cette renaissance, de nous mon- 
trer par qui et comment elle s'est produite. C'est ce que fait excellemment M. Roger 
Marx, en quelques pages que je voudrais pouvoir citer eu entier. Tout on rendant 
pleine justice à un Chaplain, à un Roty, c'est-à-dire aux maîtres dont les noms sont 
aujourd'hui dans toutes les bouches, il n'a garde d'oublier ceux qui, laborieusement, 
ont transformé la médaille, ceux qui continuent son évolution. Après avoir montré 
les pauvretés de l'art du médailleur sous le premier Empire, alors qu'il est i asservi 
à rimitati(jn gréco-romaine •, son abaissement jus([u'aux dernières ann(''es do la 
Restauration, il nous fait assister à sa transformation sous les mains d'un David 
d'Angers, d'un Rude, d'un Chapu, sans oublier ceux qui en notre siècle ont dot(' 

LA liEVLE DE l'aIÎT. — III. 3i 




NiNO GarXIER (nuMaillon par Ciui-i). 



206 



LA REVUE DE L'ART 



notre pays de monnaies dont quciquos-unos sont des chefs-d'œuvre. Il n'a garde, 
et c'est justice, d'omettre le rôle si iuiporlant joué par Oudiné, dont l'onsearme, 
Cliaplain, Tassel sont les élèves directs. Ce rôle, il le caractérise fort bien en mon- 
trant qu'Oudiné linit par accc^pler toutes les innovations que les élèves formés 
par sa rigoureuse discipline avaient inventées. C'est dire la largeur de vue et de 
conception de cet liomme : • A la faveur de celte émancipation et de la rupluro avec 
les formules routinières, l'école se transforme, s'éprend de sincérité, de poésie et de 




l'ORTRMT I)K M"" Claude (niMailIc |«r Chaphin) 

grâce; elle ressaisit, puis rouvre la veine française et demande à la spontanéité de 
l'inspiration, à la vision directe et vivante de la nature, le rajeunissement d"une 
radieuse renaissance. M. Cliaplain' prend l'inilialive du mouvement... il a en partage 
la vigueur, la précision, la clarté; ses compositions, naguère un peu difTuses, se sim- 
plifient, atteignent à l'ampleur par la fierté de la conception, par l'allure grave du des- 
sin et la sympathie décidée pour les formes puissantes. » C'est bien, comme le dit 
M. Marx, l'étude directe de la nature, l'émotion en face d'un caractère ou d'une forme, 
que cherchent à traduire des arlisles tels (|iie Cliaplain ou Roly; qu'ils préfèrent 



' Nous lui consacrons la planclio liors texte, eiiiprunlée .lu livre de M. Marx. 



BIBLIOGRAPHIE 



267 



pour des riiisons de lechniquc la fonte à la frappe, parce que la première leur laisse 
plus de liberté, peu importe, ce n'est pas en cela que consiste leur originalité. Conti- 
nuant des traditions très françaises, ils s'affranchissent des formules, de l'allégorie 
décuvante et desséchante pour n'interroger que la nature, chercher à en saisir l'aspect 
pittoresque, à lui donner en quelque sorte sa couleur par un modelé tantôt imper- 
ceptible, tantôt plus brutal et plus franc, mais toujours harmonieux. Ces deux 
hommes ont à tel point renouvelé l'art jusque dans ses di-lails, qu'aujourd'hui il 
nous semble étrange qu'on l'ait ])u concevoir autrement, si bien que sans considérer 




Mes I'ABKNTS {iilariuctlc |jar I'atev). 

leurs émules ct)nmie de simples imitateurs — il y en a parmi eux du plus grand 
talent — on peut dire que tous leur doivent, même les plus originaux, une grande 
part de leurs conceptions. A ces signes non équivoques on reconnaîl qu'il y a une 
école de médailleurs français, et des plus florissantes. Sperandio ou Krancia procèdent 
en une certaine mesure de Pisanello et de Matteo de'Pasti ; mais qui songerait à les 
traiter d'imitateurs? La fiiçon de comprendre la médaille reste la même chez les uns 
et les autres, la manière d'interpréter les sujets, le sens du pittoresque, l'expression 
de la forme sont ditTérents; et la personnalité de chaque médailleur éclate dans des 
œuvres qui ne sont reliées que par un lien commun : l'abandon des anciennes for- 
mules et l'étude consciencieuse de la nature. Ces médailleurs qui aujourd'hui sont 
éclipsés par Chaplain ou Roty, qui demain seront au premier rang et n'oublieront 
jamais ce qu'ils doivent à ceux qui furent incontestablement leurs maîtres à tous, je 



268 LA HEVUE DE L'AHT 

ne puis sdii^crà k's iiomiiicr tous ici cl je ne voudrais pas non plus faire d'eux une 
('■numéraliou incomplète. On les Irouvera caraclérisés brièvement, cliacun mis à son 
vrai plan, dans le diarniant livre de M. Marx. On y trouvera aussi rappelée, en termes 
excellents, la très largt! place que l'art du médailleur tient, en dépit de ceux qui 
seraient tentés de n'ai>|)récier une œuvre que d'après ses dimensions, dans riiistoire 
de la civilisation et de l'iiunianilé. Le petit bronze constitue un document historique 



^^ 



La MusIiJt'E, par Ali)lu'c Dt-uois. 

et artistique de premier ordre; c'est ce qu'on commence à comprendre maintenant et 
qu'on ne saurait plus oublier. Les médailleurs ont définitivement reconquis le rang 
qu'ils avaient si glorieusement occupé; M. IU)ger Marx aura eu le mérite d'avoir pré- 
senté la synthèse de leurs efTorts au moment où ils ont définitivement atteint le l)ut 
désiré. 

E. MOLINMEIl 

Les Tiepolo, par le comte Henry de Chennevières, conservateur au Musée du 
Louvre. Paris, librairie de l'Art. — Collection des artistes célèbres. 

Dans l'extraordinaire faveur qui depuis une dizaine d'années a consacré la 
renommée îles maîtres du xv'' siècle, les artistes de ia lin des écoles italiennes se 
sont trouvés nécessairement fort négligés. C'est, à n'en pas douter, pour réagir 
contre une pareille tendance qu'il juge regrettable, que M. d(! Chennevières consacre 
une longue élude, très enthousiaste et très documentée, au j)lus illustre représentant 
de la décadence vénitienne, Giambattisla Tiepolo. Sans vouloir prendre parti dans 
un sens ou dans l'autre, il faut reconnaître que cet hommage n'est point déplacé à 
l'égard d'un peintre qui sut, comme Tiepolo, exprimer en tant d'ieuvrcs si variées 
et de si riche coloris l'élégance déjà tant soit peu affadie de ce beau génie vénitien 
dont il représente bien le dernier effort. Un nombre considérable de gravures dans 
le texte commentent l'étude critique de M. de Chennevières et rapj)elleronl un grand 
nombre d'teuvres de Tiepolo au souvenir de ceux qui curent la bonne fortune di; 
visiter son exposition au palais royal de Venise en 189(5. 

Ce volume est le dernier venu de l'intéressante collection des arlisles célèbres, qui 
a rendu tant de services, et dont nous sommes heureux de constater que la publi- 
cation n'est pas interrompue. 

J. K. 








fê^r. 



PROPOS 



BIBLIOPHILE 



ChkRET. I'iop:ramtne : Kldorado dn Nice. 



L'EUE DES MENUS 
L'ÉTAT VIGNETTISTE' 
-«• 

La mode de l'eau-forte, 
l'aqua-forlisme, à son apogée 
en 1875, fournissait déjà aux 
artistes un moyen aisé de pro- 
duire la « petite estampe ». 

beaucoup plus simpleencorc 
([ue l'eau-forte et mémo que la 
lithographie, la reproduction 
directe du dessin par les pru- 
cédés vint délivrer les peintres 
et illustrateurs de tout souci de 
gravure, de l'intervention du 
buriniste - héraldique profes- 
sionnel, et leur donna toute 
liberté d'allure. Liberté accen- 
tuée par la liberté politique, la 
liberté quasi absolue du sujet. 

Le moven était trouvé. Mais 



Voir l'Exlaiiipe duin- la vie, dans la Heoi/e du 10 février, p. 173. 



270 



LA IIEVUE DE L'ART 



le moyen ne suffit pas, il faut l'occasion. 
La voici : 

Les artistes sont ù peu près tous affiliés 
à des sociétés ou à des cercles. Or, les 
sociétés donnent des dîners, et les cercles 
des soirées. C'est un curieux chapitre que 
celui où Léon 
Maillard a fait 
le dénombre- 
ment homéri- 
que, ou sim- 
plement rabe- 
laisien , des 
divers diners 
périodiques 
et de leurs 
adhérents: les 
Eclectiques, 
les Spartiates, 
le diner I)en- 
lu, le dîner de 
Six Francs, les 
Cinquante, la 
Macédoine, la 
Poêlé à frire, 
la Soupe aux 
choux , les 
Parisiens de 
Paris, le Hon 
Bock,laVrille, 
les Têtes de 
bois, la Kive 
gauche, le Pot 
au feu, les lly- 
dropatlies, les 
Thélémistes, 
les Cent Son- 
nets, les Inco- 
hérents, les 
Gaudes, les Foréziens, les Rourguignons 
salés, le Canigou, le Poitou, le Roi René, 
les Rigoberl, la Marmite, la Tintamar- 
mite, les Vilains Bonshommes, l'Arche de 
Noé, le Bd'uf nature, la Plume, les Proies, 
les Imprimeurs-lithographes, les Amis des 
Livres, les Bibliophiles contemporains, 
etc., etc. Et tous ces dîners demandent à 
leurs participants artistes des menus. El 
les cercles leur demandqnt des prp- 







,./y it^ fviit ,//iw 



ISillel (ie liul nias(]u(>, 184a 



grammes. Et par la même occasion, on 
demande la carte d'invitation au diner ou 
à la soirée. Des sociétés et des cercles, le 
besoin du menu, du programme et de l'in- 
vitation illustrés gagne les banquets occa- 
sionnels, puis les restaurants, puis les 

dîners et ré- 
ceptions du 
UKjnde... 

Ainsi, le me- 
nu, le pro- 
granune, l'in- 
vitation, voilà 
la forme d'art 
caractéristi- 
que de l'es- 
tampe dans la 
vie à la fin du 
MX'' siècle, en 
tant que petit 
format. Ce qui 

n'empêche 
pas d'autres 
variétés : l'ex- 
libris, l'adres- 
se de l'artiste 
par lui-même, 
l'adresse de 
conimer(,'ant, 
le billet de 
naissance,etc. 
Quant au 
grand format, 
c'est l'affiche, 

— l'affiche 
qualifiée en 
temps ordi- 
naire de « la 
maladie de 
peau des villes mal tenues » — devenue 
« la triomphante affiche » ou • la fleur 
sur les murs ». Chérel, avec son <i«uvre de 
douze cents pièces, dont huit cents affi- 
ches, rayonne dans sa gloire; il est « le 
roi de l'affiche •. Aimons-le bien! Soyons- 
lui reconnaissant, à cet incomparable, 
d'avoir toujours conservé, dans un genre 
si périlleux (et à une époque où l'on a 
connu même le menu libre et le pro- 



I 



PROPOS DE.BIBLIOPHILE 



271 



gramme « rosse • ), l'élégcanceet la grâce 
françaises, el do n'avoir jamais été, par le 
dessin, un eaiomnialeur de noire pays et 

de noire 
temps ! 
'^'^ « l'ar s(m 

aciion eonlinue et 
ineessante, et son 
('■nornie dilliision, » a 
dit Louis Gonso, « l'af- 
fiche a contribué à 
i'i'mancipatiim dt- no- 
Ire goùl, (l(''l)arliouili('' 
noire (vil, au point de 
devenir un actif fer- 
ment d'innovation, de 
"V^^ 2 ',' recherche du moder- 

■T^C '^îfe^ nisme ». L'aflichc a 
ri'pandu partout un be- 
soin enragé d'illustration 
et de couleur. L'afliclie ; 
le kiosque, où, sans at- 
tendre que nous allions à 
eux, les journaux illus- 
trés viennent nous provo- 
quer; et les étalages de 
libraires avec leurs cou- 
vertures illustrées, ce 
n'est plus seulement 
l'estampe dans la vie, 
c'est l'estampe 
dans la rue. 





LesACIIK. Ciiiiu iIl' rosLiiuraiil, 

Kt les devantures de papetiers, avec la 
production commerciale des cartes et 
menus tout faits, des carnets de bal, du 
papier à lettre illustré. Il y a à glaner, 
là dedans. Voyez par exemple celle 
chromo, ce cadre pour envoi d'échantillons 
d'étoiles, où sont perchés les oiseaux de 



Giacomelli. Et les calendriers que nous 
ofTrenl les grands magasins? C'est encore 
de la chromo, soill Mais quelquefois jolie 
malgr(' son aspect sucré. Quand le collec- 
tionneur s'y mettra, il saura bien nous 
démêler cette matière. Voici un calendrier 
des magasins du Louvre : Officiera el 




Bktam.i.e. 
l'rojîi'animo : soinV du cercle de ITu^'o» itrdfitigue. 

marins ricssesti Paris ; c'est avec ces piè- 
ces-là, en parlie, qu'on fait les collections 
Hennin. 

La petite estampe actuelle peut être 
collectionnée documenlairement, en pre- 
nant tout et en noyant le bon dans le 
médiocre; ou arlistement, en jetant les 
trois quarts des pièces par-dessus le 
bord : c'est le vrai système (le système des 
musées, qui fait d'ailleurs prendre aux 
esprits superficiels la quintessence d'un 
temps pour le niveau ordinaire de sa pro- 
duction). Choisissons, ne demandons à 
noire époque ([ue mille à quinze cents 
pièces, trois ou quatre fois plus que ce 
qui nous émerveille pour le xvni''. On y 
discernera quatre écoles (si le mot n'est 
pas trop gros) : 

Les aqua-forlistes(et;50Ȕ/e-.<cc/n's/e.s) : 
Edmond Morin, Gaucherol, Ilops, Comte 



272 



LA REVUE DE I/ART 



Lopic, Ribol, Roybcl, Armand Duma- 
resq, Benner, Blanc, Boilvin, Henri Gué- 
rard, Boulet, Piguct, Adeline, Delàlre fils, 
Lepère, elc. Cette production àl'eauforte, 
bien commencée, a mal fini , dans une bana- 




• Détaille 
Proftramnip ; fanfarç du 20" bataillon do cliasscurs. 

lité « à la Cadart », une st«Tile abondance 
de menus et programmes quelconques, 
sans vie, sans actualité, sans modernité; 

Los peintres, usant du procédé, parti- 
culièrement du gillotage: Détaille, dont la 
contribution à l'estampe dans la vie est 
capitale ; Neuville, Duez, Louis et Maurice 
Leloir, Jean Béraud, Clairin, Baslien- 
Lepagc, Madeleine Lemaire, Benjamin- 
Constant, L.-O. Merson, Paul llenouard. 
Carrier-Belleuse, Poisson, Prouvé, Roche- 
grosse, Worms, etc.; 

L'école de l'affiche et de la couleur. 
Chéret (qui a louché avec quatre cents 
pièces à toutes les variétés de la « petite- 
estampe » et de restampo-réclame, jus- 
qu'aux calendriers, aux caries chromos el 
aux couvertures de prospectus des maga- 
sins de nouveautés tirés à500 0001 i Geor- 
ges Meunier, Balluriau, Lcfèvre, Péan, Mu- 
cha, elc. : les programmes des cirques, des 



cafés-concerls, de l'Olympia el de la Scala; 

Enfin lesilluslraleurs, les collaborateurs 
habituels des journaux humoristiques : 
Willette, Forain, Steinlen, Gray, CohI, 
Draner, Somm, Caran d'Ache, Robida, 
Pille, Louis Morin, Frédéric Régamey, 
Mars, Sahib, Albert Guillaume, Henry 
Gerbault, 'Vallet, Léandrc, Jeanniot, 
Anquetin, Griin, Ro-del. 

Ceux-ci, les affichistes el les illustra- 
teurs, les plus vivants de tous, les plus 
imprégnés de modernité, de parisianisme, 
de féminisme : leur œuvre est d'une sin- 
gulière saveur. 

Au contraire absolu du xviu' siècle, 
notre temps ne veut plus d'ornements. D'a- 
bord, nous n'avons guère d'ornemanistes. 
Puis, la tablette à guirlande de roses nous 
semblerait fade. Nous faisonsde la « petite 



Soirée da-Jeadi 5 JPai 



UMK VALai 
fil- MU* KakcbMibMS 

MV^H* «• MM 



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^ r».. --.«.- (,...-««™ 

T^ C.**"* ""y ï^" «* H— - 




FOHAIN. l'roprainmo de soirée. 

estampe » de peintres : tous les sujets en 
sont pris dans la vie, ([n'elle fait connaître 
« par 1(* menu », c'est le eas de le dire. 



PROPOS DE BIBLIOPHILE 



2:3 



C'est la gaîté de ces petites pièces 
dans le présent; ce sera leur inté- 
rêt dans l'avenir. C'est ce qui res- 
tera de nous, ce microcosme! 

Les collectionneurs du xx° siè- 
cle regarderont avec une curiosité 
élogieuse et attendrie, — ainsi 
qu'est la n(Mre pour les pièces 
similaires des générations pas- 
sées. — « les petites créatures de 
rêve semées dans l'imprécision 
d'un fond d'incendie, les faran- 
doles de j(!unes femmes on fêle 
parmi des lueurs d'enfer, les fées vêtues de 
leur seule candeur qui nous ofl'renl des 
coupes de cristal pleines de liqueurs toni- 
ques ou rafraîchissantes; les théories des 
Parisiennes souriantes, des clowns hilares 
qui témoignent de la joie que l'on trouve 
en certains music-halls; enliu le monde 
falot et fantastique des personnages de 
programme...! « Ainsi parle Pierre Vcber, 
non sans mélancolie de constater com- 
bien, hélas ! tout cela passe vile... 

D'un art absolument nouveau, absolu- 
ment € dix-neuvième », trouvé toul natu- 
rellement dans la vie contemporaine, où 
il n'y a qu'à regarder pour prendre, la 
production a été naturelle, venant pièce 
par pièce pour répondre à des demandes 
et à des occasions données. On a essayé 
de la forcer arliliciellement par des con- 
cours. Or, aux concours, les gens de talent 
et les hommes faits ne viennent pas se 
risquer. Restent les jeunes élèves des 
écoles de dessin, adroits dessinateurs, 
d'ailleurs, envoyant, par centaines, des 
projets tous les mêmes et coulés dans le 
même moule modem style ou « art nou- 
veau ». Ils ignorent — rien que cela! — 
la fleur et la femme. Pour des petits Fran- 
çais, c'est vif! Ils en usent, certes, mais 
sans souplesse, sans charme et sans es- 
prit, et, tout est là. Ils ont pris le genre 
de raidir la plante au point qu'on n'ose- 
rait y toucher, de peur de se transpercer. 
Enfin, ils ont imaginé de « styliser » la 
femme ! La voilà ésotérique, avec les yeux 
fermés, et le corps en virgule... 




Ce genre d'exercice 
ne prévaudra point. 
Ne nous inquiétons 
pas. Si les Français 
ont la faculté de s'en- 
gouer, ils ont aussi 
celle de se reprendre. 
Nous serons désan- 
glaisés à temps. Voyez 
pour William Morris : 
celui de nous qui n'eût 
pas trouvé ses livres le 
dernier mot du neuf, 
eût été naguère cons- 
pué et traité d'horrible 
« pompier ». Aujour- 
d'hui, c'est Uzanne, 
qu'on n'accusera pas 
d'être un traînard d'ar- 
rière-garde, qui nous 
dit : « William Morris, 
en livres, n'a rien fait 
que du très soigné 
recommencement de 
vieux, du faux incu- 
nable, du faux gothi- 
que, le gothique étant 
le bouillon de culture 
des Anglais (sic), et 
les Français, sur cet 
article livres, ont cou- 
ramment œuvré mieux 
que lui. » Mais oui. 

Triomphe de l'es- 
tampe dans la vie ! 
Elle vient de ramener décidément à elle le 



LA REVUE DE L ART. — III. 



3S 



Î74 



LA REVUE DE L'ART 



grand client, le client par excellence : 
l'État ! 
L'État, vignettisle! Eh bien, en quoi 



sÉtT^il 




BOURCAIN. Programme de musique de bord. 

est-ce plus étonnant que l'Etat maître de 
ballet, ou que l'État marchand d'estampes? 

Il est bien porté en France de parler 
de l'État d'un ton railleur, surtout de 
l'État directeur des Beaux-Arts. Mais ce 
n'est qu'un genre. Au fond, qu'est l'État? 
Un milliardaire, qui fait construire les 
plus grosses bâtisses, décorer les plus 
grandes surfaces, exécuter la plus nom- 
breuse sculpture ; et, de plus, un milliar- 
daire qui tient les croix, qu'il déverse 
actuellement par pannerées sur la tête 
des exposants de tout genre. Aussi, veut- 
on bien lui faire un œil en foudre, mais 
pas deux; l'autre est en coulisse. 

L'État, quand il s'y met, fait au moins 
aussi bien qu'un autre. Il se môle d'être 
bibliophile ; aucun de nous ne peut lutter 



avec sa réserve de la Bibliothèque natio- 
nale et sa galerie Mazarine. Au xvi" siècle, 
il s'est mêlé de faire relier et il a eu les 
reliures des Valois ! 

L'État donc a été vignetliste. Laissons 
de côté les cas où il a eu l'obligation 
de l'être, pour le papier-monnaie, le pa- 
pier timbré, les timbres-poste. Ne pre- 
nons que les cas où l'État — pouvoir 
souverain, ou branches diverses de l'ad- 
ministration — a fait de l'estampe dans 
la vie « pour le plaisir > et entraîné par 
le courant général. L'État, jadis, a eu, 
tout simplement les maîtresses pièces du 
genre : les billets de Cochin pour les bals 
parés à l'occasion des deux mariages du 
Dauphin (ces deux pièces exquises, l'État 
les vend encore, à la Chalcographie), et 




Jean BkrauD. Programme de soirée. 

le billet des mariages célébrés à l'occa- 
sion de la naissance du duc de Bour- 
gogne, — le répertoire de la semaine, et 



PROPOS DE BIBLIOPHILE 



27b 



le 1res élégant billet de la Comédie-Fran- 
çaise, par Le Mire — le billet pour une fêle 
d'ambassadeur de France, par Moreau — 
et du même, les trois encadrements de 
programmes des spectacles de la Cour, 




Fb. RkGAMF.V. Invitation à un assaut (iarrnes. 

et un autre de Sainl-Aubin — la carte 
des officiers du régiment de Monsieur, 
par ChofFard, et parle même la carte 
pour la loge des gentilshommes de la 
Chambre, — l'invitation pour le mariage 
de Louis XVI. 

Et pendant la première République, 
qui a eu les cartes de sociétés politiques et 
de fonctionnaires, par Cliofl'ard et Saint- 
Aubin ; et jusqu'à la très belle étiquette 
de Choffard pour les bocaux de la phar- 
macie centrale des hôpitaux militaires ; 
et les incomparables têtes de lettres de 
Prudhon pour le Directoire, le ministère 
de la Guerre, le ministère de la Police, les 
préfectures de la Seine et de la Seine- 
Inférieure, les brevets d'invention? et 
qui a communiqué l'habitude de l'en-tète 
de lettres aux chefs d'armées comme 
Augereau, et des cartes de visites illus- 
trées aux fonctionnaires comme Lucien 
Bonaparte, ambassadeur ? L'État. Qui 
s'avisa — exemple à méditer, — de don- 
ner aux soldats congédiés, au lieu d'un 
vulgaire papier, de beaux brevets dessi- 
nés par Carie Vernet et gravés par 
Duplessis-Bertaux et François Godefroy? 
L'État. Au Salon de l'an VI, le graveur 
Godefroy croyait devoir « opposer, à ce 
sujet, l'esprit du gouvernement républi- 



cain à celui du gouvernement précédent 
en remarquant que ci-devant la parcimo- 
nie la plus rigoureuse présidait à tout 
ce qui concernait le soldat, tandis que 
dans les voyages de la Cour on gravait 
avec luxe les affiches de spectacle adres- 
sées au domicile des courtisans ». (Gode- 
froy est bien dur pour les magnifiques 
Répertoires des spectacles de la Cour, 
ces chefs-d'œuvre, et il semble ignorer 
le brevet de récompense militaire illustré 
exécuté sous l'ancien régime pour le prince 
de Montbarey, ministre de la Guerre.) 

Qui conserva le goût des tèfes de 
lettres administratives (ministre de la 
Guerre, état-major de l'artillerie, conseil 
d'Etat, archives de l'Empire, en-tête des 
dépêches télégraphiques, etc.)? Qui fit 
mettre — timidement — des épées anti- 
ques et des ctjuronnes sur les cartes 



PRESSE FRANÇAISE 



^•^^0 ~- OCTOBUE 13*3 

gam/uit iii Champ ti jiars 




ROCHEGROSSE. Menu : fdtcs fraiico-russos, 1893. 

d'entrée au baptême du roi de Rome, 
et des colonnes à aigles sur l'invitation 
k la messe de Saint-Cloud ? Qui fit illus- 



276 



LA REVUE DE L'ART 



Irer la carie de conlenlement délivrée 
par la directrice de la maison Napoléon ? 

Pour qui, sous la llestauralion, quel- 
ques têtes de lettres, et les répertoires 
des spectacles de la semaine au Théâtre- 
Français, gravés par Duplessis-Bertaux, 
et la carte d'invitation ornée, pour la loge 
de la duchesse de 
Berry aux Italiens? \ 

Sous Louis- Phi- 
lippe, qui fit illustrer 
un billet pour sa loge 
à l'Opéra? Le prince 
royal. Et qui eut une 
curieuse série de bil- 
lets-vignettes pour 
bals masqués? l'Aca- 
démie royale de Mu- 
sique. 

Napoléon III eut 
des menus illustrés, 
la princesse Malhilde 
également. On a le 
programme -vignette 
d'une fête au minis- 
tère des Travaux pu- 
blics en 1852. On aie 
diplôme des récom- 
penses de l'Exposi- 
tion Universelle de 
1855, par Ingres et 
Calamatta. 

Surtout , à dater 
du second Empire , 
c'est l'armée qui devient vignettiste avec 
ses menus et ses programmes de musique, 
exécutés en général par des officiers. Il 
en est de très intéressants, par exemple 
le menu du 2° cuirassiers de la garde. Il 
en est de curieux ; ainsi le programme du 
9° de ligne par Cham. Il en est d'émou- 
vants : le programme d'un bal costumé 
au « théâtre de la Tchernaïa » Crimée, le 
13 mars 185G, ceci est après l'armistice; 
mais voici des programmes de représen- 
tations données sous le feu, entre deux 
batailles, et jusque l'avant-veille do Mala- 
koff, au e théâtre d'Inkermann • du 
2'' zouaves : on y jouait le liai du Sau- 




Vallet 

Prograinmo du carrousel mililairo, ft^tcs frauco-russcs, 1 S93 



vage. Ils sont à ne pas oublier dans le 
nouveau musée de l'armée, ces pro- 
grammes, glorieux comme les violons de 
Lérida. 

Aujourd'hui, armée et marine ont re- 
doublé : point de dîner de promotion, 
point de fête de régiment, point de car- 
rousel ou de rallye- 
papier, point de mu- 
sique sans program- 
me illustré. Ainsi, la 
fanfare du 19" batail- 
lon de chasseurs a un 
programme de Neu- 
ville, celle du 20" un 
de Détaille, etc. 11 y 
a des dessinateurs 
officiers spécialistes : 
le colonel de Grand- 
maison, le capitaine 
de frégate de La Pi- 
nelais. On aune invi- 
tation de fête au mi- 
nistère de la Marine, 
par Sahib. 

Et maintenant, voi- 
ci les programmes 
des séances d'escrime 
du palais de l'Elysée. 
Ce n'est pas la seule 
forme sous laquelle 
l'estampe soit rentrée 
dans la vie du chef 
do l'Etat. Nous avons 
désormais des menus du gouvernement. 
Depuis longtemps, dans ses voyages, le 
Président trouvait, à sa place de banquet, 
un menu illustré. Cédant à la mode, 
l'Etat, le Protocole lui-même, fut dès lors 
dans l'obligation de se remettre à la 
vignette et d'avoir, lui aussi, ses menus; 
et depuis les jours franco-russes le menu, 
demandé à Clairin et à Détaille, ne se 
contente plus de frôler l'histoire, il la fait! 
C'est l'ère des menus. 
Un menu de Bonnier mar(|ua l'inaugu- 
ration des travaux do l'Exposition 
de 1889; une vignette de Willette commé- 
mora l'inauguration de la statue du 



PROPOS DE BIBLIOPHILE 




GerBAULT. Carie de rcstauniiil 

grand Carnot; les chemins 
de fer de l'Ktat, forcés d'êlre 
« dans le train », durent 
inciter ù la villégiature et aux bains de 
mer par des affiches, tout comme les 
compagnies ordinaires par les affiches 
d'Alési (le joli nom pour vous engager à 
y aller!). Ei là, il n'y a pas à représenter 
la locomotive sous la figure de Vulcain, 
la baigneuse sous des apparences de 
sirène, et le casino sous une architec- 
ture de Parlhénon ; il faut se lancer bon 
jeu bon argent et être franchement xix", 



et laisser l'allégorie à la vignette de passe- 
port diplomatique, demandée à Boilvin, 
au titre de rente, et au billet de Banque 
qui se pique actuellement de devenir, par 
Baudry et Merson, une estampe d'art. 

Le diplôme des récompenses de l'Expo- 
sition de 1889 (nous sommes aussi dans 
l'ère des diplômes, étant dans celle des 
Expositions) ne fut pas xix", ne fut pas 
caractéristique d'un lieu et d'une date ; 
il peut s'appliquer aux expositions de 
tous pays et de tout temps. 

Que sera le diplôme de 1900? Nous 
souhaiterions que cette estampe de gou- 
vernement, qui doit en fin de compte 
aller s'encadrer par tout l'univers, ne fût 
pas vaguement allégorique — avec cet 
éternel Fax, Labor, qui est une devise 
de victorieux, ou sinon, une platitude; 
— mais au contraire, une estampe inat- 
tendue, originale, précise, et portant, 
avec l'élégance française, la marque du 
Paris contemporain. 

Henri Beraldi. 




REVUE 



DES 



TRAVAUX RELATIFS AUX REAUX-ARTS 

H L' B L I É s 

DANS LES PÉRIODIQUES ÉTRANGERS 

Pendant le quatrième trimestre de 1897. 



ALLEMAGNE ET AUTRICHE-HOXGHIE 

Abhandlungeu der philol. histpr.Klas- 
se der kgl. SaBchs. Gesellsch. der 
Wissensch. (Saxe). N" 7 et suivants. — Tli. 
SciiREiBER. Les peintures murales de Po- 
lygnote dans la salle des Cnidiens à Delphes 
(suite et fin). 

Alte und neue 'Welt. Octobre.— J. Gott- 
WALD. Constantinople (monuments). 

Novembre. — 0. Hirt. La Scandinavie artis- 
tique et monumentale. 

Anzeigeu (Gœttingische gelehrte;. N"?. 
— H. V. WiuiAMOVvrrz-MoELi.ENDORFF. LePut- 
cinella de Dietrich (fresques satiriques de 
Pompôi). 

N» 9. — E. Bethe. Le théâtre grec deDœrp- 
feld et Reisch. 

N° 10. — R. PisciiEL. Les coutumes fu- 
nèbres et les cimetières dans l'Inde antique 
(au point de vue archéologique). 

Atelier (das). Décembre. — Alp. Le thème 
de lart industriel. — Albert Lamm. L'exposi- 
tion académique de Bœcklin. — Paul Schu- 
MANN. La vie artistique à Dresde. — Le 
Panorama de l'Engadine de Segantini pour 
l'exposition de 1890. 

Beilage zur Mûnchen. Allgemeine 
Zeitung. N"204. — H. Bulle. La Vénus 
de Milo. 

N° 226. — Fr. Braun. L'église de Notre- 
Dame à Memmingen. 



N»2o9 
chinois. 

N" 282. — Karl Boll 
l'Olympe, de Max Klinger. 



Max Bïicii.NER. L'histoire de l'art 
Le Christ dans 



Berliner philologische Wochensclirift. 

N" 35. — B. NoGARA. Inscriptions étrusque 
et messapique. 

N"' 36-37. — \V. DORPFELD et E. Reiscii. Le 
théâtre grec. 

N" 40. — Cli.-W.-L. Jo[iNSON.La mesure des 
intervalles dans l'ancienne musique grecque. 

N''41. — E. Gardner. Ln manuel de la 
sculpture grecque. 

N" 42. — G Weiciiardt. Pompeï avant la 
destruction. 

N" KO. — Les fouilles exécutées en Etolie 
et à Thèbes. par la Société archéologique 
grecque. — J. Laurent. Les antiquités chré- 
tiennes du Péloponèse. 

BlsBtter fUr das Gynmasial Schulwesen 

(Bavière). N"" 9 et 10. — K. Wu.sderer. L'en- 
seignement de l'archéologie à Dresde. — 
Les miroirs de verre à Rome. 

N"» H et 12. — Uhliciis. L'Histoire de 
la sculpture grecque de .M. Collignon. 

Centralblatt (Literarisches). N" 32. — 
Les médailles et monnaies de Witlels- 
bach. 

N" 33. — Un manuel de l'art allemand. 

N" 34. — Rlxnt. L'église de Bethléem. 
Les fresques pompéiennes, le Pulcinella, de 
Dietrich. 

N" 33. — PiiiLiPPi. L'art de la Renaissance 
en Italie 

N" 36. — Les monuments antiques et 
les travaux de l'Académie royale des Lincei. 

N" 37. — Beltrami. L'art dans les monu- 
ments sacrés en Lombardie. 

No 39. — Marchand. La Faculté des Beaux- 
Arts de l'Université d'Avignon. — Eisenlour. 
La carte mosaïque de Madaba. 



REVUE DES TRAVAUX RELATIFS AUX BEAUX-ARTS 



279 



N» 42. — Hui.TZSCii, Les inscriptions sud- 
indiennes. 

jyo 44 — L'Histoire de la sculpture grecque, 
de M. Collignon. 

N" 49. — Les travaux de M. Pottier sur les 
vases antiques du Louvre. 

Daheim. Octobre. — A. Rosenberg. Hans 
Ilolbein à Bùle. 
Décembre. — D'' Paul Kaiser. La Scandi- 
navie monumentale et artistique. 

Deutsche Literaturzeitung. N" 39. — 
WiNCKLER. Les tables de Tel-el-Amarna. 

^"i'â. — DiETRiCH. Les fresques satiriques 
de Pompéi. 

N" 49. — Pottier. Les vases antiques du 
Louvre. 

N°52. — Hennicke. Les anciennes fresques 
chrétiennes. 

Deutsche Revue. Décembre. — Les 
lettres inédites de Paganini. — Louise v. 
Kobel. La vie artistique à Munich. 

Deutsche Rundschau. Décembre. — 
H. Gri.mm. Le peintre Eugène Burnand et la 
Mireille de Mistral. 

Gartenlaube. N°,H. — Isoldc Kurz. Arnold 
Bœckiin. 

Gesellschaft. Décembre. — D' H. H.\nd- 
werk. Le nu dans l'art. 

Historische politische Blaetter. N» 6. — 
Les anciennes peintures murales de 
l'église de Notre-Dame à Memmingen. — 
Klein. Sandro Botticelli. 

Indogermanische Forschungen. Août- 
décembre. — A. TiiUMO. L'inscription 
béotienne sur un vase grec. 

Jahrbuch der kœnigL preussischen 
Kunstsamiuluugen. N" 4. — Wiliielm 
BODE. Une œuvre de Domenico Veneziano 
(le protilde jeune lille) au musée de Berlin. — 
Sidney COLVIN. Sur quelques dessins de Car- 
paccio en Angleterre. — Cari Schucii.ardt. 
La Lucrèce de Sodonia au Kestner-Museum 
de Hanovre. — L. Kae.\i.merer. Un alphabet 
en figures gothiques du cabinet d'estampes 
de Berlin. — H. -A. Sciimid. Un portrait 
d'homme de Holbein le Jeune. 

Jugend (Munich). 18 septembre. — 
A. Ru.MMEL (Munich). Le miroir magique. — 
Julius DiEZ (Munich). Les amours en nacelle. 



— L. Raders (Munich) . Chanson de prin- 
temps. — Franz v. Lenuach (Munich). La 
Duse et Marion Lenbach. 

2 octobre. — Arnold Bcecklin. Printemps. 

— W. PuTTNER (Munich). Le plongeur de 
Schiller. 

2 novembre. — L'œuvre humoristique de 

Max LiEBERMANN. 

6 novembre. — Arnold Bcecklin. Jeunesse. 

— L. HOHLWEiN (Munich). Sérénade au clair 
de lune.— MaxCERNUTii (Munich). Le pâtre. 

20 novembre. — A. Munzer (Munich). 
Europa. — Frilz Reiim (Munich). Le Val de 
la mort. 

27 novembre. — Robert Engels. Le cor- 
tège. — Arnold Boecklin. Flora. — J. DiEZ.Le 
vivier aux truites. 

18 décembre. — Fritz Rehm (Munich). La 
plainte de la mort. — Konrad Starke 
(Dresde). Femmes dilettantes. 

25 décembre. — Max Klinger. Étude 
d'une tête de Bacchus. 

Kunstchronik. 11 novembre. — 0. v. 
SCHLEINITZ. Sir John Gilbert et G.-B. Ca- 
valcaselle. — H. -A. Lier. Les peintures mu- 
rales de Hermann Prell (Salon du palais Ca- 
farelli à Rome). 

18 novembre. — Ernst Steinmann. Le 
Salon de Venise. Les exposants italiens et 
allemands. — Paul Sciiulze-Nau.mburg. 
L'exposition des Beaux-Arts de Munich. 

2o novembre. — E. Steinmann. Le Salon 
de Venise {suite et fin). 

2 décembre. — Graul. La vente Douglas 
(collection de peintures sur verre). — 
Friedlander. La vente Sedelmeyer à Berlin. 

— Adolf Rosenberg. Le paysagiste Karl 
Gînicke. 

16 décembre. — H. -A. Lier. L'art à 
Dresde. 

23 décembre. — Graul. Le musée de 
l'empereur Guillaume à Crefeld. — Cari 
Lyka. L'exposition de lithographie à Dussel- 
dorf. 

30 décembre. — Ernst Steinmann. Le 
musée Correr à Venise. — Fritz Sydow. 
L'exposition des estampes japonaises au mu- 
sée des arts industriels à Leipzig. 

Kunsthalle (Deutsche). N" 23. — Fritz 
Lmiiof. L'évolution de la peinture moderne. 

— Fr. Hermann Meissner. La question des 
musées. — George Fucus. L'exposition inter- 
nationale de Munich (Section des arts in- 



280 



I.A REVUE DE L'ART 



dustriels el décoratifs). — Fritz Hansen. 
L'exposition inlernatioiuilo de Copenhague. 

— Fritz Stahi.. La grande exposition des 
Beaux-Arts de Berlin. — Franlz Wolkf. Cour- 
rier artistique. 

pjo 24. — HucKLiN. La Botanique el l'art 
décoratif. — F. Stahl. Le Chrùt dans 
rOlympe de Max Klinger. 

IS" 2'i. — B. Thomas. I>a nouvelle galerie 
Tate à Londres. — H. P. L'art à Dusseldorf. 

— Hélène Zimmern. l'ne femme sculpteur 
en Amérique. — F. Hansen. L'exposition des 
œuvres anciennes d'art industriel et décora- 
tif à Munich. 

I^o 26. — R. P. L'art à Dusseldorf {suile ri 
fin). — J. NoRDEN. Victor Wassnezoff. 

l\'o 27. — F. -IL Meissner. L'exposition de 
B(Kcklin à Berlin. 

[S'j 28. — (111, 7). Ceorges Gai-Lano. Com- 
ment les grands maîtres ont commencé. — 
L'exposition de lithographie de Dusseldorf. 

Kunstwart. N" 23. — L'œuvre de Her- 
komer. 

]\o 24. — Paul SCEiu.MANN. L'exposition 
internationale de Berlin. 

N° H . — L'exposition internationale de 
Munich. • 

Kunstgewerbe (Blaetter fûr).N° 8. — Les 
femmes artistes dans l'arl industriel. 

Pio 9_ _ i^es écoles d'art industriel el leurs 
résultats. 

Kunst (Décorative) I, 2. — A. PiT. Le 
sculpteur hollandais Zyl. 

Mitteilungen der k. k. Œsterreich 
Muséums fUr Kunst und Industrie. 

Octobre.— Fritz MiSKUS. In brocart d'argent 
de Philippe II d'Espagne.— Heinrich Modern. 
Dessins et cartons des anciens maîtres. — 
IIerdtle. L'autel de Donatello à Padoue. 

Novembre.— E. Zeisciiing. L'exposition de 
l'École des arts industriels. — H. Modern. 
Dessins et cartons des anciens maîtres. Le 
char triomphal de l'empereur Maximilien, 
par Albert Durer. 

Décembre. — Fritz Minkus. Joseph Milder 
de Gutenbrunn. La technique de la dorure 
sur verre et son dernier représentant en 
Autriche. — Hans Macht. Principes de la 
construction dans l'ornementation. 

Mœbel und Décoration Schatz. — 11. 
DuiiRiNG. Le style italien dans l'ameuble- 
ment. 



Nachrichten v. d. kgL Gesellsch. d. 
Wissensch. inGœttingen.— II.Dege- 

R[N(;. L'ar(;hitecture des temples étrusques. 

Nation. Em. Fels. Holbein et Bœcklin. 

— Nathan. Le monument de Bismarck à Ber- 
lin. 

Nord und Sud. Décembre. — H. Sciimid- 
KUNZ. Hichard Wagner el W. H. von Riehl. 

Preussische JahrbtScher. Octobre. — E. 
(lol'liElN. Jacoli Hiirckhardt. 

Repertorium fttr Kunstwissenschaft. 
N" 5. — Heinrich Widlffli.n. Jacob 
Burckhardt. — (;. Cronau. Les sources de la 
liiogia(diie d'Antoncllo de .Messine. — Max-J. 
Friedi-.knueu. Le peintre Hans (Hans der 
Maler) à Schwatz. — Bertiiold-Dal'N. Adam 
Kraffl.- RobertDAVH)SON. La patrie deOioUo. 

— Hans Mackosky. L'exposition des por- 
traits de femmes et d'enfants à Paris. L'expo- 
sition du (irassi-Museum à Leipzig. — Paul 
Weiier. 'Objets divers du moyen âge. — 
Fhiedl.knder. Tableaux. — C. V. F. Les sta- 
tues décoratives de la façade de la Chartreuse 
dePavie. Une nouvelle œuvre d'.\gosli Busti. 

N" G. — Emile Jacobsen. Sur quelques ta- 
bleaux italiens de l'ancienne pinacothèque 
de Munich .— Paul Kalkoff. Sur la vie d'Albert 
Diirer.— K. Lommeyer. L'origine de l'épitaphe 
du duc Albert dans la cathédrale de Kœnigs- 
bcrg (Prusse).— William Schmiot. Contribu- 
tion à l'étude de Sébald Beham. — Alfred 
Mever. Le monument de Borromée à Isola 
Beiia. 

Stimmen aus Maria Laach. Octobre. — 
M. Mesciuer. Les chefs-d'œuvre de l'ar- 
chitecture religieuse à Florence.— L. Fonck. 
La mosaïque de Madaba. 

Novembre.— M. Mesciuer. Les chefs-d'œu- 
vre de l'architecture religieuse à Florence 
[suile el /in). — i. Beissel. Les appartements 
du pape Alexandre VI au Vatican. 

Sitzungsberichte der Kœnigliche Bay er- 
ischen Académie der "Wissensch . zu 
Mttncheni Munich). N'S.— A. Furtw.k.vgi.er. 
Le relief de la Cène des Morls. La Vénus de 
Milo. 

Ueber Land und Meer. Octobre. — H. 
Sciii..i;TrER. La nouvelle cathédrale de 
Berlin.— J.-L. Algermissen. Les monuments 
de Coblence. 



REVUR DRS TnAVAUX RELATIFS AUX REAUX-AHTS 



2S1 



Novembre. — E. von Jac.ow. Paris pillo- 
resque. 



V 



elhagen und Klasings Monatshefte. 

Octolire. — I.. l'iKTScii. Solia pillo- 
rrsqiio. 

Décembre. — l,es ornements orienlnux dans 
la parure des feintnes. 

Vom Fels zum Meer. N" 3. — 1. Smibben. 
1,'arcliiteclure <les villes. 

N° 7. — I/art anlic|ue. 

y° 8. — Dr.-(i. I.EHSERT. I."art déi-nratif 
moderne dans les (issns. 

Westdeutsche Zeitschrift. W. :f, — 
Mn.i.EK. L"('t;li<i' dn SainISanvenr à 
Itreclit. 

Wochenschrift filr klassische Philo- 
logie. M" 'M. — 1,'nllas dareliénlocie de Tari 
de Sittl. 

N" 40. — II. Magsus. Les bnsles anli((nes 
d'Homère. 

N° 41. — H. Uri'nn. Histoire de l'arl iiiee. 

N" 42. — La rytliiiiii|ne tireeque : l'œuvre 
de Tbeoplianes. 

M" 48.— L'annuaire de l'i'role britannique 
irAlliènes. — V. IlEYSSENIlAHirr. Les anli(|ni- 
lés d'.Aosle. 

Zeitschrift ftir bildende Kunst. ii. — 
Alexandre Sciinueit.en. Le livre d'or de la 
ville de Cologne. — Franlz Hieffei, Lesanli- 
quités de (iriinewald. — .Stepban Bkissei,. 
Les mosaïques romaines du vif siècb' au 
commenrenient, du l.\''. 

N" 6. — W.-V. Seidi.itz. Wijbelm Hode. — 
Fr. Haack. Arnold Bireklin. — H. Mendei.s- 
SOHN. L'art, Scandinave. 

iS'° 8. — L. FiRMENicM-HicilARTZ. Les aucieus 
peintres llamands. Hugo van der Goes. — 
SciiNUETGEN. Une croix gothiiiue en cristal 
(église d'AselialTenbourg). — Alb. Woumstall. 
Plateaux de bronze de Westpbalie 

Zeitschrift filr Buecherfreunde. Octobre. 
— 0. DoRiNG.Les minialur(^s de la bibliotbè- 
que Stolbergà Wernigerode. — ^H. Buenticke. 
Les caricatures de Jahn sur le Parlement 
de Francfort.— A. .Scumiot. I>es Exlibris du 
.Wi" siècle de la bibliothè(iue grand-ducale 
deDarmstadt. — W. L. Sciireiber. Une famille 
d'imprimeurs: les Le Rouge. 

Décembre. — -O.Heuer. Le nouveau musée 
Cid-tbe avec sa bibliotbèque, à Francfort. — 
J. Luther. Les idées volées dans la décora- 

LA REVUE DE I.'aHT. — III. 



lion du livre de l'époque de la Réforme. — 
A. SciiNum'. L'Ex-libris do Melcbior Scbedel 
dans lu bibliolbè(]ue grand-ducale de Darm- 
stadt. — H. Sciii.iEMANN. L'estbélique de la 
décoration du Livre. — F. von Zobeltitz. 
La nouvelle édition de t l'Amateur du Livre 
à la fin du .\l.\" siècle .>, par Otto Mulbrecbt. 

Zeitschrift fur katholische Théologie. 

N" 't. — (i. de SaNCTIS. Linscriplicui d'Aber- 
cins. 

Zukunft. — Alfred Lir.iiTWERK. L'éduca- 
tion artistique. 

ANCLETERRF 

Academy. N" 1310. — CouRTiior'E . \'\\f 
liistoire de la poterie anglaise. 

N" 1320. — HoRl-ASE. Arcbéniogie irlan- 
daise. 

-N" 1324. — Sir Jolin Evans. Armes, orne- 
ments, instruments de pierre de la Cirande- 
Rretagne. — Sui.man. Linton et Rossetli. 

N" 1327. — Norman. Enseignes et insciip- 
tions londoniennes. 

N" 1332. — .\ymer Vallanhe. William 
Morris, son n'uvre, ses écrits et sa vie. 

N° 1335. — Blomfielu. Une bistoire de la 
renaissance de l'arcbilectnie en ,\ngleterri', 
de UiOOà 1800. 

Antiquary. Oelobie. — Sopbia Beale. 
Quidi[Ufs églises fran(;aises. — .\.-\V. Buck- 
i.ANl). Bâtons de prières et leurs ornements. 

Novembre. — .losepli- Lonis I'owel. Les 
monuments liistori(iues de l'Espagne. La 
mosi|uée et la synagogue île Tolède. — La 
législation sur la conservation des monu- 
ments bistoriques. 

Janvier. — J.-L. PoWEt.. Les monuments 
bistoriques de l'Espagne : El Transite {.'(Mi'/e). 

Architectural Review. Octobre. — G.-Lh. 
MoRHis. Les travaux d'arcbilecture de M. Phi- 
lippe Webb à Londres. — Artbur-Edmond 
SuEET. Le réalisme et le conventionalisme 
dans la peinture : Rapbaël et James Tissot. 
— D.-S. Graeme Roslin et Hawtbornden. — 
E. Ingrf.s-Beli.. Les ciels. — F. Hamm.ton- 
Jackson. L'œuvre décoratif de sir J. Poynter. 
L'arcbiteclure dans la fiction. — H.-D. Lowrv. 
Le cuivre repoussé de Newiyn. — Eslher 
Wooi). L'école des arts et métiers. 

Décembre. — E.-R. Pennei.i, et Lewis D\v. 
Le IMiy-en-Velay (France), le site le plus pitto- 
resque du monde. — Emile HovELACyuE. La 

36 



28 i 



LA REVUE DE L'ART 



vie et l'œuvre de Jean Carriès, sculpteur 
français, potier et dessinateur. — T.-M.Rooke. 
Les porches de la cathédrale de Chartres. — 
J.-P. Cooi'En et H. Wii.son. L'œuvre de John 
Sedding, architecte. — Halsey-Ricardo. L'ar- 
chitecture civile. — H. Wilson. L'architecture 
religieuse au xix" siècle. 

Architecture. Octobre. — La cathédrale 
de Glowcester. — Arthur -Vye Parminter 
et Charles Saunier. Le stylo architectu- 
ral en France depuis la Renaissance (suite). 

— Les monumonls de la ville de VVorcester. 
Novembre -décembre. — A. -Vye Parmin- 
ter et Charles Saunier. Le style architectu- 
ral en France depuis la Renaissance {suite). 

— ArtliurSTRATTONARiBA.SirChristopheWren 
et les églises de Londres. — W. Cavazzi-King. 
L'histoire de la grande maison de Wedgwood. 

— Trois siècles de renaissance artistique en 
Angleterre. 

Artist. Novembre. — Richard Maciiei.l. Le 
mysticisme dans l'art de la peinture. — Rémy 
Salvator. Valère Bernard et la renaissance 
de l'estampe. — L'art de la tapisserie appli- 
qué à l'industrie dans les villages du Surrey. 

Décembre. — E.-J. Winter Jhhnson. Harry 
Bâtes. — K.-L. Montgommery. Sites connus 
et inconnus des peintres : Tolède. — L'art ii 
Paris : le musée (înlliera. — Le monument de 
Maupassant. — Le prochain Salon du Champ- 
de-Mars. — L'art à Dresde : les peintres de 
paysage : Franz Hochmann. — rL-C. Wili.iam- 
son. Un atelier parisien à Londres. — PVed. 
RiiEAi). La di'coration de la poterie. — Aymer 
Vallance. La mosaïque et la verrerie véni- 
tiennes. — Les salons de Londres. 

Janvier. — Ford.-Madox Hueffer. Un 
illustrateur de Londres : William Hyde. — 
L'art à Paris. Fantin - Latour. La Gale- 
rie Petit. — Georges-C. W'ili.iamson. Les 
illustrations décoratives de Palten Wilson. — 
IL-A. Kennedy. I,e mouvement pré-rai)haé- 
lisle. — Ford.-Mado.x Brown. Sir J.-E. 
Millais. Arthur Hugues. D.-G. Hossetti. — 
WiiiSTLER et Ei)EN. Deux pastels vénitiens. — 
Les salons de l'automne. — Sir E.-J.Povnter. 
Discours d'ouverture de l'Académie royale 
des beaux-arts de Londres.— Joseph Israels 
et RozA Wallis. L'ifuvre de William Estall. 

Février. — Wm.-ll. Ward. Arthur Hacker. 

— L'art à Paris. Baud Bovy et les paysages 
suisses. — Albert Dammoiise.Le céramiste. — 
Un carton de Valère Bernard. — Edmond 



Roche. L'art anglais jugé par la critique 
française : Herkomer. — Sunny Frykhoi.m. 
L'art du Nord : l'exposition de Stockholm.— 
Les paysagistes anglais : A. Wallace Reming- 
ton. — Mauel Cox. L'illustration du livre : 
Laurence Housman. — Les arts décoratifs : 
Anciens meubles anglais : métal et porce- 
laine ; la période de Chippendale. — Le 
musée Albertina. — L'œuvre de R.-A. Stu- 
dent. 

Art JournaL Novembre. — La Fille du 
Meunier, gravure de R.-W. .Macbeth. — Franz 
Miller. George Frampton. — A.-L. Baldry. 
Lacollection de M.George Me Culloch. — Bar- 
bara RussELL. L'art industriel à Langdale. — 
Claude Phillips. Les tableaux allemands du 
xvii" siècle à Langford-Castle. — C.-W. Carey. 
La collection du Collège royal de Holloway. 
— Rose. G. KiNOSLEY. Lapoteriede Rokwood. 

Décembre-janvier. — Les régates romaines, 
gravure d'après sir J.-E. Poynter . — 
Octobre, d'après sir J.-E. Millais. — R.-.\.-M. 
Stevenson. Sir John Millais. — DeliaA. Hart. 
Boria Aval et Pena de Azotes. — F. .Miller. 
La sculpture sur bois. — A.-N. Millar. La 
collection de M.JuliusWeinberg à Dundee. — 
A.-D. Baldry. La décoration de l'.^theniPum- 
Club. 

Art Journal Annual. — James Stanley- 
Little. La vie et l'œuvre de William-Q. Or- 
chardson. 

Athenaeum . N" 3643. — E.-J. Cart- 
WRiGHT. Millet. —L'association archéologique 
cainbriennc de Haverfordwest. 

N" 36i4. — L'Association archéologique 
britannique. 

N"36t5. —Sir John Evans. Les ornements, 
armes, instruments de pierre dans la Grande- 
Bretagne. — DoRPFELi) et Reiscii. Le thé;\tre 
grec. 

N" 304C. — E. MoLiNiER. Les ivoires. — 
Les portraits de lord StalTord. — Clermont- 
(iANNEAU. Le tombeau de David. 

N" 3647. — Eug MuNTZ. Florence et la Tos- 
cane, paysages et monuments; mœurs et 
souvenirs historiques. 

N" 3655. — HoLiDAY. Le verre de couleur 
dans l'art. 

N" 3658. — Le Congrès des sociétés d'ar- 
chéologie. — L'histoire de la renaissance de 
l'architecture en Angleterre, de Blomflcld. 

N" 3660. — FoRTUNY. Les Délia Rohbia. 

N" 3661 . — BORLASE. Les dolmens d'Irlande. 



REVUE DES TRAVAUX RELATIFS AUX BEAUX-ARTS 



283 



— Eug. MuNTZ. iNoles de Paris. — Lambros. 
Notes d'Athènes. 

N» 3G62. — Eug.MuNTZ. Notes de Paris(ll). 

N" 3664. — dnEARD. Meissonier. 

Belgravia. Jinivier. — IIei.ena-Metiiuen. 
I.(<s aiili(iuités (le riilaiuli!. 

Cabinet Maker. Novembre. — H.l). 
liEMS. Les maisons américaines. 

Cassell's Familly Magazine. Octobre. — 
Mary-E. (iAirroN. Les femmes artistes : .\ni- 
maliers et natures mortes. 

Century Magazine. Novembre. — Edward 
(iiiiEc;. Mozart. 

Janvier. — William. -A. Cokfin. Jean-Char- 
les Ca/.in. 

Chautauquan. Novembre. — Owen Bum- 
NAUl). La grande construction moderne. 

Décembre. — Charles-.M . Faikuankss. Le 
Christ dans l'art. 

Classical Review. Décembre. — A.-II.-C. 
Greenioge. Les monnaies Porcia. 

Cosmopolis . Décembre . — Benjamin 
Swift. La l'ouction de l'art. 

Dôme. N° 3. — O.-J. Destrée. La renais- 
sance de la sculpture chryséléphantine 
en Belgique. — V. Blackburn. Mozart à Mu- 
nich. 

Engineering Magazine. Octobre. — 
H. Heatciikotiie-Statuam. L'esthétique 
du génie civil. 

Décembre. — A.-D.-F. Ha.mlin. I>a grande 
construction envisagée au point de vue amé- 
ricain. 

English-woman's Review (trimestriel). 
Octobre. — Les Femmes artistes en Angle- 
terre sous le règne de Victoria. 

Expository Times. Novembre. — Prof. 
A.-II. Savce. L'archéologie orientale au Con- 
grès des Orientalistes. 

Girl's Own Paper. Novembre. — Les 
clochers typiques du Middlese.\, 

Good'Words. Novembre.— Chan. CiiURCii. 
La cathédrale de Wells. 

Great Thoughts. Janvier. —Fréd.DOLMAN. 
James Sant, le peintre du Héveil de l'Ami'. 

Harper's Magazine. Janvier. — W.-D. 
Mac Chackan. Les fresques de Hunkel- 
stein. — Elisa-J. Allen. Les monuments de 
Stuttgart. 



House. Novembre. — Les arts appliqués, à 
South Kensington. Le métal. Les reliures 
artistiques. — L'exposition de Bru.velles. 

Janvier. — Ceorges-C. llaité, son œuvre et 
son atelier. — Le ti-csor d'orfèvrerie du 
xvi» siècle de sir Samuel .Montaigu. 



I 



dler. Octobre. — Un siècle de peinture. 

Indian Magazine. Novembre. — J.-A. Bai- 
nes. L'('iliiiali()ii piofessionnelleet artistiiiue 
dans l'Inde anglaise. 

Irish Ecclesiastical Record. Décembre. 

— L'enseignement de la musique dans les 
écoles irlandaises. 

Kno-wledge. Août. — IL S.nowuen-Ward. 
La [iholographie eu couleurs natu- 
relles. 

Leisure Hour. Janvier. — Sir Edward 
liiu ne Jones. 

Ludgate. Janvier. — Ed. -F. Strance. 
Li;s caries japonaises du jour de l'an. 

Magazine of Art. Novembre. — F. An- 
DREoTTi. f'ne lasse de thé. — Sir Edw.-J. 
PovNTER. L'Offrande (aipiarelle). — Lord 
LEiGtiTO.N. Comment on fait un tableau. — 
E. RiMUAULT-DiBDiN. Robert Fowler, artiste. 

— Alfred-Lys Bvldry. La nouvelle décora- 
tion de la catiiédrale de Saint-Paul par sir 
W.-B. Richmond. - H. Spielma.nn. Les écoles 
métropolitaines des beau.\-arts : l'école de 
Harrow. — Frederick-J. Robinson. Les tré- 
sors d'art de la reine. L'art décoratif au châ- 
teau de Windsor : les meubles de Boulle. — 
Alfred Higgins. Escjuisses de paysage grec et 
d'ancienne architecture grecque. — Glee- 
SON-WiiiTE. Le mouvement artistique en 
Allemagne : la revue illustrée Jugend. — 
Aymer Vallance. La décoration au patron. 

— M. H. Spielmann. Sir John Gilbert : l'ar- 
tiste et son œuvre. 

Décembre. — CotUemjdations, par sir Jo- 
shua Reynolds. — Arthur Carrait. J. SoIo- 
mon exécutant son tableau de Charles /''' 
pour la Bourse de Londres (Royal E.xchangel 

— H. Spielmann. Un maître moderne néer- 
landais : IL-W. Mesdag, le peintre de la 
mer. — W. Collingwood. Réminiscences 
de J.-D. llarding. — R. PllÉNÉ Spiers. Dé- 
veloppement de l'architecture moderne en 
Angleterre. — Frcd -S. Robinson. Les tré- 



28 V 



LA HEVUK DE LAHT 



SOIS d'art de lu reine ; l'art décoratif an 
château de Windsor; les tapisseries : Mnr- 
dochéc refusant de plier le genou devant 
Aman, par Jean-François de Troy ; la Prière 
d'Eslher, par J.-F. de Troy; Jasou et les 
monstres issus des dents dndrayon, par.!. -F. 
de Troy; la Hohe di Xessu^, par J.-F. de 
Troy; les Saisons : VElè et V Automne, par 
(". Audran; la Tapisserie de Beauvais. jiar J.- 
1$. Oudry. — Lewis-F. D.w. La sculpture sur 
bois en France. — L'ait religieux à Nottin- 
glium. — Décoraliou du théâtre de « lier 
Majesty's » à Londres. 

Janvier. — Sir Henry Haeuuhn. Lady Scott 
.Moncried'. — H. Sciei.mann. Hené Billotte, le 
peintre des banlieues parisiennes (avec por- 
trait de Hené Billotlo, par Carolus Duran). — 
Ale.\. FiSllEH. Emaux. — Joseph (iliEGO. La 
collection d'art de c. Bell Moor », résidence 
de M. Thomas-J. Barratt. — VV. Hobekts. 
Les ventes d'art de 1897. — Walter Chane. 
Les travaux à l'aiguille, mode d'exposition 
;irlistique. — Fréd -J. Hdhi.nson. l,es trésors 
d'art de la reine ; l'art décoratif au château 
de Windsor : les meubles, nielles et mosaï- 
i|ues. — Phil. May. Les alphabets artisti- 
ques. — Hobert de la Sizekawe. Le cliûteau 
de Chantilly et le musée Coudé. — .Vnnie 
B. Maguire. Les récentes expositions de bro- 
deries et dentelles irlandaises. — La brode- 
rie ecclésia>tii|ue. — Sir W yke BvYl.iss. La 
l'\ice du aiirist, étude sur la ressemblance 
lie la " Sainte Face •, depuis le temps des 
apôlies Jusqu'à lins Jours. 

Monthly musical Record. Janvier. — 
La musiijue en 1H97. 

Décembre. — L'importance de Bach et de 
Hiendeleu musique.— K. Swayne. Beethoven. 

Musical Herald. Novembre. — Meiulels- 
solin. 

Musical Opinion. Janvier. — J.-F. 
HuwiiOTiiAM. Lu musique hongroise. 

Musical Times. .Novembre. — Mendels- 
■-iihii. — Le centenaire de Donizetti. 

Palestine Exploration Fund (trimes- 
triel I. Octobre. — F.-J. Bliss. Les fouilles 
de Jérusalem (14° rapport). — Archibaid- 
Campbell Dickié. La grande mosquée des 
Omelyades. — H. Piiene Spiehs. La grande 
nios(HiiM,' de Damas. 

Pall Mail Magazine. Janvier. — ll.-W. 



Bkeweh. Le vieux Saint l'aul, la plus grande 
église d'aiilrefois. 

Pearson's Magazine. Janvier. — Les 
artistes et leurs a,'uvres. — Geo. Day. !>es 
cartes postales artisti(]ues. 

Quarto. N° 3. — Dante Hossetti. La 
Salutation de Béatrice. — Sir E.-J. 
l'oYNTEli. La Prière de Daniel. — H. Si'Ence. 
La légende de Fia Angelico et des anges. 
— F.-Vango Buriudge. Nos « Digs ». — Miss 
Watt. Childe Holand et sa vieille tour. — 
W.-H. YoL'NG. L'art et les critiques anglais. 

Quiver. — Lord Heuschell. La peinture 
pour le peuple. 

Reliquary and illustrated Archaelo- 
gist (tiiinestriel;. N. IIknuaoe-Legge. 
Les cloches au .wii" siècle. — Ud. Uf'CK. 
La sculpture sur bois en Norvège : vases 
à boire avec couvercle et calandres pour 
repasser le linge. — Les fouilles du York- 
shire : tombes de Danois des premiers temps 
de l'âge du fer. 

Review of Revie'WS (Londres). Septem- 
bre. — Impressions du théâtre de Bayreuth. 

Octobre. — La « Vie de Jésus-Christ ", de 
James Tissol. — L'art dans les Journaux 
({Uotidiens. 

Novembre. — yuelcpies artistes el b'Ui> 
œuvres : l'eu sir John (iilberl; William 
(Juiller Orchardson. 

Janvier. — John Huskiii, poète, peintre et 
prophète. — La photographie renlre-t-elle 
dans les beaux-aris".' 

School music Review. Ncivcinbre. — 
C'^' F. Vkiinev. I.'i'dui alion musicale en 

Allgifirllc l'I rll l^'iailCC. 

Scottish Review (trimestriel;. Octobre. 
— L'-C C.-H. Co.NDER. L'art grec en Asie. 

Scribner's Magazine. Novembre. — (jil- 
bcrl-T. WOgldn. La |iliologia|diie aérienne. 

Janvier. — B. CAUni.NGTO.N. La photographie 
nocturne. 

Strand musical Magazine. Octobre. — 
Cécile HaTZKEI.O. HaMidel. 

Décembre. — E. Van Nooreen. UuelMues 
Jeunes iiinsiciens du passé et du présent. 

Studio. Oclobre. — Frank Brangwyn. 
l.'aulolitliographie. — James Stanley Litti.e. 
Frank lîiaimwvn il son ail. — MoiniMEU 



IIEVUE DES TltAVAUX ItEI.ATIFS AUX liEAUX-AIlTS 2Sb 

ESPAGNE 



Mempes. L"ai't au Japon. — La Confrérie des 
Aris et Métiers à Essex-House. — Comte 
liiiuiEii MtmsEit. L'art suédois à l'exposition 
(le Stockliolm. — Çeorge Fiiami'Ton. L'art 
de la sculpture sur bois. — (ileeson WinTE. 
(Juel(|ues dessinateurs de Cias^'ow et leurs 
œuvres. 

Novembre. — 11. Jope .Si.aue. Un boninie 
de Liverpool (Robert Fowler| et son art. — 
.Mary Logan'. Les broderies décoratives de 
llermann Obrist. — Eludes de lord Leigii- 
TON. L'e.xposilion des arts et métiers (2" ar- 
ticle). 

Décembre. — Cabriel .Moukey. Auiiuste 
Lepèie et la gravure sur bois en France. — 
(i. FinMi'Tos. L'art du sculpleur sur bois. — 
Toii llEDUEBO. Le prince Engène : un paysa- 
giste suédois contemporain. — Pages du 
Sketcb Book de Byam Sliaw. — \V. Gleeso.n 
WimE. Les impressions en couleur de W. S. 
Nicbolson. — Christoplie Dean, dessinateur 
et illustrateur. 

Sunday at Home. Novembre. — Henry 
WAi.KElt. L(^s tombeaux des rois d'Angleterre. 

Décembre et janvier. — H. Walker. Les 
tombeaux des rois d'Angleterre {suile). 

Siuiday Magazine. .Novembre. — Cban. 
EuMO.NDS. Lacalliédrale d'Exeter. 

Janvier. — Clian. W.-C.-S. Newdolt. La 
décoration de Saint-Paul. 



Temple Magazine. Jaiiviei'. — A.-ILLau- 
HE.NCE. — Mrs. II. -.M. Stanley et son 
o'iivie artistique : les Errants de rue. 

Travel. Novembre. — John F'orster Pha- 
ser. L'ait à Tunis. — Donv M. Jo.nes. Les 
monuments de Constantinople. 

Janvier. — Doua M. Jones. Jérusalem au 
point de vue artistique. 

Décembre. — Tu. .VIohrow. Frédéric 
.Niet/.scbe : les principes d'cslliétiiiue. 

Wesleyan methodist Magazine. (»c- 
Idbrc. — Ilildi'Tic FiiiENi). Anli(|uilés 



L'eliulcuses. 



■Windsor Magazine. .Novembre. — M'"" 
Garet Charles : unt; artiste photographe. — 
L'art et la photographie 

Janvier. — Archibald Cromwei.l. Un ma- 
gnifique album iiortfolio du Parlement an- 
glais. 



CiudaddeDios. Décembre. — J. Lazcano. 
Les manuscrits arabes de l'Escurial : le 
Pentateu(iue. 

ÉTATS-UNIS ET AMÉUIQUE DU NOHD 

Appleton's Popular Science Monthly 
(New-Vork;. Octobre. — H.-ti. Fnz. 
L'enseignement du dessin dans l'éducation 
populaire. 

Bookman -Xew-York). — Norman Hapoooi). 
La (litique d'arl en Amérique. 

Canadian Magazine. .Vont. — Emma 
E.NURES. Arles pittoresque. 

Frank Leslie's Popular Monthly. No- 
vciiiliri'. — E.-C. VANsn'l'AHT. Les pein- 
tres de l'Ombrie. 

International Studio (N('\v-Yoiki. Octobre 
— Frank Kevzer. Marc Antokolsky. — 
Thomas Sciiaeeer. Le coloris des Vénitiens. 
— (ileeson WnrrE. Les maîtres dessinateurs 
de (ilasgow. — L'algra|ihie substitué à la 
lithographie. 

International (Chicago). Août. — Victoi- 
HvnuEHC. Léonard de Vinci. 

Lippincott's Magazine (Philadelphie). 
Seplenihre. — .Vrlhur .M. NoLL. L'art mu- 
sical au .Mexique. 

Midland Monthly (Des .Moines lowa). 
.Septembre. — llariis C. Tovvne. L'art 

dans ses ra|iports avec la vie. 

New England Magazine Boston,. .\o- 
\eiiilire. — ChaÉles E. IIURl). Un peintre 
de .Monadnock. 

Photo-Beacon (Chicago). — 11. -T. Wooi). 
La photographie en coubnirs. 

Reviewof Revie-ws (.New-York). Octobre. 
— Mrs Emily Cuawfoud. Sir Isaac llol- 
den. 

Décembre. — Ern. Knaukft. Sir John Gil- 
bert, un maître de réi)oque victorienne. 

Photographie Times (New-York). Août. — 
Mario del Fioui. L'art el la science. — Tho- 
mas Boi.AN. La photograidiie en couleurs. 



286 



LA REVUE DE LART 



ITALIE 



ArcMvio Storico Italiano. N" 4. — Vr.iw- 
cisco MvLAGUZZi Valkki. La miniature 
à Bologne du xiii" au xviii" siècle. 

à 18. — L'inscription 



Bessarione. N"» 13 il 
(l"Ahercius. 



Emporium. Janvier 1898. — Hélène ZiM- 
MEHN. Hans Tlioma et son œuvre. — 
D-'IL-W. La ])liotographie arlisliquo. — Wil- 
torio PlC.\. A travers les albums |)our enfants : 
Caltlecott, Walter Crâne et IJ. Greenaway. 

Illustrazione italiana. Décembn;. — J.-li. 
Le peintie tle Albertis. — Auguste Selli. 
La Jécouverte d'une statue grecque. 

Janvier. — Le monument élevé à Francesco 
Errante à Palerme. — Le monument de la 
Uévolution. 

Napoli nobilissima. Octobre. — Fabio 
Coi.oNNA Di SnoLiANO. La Cliiaja de 
Naples (des origines à 1782). (Premier arti- 
cle.) — N. UEL Pezzo. Sites royaux ; les As- 
trons; les bains; la grande cliasse d'Al- 
phonse I*^''. — F. Bacii-E. Les cliAteaux de la 
terre d'Olrantc; le chùteau de Corigliano. — 
L. CosENTiNi. La villa del Balzo a Capodi- 
monte. 

Novembre. — A. Miola. San Gennaro. — 
La rue de Tolède, il y a soixante ans. — 
N. DEL Pezzo. Les Astroni (suite). 

Décembre. — A. Filanciero di Candida. 
Ferdinand de Bourbon, statue de Canova 
au musée national de Naples. — A. Nicola. 
San Gennaro (suite et fin). — Fabio Colonna 
ui Stigliano. La Cbiaja (suite et fin). 

Natura ed arte. Février 1898. C, Buffoni 
Zappa. — La villa Adriana. — S. ui Giacomo. 
La trente-deuxième exposition de Naples. 
Les artistes italiens : Camillo Miola; .\lceste 
Campriani; Rossano, Farnetti, Biondi, Ca- 
prile, Filosa, L. de Luca, 0. Garginolo, Ed. 
Rossi, Romagnoli. 

Nuova Antologia. Octobre. — Prof. 
SUPPÉ. Le congrès des orientalistes à l'aris. 
Janvier 1898. — Filippo Mariotti. Les por- 



traits de Giacomo Leopardi. — L'Italico. I^ 
Duse et la tragédie grecque. 

Revista politica e letteraria. Janvier 

1808. — Corrado HiCCI. Problèmes d'art. 

Vita italiana. Novembre. — M. Baiiatta. 
Léonard de Vinci. 



PAYS SCANDINAVES 

Eranos (Stockholm). — O.-A. Daniei.sson. 
Les inscriptions grecques. 

Kringsjaa Octobre. — H. Tambs Lycme. 
1, ait dt'coralif dans la construction en 
,\mérique. — .Mis KjAEit. Florence el la Re- 
naissance. 
Décembre. — L'architecture rurale. 

Nordisk Tidskrift. N° 'i. — H. lliLDE- 
DitANDSu.N. La peinture de paysage au 
jioiiit de vue scientifique. 

K" 1. — Jolian Kroutiien. L'art e( les 
sciences naturelles. Décembie — Karl .Mau- 
SEN. Constauliu Hauseii. 



O 



rd och Bild. N" 5. — K. Tallqvist. Le 
teniple de Jérusalem. 



Tilskueren. Octobre. — William Beii- 
iiEND. Franz Schubert. 



PAYS-BAS 

Elseviers Geillustreerd Maandschrift. 
Octobre. — J.-C. Overvoobde. L'e.xposi- 
liou de Dordrecht : l'art et les industries 
anciennes. 

Décembre.— P. -0. Haa.xman. Jcn. Marins 
van der Maarle. 

Hollandsche Revue. Octobre. —Harlem 
l]ittores(iue. 

SUD-AMÉRIQUE 

Revista Brazileira. G" 70. — E. Doria. 
Les artistes d'autrefois. 



I 



LE MOUVEMENT ARTISTIQUE 



LES PETITS SALONS. — Los snlonnets, 
avant la i)i(''ce de rôsislance, ont coniinenct'' 
teur jeu annuel ; ils amusent comm(! un 
retour de printemps, et leurs prétentions 
étant modestes, ils font du bien. Ils devien- 
nent maintenant dans la vie de Paris le 
hors-d'œuvre indispensable; et puis ils ont 
cette utilité de nous renseigner avant la 
lettre sur mille choses, ils classent des œu- 
vres qu'on doit retrouver plus tard et qu'on 
jugera d'autant mieux. Cette année est tou- 
tefois d'un rendement exceptionnel : le 
cercle Volney, l'Union artistique, les Minia- 
turistes français chez Georges Petit et les 
Orientalistes chez Durand-Ruel; ([ualre pour 
commencer, en attendant les autres, c'est 
l'abondance. D'ici et de là cependant un 
certain nombre d'anivres rares, étudiées, 
quelques-unes même tout à fait supérieures, 
— c'est le plaisir. 

Aux Miniaturistes on constatait l'énorme 
cfl'ort de résurrection imprimé à cet art si 
français et si digne de sympathie parla nou- 
velle société. Au nombre des traditionnels, 
plusieurs noms sont cités qui valent mieux 
que la vulgaire et naïve mention du compte 
rendu. Il semblerait que les extravaganci^s 
eussent dans le genre à peu près cessé, et que 
1res simplement les bons esprits revinssent 
aux choses posées et graves, non dépourvues 
d'esprit pourtant ni de charme. On voit se 
former lentement, non pas une école de 
miniaturistes, — à Dieu ne plaise ! — mais un 
groupement de forces personnelles, assez 
indépendantes, concourant à un but, pour- 
suivant un idéal, et peu à peu se débarras- 
sant de pratiques oiseuses et discordantes. 
On s'accorde à reconnaître aux œuvres de 
M'"" Poncey-Ballut la note spirituelle et sin- 
cère des artistes de race, à M""' Debilleinont 
du charme et de la grùce, à M"" Puysoie 
une note un peu virile que le public n'a 
peut-être point comprise encore. Il manque 
à la Société quelques noms connus cepen- 
dant, et dont l'autorité se soit imposée ; on 
constate en revanche plusieurs «espérances» 



trop lointaines pour donner beaucoup de 
lustre à la réunion. Ce sont les mécom|ites 
])révus, ceux qu'on ne peut éviter à l'origine 
des sociétés; lorsque le tassement se sera 
produit, l'exposition des miniaturistes sera 
certainement une des plus intéressantes do 
la saison . 

Au cercle de l'Union artistique, celui-là 
classé, reconnu, recherché comme un dé- 
jeuner lin avant les ripailles un jieu indi- 
gestes des grands salons, beaucoup de nou- 
veautés retiennent et enchantent. J'ai dit un 
mot du portrait de M. Hanolaux par M. Hen- 
jamin Constant ; l'opinion sur ce point est 
unanime. L'écrivain qui lisait, l'autre se- 
maine, à ses confrères de l'Institut une des- 
cription si personnelle de la galerie de Chan- 
tilly, a donné là toute cette pointe de finesse 
littéraire dont il est maître, qu'il manie la 
plume ou le pinceau. L'absence de recherche 
a même contribué à rendre plus forte cette 
physionomie étrange, un peu inhabituelle, 
{[ui! la moindre <( écriture » eût déformée. 
On remarque plus loin le portrait de 
M"'° Hose tiiron, par M. Bonnat, le Voile, une 
exquise figure de M. Bouguereau, les déli- 
cieux enfants du prince Murât, par M. Caro- 
lus Duran, une puissante étudede M. Agache, 
une délicieuse marchande de poissons, de 
M. Dagnan-Bouveret, le cardinal l.angénieux, 
de M. Cormon, l'extraordinaire et capiteux 
M. de Draniard, de M. Boybet. Il serait, 
d'ailleurs, impossible de citer tous les noms 
aimés du public : M. Gérôme, M. Flameng, 
M. Morot, M. Vollon, M. Weerts, M. Paul Bai- 
gnères, M. Courtois, M. Blanchet, M. Chartran, 
M. Baschet, M. Edouard Sain, tous, en des 
notes diverses exposant leurs contemporains, 
montrent ce qu'entre tant de visages pa- 
reils au premier abord, il y a pour l'artiste 
sincère de diversités amusantes et do carac- 
tères à démêler, de (inesses à décrire. Dans 
le genre, M. Edouard Détaille etM.Guignard 
en restent aux soldats de la première Bépu- 
blique ; M. Clairin, aux ruines de Thèbes ; 
.VI. Cain, au vieux Paris du Directoire 



288 



LA REVUE DE L'ART 



M. IIcrmann-Léon, c'uix rliassos; M. Mnnto- 
uard, à ses ciels lileus. Il s'en faut tenir à 
ces impressions d'ensemble, à ces mots jetés 
en courant, sans lien eniro eux, tout en 
conslatant la valeur générale de l'ensemble, 
l'allure de certains, les jolies trouvailles 
comme cette jeune fille de tulle et de pa/.e. 
une des œuvres les plus séduisantes de 
l'exposition entière, qui, opposée au por- 
trait de M. Deliaynin, note l'extrême sou- 
plesse et la maîtrise toute volontaire du 
maître peinire qu'est M. Aimé Morot. 

Qu'onajoule à ces noms ceux deMM. Fonr- 
nier-Sarlovèze, Scliommer, Wincker, et dans 
la sculpture, qu'on mentionne le curieux 
moine de M. d'Astanières, besogne fruste, 
brutale, un peu inattendue, forte ce|iendant, 
le j;ra(;ieux liusle de femme de M. de Con- 
laut-Hiron, l'élonnant Fré'déric II à cheval, 
de M. Gérôme, don! la Beviio publiera pro- 
cliainement la re[iro<luclion, le duc dAu- 
male de M. d'Epinay,- la Kosila Mauri de 
M. Puech, le Gol de M. Grauk, on aura dit 
l'essentiel, ce qui, entre les 137 œuvres 
exposées, attirera tout d'abord, et qu'on 
retrouvera avec plaisir dans ((uelques semai- 
nes au Champ-de-Mars. 

Au cercle 'Volney, l'exposition a plus 
d'intimité et de simplicité. Une salle lonjiue, 
étroite, un peu étrnniilée, a été ajoutée k la 
salle de spectacle; il faut que tout le monde 
paraisse. Mais ))ien que double en nombre 
du Salon des Mirlitons, on sent trop dans 
celui-ci la camaraderie souveraine et l'envie 
de ne faire de peine à [lersonne. l'eu de toiles 
impressionnantes au premier abord, ni rien 
de très capital. Une bonne moyenne d'oeuvres 
claires, simples, très calmes. D'abord, en 
haut de l'escalier, à une place réservée, L.-O. 
Merson, avec ses fines esquisses, destinées ;'i 
la décoration de l'escalier de l'Hôtel de Ville, 
qui ])araîlront à beaucou|i île visiteurs le 
morceau capital de l'exposition. A l'intiM-iiMii- 
des salles, (juclques noms connus ou illus- 
tres, M. Henner, avec une Alsacienne ; 
MM. Houguereau, Gourtois , Tony F'aivre, 
L.-E. Fournier, A.-Giialdon, qui, après avoir 
décoré les dessins d'O. Merson, s'est donné 
au paysage du Midi ; Guignard, revenu à ses 



moutons délaissés aux Mirlitons pour des sol- 
dats; Maignan, avec une très belle esquisse 
pour la Gbambre de commerce de Saint- 
Etienne; Monginot, Lobrichon, Edouard Sain, 
Toudouze, Weber, Weerts, Tattegrain, J. Ben- 
ner, Bergeret, R. Collin. G'est de la part des 
maîtres comme une louchante sollicitude 
de ne pas écraser l'amateur voisin, ami de 
cercle, bon compagnon ; car de tous ceux 
qu'on vient de dire, pas un n'exprime sa 
note vraie. Ceci est une preuve du tact (|ue 
l'on se doit dans les relations de société, 
mais il serait imprudent déjuger les artistes 
sur ces envois. Tout le mondi' est aimable 
là dedans, et doit l'être. 

A regarder la vitrine d'objets d'art di' 
M. Ghalon et la Sirèni' de M. Denys l'uech, à 
la sculpture. 

F. R. 

Les Orientalistes français. — La cin- 
quième exposition des orient<ilistes français 
n'a pas été moins brillante que ses aînées. 
Gomme les précédentes, elle comprend une 
partie rétrospective et une autre d'actiialilé. 
Le peintre Léon Belly représente l'élément 
rétrospectif. Parmi les quelque cinquante 
œuvres fignées de lui qui se trouvent expo- 
sées ici, il faut signaler sa J-\'te reliriieuse 
au Caire, ses études de chameaux, mais 
surtout, pour la perfection de la couleur, 
deux portraits de femmes : une Aimée et 
une Dame .si/c/chhc, (jui justifient pleinement 
cette observation de .M. Léonce Bénédite 
dans la préface du catalogue : « Tous les 
jeunes orientalistes d'aujourd'hui procèdent, 
soit indirectement, soit parfois directement, 
de lui, car ils ont souvent remonté volontai- 
rement jusqu'à son œuvre. » 

Parmi ces « jeunes orientalistes », nou.s 
rencontrons les noms habituels : M. Maurice 
Bompard, qui nous montre des Femmes 
iirahex et des Muxicieiix nègres, dans une 
note toujours gaie et claire: MM. André 
Biouillet. Gluidant, Gottet, Dinet; enfin, au 
nombre des anciens orientalistes, citons 
M. lienjamin Gonstant, qui a exposé cette 
année l'esquisse de son superbe tableau : 
Mahomet II entrunl à Conslantixople. 

R. 1). 



Le Directeur- Gérant : Jui.i« r.oMTP. 



EV[teu.\, IMPRIMERIE DE CHARLES II K R I K S F Y 




I 

4 



4 



4 



K:ir6ev sculpsit 



TKOHHr.K DU GRAND COlNDK 




LES PROPRIETAIRES 




N castol isolé sur le bord d'une rivière, au sein 
d'une immense forêt , tel était Chantilly vers la 
fin du x° siècle, dit un historien local. Les 
possesseurs de ce manoir ne se faisaient faute 
ni de guerroyer contre les moines, ni de ran- 
çonner leurs vassaux, ni de mettre à contribu- 
tion les voyageurs égarés. 

La première famille de quelque envergure 
qui occupa Chantilly fut celle d'un grand oflicier de la couronne, du Bouteiller 
de France, qui exerçait sa juridiction sur les marchands de vin et les liquo- 
ristes du royaume. 

Les Bouteiller, qui paraissent descendre des comtes de Senlis, possédèrent 
le domaine pendant trois cents ans, du milieu du xi" siècle au milieu du xiv". 
Après un court intervalle, ils eurent pour successeur le fils d'un simple 
bourgeois de Lagny, tMerre d'Orgemont, que son mérite et son intégrité 
avaient élevé aux plus hauts emplois. C'est de la maison d'Orgemont que 



LA RKVUE IIE I, AIIT. — III. 



37 



290 LA HKVCE l)H LAHT 

Chantilly passa vers la fin du xv" siècle dans celle de Guillaume, seigneur de 
Montmorency, premier baron de France. 



I 

A partir de ce moment, Chantilly entre dans l'histoire où les nouveaux 
possesseurs du domaine se font eux-mêmes une si grande place. Le château, 
bâti sur un roc, couvert par une ceinture de marais, offre alors le formidable 
aspect d'une forteresse féodale. L'entrée en est défendue par une porte sur 
laquelle se dressent des hures de sanglier et des tôtes de loup. Trois fossés, 
trois ponts-levis, trois enceintes protègent le centre de la place où s'élève le 
donjon qui renferme les archives el le trésor. Dans cette construction puis- 
sante tout est conçu cl combiné en vue de la guerre. La demeure des Mont- 
morency doit pouvoir défier toutes les attaques et soutenir les sièges les 
plus longs. 

C'est cependant le représentant le plus glorieux de celle race de soldats, 
celui que la guerre avait fait successivement maréchal de France, généralis- 
sime des armées françaises, connétable, qui devait donner le premier au châ- 
teau de Chantilly la physionomie d'une œuvre d'art. Anne de Montmorency, 
élève de Bayard, compagnon d'armes de François I" à Marignan et à Pavie, 
victime d'une intrigue de cour, vieillissait disgracié et exilé dans ses terres. 
Heureusement, il rapportait d'Italie le souvenir des statues, des peintures, 
des monuments qu'il y avait admirés avec l'enthousiasme de la jeunesse. 
Au lieu de se consumer en regrets stériles, il chercha à se distraire par 
une occupation digne d'une grande âme el d'un esprit cultivé. 

Au pied de la vieille enceinte féodale faite pour la guerre, il conçut l'idée 
de construire un nouveau château destiné à un usage pacifique, à la vie de 
famille et à la vie de représentation, telle que devait la mener un personnage 
de son rang et de sa fortune. L'œuvre du connélable existe encore dans son 
exquise élégance; aucune main profane n'y a louché. Ce bijou de la Renais- 
sance a échappé aux démolitions comme aux reconstructions. C'est là que 
Benvenuto Cellini, André del Sarle, Léonard de Vinci, accueillis par la plus 
noble hospitalité, croyaient se retrouver dans leur patrie, au milieu des mer- 
veilles de l'art italien. 



IJ;S l'HOl'UlKTAlUKS 



291 




Parmi les souvenirs historiques qu'dveillc Chanlilly, la figure d'Anne do 
Montmorency se détache avec un relief extraordinaire. Il y représente les pre- 
mières années de gloire, l'éclat d'une renommée retentissante, de grands suc- 
cès suivis de grands revers, la mauvaise fortune supportée avec un courage 
héroïque, et en même temps quelque chose de plus doux et de plus élégant 
que la vie purement guerrière des années antérieures, un sentiment déjà 
élevé de l'art, des délicatesses et des grâces 
inconnues avant lui dans cette demeure sévère. 

Le duc d'Aumale parlait de lui comme d'un 
grand ancêtre, comme du premier possesseur 
qui eût mis sa marque sur le domaine avant le 
prince de Condé. Il voulait qu'on ne l'oubliât 
point. C'est pour conserver dans toute sa beauté 
mâle cette forte image d'un grand seigneur 
d'autrefois que le prince avait commandé et fait 
placer sur la terrasse du château, en face de la 
grande porte, la statue équestre du conné- 
table dont le portrait se retrouve encore sur 
le mur de la chapelle, en regard des vitraux 
rapportés d'Ecoucn qui représentent ses enfants. 

Chanlilly garde aussi la mémoire d'un autre Montmorency, petit-fils du 
précédent, tilleul chéri d'Henri IV, qui avait commencé sa vie par une série 
de victoires et conquis l'épée à la main le bâton de maréchal, pour finir sur 
l'échafaud de Toulouse. Ame noble, esprit chevaleresque, fourvoyé dans les 
conspirations, dernier débris d'une féodalité destinée à disparaître sous la 
main impitoyable de Richelieu 1 Pendant qu'il guerroyait au loin, sa femme, 
la charmante Marie Orsini, vivait à Chantilly, entourée d'une cour de beaux 
esprits qui célébraient ses vertus et sa beauté sous le nom allégorique de 
Silvie. Le poète Théophile, sauvé par elle, la chantait en vers délicats. 11 la 
suivait d'un regard attendri en la voyant passer dans les vertes allées, 

Blanche comme Diane et légère comme elle. 

L'auteur de Sophonistic, Mairct, alors célèbre, peignait en traits poétiques 
l'amour passionné que la duchesse témoignait pour son mari. Un jour, Silvie 
pleurait le départ d'Alcidc, ailleurs elle s'apprêtait à fêter le retourdu héros. 



Le Connétable de Montmorency 

EN Iblo 

Miuialurc des Cotnmentaires de 
la f/uerre gaU'uiuc 



292 LA HKVUE DE LA HT 

Si elle s'éloignait, les nymphes de Chantilly se plaignaient en chœur de son 
absence et la suppliaient de revenir. 

Ce passé littéraire n'a point disjjaru tout à fait. Sur reniplaccnienl de la 
chaumière où Henri IV allait voir la belle Charlotte de Montmorency, où Théo- 
phile avait trouvé un refuge contre l'arrêt de la grand'chambre de justice qui 
le condamnait à ôtrc brûlé vif, le prince de Condé fil élever un pavillon au- 
dessus de l'étang, entre le bosquet et la source célébrés par les vers du poète. 
C'est encore aujourd'hui la maison de Silvic, restaurée et décorée par le duc 
d'Aumaleavcc un art exquis'. Les plus jolis vers de Théophile, gravés en lettres 
d'or sur une plaque de marbre, y rappellent le double souvenir de Ihospitalité 
qu'il reçut à Chantilly et de la reconnaissance qu'il en témoigna. 

Pendant que Marie Orsini, inconsolable de la mort de son mari, finissait ses 
jours dans un couvent, sa belle-sœur Charlotte, celle même qu'Henri IV avait 
aimée, recevait par lettres patentes le domaine des Montmorency et le faisait 
entrer dans la maison de Condé, dont elle avait épousé le chef. Elle aussi 
aimait Chantilly où elle avait passé sa brillante jeunesse et y faisait chaque été 
de longs séjours en compagnie de personnes aimables, « qu'on voyait, dit Lenet, 
seules ou en troupes se promener sur les bords des étangs, dans les allées du 
parc, sur la terrasse ou sur la pelouse, pendant que d'autres chantaient un air 
ou récitaient des vers, ou lisaient des romans. Jamais on n'a vu un si beau 
lieu, dans la belle saison, rempli d'une meilleure ou plus aimable compagnie ». 



Ce fut bien autre chose lorsque le grand Condé, après avoir fait sa soumis- 
sion au roi, alla en 1664 s'établir à Chantilly. Le château était délabré, maison 
y trouvait, dans un site aimable, sous de beaux ombrages, avec la douceur de la 
vie de famille, le calme nécessaire à la suite de tant d'orages. Là aussi ce vif 
esprit, si curieux de toutes choses et si cultivé, pouvait jouir de l'agrément et 
des ressources dune société choisie plus facilement qu'il ne l'avait fait jusque- 
là dans sa vie glorieuse mais tourmentée. 

' La décoration du pavillon de Silvie comprend deux peintures de M. Luc-Olivier Merson. De la 
Sicile où il est mort, M. le duc d'Aumalc avait bien voulu nous envoyer l'autorisation de les 
reproduire ; la première, la Duchesse de Montmorency et le poêle Théophile, a déjà paru dans la Itei-iie 
(t. II, p. 4il). Nous publions aujourd'hui la gravure de la seconde. N. D. L. R. 




D. TÉNIERS. — POUTHAIT DU GkAM) CoNDK EN 1643 
Grave' par \^ Li3i)BTrE.> 



204 



LA HEVLK DE l/AHT 



Là onfin, il aura, presque pour la première fois, des heures de loisir, le 
temps de causer librement sur tant de sujets qui l'intéressent. On reconnaîtra 
la sûreté de son coup d'u-il et la justesse de son goût par le choix des hètes 
qu'il appelle et qu'il retient auprès de lui. Avant tout, Boileau, dont les écrits 
commencent à faire autorité, que Monsieur le Prince soutient contre toutes 




Le l'RlXCE DE CONDÉ 
Buste en terre cuite de Coysevox 



les cabales, auquel il accorde des entrées permanentes dans ses apparte- 
ments particuliers, qu'il charge de lui présenter les écrivains déjà connus ou 
dont le mérite commence à poindre. Puis Racine, qui récitait ses vers et dont 
on jouait les pièces sur le théâtre de Chantilly ; La Fontaine, qui ne se con- 
tentait pas do faire parler les bètes et (jui demandait des permis de chasse 
pour les poursuivre ; Molière, dont la troupe passait des semaines chez Mon- 
sieur le Prince pour que celui-ci vit représenter toutes les comédies de son 
auteur favori, Molière, qui retoucha peut-être quelques parties de Tartuffe 
sur le conseil de son illustre protecteur. 



1,KS l'IÎOl'lilKTAlHKS 295 

La rentrée au service de Monsieur le Prince en 16G7 el dans les glorieuses 
années qui suivirent interrompit la vie do recueillement que le héros avait 
menée à Chantilly pendant plus de trois ans. Mais il la reprit on 1676 pour ne 
plus la quitter jusqu'à sa mort. Retraite volontaire oîi Coudé, dans le cadre 




Collation donnkk i>An i,k giiand Condic dans le i>aii<: de Chantilly, en 1G88 

D'aprt'S la gravure ilc Lk f*AiTnR 

merveilleux d'une résidence qu'il cmbollit chaque année, paraît aussi grand, 
aussi admiré, aussi entouré d'hommages que dans ses plus brillanlos campa- 
gnes. (( Monsieur le Prince est dans son apothéose de Chantilly, dit M'"° de 
Sévigné, il vaut mieux là que tous les héros d'Homère. » De toutes les parties 
de la France et de l'Europe les visiteurs affluent, attirés par un des plus beaux 
spectacles qui puissent tenter la curiosité humaine : l'hospitalité et le com- 
merce d'un homme do génie dans un décor digne do lui. au milieu des œuvres 
de l'art el dos mervoilles de la nature. 

Parmi les plus assidus sont les soldats, ceux qui ont servi sous Monsieur 



2% LA REVUE DE L'ART 

le Prince. Il y a entre eux et leur ancien chef un lien que rien ne peut rompre, 
la longue communauté du péril et de la gloire. Navailles, Boufllers, Créqui, 
irHumiéi'es, clEstrées, Luxeriibourg, savent les uns et les autres quelle récep- 
tion les' attend, avec quelle cordialité émue ils seront accueillis. Lorsque Mon- 
sieur le l'rince a les jambes paralysées par la goutte, il demande à ses vieux 
camarades de se rapprocher de lui pour pouvoir les embrasser, il les prend 
par la tête, il les serre sur son cœur avec ses pauvres mains déformées. 

Voici à leur tour les hommes môles aux grandes affaires de l'Étal, Colbert, 
Arnauld de Pomponne, les ambassadeurs de Suède et d'Angleterre, les envoyés 
de Danemark et de Brunswick, le résident de Mantoue. 

Tous les grands écrivains du xvn" siècle ont leurs entrées à Chantilly. Sous 
les ombrages de l'allée des philosophes, Bossuetse rencontre avec Malebranche, 
avec Fénelon, avec La Bruyi're et Bourdaloue. Les jugements de Monsieur le 
Prince faisaient autorité dans la république des lettres. Les auteurs nouveaux 
lui adressaient leurs ouvrages, non sans appréhension. On connaissait la pureté 
de son goût, on appelait Chantilly « l'écueil des mauvais livres ». 

Condé prenait également intérêt aux sciences et se tenait soigneusement au 
courant des découvertes scientifiques. Il y eut recours plus d'une fois pour 
orner son domaine dont il ne cessait de poursuivre l'embellissement. Tout ce 
que l'art peut ajouter à la nature, il voulait le réaliser dans cette belle rési- 
dence. Il garnissait le château de tableaux, de cabinets, de meubles de prix; 
il achetait des œuvres du Guide, de Véronèse, de Van Dyck ; il commandait des 
peintures à Lebrun et à Mignard. Il faisait tracer par Le Notre des parterres 
autour du château, percer de longues allées qui prolongeaient les jardins 
jusqu'au fond de la forêt; enfin il rassemblait dans un vaste canal les eaux qui 
jusque-là se perdaient dans des tourbières ou formaient au milieu des prés des 
mares stagnantes et malsaines. 

Au rnilieu des miracles qu'il accomplissait à Chantilly, M. le Prince en 
demeurait lui-même la principale merveille avec sa physionomie si caractéri- 
sée, avec son profil d'aigle, avec ses yeux si riantsetsi doux quand il acciu'illait 
ses amis, si perçàiits, si pleins de feu et quelquefois niême si effrayants lorsqu'il 
rencontrait une contradiction obstinée ou qu'il s'échauffait dans la discussion. 
Ce qui frappait tout le monde, c'était la vigueur et la souplesse de son esprit, 
sa supériorité en toutes choses, la richesse et l'intensité de vie intellectuelle 
qui persistait jusqu'au bout dans un corps usé par les infirmités. 







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LKS niOlMîIKTAlUKS 



III 



Lorsqii'eii lisant le septième volume de V Histoire des Princes de Condé, 
nous admirons le tableau si vivant et si coloré que trace le duc d'Aumale des 
dernières années de M. le Prince à Chantilly, un rapprochement inévitable 
s'impose à notre esprit. Il nous est impossible de ne pas comparer les deux 
époques et les deux princes. 
L'historien lui-même le fait pres- 
que involontairement; en cher- 
chant à reproduire avec une 
scrupuleuse exactitude l'image 
du passé, il dessine en quelque 
sorte le plan idéal d'une grande 
existence, telle qu'il la concevait 
à Chantilly, surtout dans les 
années de plein épanouissement 
et de pleine confiance qui ont 
précédé la douleur du second 
exil. 

Lui aussi il aimait à rassem- 
bler autour de lui dans des l'êtes 
magnifiques, dans des chasses 
à courre ou à tir, souvent même 
dans des réunions plus intimes, 
ses camarades des armées de 
terre et de mer qu'il accueillait 
toujours avec tant de cordialité, les hommes d'État de tous les pays et de tous 
les partis, les princes de sa maison et des maisons souveraines de l'Europe, 
les grands seigneurs français et étrangers, les artistes, les savants, les écri- 
vains. Les portes de Chantilly s'ouvraient toutes grandes devant ceux qui 
honoraient la France ou Ihumanité. Comme au temps du grand Condé, les 
opinions et les partis s'y fondaient dans une hospitalité égale pour tous. Chez 
Monsieur le Prince au xvu" siècle, les anciens adversaires se mêlaient aux 

LA HEVUE DE L'aHT. — III. 88 




Le ijlo d'Almai.e enkant 
Par RoniHT Flkirv 



298 



LA IlKVl'E DE L'ART 



vieux amis, les liiij^ucnols coudoyai en l les catholiques, les cartésiens elles pré- 
lats conversaient avec les esprits forts. Deux cents ans plus tard, les chrétiens et 
les libres penseurs, les orléanistes, les légitimistes, les républicains se ren- 
contraient chez le duc d'Aumale ' sans le moindre embarras, sur un pied de par- 
faite égalité, sans qu'une nuance trahît les préférences du maître de la maison. 
En eux il ne voyait (juc des curanls de la grande patrie, qui la servaient 

à leur manière, dans la liberté de 
leur conscience, dans la diversité de 
leurs talents ou de leurs vertus. C'est 
ce noble éclectisme, celle largeur de 
vues qui rendaient si chers au duc 
d'Aumale ses confrères de l'Institut, 
lis lui apparaissaient comme l'image 
de la France ancienne et moderne, 
avec leur passé séculaire, avec la 
force de leurs traditions, avec cet 
instinct de rajeunissement qui y rap- 
prochait des plus grands noms et des 
|)lus vieilles gloires l'élite des talents 
nouveaux. Ils avaient aussi pour lui 
le mérite spécial de durer, de tra- 
verser les révolutions sans en mou- 
rir, (le représenter sur le sol mouvant 
de la patrie française quelque chose de stable et de permanent, comme la 
dernière assise de notre société. 

Kn léguant à l'Institut, par une résolution préparée de longue date et 
longtemps mûrie, le chAleau reconstruit, décoré par ses soins, le domaine 
des Condé constamment embelli, le duc d'Aumale voulait assurer à l'œuvre 
de ses prédécesseurs, à la sienne, toutes les chances de durée que comportent 
les choses humaines. Il entendait aussi par sa donation conserver à l'ensemble 
le caractère d'unité et d'harmonie qu'il y avait imprimé. 

L'Institut ne faillira pas à la tâche que lui conlie son bienfaiteur. Mais 



p 

1 







Lk dlc d'Aumale, coi.onkl hl 17' i.kgkh 
Dpssin (le Rakfbt 



' Voir dans la Revue du 10 juin 1897 (t. 1, p. 201), l'éloquente notice consacrée par M. Mézièrcs 
Il M. le due d'Aumale. elle portniit du l'rincc. d'après 1 adiiiiriililc peinture de M. Bonnat. 

N, D. L. R. 



LES PHOPHIKI'Allii: S 



299 



rien ne nous consolera d'avoir perdu, en perdant le prince, ce qui était l'àme 
même de Chantilly, cet esprit si vif et si alerte, cette belle intelligence servie 




Le Duc d'Aumai.e en 1850 

D'iipr^s Jalaufut 



par une mémoire admirable, tant de bonne grâce avec tant de dignité natu- 
relle, un amour si passionné et si éclairé de la France, un respect si profond 
pour les gloires d'autrefois en même temps qu'une vue si sûre et si clair- 
voyante des nécessités de l'heure présente. 

Il faut appliquer au duc d'Aumale, non par adulation, mais simplement 



300 



LA HEVI E DE LA UT 



pour être juste, les fortes paroles dont se sert Bossuet pour peindre le grand 
Condé : « Sans envie, sans fard, sans ostentation, toujours grtand dans 
l'action et dans le repos, il parut à Chantilly comme à la tète des troupes... 
c'était toujours le même homme et sa gloire le suivait partout. » Les con- 
temporains do Louis XIV ont vu ainsi pendant treize ans un spectacle inou- 
hliahle, que la personne môme du duc d'Aumale avec ses qualités réunies 
de prince, de soldat, de lettré, a ressuscité sous nos yeux dans le môme 
cadre, pour l'honneur de notre siècle et de notre pays. 

A. MÉZIÈRES. 







Bonanic phot Bcaant^on 



ravure DUJARDIK 



l'B22 * iaS7 




~- Wî 



LE GlIATEAU ET LE PARC 



I 



usqu'au milieu ilu xiv" sioclo, Ciiantilly n'a pas 
d'histoire ; c'était une forteresse possédée depuis 
deux siècles au moins par les Bouteiller de Sen- 
tis, voilà tout ce qu'on en sait, et l'on n'en 
saura jamais davantage, car les Jacques pillè- 
rent Chantilly en d3S8, et ils eurent grand 
soin de détruire les archives. Dans le- même 
temps Chantilly, cédé, donné, repris, changea 
plusieurs fois de propriétaire dans l'espace de 
trente années, jusqu'à ce que Guy de Laval le vendît à Pierre d'Orgemont, 
chancelier de Charles V (1386). Le château était-il en mauvais état? Le 
nouveau seigneur ne le trouvait-il pas assez fort ? Toujours est-il que l'an- 
née môme de l'acquisition il en fit commencer la reconstruction complète. 
Un registre du xiv° siècle nous a conservé à ce sujet d'intéressantes men- 
tions : un marché conclu en 1386 pour la construction des quatre tours 




302 LA KKVCK l)K 1/AHT 

et (lu mur » au front du cliaslol » (façade actuelle du Connétable} ; autre 
marché en 1389 pour « un pan de mur et une tour au milieu du côté de 
Vineuil » ; marchés avec des charpentiers en 1391 et 1393. Le travail, pour- 
suivi après la mort de Pierre dUrgemont par son lils Aniaury, dura donc 
au moins sept années. Chantilly fut alors une imposante forteresse et put jouer 
un rôle sérieux jusqu'à la lin de la guerre de Cent ans, notamment de 1418 
à 1421. 

Le fils d'Amaury, Pierre 11, était mort en 1417, laissant un lils mineur et 
deux filles. Sa veuve, Jacqueline Paynel, épousa l'année suivante Jean de 
Fayel, vicomte de Breteuil, qui tenait le parti du connétable d'Armagnac, 
c'est-à-dire du dauphin de France. De 1418 à 1421, il résista avec avantage 
aux garnisons bourguignonnes de Scnlis et de Creil ; mais il mourut en 
mars 1421, et sa veuve, menacée d'un siège, crut sauvegarder les intérêts de 
son jeune fils, Pierre 111 d'Orgcmont, en remettant la lorteresse aux mains 
des Anglo-Bourguignons. 

Rien de bien intéressant à Chantilly pendant le reste duxv" siècle, jusqu'au 
jour oii Guillaume de Montmorency, neveu par sa mère de Pierre III d'Orge- 
monf, devient seigneur de Chantilly (1484) ; c'est le père du connétable Anne. 
Tombé aux mains de cette ancienne et illustre famille. Chantilly va gagner une 
célébrité qui ne fera que s'accroître lorsqu'à ces nouveaux maîtres succéderont 
des princes de la maison royale ; l'histoire de Chantilly devient inséparable 
de celle des Montmorency et des Condé 

Guillaume de Montmorency ne toucha au château que pour faire recons- 
truire la chapelle, érigée en 1333 ; il la plaça sous le vocable de saint Jacques 
et de saint Christophe (1515), et obtint à cette occasion une bulle du pape 
Léon X, qui est conservée dans les archives de Chantilly. En 1522, il partagea 
ses biens entre ses fils, et Chantilly échut à Anne de Montmorency, déjà 
maréchal et bientôt (1526) grand-maître de France. 

C'est bien à tort que la tradition a voulu faire de ce grand homme un 
soldat bourru et illettré ; nous trouvons en lui, dès sa jeunesse, les goûts 
éclairés, délicats même, que la Renaissance répandait alors à la cour de 
France ; il ne fut pas plutôt eu possession de Chantilly qu'il résolut d'en 
faire une riche et agiéahle demeure, et il arrêta son plan : conserver les grosses 
tours et le mur d'enceinte, afin de parer toujours aux besoins de la défense, 
remanier l'intérieur de la forteresse, créer des corps de logis, des galeries, 



LE CHAT F, AU ET LE PARC 



303 



les orner de beaux meubles, tapisseries, tableaux, armures, entourer le château 
de jardins, parterres, agrandir et embellir le parc. Anne de Montmorency, 
toujours à l'armée ou auprès du roi, ne pouvait surveiller lui-même l'exé- 
cution de ce plan ; son pore Guillaume, encore actif malgré son grand âge, 
embrassa avec joie les projets de son fils, qui lui promettaient de l'occupa- 
tion pour ses vieux jours. 

On commença par le jardin, c'est-à-dire par la partie du parc actuel 




ClIANni.LY SOUS I.E (iRAND C.OMIK 
D'après l'oau-forlo d'Israt*! Sir.vESTRî 



située à l'ouest du château et comprise entre le fossé, la route pavée, le Jeu 
de Paume et la route de Vineuil. Les travaux, entrepris en 1524, ne furent 
terminés qu'en 1330. Là s'élev6rent : au bord de la route, les bâtiments 
de Bucan, sorte de vaste ferme accompagnée de greniers, granges, bûchers 
(il n'en reste qu'une sorte de grotte) ; on y logeait les chevaux, les vaches et 
autres bestiaux ; derrière, une longue galerie qui servait au jeu de paume ; en 
retour, fermant le parterre parallèlement au fossé, une autre galerie, dite gale- 
rie des Cerfs. De Bucan et de ce Jeu de Paume, la Révolution n'a rien laissé 
debout; quant à la galerie des Cerfs, qui fut abattue en 1783, nous en trou- 
vons une description dans la relation de la fêle oH'erte au Grand Dauphi» 
en 168K : « Elle s'appelle ainsi parce qu'elle est ornée de beaucoup de hgures 
de cerfs au naturel, portant tous au col l'écusson de MM. de Montmorency et 



304 LA lii;VI !•: DK LAKT 

des maisons avec lesquelles ils avaient fait alliance. Elle est ouverte en arcades 
sur le parterre des orangers, ayant au pied de son mur un petit ruisseau 
d'eau vive et claire. De l'autre cùlé, des figures de cerfs, et, entre ces ligures, 
elle est ornée de peintures à fresques représentant l'histoire de Psyché... » La 
tradition a donné ces fresques à Nicolo deU'Abbalc ; quant aux figures de 
cerfs, elles furent peintes en 1528 par un certain Martin de Meilles. Cette 
galerie se terminait à droite par le pavillon des Etuves. De tout cela il ne 
reste plus que la fontaine qui donnait naissance au ruisseau cité plus haut ; 
elle a gardé le nom de fontaine des Cerfs. 

Bien plus imporlants sont les travaux exécutés dans le château ; l'exa- 
men des planches de Ducerceau vaut mieux qu'une description : en août 1327, 
on commençait le donjon ; en octobre 1528, le célèbre bibliophile Jean 
Grolier, qui secondait le vieux Guillaume de Montmorency dans la surveil- 
lance des travaux, faisait dresser des devis « pour l'édiflice que vous vouliez 
eslre faict au corps d'ostel de vostre portai de Chantilly » (lettre au grand- 
maître de France, Anne de Montmorency;. En mars 1529, on creusait la terre 
et le roc pour faire les caves, celliers et offices, partie du soubassement actuel, 
et l'on travaillait en même temps par le haut ; c'est une véritable recons- 
truction intérieure ; la chapelle seule est respectée. Au commencement 
de l'année 1530, Anne de Montmorency est à Bayonne, où il négocie la déli- 
vrance des enfants de France. Les soucis que lui cause cette mission ne 
lui font pas oublier Chantilly ; il échange une correspondance active avec 
Grolier, prie le secrétaire des finances Villeroy (Nicolas de Neufville) de se 
rendre à Chantilly pour voir les travaux, et celui-ci lui rend compte de 
sa visite le 23 avril : « J'ay vu et visité bault et bas vostre bastiment. Le 
perron de devant le corps d'ostel est casy achevé de ce qui sp peut faire pour 
cestc heure ; l'escallyer est monté jusques au hault do la muraille des fossez, 
prest à retourner sur la court ; les murailles dudict corps d'ostel du costc 
de la court sont aussi haultes que la vieille muraille des fossez, et com- 
mance-t-on à arrester la dicte vieille muraille. Lundy se mettent les poullres 
de première planche dudit corps d'ostel. La vis qui est entre ledit corps 
d'ostel et la gallerie est arrestée jusques à la haulteur de la dicte vieille 
muraille, et quelque chose davantage, laquelle se trouvera belle et bien 
aysée de la grandeur quelle est. La gallerie est arrestée du costé de la 
court plus hault que les vieilles murailles du costé des fossez, et déjà sont 







LA REVUE DE L ART. — III. 



39 



306 LA REVUE DE L'AUT 

assiz la pluspart des piedz droitz des croisées d'en hault. L'on besongne aux 
deux croisées que avez ordonnées eslre faictes en la gallerie basse du costé 
des dictz fessez, qui se trouveront belles et seront fort [à propos, tant pour 
la décoration et vue de la dicte gallerie, aussy pour donner air et jour en la 
court, qui n'en vault que mieulx. Toutes les caves et offices de dessoubz les 
dictz corps dostel et gallcrics sont parachevez entièrement... » Le donjon 
était terminé, et dans les autres parties du château le travail avan(;ait 
rapidement. Grolier vantait les colonnes de la galerie, le perron, « qui est 
de tout autre façon de maçonnerie que n'avez veu jusques icy » ; en môme 
temps il s'occupait de l'ameublement, commandait des tapisseries de Flandre, 
des verrières. Les visiteurs illustres venaient voir les embellissements de 
Chantilly : « C'est le plus beau lieu que je vis de dix ans », écrivait le comte 
de Laval au grand maître {'22 août 1330). Au printemps de 1331, tout paraît 
terminé. 

J'ai essaye d'être très bref, bien que j'eusse beaucoup à dire sur cette 
transformation du grand château ; les documents ne manquent pas, et ils 
m'ont révélé le nom de l'architecte : Pierre Cliambiges, mort en 1344 ; son 
fils aussi fut architecte, et ami de Jean Bullant. J'amène ici avec intention 
le nom du célèbre architecte d'Fcouen, auquel on attribue le petit château de 
Chantilly, construit vraisemblablement entre ioGO et 1363 ; rien ne confirme 
cette attribution, rien ne la contredit ; nous ne pouvons que regretter l'absence 
complète de documents sur un sujet aussi intéressant que la construction de 
ce charmant édifice. De 1360 à 1363, Jean Bullant est toujours appelé 
<■<■ maçon d'Ecouen », et il y avait alors un « maçon de Chantilly », nommé 
Pierre des Isles. Nous les voyons en relations, et certainement le premier 
avait une certaine suprématie sur le second ; mais il est impossible de déter- 
miner la part qui revient à chacun d'eux dans la construction du petit château. 
Celui-ci môme ne paraît pas avoir été édifié en une seule fois ; une lettre de 
1363 parle » du corps d'hostel du logis 7ieuf », c'est-à-dire bipartie de 1 en- 
trée ; une autre de 1371 mcnlionne l'ouverture d'une croisée au bout de la 
« gallerie 7ieufvc es la basse court », c'est-à-dire de l'aile située sur le jardin 
de la Volière et qui était alors une galerie d'un seul tenant. En celte même 
année 1571, la veuve du connétable fait venir Jean Bullant à Chantilly pour 
montrer à Pierre des Isles « ce qui doit estre fait ». Voilà tout ce que je 
sais sur le petit château et le rôle de Jean Bullant à Chantilly. 



LE CHATEAU ET l,E l'AliC 



307 



L'année môme où Anne do Montmorency fut promu à la dignit(5 de con- 
nétable (1538), il compléta le grand château on faisant édifier la vaste espla- 
nade qui porto le nom de terrasse du Connétable. Entourée de murs de tous 
côtés, elle communiquait par des ponts avec le grand château et le parc. 
La route des Postes, qui venait de Paris et traversait la pelouse, aboutis- 
sait à l'entrée du petit château par une chaussée jetée à travers l'étang, con- 




Chantii.ly au tkmps du Connktaui.e 
D'aprC'S l'original de J.-A. Dccebcbau 



tournait ensuite la terrasse et se dirigeait en droite ligne sur Vineuil. Du 
xvi° siècle il reste encore à Chantilly trois des sept chapelles qui furent 
élevées dans le parc et hors du parc en 1532, et auxquelles le pape Jules II 
attacha des indulgences par une bulle du 28 août 1S53. 

Le second fils du connétable Anne, Henri r^ de Montmorency, lui-même 
connétable, plaça devant le château, au milieu de la terrasse, sa propre statue 
équestre, faite do « morceaux do cuivre de platiuerie »; il on confia l'exécu- 
tion à Pierre Biard, qui y travaillait en 1607. La correspondance do l'époque 
signale de grands embellissements, et Chantilly passait pour une des plus 



'im \.\ liKviE ni': laht 

agréables résidences de France. A l'exemple de François I"', Henri IV y venait 
souvent, même on l'absence du connétable et sans t'ire attendu : l'atlrait de la 
cbasse ne l'attirait pas moins que les beaux yeux de la jeune fille qui devint 
princesse de Condé en 1609; il y avait son appartement, son jardin, « le 
jardin du Roy », dont il surveillait lui-même l'arrangement; il y était chez 
lui, comme plus tard Louis XIII, et l'historien des Condé a fait remarquer 
avec raison que << Chantilly semblait plutôt appartenir à la couronne qu'aux 
Montmorency ». Dans ces conditions le portrait du roi avait sa place tout 
indiquée à Chantilly ; Henri IV était représenté à cheval au milieu d'un pay- 
sage; près de lui, l'effigie du connétable, aussi équestre; ces deux portraits 
ornaient la galerie du petit château, dont la décoration était complétée par 
deux autres grands tableaux représentant un cheval blanc et un cheval bai. Ces 
toiles furent exécutées en d611 par Guillaume Heaulmé, qui s'intitule « peintre 
de Monseigneur le Connétable » et qui travailla aussi à la décoration de 
l'hôtel de Montmorency, à Paris. 

Tout le monde connaît les aventures du poète Théophile de Viau, le refuge 
qu'il trouva à Chantilly, les vers où il chante Silvie, la charmante châtelaine 
dont il admirait la grâce, touchante figure que guettait le malheur et dont 
le souvenir a été pieusement conservé dans ce délicieux coin du parc qui 
garde le nom de Silvie. Après l'exécution du dernier Montmorency (1632), 
Louis XIII retint Chantilly sans l'unir au domaine de la couronne: de son 
passage il reste une maison, la Cabolière, située sur le chemin de Silvie; 
au-dessus de la porte sont sculptés ses armes et son chilfre. En 1643, Anne 
d'Autriche rendit Chantilly à l'héritière légitime, Charlotte-Marguerite de 
Montmorency, princesse de Condé, mère du Grand Condé. Avec le héros. 
Chantilly entre dans la gloire. Lorsque la paix des Pyrénées le rendit à la 
France, repentant et soumis, Condé ne pouvait espérer de participer encore 
à la vie publique, et Chantilly va profiter de son inaction forcée. 



II 

L'illustre historien des Condé a tracé en quelques pages le tableau des 
embellissements que le Grand Condé ajouta au parc de Chantilly; il est impos- 
sible de mieux faire dans les mêmes proportions. Je ne puis me rappeler sans 



l.K Cil A TK Al' KT \.K l'AUC 



:t09 



émotion k>s longues séances pendant lesquelles, enfermés dans son cabinet 
do travail, à l'abri des importuns, nous étudiions ensemble ce sujet qui l'inté- 
ressait tant; je le vois encore tourner et commenter ces notes que j'avais ras- 
semblées pour lui et que je reprends îiujourd'luii. 

La plus belle partie du parc créé par le; (irand Gondé n'existe plus, je veux 
parler de la partie qui s'étendait entre le château et l'extrémité de la petite 
ville actuelle, au lieu dit la Canardière, occupant toute la vallée de laNonetle 




ClIAMII.I.Y AU TEMPS III' CoXNKTAIil.F. . LA CHAPKI.LE ET l.A COOR 
D'aprf^s Korifîinal de J.-A. Dicebceau 



jusqu'à l'endroit où elle est aujourd'hui traversée par le viaduc du chemin de 
fei'. La ville de Chantilly n'existant pas encore, le parc comprenait tout le ver- 
sant gauche de la vallée, présentant ainsi une déclivité propice au système 
des cascades et au jeu des eaux. De ce cùlé le parc des Montmorency n'avait 
pas dépassé la maison de Beauvais, située en face de l'église; c'est donc un 
énorme développement que Coudé allait lui donner. Derrière le château, il 
n'y avait que des prairies, coupées par le cours sinueux de la Nonette et par 
des ruisseaux; l'abondance des sources rendait çà et là le sol marécageux; c'est 
la nature elle-même qu'il fallait dompter. A côté des planches de Ducerceau, 
placez celles de Pérelle, et vous vous rendrez compte du travail gigantesque 



310 LA REVUE DE I/ART 

dontCondd confia le plan à Le Nôtro ; en voici les grandes lignes : la Nonelte, 
détournée de son cours, se déversera on cascade dans l'artère principale du 
nouveau système, le Grand Canal, dont un bras, laManciie, s'avancera vers le 
château, divisant les prairies asséchées où seront dessinés des parterres. 
L'aqueduc de Saint- Léonard alimentera les jets d'eau et la gerbe qui avoisinent 
le château; à l'extrémité ouest du parc, une machine élévatoire enverra l'eau 
d'une source abondante dans im réservoir creusé sur la hauteur (il y est 
encore) ; de là elle ira alimenter les nombreuses cascades érigées tout le long 
du versant gauche, et se déversera dans une série de canaux ingénieusement 
disposés ; entre tous ces canaux seront créés des jardins, des parterres, des 
petits bois, des pavillons de treillages. 

Le Nôtre se mit à l'œuvre dès 1663, assisté de son neveu Desgots, de l'ar- 
chitecte Daniel Gitard, du jardinier La Quintinie, et de l'ingénieur de Manse, 
qui a laissé son nom au pavillon de la machine élévatoire. En 1672, les tra- 
vaux étaient assez avancés pour émerveiller le roi et la cour, et l'année sui- 
vante Dangeau pouvait écrire au Grand Condé, alors aux Pays-Bas : « Jamais 
Chantilly n'a esté si propre à donner du plaisir à ceux qui l'habitent. Je trouve 
que Gourville est plus heureux que vous ; toutes les jolies femmes de Paris 
viennent luy tenir compagnie ; je ne sçay pas trop bien si c'est pour joviir 
de luy ou de la maison, mais à fout hasard il me semble que sa condition n'est 
pas mauvaise. » La Rochefoucauld et M'"" de La Fayette se montraient parti- 
culièrement enthousiastes des beautés du parc de Silvie, oîi Desgots traçait le 
Labyrinthe. En cette môme année 1673, Condé modifiait profondément l'jiccès 
du château en créant la route du Connétable, lavant-cour élevée au milieu de 
l'étang et précédée de deux pavillons, enfin la rampe qui accède à la terrasse 
du Connétable. Le côté opposé de la terrasse fut percé en 1682 par Daniel 
Gitard, qui construisit le Grand Degré; Le Nôtre dessina les « fleuves » qui 
ornent le bas du Degré et confia l'exécution des figures au sculpteur Jean 
Hardy. De 1683 à 1683, Mansart bouscula quelque peu les bâtiments élevés 
par Anne de Montmorency à Bucan et aux environs pour construire l'Oran- 
gerie, qu'il relia à la galerie des Cerfs par un pavillon consacré bientôt à la 
salle de spectacle. 

Condé ne ménageait pas à ses collaborateurs les témoignages de sa salis- 
faction; les lettres de Mansart et de Le Nôtre en font foi ; ce dernier écrivait 
en 1682 : « Jamais l'honneur que je receus d'embrasser nostre Saint Père le 



LE Cil A TE AL' Eï LE PAUC 



311 



papo et de baiser sa mulle ne m'a fait tant de bien ny donné tant de joye que 
celle (jiie je rcsseuly par la bonté que vous avez eu de me donner le bénéfice 
que Voslre Altesse a refusé à tant de testes couronnées... Je continueray à 
eslever mes pensées pour rembellissemcnt de vos parterres, fontaines, cas- 
cades de vostrc grand jardin de Cbantilly. » 

En 1684, Condé chargea Mansart de transformer l'intérieur du petit chà- 




ClIANTll.LÏ AU TEMl'S DU GRAND CoNDl:. PARTERRE DE L'OnANCEniE 
D'après l'cau-forte tic IVrelle 



teau ; c'était un travail important et qui prit deux années. On ne loucha 
guère à l'extérieur, sauf dans la cour, où l'aile du fond fui élargie et celle de 
gauche légèrement modifiée ; mais à l'intérieur ce fut un remaniement 
complet. Le premier élagc fut consacré à l'apparlemenl du Grand Condé, qui 
laissa le rez-de-chaussée à son fils. Si l'on excepte la partie du bâtiment qui 
fut ajoutée en ce siècle pour relier les deux châteaux après que le fossé qui 
les séparait eut été comblé, on peut dire que l'aménagement du petit château 
n'a plus été modifié; quelques garde-robes seules ont disparu de nos jours 
pour faire place au Cabinet des Livres. Nous pouvons donc parcourir encore, 



312: •' ^ HE VUE DE I, AnT 

au premier élage, l'apparlement du Grand Condé, sa chambre, où était le 
lit de parade, — sa petite chambre, celle où il dormait, — le grand et le petit 
cabinet, — la galerie où il avait résolu de faire peindre ses » actions » : il 
mourut trop lût pour voir l'exc^cufion de ce projet, mais la piété filiale de son 
successeur en assura la réalisation, et en 1693 Sauveur Leconte avait achevé 
l'intéressante série de tableaux qui décore aujourd hui la Galerie des Batailles. 
Dans l'appartement de M. le Prince, nous ne voyons plus les sculptures sur 
bois de Jean Hardy dont nos archives font mention; les fleurs de lis y domi- 
naient, la Révolution y a mis bon ordre. 

Mansart n'avait pas quitté Chantilly, où la iin de son œuvre est déi)lorable: 
le vieux manoir va perdre son aspect pittoresque; l'édifice fantaisiste, à 
lignes brisées, d'élévations inégales et de façades variées, où rarchitecture 
du xiv'' siècle et celle du xvi° s'alliaient si heureusement, va devenir une 
énorme bâtisse, tout en hauteur, criblée de fenêtres, sans aucune variété 
entre les pleins et les vides, flanquée de poivrières qui n'ont aucun sens. 
Dès 1G88 on y travaille; écoutons le narrateur de la fête grandiose donnée 
cette même année au Grand Dauphin par le prince llenri-Jules : «M. le l'rince 
fait travailler présentement à rendre le dedans de la cour régulier, et à donner 
au dehors une face toute nouvelle, soit par l'ouverture de trois rangs do fenê- 
tres et deux grands balcons qui régneront tout autour du château, soit par 
les combles qui seront tous d'égale hauteur à la mansarde. » Henri-Jules fit 
aussi compléter les voûtes dans le grand château. Bucan changea de destina- 
tion ; les chevaux et bestiaux quiltcrout la vaste ferme, transformée en logis 
pour les gentilshommes des princes. Une grande et luxueuse ménagerie fut 
construite à Vineuil; on y voyait au xvm" siècle des lions, des tigres, des tau- 
reaux sauvages, des loups, des sangliers et des oiseaux de toute sorte. En 1694, 
le prince fit venir de Rome tout un lot de statues, copies de l'antique, qu'il 
dissémina dans les parterres et le parc de Silvie. Les environs du château 
commençaient à se peupler; en 1690, Chantilly, qui dépendait de Saint- 
Léonard, fut érigé en paroisse, et l'église bâtie aux frais du prince de Condé 
de 1687 à 1690. 

Saint-Simon nous montre Henri-Jules se promenant dans le parc, imagi- 
nant sans cesse de nouveaux embellissements, « suivi de plusieurs secrétaires 
qui écrivaient à mesure ce qui lui passait par l'esprit poiu* raccommoder et 
embellir. 11 y dépensa des sommes prodigieuses, mais qui ont été des baga- 



I.K ClIATKAr ICT I.E PAltC 



313 



toiles en comparaison des trésors que son petit-fils y a enterrés et des mer- 
veilles qu'il y a faites. » Nous entrons dans le xvin° siècle et nous touchons 
à l'époque la plus brillante de Chantilly. 11 ne rentre pas dans notre plan de 
décrire les fêtes et divertissements de tout genre dont ce beau lieu fut le 
théâtre; on pourrait faire un charmant chapitre de la vie à Chantilly de 
1720 à 1789, et ce ne serait pas la partie la moins intéressante de l'histoire 
de la société au xvui" siècle. 

Avec le duc de Bourbon, le château achève de se transformer de 1718 




VlK DV CllATKAU DE ClIANTII.I.Y AU Wlll" SIKCI.l-: 

D'aiiriïs Jacques Rigaii) 



à 1721 : « Ce prince, écrit un auteur anonyme, a fait abattre et rebâtir les 
trois faces de la cour du château, sçavoir celle par où on entre, celle du grand 
escalier et celle qui regarde le petit château (c'est-à-dire les faces d'entrée 
et de gauche ; les deux autres côtés, à droite et au fond, avaient été remaniés 
par Mansart). 11 a fait rebâtir la chapelle et accommoder les dedans de tous 
les appartemens qui n'ont pas été rebâtis à neuf; il a rendu cette maison 
aussy magnifique que commode. » L'œuvre entreprise par Mansart fut ainsi 
achevée par Jean Aubert, qui, dans le même temps, commença la construc- 
tion des Grandes lîlcuries. L(^ duc de Bourbon, alors premier ministre, jouis- 
sait de la faveur royale; aussi Louis XV ne se faisait pas prier pour visiter 
Chantilly; il y vint en 1722, en 1721, en 1725; il y amenait toute sa cour, et 

LA REVUE DE L'aRT. — Il(. 40 



314 LA REVUE DE L'ART 

l'on peut se rendre compte par les relations du temps de la splendeur des fêtes 
qui lui étaient données. Mais la disgrâce guettait le duc de Bourbon; exilé à 
Chantilly, il y passa la fin de sa vie, s'ingéniant sans relâche à embellir le 
parc, à orner le château. Sous son impulsion, la manufacture de porcelaines 
créée à Chantilly devint vite célèbre; lui-même établit dans le château des 
ateliers où, pour son amusement personnel, on fabriquait des toiles peintes 
imitant à merveille celles des Indes, et des vernis de la Ciiine; il y avait aussi 
un laboratoire de chimie, et un riche cabinet d'histoire naturelle, dont Val- 
mont de Bomare eut plus tard la direction. Le cabinet des armes, où l'on 
voyait l'armure de Jeanne d'Arc, celle du connétable Anne de Montmorency, 
l'épée du grand Condé et la chaise sur laquelle le comte de Fontaine avait été 
tué à la bataille de Rocroi, était situé au-dessus de la salle de l'Orangerie, 
A quelle pensée le duc de Bourbon obéil-il en faisant couvrir les panneaux 
de son « cabinet » de ces délicieuses arabesques dites singeries? C'est ce 
qu'on ne saura jamais. Il est seulement certain qu'il ne cessa de s'occuper 
avec passion de la décoration de Chanlilly, aussi bien par la sculpture que 
par la peinture, et qu'il n'y ménagea pas l'argent; en 1739, le sculpteur 
Bridaull reçut à lui seul la somme de 27.000 livres « pour les ouvrages faits 
tant aux appartements des grand et petit châteaux qu'au bâtiment des nou- 
velles écuries ». Le duc mourut l'année suivante et les travaux furent arrêtes; 
le pavillon est des Ecuries était à peine ébauché — c'est la porte Saint-Denis, 
— il ne fut pas continué. 

Le nouveau prince de Condé n'avait que cinq ans à la mort de son 
père; pendant sa minorité, on se borne aux travaux d'entretien. Mais il avait 
hérité de ses ancêtres leurs goûts éclairés et surtout leur passion pour ce 
délicieux Chantilly, qu'il se mit à embellir à son tour. Le Jeu de Paume 
actuel fut construit en 17o6-17o7 et reçut des tableaux d'histoire dus à un 
peintre nommé Clcrmont. En 17Go fut créée l'Ile d'Amour, restaurée par 
M. le duc d'Aunuile dans ces dernières années; nous avons encore les statues 
de Vénus Callipygc et de Vénus pudique qui ornaient cette île; mais le 
pavillon a disparu; il était décore de sculptures dues à Babel et de pein- 
tures de Chardin. Dans une île contiguë, Boucher avait répandu les grâces 
de son pinceau sur les murs du Temple de Vénus; tout cela, hélas! n'existe 
plus.Eln 1770, l'architecte Leroy édifia Icbàtimenl qui, terminé l'année même 
de la naissance du duc d'Enghien, reçut le nom du jeune prince. 



LE CIIATKAC KT I.K l'AUC 



315 



Lo prince de Condé prit un soin tout particulier de la réfection de 
la salie de spectacle. L'Orangerie bâtie par Mansart se terminait par un 
pavillon qui avait reçu le nom d'Oronl/irc lorsque cet opéra y avait été 
représenté devant le Grand Dauphin en tG88; c'est là que Louis XV avait 
vu en 1722 h\ Ballet de vingl-quatre heures. Le goût du théâtre était héré- 
ditaire chez les Condé; point n'est besoin de rappeler les relations du Grand 
Condé avec Molière; on sait qu'il entretenait une troupe de comédiens diri- 
gée par Raisin et Durieu. Au xvui° siècle, ce goût n'avait fait que se déve- 
lopper; tout grand seigneur se piquait d'avoir son théâtre, et ne dédaignait 




Kaçade iiK lEsi'I.axaue, ai; wiii" siècle 
D'après un dessin original do la Bibliothèque Nationale 



pas de paraître sur la scène pour y tenir un rôle. En 1767, le prince de 
Condé fit construire dans le pavillon même A'Oronthée une nouvelle salle 
de spectacle sur les dessins de Bellisard, l'architecte du Palais Bourbon. On 
y travailla activement en 1767 et 1768, et nos archives nous donnent les 
noms du sculpteur Suard, de Baudon, peintre en paysages, des peintres 
Vallée, Guillet et de Leuze, de Boiston, sculpteur en carton, etc. L'ornemen- 
tation fut complétée en 1776 par le peintre Restout, et surtout en 1785 par 
Sauvage, peintre de décors. Citons encore les sculpteurs Mézière et Dardel. 
Le théâtre était pourvu de toute une série de décorset surtout d'une ingé- 
nieuse machinerie mue par lit force hydraulique. Les acteurs? Le prince de 
Condé d'abord, qui prenait fort au sérieux ses devoirs de comédien et venait 
de Paris tout exprès pour prendre part aux répétitions; ses enfants, le duc 
de Bourbon et la charmante princesse Louise, qui, par piété filiale, faisait 
violence à ses goûts, le secrétaire des commandements Laujon, les gentils- 



316 KA HKVIE DE L'ART 

hommes et dames do la petite cour de Chantilly. Le rt^pertoire comprenait 
surtout des pièces de Sedaine, Laujon et autres contemporains; mais Molière 
et Ilacine n'élaient pas oubliés : nous rencontrons les Plaideurs, le Bourr/eois 
gentilhomme, le Médecin malgré lui, l'Ecole des Femmes. Une seule citation : 
« Le 22 octobre 1772, il y a eu comédie de VEcole des Femmes et le Iterin 
du village. Son Altesse a fait venir des danseurs de l'Opéra qui ont dansé un 
ballet; le petit Veslris, âgé d'environ treize ans, y a dansé seul, ce qui a fait 
l'admiration des spectateurs. » 

Le Hameau et le jardin anglais qui l'entoure sortirent un beau jour de 
limagination de Louis-Joseph de Bourbon, dont la pensée fut heureuse- 
ment rendue par son architecte Leroy. Le prince deCondéen fit les honneurs 
à sa petite cour le 16 avril 1773 ; deux ans après, la princesse Louise, arri- 
vant un jour au Hameau, y rencontrait des bergers et bergères qui l'accueil- 
laient par des chants rustiques et des danses champêtres. Tout cela était 
artificiel, bien entendu; mais la vie était si charmante alors à Chanlilly! 
jugez-en. Les jours où on n'allait pas courre le daim ou le cerf, on dînait au 
Hameau ou à Silvic ; la compagnie monlait ensuite dans une grande cha- 
loupe à voile, suivie d'une autre chaloupe remplie de musiciens. Au son des 
instruments on parcourait la Manche, le Grand Canal. Puis la chaloupe dépo- 
sait ses passagers soit près de la Ménagerie, soit près du Temple de Vénus, où 
l'on faisait collation. Après une promenade en voiture à travers le parc, les 
Grandes l-lcuries, la pelouse, on rentrait au château; après le souper, comédie, 
parfois feu d'artifice de Ruggicri. 

Louis XV visitait souvent Chantilly, et M""' du Barry eut la curiosité 
d'en voir les merveilles; le roi ne craignit pas de l'y amener en août 1769; 
elle y parut discrètement. 11 y eut naturellement moins de retenue lors de la 
visite de Mesdames en 1777. Le jour de leur arrivée, dîner au Hameau, col- 
lation au Kiosque, avec musique, souper au pavillon de Venus; toute llle 
d'Amour est illuminée. Le lendemain, après le dîner, on se rend en chaloupe 
à la Ménagerie; les musiciens suivent dans des gondoles; collation à la Lai- 
terie; souper au Hameau qui est illuminé, ainsi que tout le jardin anglais et les 
canaux voisins; on s'y promène, on joue, on rentre au château à trois heures 
et demie du matin; les nuits sont si belles à Chantilly au mois de juillet! 

La renommée de Chantilly était universelle, et les tèles couronnées qui 
passaient en France ne manquaient pas de rendre visite au prince de Coudé, 



LE CHATEAU KT LE l'AKC 



an 




Panneau du Cabinet des Singes 



— rempei'iHir, le roi de Suède, le roi de Danemark, le prince héréditaire de 
Prusse, le grand-duc Paul de Russie, depuis empereur, — et tous, ravis, 
tenaient à cœur de conserver l'amitié du prince dont l'accueil affable les 



318 LA HEVrE DR L'ART 

avait enchantés; le Miisenm mmcralQ(pqne qui fait aujourd'hui partie des 
collections du Musée Condé témoigne de la reconnaissance du roi de Suède 
(1774). Hélas! il y a peu de temps encore le prince que nous pleurons recevait 
aussi, avec son incirahie cordialité de grand seigneur, les tètes couronnées, 
les princes et les grands-ducs; tous aussi, comme leurs ancêtres du siècle 
dernier, conservaient de leur visite à Chantilly un souvenir amical et ému. 
Je me suis laissé entraîner par le charme qui émane de ce Chantilly du 
xvni" siècle, et encore n'ai-je fait qu'effleurer cet tattrayant sujet. Et la Révolu- 
lution est si proche ! L'effroyable orage va jeter la désolation et semer la 
ruine dans ce lieu enchanteur. De quel œil navré le prince de Condé dut-il 
revoir Chantilly en 1814 : le grand château rasé, le petit dévasté, l'Orangerie, 
Bucan, le Temple de Vénus, le pavillon de l'Ile d'Amour, la Ménagerie, tout 
cela disparu ; la plus grande partie de l'œuvre de Le Nôtre saccagée; partout 
le deuil et la dévastation ! Le mal était irréparable. Le seul lieu habitable 
était le petit château, et jugez dans quel état il devait ôtre après avoir servi 
de prison révolutionnaire! On l'accoutra du mieux qu'on put; sur l'emplace- 
ment des parterres de l'Orangerie, de Beauvais, de lile du Bois-Vert, etc., 
on créa le jardin anglais actuel, et le dernier Condé, désormais seul au 
monde, ne songea pas à relever autrement son foyer dévasté ! A quoi bon! 
Il était réservé à son héritier de restaurer le vieux manoir et de lui rendre 
son ancienne splendeur. 



III 

Dès 184S, le jeune vainqueur d'Abd-el-Kader pensait à restaurer Chantilly 
et il s'en ouvrit à l'architecte Duban; la révolution de 1848 ajourna tout 
dessein. Quand, après vingt-cinq ans d'absence, le duc d'Aumale reprit 
possession de ses biens, « la dernière flamme de son foyer était éteinte »; 
comme le dernier Condé, lui aussi était seul au monde; mais il lui restait la 
France, et, dans un coin de la France, Chantilly. 

Déjà la reconnaissance lui dictait ces belles pages d'histoire dont l'ensemble 
allait former un véritable monument élevé à la mémoire des Condé; cela ne 
suffit pas à son cœur généreux : Chantilly fait partie de la gloire de la 
France, Chantilly appartient à la France; lui-même s'en considère comme le 



LE CHATEAU ET LE PARC 



319 



gardien, le dépositaire; la France sera son héritier. La fortune des Condé, 
rétablie par une sage administration, lui permettra de réaliser le projet gran- 
diose que son noble esprit a conçu : des ruines du vieux manoir va surgir 
un palais nouveau, un palais où s'accumuleront les trésors et qui deviendra 
le sanctuaire des lettres et des arts. Rien ne le détournera de sa généreuse 
résolution, ni les injustices, ni même l'amertume d'un nouvel exil — la 




CUANIILLY AU XVni" SIKOI.E. Lk IIaMEAU 

France n'est pas responsable des erreurs de ses fils; — et quand il sera forcé 
de regagner la terre étrangère, son premier souci sera d'assurer l'exécution 
de ses volontés. 

Il fallait d'abord trouver un architecte, un homme à l'esprit ouvert, encore 
jeune, qui, sans être lié par son passé à des théories immuables, cîitdéjà néan- 
moins fourni des preuves d'un beau talent, promesses d'un brillant avenir. La 
recherche était délicate; le prince eut l'heureuse idée de la confier à un 
aimable ami, M. Gruyer, dont il appréciait le dévouement, et qui, fidèle entre 
les fidèles, fut honoré jusqu'à la fin de sa confiance et de son affection. Par 
ses relations dans le monde des arts, M. Gruyer était mieux qualifié ([uo 



«aSO LA REVUE I)E l/AKT 

personne pour répondre au désir du prince, et un beau malin il lui présenta 
M. Daumet. Après la première entrevue, le prince cl l'artiste se quittèrent 
ravis; ils s'étaient compris : de IfMir collahoralion va sortir un des plus 
beaux fleurons de la couronne artistique de la France. 

La tâche était ardue, et l'on ne saurait trop admirer la dextérité avec 
laquelle M. Daumet surmonta les difficultés. Il fallait s'enfermer dans le 
périmètre original, conserver le soubassement de l'ancien château, surélever 
les tours et les façades dont les restes émergeaient des eaux, relier entre eux 
des plans inégaux, des parties où rien n'était d'équerre et dont l'ensemble 
ne pouvait être régulier : la disposition du grand escalier est une merveille 
d'ingéniosité. Le prince ne regrettait guère le massif château des Condé ; 
sa disparition permettait de donner au nouvel édifice un caractère plus 
original, qui rappelât le manoir des Montmorency, plus gracieux, mieux 
approprie au site ; c'est donc du xvi" siècle que s'inspira M. Daumet, tout en 
créant une œuvre personnelle, élégante et robuste à la fois, où les parties 
les plus variées forment un ensemble dont le pittoresque n'exclut pas 
l'harmonie. Le petit château n'est plus écrasé comme au xvni" siècle; habile- 
ment relié au grand, il fait corps avec lui; entre eux l'harmonie sera parfaite 
lorsque le temps aura jeté un manteau gris sur la blancheur du nouvel 
édifice, et le nom de M. Daumet est désormais inséparable de ceux de Pierre 
Chambiges et de Jean Bullant. 

Commencés au début de 1876, les travaux furent terminés en 1882. La 
décoration intérieure, à la fois riche et sobre, révélait 1 inlluence du véri- 
table grand seigneur; mais la note personnelle domine surtout dans la 
disposition des œuvres d'art et l'arrangement des collections. Lorsque, jeune 
encore, l'héritier des Condé pensait à relever leur demeure, il formait déjà 
le dessein de l'orner d'une façon digne d'elle. La Révolution avait anéanti ou 
dispersé les trésors accumulés pendant trois siècles à (Chantilly; le dernier 
Condé ne laissa au duc d'Aumale que de rares œuvres daii, quelques-unes 
précieuses il est vrai ; des reliques d'Ecouen : les verrières où se déroule la 
fable de Psyché; l'autel de Jean Goujon, les vitraux, les boiseries qui ornent 
aujourd'hui l'élégante chapelle dont le clocheton ajouré s'élance si gracieu- 
sement dans les airs; le beau monument de Jacques Sarrazin, élevé à la 
mémoire de Henri IL prince de Condé, dans l'église Saint-Louis des Jésuites ; 
le moulage en cire du bon roi Henri, épave de l'ancien Chantilly. Dans le petit 



LE CIIATKAU KT LE PARC 



321 



château, la Galerie des Conquêtes a recouvré ses tableaux, au milieu (lesquels 
vient se placer le Trophée du Grand Condé; les autres chambres de l'apparte- 
ment reçoivent les portraits de famille cl les quelques toiles restitués 
en tSla. Ajoutons-y des statues et bustes — surtout ceux du Grand Condé 
par Coysevox, — quelques émaux et miniatures, des tapisseries de Beauvais, 




Vue iil' Ciiatkai', rnisE nr Jamèhn 



deux ou trois meubles précieux, et nous aurons cité toutes les uuivres d'art 
trouvées par le duc d'Aumale dans riiérilage des Condé. De l'ancienne 
bibliothèque, rien que les nuuuiscrits (plusieurs fort importants), un millier 
environ de volumes que le prince de Condé a pu recouvrer en 1815 en même 
temps que les archives de sa maison, restées pour témoigner de la grandeur 
du passé. 

C'était bien peu pour meubler les galeries du futur château. Aussi, dès 
18o2, le duc d'Aumale se fait connaître comme bibliophile et amateur. Des 
fonds entiers viennent grossir le noyau de ses collections : la galerie du prince 

LA REVIT. DE I.'aIIT. — III. 41 



322 I,A RF.VUF, fiF, L'ART 

de Salornc, les tableaux du marquis Maison, les tableaux et les dessins de 
M. Reisct, les portraits peints ou dessines de la collection Lenoir, les biblio- 
thtques Standish et Cigoiigne, les dessins de Carmontelle, de HalTet, sans 
parler des multiples achats faits dans les ventes publiques ou à l'amiable : 
tableaux, livres, estampes, dessins, auliquités, médailles, émaux, etc., s'accu- 
mulent à Twickenbam pour prendre place eu 1883 dans les nouvelles 
galeries de Cbantilly. Puis le prince fait appel au concours d'éminenls 
artistes, ses confrères et amis, pour achever par la peinture et la sculpture 
la décoration intérieure et extérieure du chàlcau; le parc se peuple de statues; 
la maison de Silvie devient un charmant petit musée; l'Ile d'Amour renaît 
de ses ruines. De temps en temps, des acquisitions retentissantes apprennent 
à la France que le prince achève d'emplir les vitrines du Cabinet des Livres 
ou d'orner les façades des galeries. L'avant-veille de sa mort, je recevais 
de lui ce télégramme : « Vous pouvez acheler livres particulièrement inté- 
ressants pour moi. » (11 s'agissait de la vente des livj'cs du baron Pichon.) 

Son œuvre n'est pas encore complète que déjà le prince ne pense qu'à en 
assurer l'avenir. En I88G, les plus belles parties de ses collcclions l'avaient 
suivi à l'étranger. Dans l'incertitude du retour, dans l'attente de la mort, il 
confiait, dès 1888, à ses exécuteurs testamentaires la mission de réintégrer, 
après son décès, ses chers compagnons d'exil « dans les galeries et apparte- 
ments de Chantilly, à la place qui leur aura été assignée par les instructions 
que je leur laisserai ». Il ne laissa pas d'instructions, cUr il eut la joie de 
diriger lui-même ce travail de réinslallation. Les livres, registres, dessins, 
estampes, chartes, autographes, etc., reçurent alors le timbre ou l'ex-libris 
du Musée Coudé. Pour le reste, se défiant des marques qui s'effacent, des 
étiquettes qui tombent et se perdent, — sans compter les objels que leur 
nature même empêche de recevoir un cachet, — le prince fit tenir à jour un 
inventaire de tous les objets mobiliers, sur lequel chacun d'eux était précédé 
d'un D (Donation — Institut), ou d'un S (Succession — héritiers naturels). 
Grâce à celte .sage précaution, aucune difficulté ne pouvait s'élever après sa 
mort, toute contestation était rendue impossible. D'ailleurs, le nombre même 
dos exécuteurs testamentaires — neuf, parmi lesquels des membres de 
l'Institut — présentait une suprême garantie. Lnliu, sans parler de moi- 
môme, deux amis intimes étaient pénétrés des inleniioiis du prince : M""" la 
comtesse de Clinchamp et le commandant Georges lîerthaul. (pii ne le (|uil- 




ViK iNTKiiiKi m: iji Vi'.sTimi.E 



Mi 



LA HKVIK ni'] 1/AUT 



taicnt jamais, furent ses- collaborateurs de chaque jour dans l'organisation du 
Musée Condé ; nous sommes là pour témoigner de la pensée dont seuls nous 
avons été les confidents de toute heure. 

L'éclectique et savant arrangement des collections faisait l'objet de 
l'admiration de tous. D'aucuns pressaient le prince d'imposer à ses succes- 
seurs l'étroite obligation de le respecter; il s'y refusa toujours. Il comprenait 
que l'augmentation des collections (prévue par l'acte de donation), les besoins 
de la conservation et d'un service public peuvent nécessiter le déplacement 
de certains objets ; son esprit élevé ne s'arrêta jamais à de mesquines consi- 
dérations. En organisant l'admirable musée qu'il destinait à la France, en le 
remettant à ses confrères de l'Institut, il savait que l'œuvre où il avait mis 
tout son cœur, serait conservée avec reconnaissance et respect. 

Sa confiance ne sera pas déçue. Le prince a laissé derrière lui des amis 
fidèles; ils entretiendront pieusement à Chanlilly le culte de cette grande et 
noble mémoire : pour moi plus que pour tout autre, j'ose le dire, c'est un 
devoir de cœur, une obligation sacrée. 

Gustave M.\C0X 





Viin Dyck,pmx. W, Barb otin. se 

LA PKINCESSE DE BARBANÇON, DUCHESSE D'ARENBERG 

' r. J,- :'Ait anrien el moderne [mp, Porrabeuf; Paris 




LA GALERIE DE PEINTURE 



CAND, après les déjeuners de Chanlilly, le duc 
d'Aumale promenait ses invites dans les gale- 
ries, el que, vers la lin, se sentant fatiguti, il 
s'asseyait un instant, il lui arrivait de s'adres- 
ser cl l'un de nous, de l'Académie des Beaux- 
Arts, et de dire : « Mon cher confrère, montrez 
donc à ces dames et à ces messieurs le tableau 
qui est devant nous; vous le tenez, je le sais, 
pour un cliel'-d'œuvre ! » Et le confrère de s'exécuter de très bonne grâce. 

Je vois encore la première galerie dont les portes s'ouvrent sur la salle à 
manger; sitôt après le déjeuner, on s'y rendait pour prendre le café. Le 
prince se faisait apporter sa petite pipe de soldat d'Afrique avec son labac; 
puis, d'une voix éclatante, attirait l'attention sur tel ou tel tableau, en 
contant quelques anecdotes, souvenirs précieux. Et c'était de l'histoire 
parlée. Mais parfois, et trop modestement, le prince, craignant pour son 
appréciation, en appelait à celle des artistes présents. Ces derniers, très 




326 I.A KKVIK DK I, A UT 

honorés par cotlc preuve de liaiile déférence, ujoulaienl quelques remarques 
en liommes de métier, en essayant d'être justes au nom de léclectismc et de 
linipartialilé. 

Et, aujourd'hui, sur l'invitation de mon ami Jules Comte, le directeur de 
la Hpviic, je lâcherai, comme au temps du prince, mais un peu vite, de m'ar- 




W'.VTTEM. — Le DlVKRTlSSKMENT PASTOHAL 
Gravé par T-utniEr 

i-èier devant les principaux chefs-d'œuvre de cette admirable collection, 
devenue la propriété de Tlnslitut de France. 

Voici d'abord deux tableaux de peinture militaire. Le duc d'Aumale 
aimait l'armée passionnément; celte armée dont il fut. presque adolescent, 
un des ofliciers victorieux; c'est donc lui rendre un hommage indirect que 
de parler de ces deux toiles : le Combat sur la voie ferrée, d'Alphonse de 
Neuville, et Avant l'attaque, de Meissnnier. 

Le Combat sur la voie ferrée. — Jamais peintre ne nous lit revivre avec 



328 IX RRVrK HE L'ART 

plus (lo poignante réiililé cotte guerre «le tirailleurs qui se /aisait, à toute 
heure, aux jours douloureux de l'investissement (\o Paris. Le ciel est 
triste, d'un gris lourd; un silence de mort pi-se sur le paysage; en face, 
dans les bois, çà et là, partent des coups de feu. Sur le premier plan, contre 
un talus, rampent de jeunes « moblots », l'oreille au guet, le chassepot 
armé. Sur la gauche, leur officier passe, bravement, sur la voie, et cherche, 
d'un reganl impatient, l'ennemi qui se cache, mais... q>ii lui envoie des 
balles; et ces dernières filent dans l'air avec leur miaulement sinistre, 
cassant au passage des cailloux et des branches, et faisant, en l'éradanl, 
tinter funèbrement le poteau de télégraphe. Tout cela s'entend, se comprend 
et se voit dans cette page d'un des plus grands peintres militaires de 1870. 
Mais l'émotion qui se trouve dans ce tableau d'Alphonse de Neuville ne se 
rencontre pas dans celui de Meissonier. 

Avant r attaque. — Cependant, c'est une des œuvres les plus impor- 
tantes du maître; seulement, on y voit trop les défauts de ses qualités; son 
dessin, soutenu, précis, volontaire, est tombé dans la sécheresse, figeant le 
mouvement, arrêtant la vie. Les attitudes sont justes, habilement observées, 
les gestes vrais, pris au vol; mais chaque cuirassier est trop fait l'un après 
l'autre, avec plus de science que de sentiment; de là cette absence d'émo- 
tion qui fait penser au champ de mancruvre plutôt qu'au champ de 
bataille. Autrement émue la toile de /<?// fgalerie Chauchard), avec le Napo- 
léon marchant dans les neiges, aux tristes jours de sa gloire perdue. Et 
comme couleur, comme perfection d'art, qui ne se rappelle les Liseurs, les 
Amateurs de peinture, la Confidence, et bien d'autres petits chefs-d'œuvre qui 
placent Meissonier })armi les plus célèbres de l'école française, et dont la 
renommée ne pourra que grandir ? 

Esquisse des pestiférés de Ja/fa, par Giios. — Morceau de maître, avec 
le charme de l'éclosion instantanée, cette saveur d'invention rapide que 
recherchent ceux qui aiment à surprendre un peintre dans son premier mou- 
vement, qui est le bon! 

Les Foscari, d'Eugène Delacroix. — Une des plus belles pages de ce magi- 
cien de la palette! A gauche, sous un dais rougo chaud, une tache d'or, le 




J.-M. \attii:r. — Louise-Henkieiie de Bourbon Conti, duchesse d'Orléans, en « IIébk » 



LA revue de L art. — III. 



43 



330 



LA REVUE DE I/ART 



Dogo... assis et accablé; à sa droite, un autre rouge plus rouge, plus couleur 
de sang, c'est un membre du Conseil des Dix; à sa gauche, une tache noire, 
d'un noir doux, lumineux, c'est le juge lisant l'arrêt, et ce noir est maintenu 
par un autre rouge plus vivacc, autre membre du Conseil des Dix. Plus loin, 
une porte s'ouvre sur une chambre de torture, et le bourreau attend sur le 




Josr.vii Reyxoi.ds. — Lolis-Piiii.ippi; d'Oiîi.kans, dit Piiii.ii'ri:-É(;\i.iTii 

seuil. Et dans la grande salle pleine d'ombre, une ombre d'un gris d'ambre, 
se passe le drame, avec les adieux déchirants de l'épouse, on pourrait dire 
de la veuve... à l'époux qui va mourir. Tout cela est manié de main de 
maître, et la richesse de la couleur n'enlève rien au côté farouche de la 
scène, elle y ajoute même. 

Ce tableau est d'une excellente conservation, grâce à l'absence de tout 
bitume. 



Portrait de Louis-Philippe Joseph, duc d'Orléans; par Sir Josuah Rky- 
NOLDS. — La pose est noble cl de grande allure. La tête quoique petite, le tableau 




De Thoy. — L'actkuk Constantin! en Mezzetin 
GravJ' par Vekmeule.n 



332 l.A lîKVlK 1)K I.AUT 

élaiil petit, est enlevée, cependant, avec largeur et en pleine pâte, d'un pin- 
ceau puissant et alerte. Le costume est d'une virtuosité savoureuse, les rouges 
et les bleus, surtout les rouges, sont d'une qualité rare, d'une précieuse cou- 
leur. Ceux du dolman, de la ceinture et des bottes sont peints avec des rubis! 
Et le ciel vient soutenir les bleus profonds de l'habit, habit de drap galonné 
d'or, et des nuages noirs appuient les modelés de la tète. A regretter, par 
exemple, le cheval qu'on aperçoit en contre-bas du terrain. 11 est à remarquer 
que pendant très longtemps, les grands artistes du xvn" et du xvin" siècle 
négligèrent absolument ce noble animal. Notre époque, avec Meissonier, 
Détaille et Morot, a ramené au vrai cheval. Enlin, peu importe; le duc d'Or- 
léans ne pouvait trouver un peintre plus digne de lui ! 

Paysage, de Coiior. — D'une magnifique matière gemmée par le temps; d'un 
dessin magistral, avec des lointains baignés d'une lumière douce, où frémis- 
sent des arbres, où passent des femmes, où. sur les eaux, glissent des 
cygnes. 

Le Corps de garde, de Dkcamfs. — Cela manque d'ambiance, d'atmosphère. 
Le bilimie a tout alourdi ; mais les ligures sont d'un dessin pittoresque, d'une 
exécution intéressante. Dans le fond, et dans la poudre d'or du soir, passent 
des caravanes, un des meilleurs coins de ce tableau; œuvre très cotée dans 
les ventes passées ; Decamps cependant en a fait de meilleures, entre autres 
les Enfants turcs dont M. Lalauze a exécuté pour la Revue une si lumineuse 
eau-forte. 

Cavaliers arabes (chasse au faucon'), de Fhomentin. — Silhouettes de cava- 
liers arabes courant sur des marécages et semblant voler sur les eaux. Dans 
un ciel blanc, deux faucons battent de l'aile autour d'une tourterelle qui veut 
fuir. C'est d'un dessin nerveux, spirituel, mais ni le ciel ni les terrains ne 
font penser à l'Afrique, même par temps nuageux. 

Psyché enlevée par Mercure, plafond de Baudry. — Enfin, nous arrivons au 
plafond de Baudry, Venlèvemenl de Psyché. — Une perle ! un véritable chcf- 
d'ieuvre ! Rien ne fut mieux inventé, mieux senti. Sur un ciel frais, d'un 
bleu pâle, matinal, jaspé de nuages d'argent, un vigoureux Mercure, au torse 



LA (iALEltlK 1)K l'EINTL'HE 



333 



brun, frappe l'uir do ses pieds ailés, (>nlevanl Psyché dans ses bras! Une 
Psyché idéale, qui dans un mouvement de tourterelle apeurée, se replie sur 
cUe-mème et croise ses hras sur sa poitrine, avec un doux visap- qui penche 
et la chaste nudité qu'on aperçoit dans les plis lins de ses voiles. Ah ! c'est 
bien là cette tleur d'amour, cette fleur antique si convoitée de l'Olympe et 




J.-S. Dlim.kssis. — Adelaïdi: he Pentihkvre, duchesse d'Oiu.éans 
firavi' pal" IlEMiirii fz 



arrêtée en route par la main d'un j,n'and artiste, et pour jamais retenue 
au plafond de la petite coupole de la galerie d'entrée de Chantilly. C'est bien 
là en effet qu'elle se trouve définitive, cette Psyché que nul artiste n'inven- 
tera différente, ne pouvant après Bandry, trouver une plus juste expression de 
tant de charme, de plus tloréale jeunesse ! Au point de vue peintre, quelle 
rareté dans les colorations ! comme le torse du Mercure, soutenu par un 
dessin nerveux, élégant, s'enlève bien sur les douces pâleurs de Psyché ; et, 



334 I. A liKVIK DK I.AliT 

pour éviter la monotonie des blancs, comme le ciel turquoise. avec le violet dii 
chaperon de Mercure et le rouge orangé des cnémides viennent àpropos pour 
cnmpléler ce précieux bouquet de coloriste discret ! C'est là certainement 
une des plus belles œuvres de Uaudry, et ce fut sa dernière! La maladie qui 
devait remporter l'empôcha de signer celte page géniale, son chant du 
cygne !... Donnât la signa pour lui ; Baudry pouvait lui passer la signature, il 
en était digne ! Aussi, honneur à Baudry, à ce grand peintre, un des artistes 
les plus émus de lécole l'rançaisc contemporaine ! La critique d'art et le public 
semblent l'avoir oublié... mais la postérité le vengera bientôt, et longtemps ! 
Maintenant, passons dans la salle voisine, dite « (juroline », et eu entrant, 
voici sur le panneau de gauche : 

Le duc d' Orléans et son /Us aîné Loiùs-PhUiiijic. duc de Chartres, par Carie 
Vernet. — Tiibleau de chasse à courre. Le due d'Orléans, monté sur un 
cheval blanc, se retourne vers son lils, monté sur un alezan, et semble lui 
donner des ordres ; le tout jeune Louis-l'hilippe les reçoit en se découvrant. 
Le père et le fils portent l'habit rouge à jabot, avec culotte jaune et casquette 
de velours noir. C'est dune suprême élégance par de nombreux petits détails. 
Les figures sont d"un dessin précieux et habile, mais les chevaux d'une forme 
conventionnelle, et le paysage aussi. 

Un peu plus loin notons, en ])assanl, l'Accord, de Walleau. Ksquisse spiri- 
tuelle d'exécution et d'un ton charmant. Sur le panneau, en face, deux tètes 
de Greuze d'un modelé trop rond. Au-dessus, esquisse bien enlevée et repré- 
sentant M"" Duclos, rôle d'Ariane, par Largillière. l'Ianlureuse dame dans 
de riches atours à la Louis XIV ; joli morceau de nuiilre. l-.nfiu, un chef- 
d'œuvre de Subleyras : 

Lp pape Benoit XIV. — La eomposilion. la forme, la couleur, tout y est 
venu à souhait. Le pape, en camail rouge et en bonnet rouge, lève sa main pour 
bénir. Bien ne nuit à l'unité de l'œuvre : ni le ton des vieilles dentelles, du 
surplis sur les-'vieux ors du fauteuil, accentués par la riche qualité des rouges, 
ni l'arrangêmcîj't- ingénieux de tous les détails nécessaires. La tête du pape 
est d'un modelé profond, soutenu par une pénétrante observation de la pliy- 
sionomie et du caractère. Seulement, il faut l'avouer, les yeux fins, mélianfs. 
de ce souverain pontife, donnent bien moins la bénédiction que sa blanche 




N. DE Lahgilliîcre. — M"" DE Chateauneuf-Duclos dans son rôle d'Ariane 

Gravé par Desplaces 



336 LA UEVUE DE L'AKT 

main. — Dans la salle suivante, des vitrines avec des cartons; richesses d'art 
sans doute, et qu'on pourra feuilleter à l'occasion. Au-dessus, le portrait, en 
général commandant de corps d'armée, du duc d'Aumale, par Donnât ; c'est 
solidement consiruit, avec un grand sentiment d'élégance militaire; portrait 




Panneau centiiai, de l' ■• Estiieii « de l'ir.ii'i'iNO Liimm 

de prince! — Dans l'autre salle, une esquisse magistrale du duc dKiigluen 
dans les fossés de Vincennes, par Jean-Paul Laurons. Puis, un Daubigny de 
toute beauté : le Parc de Sainl-Cloml. C'est délicieusement peint, dans une 
fraîche coulée de perle fondue ; le ciel est doux et liède, pluie et soleil, aussi 
les verts mouillés brillent en émeraudes. Dans une salle voisine remarquons, 
en passant, un beau portrait de Van Dyck, la Princesse de Barbançon, duchesse 
d'Arenberr/, si heureusement rendue par l'habilo burin de Barbolin. Comme 
Van Dyck a bien été le peintre des grandes dames! 



^s,.'~ 




ESTHER ENTRANT CHEZ ASSUÉRUS 



Revue de 1 Art anrien cl mode 



E Burney,: 



Imp Porcabeuf Pai^ 



I, .V r, A I , i; It I E 1) K P K I N ï l ■ Il E 337 

Salle de Minerve. — Dessin de Calamalla d'après Ingres : le duc d'Or- 
léans, nn arc/ianr/e Raphaël, à la plnme, par Ingres, et un crayon deMorcuri : 
le roi l^ouis-Philippe, 18ii. Mais c'est ici que triomphe Prud'hon, ce vrai 
maître français ! An milieu de contemporains pompeux et « pompiers», et 




SuuLEYHAS. — Benoît XIV 

quand Napoléon ordonnait, à la ronde, son apothéose en Imperator romain, 
Prud'hon restait français tout de niî'me, évitant la mode romaine, ou plutôt 
l'arrangeant à la française, et fixant ù lui seul un style empire plein de 
mesure et de goût. Knlin, tous les dessins qui se trouvent dans cette salle de 
Minerve sont une apothéose de ce grand artiste! VOffrande à f Amour, 
l' Innocence préférant V Amour à la Richesse, le Printemps, l'Hiver, l'Eté, 
l Automne jVLwiviXïi de perles ! Sans oublier deux esquisses sur papier -hleu avec 

LA BEVUE DE l'.UIT. — Ml. W 



338 LA HEVUE DR LAHT 

rehauts de blanc, comme tous les autres dessins, du reste, et reprf^'sentant 
Joseph et la femme de Piitiphar. Josepli a du mal à se dc^croclier de cette amou- 
reuse, plus entreprenante que prenante... Et c'est vivant, passionne^, sans la 
moindre intention d'ind(?cence. 

Dans la salle voisine, arrêtons -nous devant le Duel après le bal maupié, 
de Gérômo. Un drame bien dessiné, d'une mise en scène parfaite, avec de 
l'esprit i)ar-dessous. — Un peu plus loin : Françoise de nimini, par Ingres. 
L'arrangement des deux figures des amoureux est une trouvaille de ligne et 
de sentiment. C'est d'une candeur toute primitive. Botlicelli et Mantegna 
auraient signé ce petit tableau de grand artiste. 

Salle de la Smalah. — A droite, en entrant : Haut les têtes, de Détaille. 
Le général Lepic, debout sur ses étriers, se redresse devant ceux qui se 
baissent. On sent passer les balles à travers les bonnets à poil; et, stu- la 
gauche, dans le ciel gris, une batterie enllamme l'horizon, renvoyant, il faut 
l'espérer, en plus gros à l'ennemi ce que ce dernier envoie en plus petit; 
mais les bonnets à poil s'inclinent, — premier moment à passer, même 
chez des braves. Tout cela est bien vu, bien observé, bien vivant. El à côté, 
un petit dessin du même auteur montre le duc d'Aumale, le jeune colonel, 
levant l'épée et donnant le signal de la victoire à Taguin, le 16 mai 1843. 
— Un peu plus loin, une grande copie au crayon rehaussé de sépia, par Cari 
Girardet, d'après la Smalah d'Horace Vernet. Puis, de Perraut, une copie d'un 
portrait de Louis-Philippe accompagné de ses cinq fils, sortant du palais de 
Versailles, par Horace Vernet. Ces Fils de France ont vraiment belle mine 
derrière le Roi leur père. Enfin, une aquarelle de Thomas Lawrence, morceau 
d'ai't de premier ordre : portrait de l'empereur d'Autriche, François I' 
(180G-1835). Manier l'aquarelle de celte magistrale façon ne se rencontre pas 
souvent. La tête est expressive, paraissant très ressemblante, très observée, 
et les mains sont supérieureiueut li'ailées. Tout le reste est mené avec une 
intéressante virtuosité. 

Galerie du Logis. — Ici de Ihisloire dessinée par des portraits au crayon, 
de toul premier oidre ; certains sont de véritables petits chefs-d'œuvre! Je 
cite, au hasard : François /"; les fous Thonin et Triboulet ; Henri de Gondi, 




L.VNXUET. — Lï-: Dkjeunkh au jamuon 
Gravé par T.-E. Moitte 



3iO LA UKVIK \)E l/AHT 

archevêque de Paris; /Je/tri III; Anne du Plessis, dame de Monvoisin ; 
Sébastien de Luxembourg ; Marr/ueriie de Valois.^ reine de Navarre; François 
de Coli'jmj. J'en passe, cl des meilleurs ! il fjiiidrait pour ces dcssius tout un 
article, et des plus longs ! 

Et maintenant, un coup d'œil pour liuir à la salle rouge, dite salle de la 
Tribune, et au Sanltiario. 

En entrant dans la salle de la Tribune, à gauche, un Reynolds un peu 
assourdi par les bitumes, les deux Waldegrave. Le mouvement de l'enfant 
qui se blottit contre le sein de sa mère est bien exprime, avec cette recherche 
tout à fait anglaise de la grâce chez les enfants, recherche un peu maniérée 
parfois. — Plus loin une Vue de Saint-Cloiul, par Bonington. Le ciel est 
orageux, le tout est un peu noir, mais c'est d'une belle matière de peintre : 
un précurseur de notre Daubigny, du moins dans le paysage ! Notons, à côté, 
une belle esquisse de VEntrée des croises à Conslantinople, par Delacroix. 
Dans cette petite toile on sent venir la grande, le chef-d'œuvre ! Puis, en 
suivant la cimaise, deux esquisses de Prud'hon, deux perles de grâce et de 
sentiment. Nous arrivons en même temps devant des morceaux d'art de la 
plus grande valeur pour l'histoire de la peinture : Jeanne de France, duchesse 
de Bourbon, et le Christ en croix (diptyque), par Memling ; le Sauveur du 
monde, par Luini ; l'Automne, de Botticclli ; un Saint Mathieu, de Fra Ange- 
lico. Puis, sur un autre panneau : Ingres, par lui-même, à vingt-quatre ans ! 
11 avait déjà la science et le goût. C'est un beau morceau, à part quelques 
sécheresses. Et du même : la Stratonice. Elle entre, et le médecin a compris le 
mal dont se mourait son jeune ami. Hien n'est plus noble de forme. 

La Stratonice est une trouvaille d'art antique, une Tanagra idéale ! Et le 
groupe des deux hommes se silhouette par de beaux plis bien ajustés, avec 
un profond sentiment de la grandeur et du caractère. La composition archi- 
tecturale, inspirée par les premières fouilles de Ponipéi, complète le tout. 
Malheureusement, le maître a répandu sur tant de qualités précieuses une 
couleur qui leur fait du lorl. Les rouges el les bleus sont communs, et 
empochent vraiment d'admirer à l'aise celte œuvre digne des conlempo- 
rains de Phidias. 

A côté de la Stratonice, Napoléon, par Gérard. Est-il ressemblant ? Il 
n'en a pas l'air. C'est si loin, comme construction analomique, du masque 
moulé à Sainte-Hélène. Un peu plus loin, voici un Portrait de Molière par 



LA CALICIUK l)K l'E I .N T UUE 



341 



Migmird. Ici, la ressemblance se sent. Les yeux sont fatigués, l'expression 
en est un peu triste, celle de sa vie. C'est un portrait au saut du lit. C'est 
profondément vécu, la Comédie-Française devrait en avoir une copie. Enfin, 
n'oublions pas, dans cette salle, le Portrait du Prince de Talleyrand par Ary 
SchelTer. La tôte est belle avec ses grands cheveux blancs, un peu jaunes, 
avec ses yeux fins, observateurs, et sa bouche dédaigneuse. L'allure est 




p. MifiNAnn. — MoiJKRE 



noble, celle d'un grand seigneur, d'un prince-diplomate ; tout le corps est 
dans l'ombre, ce qui ramène à la tôle, tète superbe, qui vous retient et vous 
captive. C'est un des meilleurs morceaux d'Ary Scheffer. 

La Mort du duc de Guise, par Paul Delaroche. Dramatique page d'histoire, 
écrite de main de maître. On ne pouvait reconstituer cette scène avec plus 
de réalisme. C'est vu, c'est vécu. Un meurtre d'Ltat vient d'être commis. 
Le duc est tombé au pied de son lit, les bras ouverts, la tète repliée sur sa 
poitrine; et le rideau de la grande porte de gauche se soulève... et c'est 
Henri 111 qui vient sivoir... Tous les courtisans, compagnons de crime, lui 
montrent, de leur épée, l'ennemi à terre, et pour toujours! La demi-obscurité 



3i2 



LA HEVIP: de L'A ut 



de la chambre, la dislrilnition des figures, avec le groupe des assassins, com- 
mençant, h droite par lassassintS et finissant à gauche par Henri IM, font 
de celle œuvre une composilion de premier ordre, l'ijeuvre maîtresse de Dela- 
roche. 




Le Santuario ! . . . A gauche, dans le pan coupc^, la Vierge de la maison 
d'Orléans, un Raphaël d'une grande purelé. De tous les maîtres, Raphaël est 

celui qui a su exprimer avec le plus de 

Il^^H noblesse de sentiment, de caractère reli- 
^^H^k J gieux, ce groupe divin de la Vierge et 

■ ^^9 m 1 i-iilatit Jésus. Le duc d'Aumale faisait 

': "^ i^P M remarquer à ses invités le regard [)lein de 

*. J2JB gravité de lEnfanl, ayant le pressenlimcnt 

de son passage douloureux à travers les 
hommes. Sur le panneau, en face de la porte 
d'entrée : Eslltcr et Assiirriis, de Filij)pino 
Lippi. Précieux morceau d'art du xv' siècle. 
Jamais œuvre ne fut de plus rare conser- 
vation. La figure A'Estlier, gravée pour la 
Revue par liurney, est un morceau exquis 
de grâce simple et naïve. 
Sur l'autre pan coupé, les Trois Grâces, de Raphaël, sainte relique de 
l'arl, pclit panneau grand comme la main, et grand de tout l'au delà qu'im 
homme de génie peut créer dans un jour d'ins[)iration surhumaine ! Jamais 
le culte du Reau ne s'exprima plus religieusement. 

Sur un fond d'un bleu tendre, avec des collines et une rivière qui les con- 
tourne, trois jeunes femmes, nues, se tiennent debout. C'est d'un dessin 
solide et plein de grâce, d'une couleur précieuse, d'un arrangement inattendu. 
Les Trois Grâces li(>nnenl chacune dans la main la pomme de victoire... 
heureusement... car une seule à donner aurait obligé de commelire deux 
crimes de lèse-beauté! Enfin, ce sont bien là les trois Victorieuses que Raphaël 
a voulu exprimer dans celle page d'amour! 

Que voir... après un pareil chef-d'œuvre? 11 ne reste qu'à quitter ces 
galeries solitaires, où le Prince n'est plus I Je ne peux cependant me 



Vn. (ÎKIIARD. — lîONU'AUrE 




p. MitiNAfiD. — Li-: C.\ni>iNAL Jui.Es Mazahin 
(jruv.'" i>ar Van Sciri-i'es 



34i 



LA REVUE DE I/ART 



r(^signor à sortir du cbâloau sans revoir celte hibliolhèque où, le dimanche, 
il était là, le noble duc, au milieu de ses invités, assis devant sa (able, sa 
canne à bout de caoutchouc posée dessus, et se faisant apporter des livres de 
roi ! Ainsi, avant de reprendre le chemin de Paris, on écoutait le prince, silen- 
cieusement, respectueusement, et c'était de Jiiistoirc contemporaine qu'on 
venait de vivre ! 

Maintenant, les fenêtres de la bibliothèque sont à demi fermées; dans 
l'ombre, sous des reflets de glaces, on aperçoit les reliures d'or, les livres 
d'heures des reines de France ; et la table est vide, et le fauteuil est vide, 
et, pour toujours, le Prince est parti... Seul, sur la cheminée voisine, le buste 
du grand Condé semble vivre, relevant la tète, en combatif, et défiant l'Ave- 
nir d'oublier le Passé 

UENJAMIX- CONSTANT. 





LES DESSINS 




ocs les grands collectionneurs ont dans leur 
carrière une pt^riode de fougue, quelques années 
de tempérament jeiuie, pendant lesquelles rien 
ne seml)ie trop haut à leur passion ; on les sent 
ne calculer plus ; ils ont en eux le besoin 
irrésistible d'amasser et de joindre à leurs 
précédents trésors d'autres pièces encore bien 
plus rares. Pour M. le duc d'Aumalc, cette 
extase de jeunesse apparaît au lendemain de sa rentrée dans la vie civile. 
L'amour de toute sa vie, l'armée, ne l'occupe plus qu'en pensée, il tourne 
sur Chantilly l'admirable dépense de soi-même dont il est volontiers pro- 
digue. Rendu aux lettres et aux arts, il dirige d'autres plans de campagne, 
et met à la poursuite de l'uHivre unique ses qualités d'homme d'action, 
de philosophe et de savant. Successivement on lui voit enrichir le musée 
dont il vient de doter la nation française, de ce que les plus audacieux 
et opulents amateurs admirent de loin sans oser prétendre à la possession. 
Alors c'est pour lui comme uiu; coquetterie raffinée que d'arrondir ce 
domaine dont il n'est plus que liisufruilier. 11 arrête ainsi les Trois Grâces 

LA REVUE DE l.AliT. — III. 41 



346 



LA HKVri': l)F. I/AUT 






v\ 



L'amiral Coi.icny 

Dessin de François Clolet 

Pour ces crayons, ininginoz 
l'album tHourdissant, bien com- 
plet, la réunion sans pareille de 
tous les seigneurs et dames de la 
eour de François I" et de celle 
d'Henri 11, le monde de Brantôme 
pris au jour le jour, sur le vif, par 
les Clouet ou leurs élèves ; toute 
une époque retrouvée en des poi'- 
trails mignards, admirables de 
fraîcheur, passés en Angleterre 
chez lord Carlislo par un de ces 
hasards que nos révolutions expli- 
queraient peut-Ctre. Là-bas, à 
Caslle-Howard où on les conserve, 
M. Léon de Labovde les a vus et 
décrits, un peu à la course, et 
lord Ronald Gowcr les a copiés en 
des autolilhographies trop som- 



dc Maidiael , VEstlicr de Lijjpi, les 
crayons français de lord Carlisle, les 
miniatures de Jean Fouquet, au galop, 
à coups répétés et rapides, comme on 
le voyait autrefois, le sabre à la main, 
s'emparer de la Smalah. L'ne simple 
reconnaissance, un travail d'approche 
])iir un sous-ordre, et la ))osilion une 
fois étudiée, l'affaire s'enlevait, alors 
que personne n'avait rien pu savoir 
encore. Les crayons de lord Carlisle 
et les Fouquet de Francfort furent 
les plus brillantes entre tant de vic- 
toires ! 




La liKINK ÉLISAIIKTII U Ksi'AuNK 

Dessin de François Cloiet 




Il EMU III. lipssin (lu w]" fioclo 

rosières. Par rorliiiic, cotle collection 
iiiii(|ii(' au iiioiidc allai! h Chanlilly 
compléter des acquisitions anté- 
rieures, les crayons provenant de Le- 
noir passés clicz le duc de Sulherland, 
en Anj^leterre aussi, et ramenés en 
France par le duc d'Aumalo, œuvres 
plus nièh'cs, plus modestes certes, 
nombreuses pourtant et encore très 
estimables. 

Comme j'avais un peu vécu dans 
le commerce de ces hauts person- 
nages, f[ue je les connaissais au moins 
de vue, le prince me chai'gea de les 
rechercher à Ijondres. Il s'agissait 
d'un musée national, j'eus donc toutes 
les autorisations officielles, et mon 



LES DESSINS 317 

maires. Mais il y avait dans ces efli- 
gies splcndides trop de personnages 
tenant à l'histoire de (ihanlilly, Irop 
de belles dames aperçues aux fêtes du 
connétable, sans compter le conné- 
table lui-môme, les (londé, les rois 
François I", Henri II, François II, 
l'aïeul du prince Antoine de Bourbon, 
son arricre-grand'mère, Marguerite de 
Valois, Jeanne d'Albre(,]es })rincesses, 
les maîtresses, pour que M. le duc 
d'Aumale ne saisit point l'occasion 
(|ui lui fut un jour oil'erte. C'était en 
novembi'e 1889. Du i)ri.\ denuuuli' pour 
ces dessins aux crayons de couleur, on 
eût couronné trois cents rosières de 
Salency; mais il ne s'agissait pas de 




Mahmc dk Go.vzAfiiK, iikink di: Poi.ogxk 
Dossitl tic CI. Mkei.an 



348 



LA UKVIK DK l>'AHT 



enthousiasme décida le prince. Je m'en sens quelque fierté. A part la Biblio- 
thèque nationale, où l'on garde au moins six cents dessins de cette impor- 
tance et de cette qualité, nul autre dépôt ne peut montrer d'aussi merveil- 
leuses « portraitures » ni tant de visages en l'honneur desquels s'évertuèrent 
les historiens ou les poètes. Dans le nombre, une majorité d'esquisses de pre- 



JPS' rtFC^IXB'lN I.- NEI)£.S finis DtLAfi:K- 




■tif.; 






■fî 


, 1 




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f . 



M'" DE Foxi.nnON, ilossin de Daniel Di monstier 



micr ordre, tenant à la fois de Jean Fouquet et d'Hoibein, bien de France 
cependant, françaises à retrouver chaevm de ces visages dans la rue, tant le 
type s'est conservé semblable, tant ce monde est nôtre par les physionomies, 
les attitudes, les expressions malignes ou naïves. 11 y a là celle Marguerite 
de Luslrac qui a donné son château de Vallcry au prince Louis de Condé, une 
Marie Sluart enfant, crayonnée à Saint-Germain par un apprenti, à la demande 
de Calherinc de Médicis, et on a la lettre de la reine à la date même donnée par 
le portrait ; là est également Tliony, le fou du connétable, lequel avait vécu à 
Chantilly, comme ïriboulet à Saint-Germain, près du roi, et Triboulet est 



LES DKSSI.NS 



3 '(9 



aussi dans la série. Plus luiii, loiiles los belles lilles des Étrcnncs, de Clément 
Marot, les d'IIeilly, M"° de Bonneval, Louise de Clermont, plus lard duchesse 
d'Uzcs, donl nranlùme fait un conte si gaulois à propos du Saint-Père. Ren- 
trés à Chantilly où ils avaient passé bien des jours de leur vie, ces gens sont 




L'A.MOLIl I:T I.'I.NNOCliNCK, ilcssiii de ['.-J. l'Bru'uON 

chez eux, dans leur vrai cadre; ils ne seraient nulle part aussi bien qu'ils sont. 
Et les y voici par une heureuse chance, par la volonté résolue et avisée d'un 
arrière-neveu qui avait pour leurs fredaines le sourire indulgent et la 
réflexion amie. 

Puis les quarante Fouquet de Francfort tentèrent le prince. Il les savait 
une œuvre inimitable, quelque chose comme l'incunable de notre école fran- 



330 



LA REVUE DE L'ART 



çaise de pcinluro, lablcaux tout petits, sur vélin, à la gouache, où l'àme d'un 
grand artiste sVHait iilenlifiée avec son temps, sa Touraine, la France du 
xv" siècle, dans les époques voisines de la Pucelle d'Orléans et des Anj;lais. 
Cinquante ans avant Raphaël, le miniaturiste de Tours avait, en ces pages 
d'un livre de prières, enfermé pins d'idées et de philosophie hautaine que 
jamais aulie ne sut faire en d'immenses surfaces. Et c'étaient des épaves 

encore de nos révolutions que ces tré- 
sors retrouvés en Bavière, acquis par 
AI. Brentano, et depuis gardés pieuse- 
ment dans une famille dont ils allaient 
faire la gloire et la fortune. Vers le mi- 
lieu de ce siècle, Curmcr les avait révé- 
lés, et au pri.v de quelles difficultés! en 
un de ses livres en chromolitliogi'aphie. 
Depuis, ils étaient restés à iMancfort. 
dans le petit hôtel de la Taunus-Pialz, 
décorant la salle de billard de M. Louis 
Brentano, cachés de la lumière par des 
lideaux de serge, en la compagnie d'un 
lahleau, également de; Fouquel, repré- 
sentant I']lieiine (chevalier, le seigneur 
opulent pour qui F'ouquct avait peint 
le livic d'heures. 

M. le duc d'Aumal(> mil un point 
d'honneur à restituer à la l'iance ces 
quarante chefs-d'œuvre arrachés au manuscrit primitif, et dont on voit un 
feuillet à Londres, un à la Bibliothèque nationale, deux au Louvre. Triomphant 
de toutes les difficultés, le prince était allé lui-même à Francfort, comme si la 
bataille eût exigé la présence du général en chef. Ce coup heureux avait été 
l'une de ses grandes joies ; il eût souhaité joindre aux miniatures le panneau 
peint provenant de Notre-Dame de Melun ; M. Brentano cette fois fut indexible, 
une fortune ne l'eût pas décidé. 

Mais le goût de ces reliques très anciennes n'était pniui chez M. le duc 
d'Âumale une passion exclusive ; il allait d'elles à Prud'hon, à Meissonier en 
passant par les intermédiaires. On trouve à Chantilly la collection, lnut à fait 




Jeune femme, dcssin(''e par Caiimontelle 



LES DESSINS 



351 




I.OLlS-l'UIl.Il'I'r, |>ar Carie Vi.iiM:i 

Hftquisso pour le lablcau de ia Cha^sp. 

Mozart enfant jouait sur son clavecin, 
(les frivolités, oi!i le président de Mey- 
nières chevauchait une chaise, vins- 
sent à Chantilly et y demeurassent à 
jamais : eux pour le siècle gai, et 
Halfet pour le siècle présent, pour les 
contemporains immédiats du prince, 
pour' l'armée d'Afrique, dont le sou- 
venir était sa meilleure extase. De 
Haiïet au moins six cents aquarelles, 
porlrails en pied troussés comme lui 
seul pouvait et savait, généraux, ofli- 
ciers d'Algérie, projets pour les Portes 
de Frr ou dessins du Siège de Rome. 
Le colonel du 17" léger gai'dait hien. 
vive l'impression de ces années heu- 
reuses et fêtées, il y revenait volon- 
liiu's, et HalTet, qui cependant n'avait 
jamais vu l'Afrique ni la guerre, lui 



spéciale à la famille d'Orléans, de 
portraits exécutés par (larmonlelle 
sous Louis XV, d'après les complai- 
sants ou les familiers de l'arrièrc- 
grand-pèrc du prince. Savants, ar- 
tistes, jolies femmes posaient sans 
prétention devant l'artiste amateur 
qui, le soir venu, les amusait sur le 
théâtre de proverbes et de petites co- 
médies badines. Tous de profil ces 
croquis, même le duc d'Orléans à 
cheval, sa trompe en sautoir, même 
le vieux Franklin, même les membres 
de l'infortunée famille Calas ! Il se 
devait que ces œuvres candides et sin- 
cères, si joliment xvin° siècle, où 
où M"-" Hérault de Séchelles égrenait 




PniHI'l'E-KtiALlTK, par Curie V^hnet 
Esquisse pour le tableau de la Chasse. 



\ 



3B2- 



LA RKVIK T)F. L'ART 



on donnait la note jiislo d'inluilion, on peut dire, et do roconslitution 
gdnialo. 

On dit cos histoires bien vite, trop en couraiil ; il faudrait un gros livre, et 
encore ne saurait-on point écrire tout; on devrait mentionner les pièces rares, 
séparées, les dessins à la mine d'argent de l'école française, les Raphaël et 
les Michel-Ange, les crayons modernes, tant de chefs-d'œuvre qui vont faire 
du musée Condé, rendu public, un des plus riches qui soient en France. 
Au fond, il restera toujours, par-dessus ces trésors et les enveloppant encore 
de sa personnalité vivante, l'esprit du maître disparu. Bien longtemps, c'est lui 
qu'on viendra chercher là-bas, qu'on voudra retrouver à sa place familière de 
la bibliothcque, dans son grand fauteuil, sa pipe de soldat près do lui. jetant 
dans le respectueux silence le clairon do sa voix de grand chef, et dardant sur 
ses amis son œil clair do Français de France. 

Henri BOUCHOT. 




ftiT^OTni 



ttJtiilSi'pinrunrnKniJi». Â 

narrur iMCami» tn «wne *t*>f>ô> ynn 
yaxetnatmu» fixirvnarùdicii aatuu 
ni« acefiiw o.cotpet«amtntvt«iïi(V 
|ù«Ti cofl'dunrtmr inununi'n itmi evcra 
ninicritiatti>ucaie muito^nitlitce t 



m tàimc «iPpfntutnnwi^Ê; ^^r u< 



mr<Wti[<>ittn Riar infUn-uii^MKitc 
vfiÂnuO.vr^d^^ttWï-. rtz riotâni 
nu\mrollnr oifoiivii tniitnmi tncflnr 
■pum ttitni in cHrum «tSVi fa? inRàvi '^(it 
J-nrt|^iïiiW f «lire lintnfyiio hno inn- 
mHiran>niéwl<u»<;A-<RfcmiP.Cur 
incntb:éiiminiti l^tsndnutiifUtvtfnfpt 
mrfruni infittuemntnttnShndtijUnr 




LE CABINET DES LIVRES 




A bibliolhèque qu'a formée le duc d'Aiimale est 
h coup sûr l'une des parties du Musée Condé 
qui fait le plus d'honneur au fondateur et qui 
atteste le plus éloqueniment l'élévation de ses 
vues, l'étendue de ses connaissances et la déli- 
catesse de son goût. Le choix des morceaux qui 
la composent n'a été inspiré ni par des caprices 
passagers, ni par l'inlluence des modes qui se 
sont succédé depuis un demi-siècle et auxquelles bien peu d'amateurs 
ont pu résister. 11 semble que, du jour oîi l'amour des livres s'éveilla chez 
le duc d'Aumale et lui parut pouvoir servir d'aliment à l'activité de son 
esprit et d'adoucissement aux tristesses de l'exil, il ait eu comme un pressen- 
timent des services qu'il devait rendre aux lettres et aux arts en créant une 
bibliothèque qui ollrirait les caractères d'un établissement d'utilité publique, 
destiné beaucoup moins à satisfaire de frivoles curiosités qu'à fournir des 
éléments d'études aux savants et aux artistes. Telle est la pensée qui a 

LA KEVLE DE l'aRT. — III. 43 



354 



LA HE VUE UE L'AUT 



dirigé des achats poursuivis sans relâche pendant près d'un demi-siècle, 
surveillés dans les moindres détails avec le soin le plus minutieux et 
préparés par un dépouillement assidu des catalogues de vente, par de 
fréquents voyages, par de longues visites chez les libraires de Londres et 
par d'incessantes correspondances avec les amis de Paris pendant les vingt 
années passées sur la terre étrangère. 

Le résultat a répondu à des efforts aussi consciencieux et aussi persévé- 
rants. La bibliothèque de Chantilly 
est et restera une inslilulion d'un 
genre particulier, où peuvent el pour- 
ront être consultés nombre de livres 
dont l'équivalent n'existe pas ailleurs, 
et dont beaucoup, sans la patriotique 
vigilance du duc d'Aumale, seraient 
allés enrichir les grands dépôts des 
pays voisins. 

^^^ L'origine et la composition des 

llCpriïfClCfCÇPrlnHrîrAciît» collections bibliographiques de Chan- 








Miniature d'une traduction di: i.a « HiiKioiiiniE 
DE CiCÉRON (1282) 



tilly ont été exposées avec une rare 
com pétence par l'éminent bibliographe 
à l'érudition duquel le prince aimait 
à recourir, et qui, dans le Catalogue 
do la bibliothèque du baron James de 
Rothschild, a donné le modèle de la méthode à suivre pour décrire des livres 
rares et précieux. Il faut lire la substantielle notice publiée par M. Emile 
Picot dans le Bulletin du bibliophile, si l'on veut se faire une idée exacte de 
l'ensemble des collections comprises dans la bibliothèque de Chantilly. Il 
serait oiseux de revenir sur un sujet si parfaitement traité. 11 m'a semblé 
préférable de prendre quelques exemples d'après lesquels on pourra appré- 
cier l'intérêt et la valeur de ces collections. 

Laissant de côté la bibliothèque usuelle installée au rez-de-chaussée 
du cliâteau, qui renferme quantité d'excellents ouvrages d'histoire et de 
littérature, je ne parlerai ici que du « Cabinet des livres » ; c'est ainsi 
que le prince, fidèle à d'anciennes traditions, avait appelé la galerie du 
Châtelet dans laquelle sont soigneusement et élégamment réunis environ 



LE CAHINET DES LIVUKS 



35S 




Vie de la Bibliothèque 



13.000 volumes, tous remarquables à des titres divers et se recommandant 
soit comme chefs-d'œuvre de calligraphie, de miniature, de typographie 
ou de reliure, soit comme anciennes copies ou éditions originales et rares de 
textes de la littérature française du nwycn àgc et des temps modernes, soit 



356 



LA HEVUE UE L'AHT 



enfin comme souvenirs de grands noms et de grands événements de notre 
histoire 

A Chantilly, la série des manuscrits proprement dits se compose d'environ 
1.400 volumes, appartenant à trois fonds différents : les manuscrits de l'an- 
cienne bibliothèque formée par 
^gassaBBEgx^sax^^^irziH^iigi^*^^ j^^ connétable de Montmorency et 

augmentée au xvn" et au wni*^ 
siècle par les Condé; les ma- 
nuscrits du cabinet d'Armand 
Cigongue , achetés en bloc par 
le duc d'Aumale en 1861 ; les 
manuscrits acquis isolément par 
le prince pendant quarante-six 
années de sa vie. C'est surtout 
parmi ces derniers que se ren- 
contrent les plus précieux ; ce 
sont ceux qui nous révèlent le 
mieux les goûts du créateur du 
.Musée Condé et son ardent désir 
«le conserver ou de restituer à la 
l'rance les témoins d'un glorieux 
passé. 

L'une des dernières acquisi- 
lioiis «lu duc d'Aumale, l'une de 
celles qui lui ont causé la joie 
la plus vive et dont il a été 
chaleureusement félicité, a porté 
sur un manuscrit d'origine royale, que les plus illustres bibliothèques seraient 
hères do posséder : un psautier qui fut exécuté pour Ingeburge, femme de 
Philippe-Auguste, et qui depuis appartint aux rois saint Louis et Charles V. 
Le calendrier par lequel s'ouvre le volume est suivi d'une série de grandes 
peintures, à fond d'or, qui couvrent 27 pages du manuscrit et dont les sujets 
ont été pour la plupart empruntés à l'histoire de l'ancien et du nouveau Tes- 
tament. Ces peintures sont assurément l'une des œuvres les plus brillantes 
qu'ait produites l'art du commencement du xui" siècle. La copie du texte et 




LA,7I.^'CF.^D^: dk TiiKoniii.K 
Psaulicr <]'lnfîcbiirgo, reino_de France, xm'' sii"'clo 



LK CABINET DES LIVUKS 



337 



les orncmcnls qui raccompagnent ne sont pas moins remarquables. Tout 
concourt à faire de ce psautier un livre de grand luxe ; on ne peut l'ouvrir 
sans être convaincu qu'il a été fait pour un personnage qui occupait un des 
premiers rangs dans le monde féodal. Ce personnage était une femme ; dans 
les prières qui sont à la suite du psautier, le copiste a fait entrer les mots : 
famulx tuse, debitrix, pollicka^ dif/na, peccatrix, etc., auxquels une main 
moderne a maladroitement substitué les mots : famtilo tiio, dcb'ilor, poUiciim, 
dujnus, peccatov. Le nom de la dame qui devait réciter ces formules nous est 









tnoc ncvotincci rtmanto nigic 



à. 



M3 E 



)ron(^imu<xam»*.tUmowtt>> 




13ANTI-: KT VlR(iII.F. AUX ExTKRS 
Miniature ilalioiiiio d'un commoiiUiro do D.intp, par Ott de Pisk, xiv" siècle 

révélé par l'insertion de trois anniversaires dans le calendrier : au S mai, 
celui de Sophie, reine de Danemark ; au 13 du même mois, celui de Walde- 
mar, roi de Danemark; au 19 juin, celui d'Aliénor, comtesse deVcrmandois. 
II s'agit ici d'Eléonore, comtesse de Vcrmandois, morte peu après 1219, 
de Waldemar le Grand, roi de Danemark, dont le décès est rapporté au 
12 mai 1182, et de la reine Sophie, femme de Waldemar le Grand. Or, quelle 
est en France, au commencement du xiii" siècle, quand les relations étaient 
si rares avec le Danemark, quelle est la grande dame qui pouvait avoir intérêt 
à faire marquer dans son livre de prières le jour anniversaire de la mort de 
Waldemar le Grand et de Sophie? Ainsi posé, le problème ne peut recevoir 
qu'une solution. C'est évidemment la malheureuse épouse de Philippe- 



358 LA REVUE DE LART 

Auguste, Ingoburge de Danemark, qui a fait inscrire dans son psautier les 
noms de son père et de sa mère. A ces noms, dictes par la pi(''l6 filiale, elle 
avait voulu en associer un troisième, celui d'Eiéonore de Vermandois, l'une 
des plus puissantes vassales de Philippe-Auguste, dont l'amitié n'avait sans 
doute jamais abandonné la reine au milieu des épreuves qu'elle eut à traverser. 
On sait que ces épreuves, commencées en 1193, le lendemain de la célé- 
bration du mariage, se prolongèrent jusqu'en 1213 ou 1214, et qu'à partir de 
cette dernière date, Philippe-Auguste traita Ingeburge avec les égards dus à 
l'épouse et à la reine. Un souvenir de la réconciliation a été consigné dans le 
calendrier oîi nous lisons, au 27 juillet, une quatrième note historique ainsi 
conçue : 

Sexto kalendas augusli, anno Domini M°CC quarto decimo, veinqui Phelippe, 
H rois de France, en bataille, le roi Othon et le conte de Flandres et le conte de 
Boloigne etplusors autres barons. 

11 est donc démontré jusqu'à l'évidence que le Psautier de Chantilly a 
appartenu à la reine Ingeburge, et que celle princesse y avait fait inscrire 
le nom de ses parents, celui d'une amie et la mention du plus glorieux évé- 
nement du règne de son mari. 

Ingeburge mourut en 123G. Tout porte à croire que son psautier resta dans 
la maison royale et qu'il devint la propriété de saint Louis, petit-fils de Phi- 
lippe-Auguste. Telle est une tradition attestée par une note du xiv" siècle, qu'on 
lit au revers du dernier feuillet : Ce psaul/ier fu saint Loys. Cette tradition 
est d'autant plus respectable qu'à la fin du xiv'' siècle on conservait ce psau- 
tier au château de Vincennes comme une relique de saint Louis, à côté d'un 
autre psautier que des preuves matérielles démontrent avoir été fait vers 
l'année 1260 pour le saint roi et qui est exposé à la Bibliothèque Nationale, 
dans la galerie Mazarine. C'est bien le psautier d'Ingcburge qui est ainsi 
mentionné dans l'inventaire du mobilier de Charles V, en 1380 : « Ung gros 
psaultier, nommé le Psaultier saint Loys, très richement enlumyné d'or et 
ystorié d'anciens ymages; et se commancc le second fueillct ciim exarscrit. » 
Il figure dans les mêmes termes sur un inventaire des joyaux du chàleau de 
Vincennes, dressé en 1418; mais il est noté comme disparu lors d'un recole- 
ment auquel on procéda en 1420. A partir de celte date, nous perdons la 
trace du psautier d'Ingcburge pendant plus de deux cents ans. Il se retrouva 




ENFANTS TURCS A LA FONTAINE 



■- Art ancien et moderne 



Irrm.Poreabeuf Vu 



LE CABINET DES LIVRES 



359 



au commencement du xvn" siècle, en Angleterre ; Pierre de Bellicvre l'en 
rapporta, au retour de son ambassade à la cour de Charles I", et l'otTrit au 
président Henri de Mesmes, en 1649. Peu de temps auparavant, un faussaire 
avait ajouté sur les feuilles de garde, en caractères du moyen âge, des notes 




BiiKviAiRE DE Jeanne d'Évreux, xiv» siècle 



dans lesquelles la série des possesseurs du livre était établie sans lacunes 
depuis saint Louis, qui l'aurait donné sur son lit de mort à Guillaume de 
Mesmes, son premier chapelain. 

Ces notes avaient été fabriquées pour échafauder une généalogie de la 
maison de Mesmes dont la fausseté a été reconnue à la fois par d'Hozier et 
par Saint-Simon. On ignore quel fut l'auteur ou l'inspirateur de ces notes: ce 
qui est certain, c'est que le président de Mesmes s'empressa de les accepter; 



360 



LA IJKVLK DK L'A UT 



il considi^ra le psautier comme la pièce la plus précieuse de ses aichives, et 
il prit des précautions toutes particulières pour en assurer la conservation 
dans sa famille. V^oici une clause du testament qu'il dicta à doux notaires 
de Paris, le 23 février 1G73 et dont la minute originale s'est rencontrée il y a 
peu de semaines chez un libraire de Paris : 

Veult et entend le dit seigneur testateur que le Psautier du roy saint Louis, par 
liiy donné à messire [Guillaume] de Mesmes, son prcmicraumosnicr, l'ancienne hil)Ic 
manuscrite et loulte la bibliollièque composée tant des livres que des manuscrits qui 
sont dans les deux salles basses du dit grand hostel de Montmorency, soient et appar- 
tiennent à mon dit sieur le président, son fils aisné, lesquels psautier de saint Louis, 
ancienne bible manuscrite et bibliothèque de livres et manuscrits, le dit testateur a 
substitué et substitue perpétuellement à l'aisné de sa maison, qui fera profession de 
robbe. 

A côté du psautier (l'ingeburge, dans une vitrine d'honneur du Cabinet 
des livres, le duc d'Aumale a placé un autre manuscrit d'origine royale, un 
demi-bréviaire, de petit format, en vélin d'une extrême linesse, qui lui a été 
cédé par M. Louis Blancard, correspondant de l'Institut à Marseille. C'est la 
partie d'été d'un bréviaire franciscain. L'écriture en est de la plus parfaite 
régularité. Le copiste a judicieusement employé deux types de grosseur dif- 
férente : l'un, le plus gros, pour les psaumes, les hymnes, les oraisons, les 
capitules et les leçons ; l'autre, le plus petit, pour les versets, les répons, les 
antiennes, et pour diverses indications liturgiques. Dans presque toutes les 
initiales ordinaires (il y en a plus de 1.300) l'enlumineur a figuré alternative- 
ment les armes de France, celles de Navarre et celles d'Evreux. De grandes 
initiales, au nombre de cinquante, sont ornées de dessins plus ou moins gro- 
tesques ; de ces initiales partent des rinceaux qui courent tout le long des 
marges latérales ou dans les entre-colonnes, et qui sont toujours exécutés 
avec un goût exquis et une irréprochable sobriété. Le plus bel ornement du 
bréviaire consiste en cent quatorze petits tableaux, la plupart peints en gri- 
saille, sur des fonds d'or et de couleur ; beaucoup se font remarquer par 
l'expression des figures, la grâce des attitudes et la disposition des groupes. 
A coup sûr, nous avons là quelques-uns des chefs-d'œuvre de la peinture 
française de la première moitié du xiv° siècle. 11 faut les attribuer à l'atelier 
d'où sont sorties les miniatures du célèbre bréviaire de Bellcville, exposé à 
la Bibliothèque Nationale, dans la galerie Mazarine, et celles de la bible enlu- 
minée en 1327 par Jean Pucelle, Anciau de Cous et Jaquet de Maci. 



LE CABINET DES LIVRES 



361 



L'aspect général du volume suffirait pour lui assigner une origine prin- 
cière, lors même que les lettres armoriées ne seraient pas là pour en porter 
témoignage. C'est à ces lettres armoriées qu'il faut demander le nom du 




Brkviaike de Jeanne d'Évhelx 



prince ou de la princesse pour qui un si riclie bréviaire a été exécuté : la répé- 
tition systématique des armes de France, de Navarre et d'Evreux nous conduit 
tout naturellement à désigner Jeanne d'Evreux, femme de Charles le Bel, roi 
de France et de Navarre. Cette reine est aussi connue par sa dévotion à l'ordre 
des Franciscains que par son amour des beaux livres. 

Des mains de Jeanne d'Evreux, morte en 1371, le bréviaire passa dans 
I. 46 



LA REVUE DE L ART. 



362 LA KEVLE 1)K L'ART 

celles (le Charles V, et nous le rencontrons décrit en 1380, dans l'inventaire 
du mobilier royal. Il était conservé alors à Vincennes, dans un coffre de la 
grande chambre du roi, avec le bréviaire de Bellcville. 

Ce n'est pas le seul livre du roi Charles V qui ait trouvé un asile dans le 
Musée Condé. Un recueil de traités de dévotion, orné de peintures, que le 
duc d'Aumale a acquis en 1891, figure sur le catalogue des livres de la tour 
du Louvre, dressé par Gilles Malet, le bibliothécaire de Charles V. Il faut 
aussi, selon toute vraisemblance, assigner la même origine à une belle 
Ugende dorée en français, dans laquelle on reconnaît l'écriture d'un des 
copistes attitrés du roi et dont la grande peinture initiale à encadrements 
tricolores, représentant le couronnement de la sainte Vierge, paraît être une 
réplique du frontispice du bréviaire do Jeanne d'Evreux, reproduit ci-dessus 
à la page 339. Celle LcijenJc dorî-e, comme beaucoup de volumes do la 
librairie du Louvre, a été portée en Angleterre au xv° siècle, ainsi qu'on 
doit le supposer d'après un essai de plume jeté au bas de la dernière page : 

Ami yf iiiy penne were bélier. 
Uellor scliuld be m y leller. 

Le duc d'Aumale feuilletait avec une respectueuse volupté les livres qui 
avaient été faits pour les princes amis des lettres et des arts, ou qui leur 
avaient appartenu. Heureux d'avoir pu faire entrer dans son musée quelques 
débris de la librairie do Charles V, il s'applaudissait peut-être encore davan- 
tage d'avoir recueilli dans l'héritage des Montmorency et des Condé, plusieurs 
des manuscrits du plus grand amateur d'œuvres d art du moyen âge. J'ai 
nommé Jean, duc de Berri. On peut admirer à Chantilly cinq volumes qui 
viennent aulhenliquemenf des somptueuses collections de ce prince : 

Les dix premiers livres de la Cilé de Dieu de saint Augustin, traduits par Raoul 
de Presles; 

Les Ethiques d'Aristote, mises en français par Nicole Oréme ; 

Le Roman des déduis de la chasse, par Gace de la Rigne; 

La deuxième décade de Tite Live, traduile par l'ierre Bersuirc. 

Mais, quel que soit l'intérêt de ces manuscrits, ils doivent céder le pas 
aux « très riches heures du duc de Berri », incomparable volume qui brille 
au premier rang parmi les merveilles du Musée Condé et dont la réputation 
est aujourd'hui universelle. 



LE CAD IN ET UES LIVHES 



363 



Cp qui frappe en ouvrant ce livre, c'est que, si iécrilurc du texte est uni- 
forme, les peintures qui le décorent appartiennent à deux écoles et à deux 
époques différentes. Beaucoup des tableaux, et ce sont les meilleurs, ont été 
exécutés du temps et d'après les instructions du duc de Berri. Les autres ne 




Les très iuciies heures du duc Jeax de Berri. — Hallali uu Samii.ieh 



doivent pas être antérieurs au milieu du xv" siècle. La décoration du livre 
n'était point terminée à la mort du duc de Berri, et un inventaire dressé en 
1416 nous atteste à la fois qu'il était inachevé et que des artistes flamands, Pol 
de Limbourg et ses frères, étaient chargés d'en exécuter les miniatures. C'est 
à ces artistes qu'il faut attribuer les peintures de la partie primitive du livre, 
peintures auxquelles nous ne trouvons, parmi les œuvres contemporaines, 



36i LA REVUE UE L'ART 

rien de supérieur, ni pour l'élévalion de la pensée, ni pour l'originalité de la 
composition, ni pour la délicatesse de l'exécution. A défaut d'une description 
qui serait fort insuffisante, il faut renvoyer à cinq héliogravures de Dujardin, 
insérées en 1884 dans la Gazette des Beaux-Arts, et qui donnent des originaux 
une idée aussi exacte qu'on peut l'attendre d'une reproduction en noir. 

La première des peintures ainsi reproduites occupe le fol. 25 v° du manus- 
crit; elle représente les principales scènes du paradis terrestre : la tentation 
d'Eve par le serpent, la séduction d'Adam, la condamnation d'Adam et d'Eve, 
enfin l'exclusion du paradis. Dans ce tableau, dont la conception contraste 
avec la banalité trop ordinaire à l'imagerie du moyen âge, tout est traité avec 
un goût, une expression de sentiment et une habileté de main qui dénotent 
un artiste de premier ordre. 

Il faut encore plus admirer le tableau de la Purification, qui est au fol. oi v". 
11 eût été difficile de mieux disposer les groupes, de donner plus de vie aux 
personnages, de les draper avec plus d'ampleur et de tirer un meilleur parti 
des détails d'une architecture à la fois simple et majestueuse. 

Ce tableau et celui du paradis terrestre trahissent des influences italiennes. 
M. F. von Duhn a signalé une analogie frappante entre la figure d'Adam 
agenouillé et celle d'une statue antique, de l'école de Pergame, aujourd'hui 
conservée au musée d'Aix. D'autre part, M. Eug. Miintz a fait remarquer que 
la miniature de la Purification est imitée d'une fresque peinte par Taddeo 
Gaddi, dans la chapelle Baroncclli, à Sainte-Croix de Florence. C'est aussi par 
des influences italiennes qu'il faut expliquer la présence d'un plan de Rome, 
de forme circulaire, que M. Miintz a fait reproduire en 188o, avec un savant 
commentaire, dans la Gazette archéoloijujue. 

Les peintures du calendrier, qui forment une des plus curieuses parties des 
« très riches heures », appartiennent franchement à l'école française ou 
flamande. Trois d'entre elles sont bien connues par les héliogravures de la 
Gazette des Beaux-Arts. Une quatrième, celle du mois de mai, a été reproduite 
par M. Jules Robuchon, dans les Paysages et monimietits du Poitou. On peut, 
par ces exemples, apprécier l'exquise perfection du travail. L'art du moyen âge 
n'a rien produit de plus achevé que le tableau de la tondaillc des moutons, 
que celui des faucheurs et des faneuses, que celui des deux paysans dont l'un 
herse la terre et l'autre jette la semence, que celui du sanglier déchiré par 
des chiens dans une clairière do forêt. L'intérêt de ces peintures est encore 



LE CABINET DES LIVRES 



363 



singulièrement relevé par les représentations de châteaux qui en forment les 
derniers plans, et qui, prises isolément, constituent des documents pitto- 
resques et archéologiques d'une valeur exceptionnelle. Il est impossible, en 




Les très riches iiEinES du dic Jean de Berri. — Les Rois Mages 



effet, de ne pas reconnaître le château de Poitiers sur le tableau du mois de 
mai, le Palais et la Sainte-Chapelle de Paris sur celui du mois de juin, le 
Louvre sur celui du mois d'octobre et le château de Viaeennes sur celui du 
mois de décembre. Tout porte à croire que nous avons une vue de Mchun- 
sur-Yèvre dans un autre tableau, où se voit, arborée au haut des tours d'un 
château, la bannière du duc de Berri. 



366 LA KEVLE UE LAUT 

Beaucoup d'autres pages sont de nature h piquer la curiosité des anti- 
quaires. On peut citer notamment, au fol. 19i, une vue du Mont-Sainl-Michcl, 
qui est à rapprocher de celle qui orne, à la Bibliothèque Nationale, le livre 
d'heures de Pierre II, duc de Bretagne. 

Quand on lira les pages écrites par le duc d'Aumale, pour servir de préface 
au catalogue de ses manuscrits, on partagera l'enthousiasme avec lequel le 
prince rapporta d'un voyage à Gènes les « très riches heures » du duc de 
Berri. 11 ne dut pas ôtre moins vivement ému le jour où il reçut à Chantilly, 
ramenés de l'^rancfort par les soins de M. Emile Picot, les débris d'un livre 
d'heures aussi fameux, les quarante miniatures peintes par Jean Fouquet 
pour Elienne Chevalier et qu'une récente publication de M. Gruyer a si bien 
mises en lumière. 

Presque toutes les grandes bibliothèques [)rincière3 ou seigneuriales du 
xv° et du xvi° siècle sont représentées au Musée Coudé par des morceaux plus 
ou moins considérables. 11 en est deux dont les manuscrits y sont arrivés en 
bloc avec les fonds des Montmorency et des Coudé; le duc d'Aumale en a 
raconté le3 origines et les vicissitudes, en 185C, dans un recueil anglais, les 
Plnlobihlon Miscellanies. 

La première avait été formée sous le règne de Louis XI par un serviteur 
de ce roi, Jean du Mas, auquel étaient échus {)lusieurs des manuscrits d'un 
des plus notables bibliophiles du milieu du xv" siècle, Jacques d'Armagnac, 
duc de Nemours : à Chantilly, il n'y a pas moins de quinze volumes qui ont 
cette noble origine ; dans le nombre il convient de distinguer les trois tomes du 
roman de Tristan, copiés par Gilles Gassien, de Poitiers, et enluminés par un 
peintre originaire de Cologne, Girard d'Espinques, mort dans un village de la 
Marche tout à la Un du xv'^ siècle. 

La seconde des bibliolhèques dont il est ici question venait aussi d'un 
officier de Louis XI, Antoine de Ghourses, gouverneur de Béihune, qui a 
fait peindre ses armes et celles de sa femme, Catherine de Coëlivy, sur 
une quarantaine de manuscrits en vélin, presque tous remarquables, les 
uns par la beauté de l'exéculiou, les autres par la valeur des textes qu'ils 
renferment. 

C'est un peu au hasard, et en suivant Tordre chronologique, que j'indi- 
querai plusieurs collections françaises de la fin du xv° siècle ou du commence- 
ment du xvi", dont quelques épaves sont arrivées à Chantilly. Il suffit de mcn- 



LE (..A H IN ET DES 1.1 VU ES 



367 



lionner les noms des personnages qui ont possédé les volumes auxquels je 
fais ici allusion : 

La reine Anne de Bretagne : poème latin do l'auste Andrelin,dont la reliure origi- 
nale a été remplacée au xvii'' siècle par une reliure aux armes du cardinal de Richelieu ; 




Lks très nicuES iielhes m duc Jean de Uehiii. — Lazaiie 



Le cardinal Georges d"Amboise : traduction française do Valère Maxime, en deux 
gros volumes, qui avaient été copiés pour Louis du Périer par Jean Tybonnier de 
Lyon ; 

Le roi François L' : traduction de Diodore de Sicile par Antoine Macault, avec un 
frontispice représentant la cour du roi ; — le livre III des Commentaires de la Guerre 
galUqiœ, ouvrage dont les deux autres livres sont : le premier, au Musée Britan- 
nique, le second, à la Bibliothèque Nationale, et dont les auteurs sont connus, grâce 



368 LA REVUE DE L'ART 

à l'inscription des caries contenues dans le volume conservé à Chantilly : « Albertus 
Pichius, auxilio Godofredi, picloris Batavi, faciebat, prœcipiente Francisco Molinio, 
mense novembris, anno sesquimillesimo vigesimo. » 

Marguerite d'Angoulême, sœur de François I'^'" : la Coche ou le Débat d'amour. 

Je ne prolongerai pas plus loin clans les temps modernes celte revue des 
manuscrits du Musée Condé dont la noblesse de l'origine ou le luxe de l'exé- 
cution mérite de fixer l'attention, et je ne ferai même pas la moindre allu- 
sion aux chefs-d'œuvre calligraphiques du xvii" siècle qu'on y voit en si grand 
nombre. 

L'espace dont je dispose me permettra à peine de laisser entrevoir quelles 
ressources les collections de Chantilly fournissent pour les études littéraires 
et historiques. La richesse de la mine est d'ailleurs connue de beaucoup de 
savants auxquels le duc d'Aumale a libéralement communiqué ses trésors. 
Citons seulement comme exemples : 

Un recueil de romans de la Table ronde, largement utilisé par M. Gaston Paris, 
dans le tome XXX de Y Histoire littéraire de la France; 

Un volume de contes pieux et de fabliaux, au nombre de quatre-vingts, ayant dû 
appartenir à un jongleur du xiv" siècle, qui avait gravé son nom (Henhv) sur les ais 
de bois de la reliure primitive; 

Le roman provençal de Guillaume de La Barre, publié par M. Paul Meyer, pour 
la Société des anciens textes français; 

IS Enfer de Dante, avec le commentaire de Gui de Pise, qui a jadis appartenu au 
marquis Archinto, de Milan ; 

Un recueil de ballades, motets et autres morceaux, les uns en latin, les autres en 
français, tous notés, à deux, trois ou quatre parties : ce recueil, copié au commen- 
cement du xv" siècle par une main italienne, contient les noms d'une quarantaine de 
poètes ou de musiciens; il nous a transmis plusieurs pièces renfermant des données 
historiques; 

Le Mystère de la Résurrection, joné à Angers au mois de mai 1456, à la fin duquel 
se lit le texte breton du Credo; 

Une traduction française de la Rhétorique de Cicéron, faite à Saint-Jean-d'Acre, 
en 1282, par maître Jean d'Antioche, surnommé Ilarent, à la requête de frère Guil- 
laume de Saint-Étienne, de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem : travail qui n'a pas 
encore été étudié et qui est d'une grande importance pour l'histoire des plus anciennes 
traductions des auteurs latins de l'antiquité ; le manuscrit qui nous l'a conservé paraît 
être un exemplaire original qui a été l'objet d'une revision attentive ; il est orné de 
miniatures, dont l'une, représentant les exercices de la palestre et la peinture d'une 
statue de Junon, par Zeuxis, est reproduite quelques pages plus haut; 

Un traité latin, composé par Gui de Pavie ou de Vigevano, médecin du roi Phi- 



LE CABINET DES LIVRES 



369 



lippo de Valois : il comprend des extraits de Galien, réunis sous le titre de Notabilia 
Phiiippi seplimi et suivis de grands dessins d'anatomie ; 

Un abrégé en français de la Chronique de Robert de Saint-Marien d'Auxerre, dont 



» 




Macaui.t lisant a François I" sa traduction kk Diodork de Sicile 
Miniature française du xyi" siècle 



on n'a encore signalé qu'une copie très défectueuse conservée à la bibliothèque de 
Berne ; à l'exemplaire du Musée Condé est jointe la Chronique des rois de France, 
qu'un ménestrel offrit à son maîlre Alfonse de Poitiers, frère de saint Louis. 

Une Chronique des rois de France, mêlée de récits romanesques, datant du com- 
mencement du xv" siècle et connue par l'emploi qu'en a fait Claude Fauchet, d'après 
une copie incomplète qui lui appartenait et qui est passée à la Bibliottièque Nationale. 

LA REVUE DE L'aRT. — III. 47 



370 l-A Itl'Vl !•: I»l', LAIii 

Les historiens dos temps modernes trouveront des sources inépuisables 
de renseignements sur le xvi'^ et le xvii'' siècle dans les crtrrespondances des 
Montmorency et des Condé, constituées en volumes dont l'arrangement peut être 
donné comme modèle. Pourles époques plus anciennes les archives abondent 
en documents curieux sur la topographie et l'histoire de dilTércntes pro- 
vinces. 

Je n'ai parlé jusqu'ici que de la partie manuscrite des collections que le 
duc d'Aumalc a réunies à Chantilly, et qu'avec l'aide de son dévoué secrétaire, 
M. Maçon, il a disposées de façon à satisfaire la curiosité des visiteurs et à 
faciliter les recherches des travailleurs. II me reste à dire quelques mots des 
livres imprimés, dont l'importance est peut-être encore supérieure à celle 
des manuscrits. 

On peut affirmer sans hésitation qu'il y a dans le Cabinet des livres de 
Chantilly des pièces rares et précieuses, de toutes les époques, rentrant dans 
chacune des divisions du cadre bibliographique. Beaucoup se présentent 
dans des conditions tout à fait exceptionnelles : tirages sur vélin ou sur 
papier de luxe, reliures anciennes aux armes des plus illustres bibliophiles, 
annotations de littérateurs célèbres, additions de dessins originaux ou 
d'épreuves d'artistes. 

Certaines séries peuvent rivaliser avcc.les séries correspondantes des plus 
grandes bibliothèques, non pas pour le nombre, mais pour le choix des 
ouvrages et la pureté des exemplaires. Le prince a su mettre à profit un 
concours de circonstances extraordinaires, qui se sont rarement rencontrées 
au xix° siècle et qui ne se représenteront plus, maintenant que presque tous 
les exemplaires de beaucoup de livres rares sont immobilisés dans les dépôts 
publics. 

C'est ainsi que le duc d'Aumale a pu s'assurer la propriété de la merveil- 
leuse collection d'incunables qu'avait formée Franck Hall Standish. Tel était 
le nom d'un bibliophile, aujourd'hui un peu oublié, qui avait le culte des 
éditions du xv° siècle et qui était parvenu à en rassembler une prodigieuse 
quantité. 

Dans le nombre se trouvaient les plus anciens monuments typograpliiques 
des différents pays de l'iMirope, notamment de r.Mleniagne et de l'Italie ; il 
avait acquis la partie la plus précieuse de la bibliothèque du comte Gaetano 



LE CABINET DES LIVRES 



371 



Melzi. C'était un véritable trésor, que Standish légua au roi Louis-Philippe et 
qui échut au duc d'Aumalo en 1831 . Le prince en comprit bien toute la valeur, 
et il résolut dès lors de Iraiter avec un soin particulier les éditions du xv" siè- 
cle. Il les aimait à l'égal des manuscrits, et ce n'est pas peu dire : l'un de 




La reine MvnuuERiTE de Valois, AnRiÈnE-GRAND'MÈitE du dix d'Aumale 
Miniature française d'un manuscrit de la Ccc'ie ou fe Débat d'amour, 15 il 



ses délassements favoris consistait à les collationner, à en mesurer les 
marges, à en lire les préfaces et les souscriptions, à les comparer avec les 
descriptions de Ilain ou de Brunet, ou à rédiger, pour beaucoup, des notices 
oîi il s'astreignait, comme un bibliographe de profession, à marquer les 
coupures des lignes et à reproduire les signes d'abréviation. Il était lier de 
montrer sur les rayons de sa galerie des éditions princcps d'auteurs clas- 



372 LA REVUE DE L'ART 

siques que telle ou toile des grandes bibliothèques i)ubliques ne possédait 
pas, et il triomphait quand, après avoir vanté le mérite intrinsèque d'un 
livre de cette catégorie, il pouvait ajouter que son exemplaire était sur 
vélin (m membranis !) ou bien à toutes marges [intonsus !). Il aimait surtout 
à montrer son incomparable série d'impressions sur vélin exécutées à Venise 
par Nicolas Jcnson : il ouvrait délicatement le volume à l'endroit où l'impri- 
meur avait mis son nom, et il récitait de sa plus belle voix la partie essen- 
tielle de la souscription : sinr/ulari industria alque impensa Nicolai Jenson 
Gai/ici, en répétant les trois derniers mois Nicolai Jcnson Gallici, et il 
appuyait sur le mot Gallici, et il le montrait du doigt, voulant ainsi rendre 
hommage à la nationalité d'un P^-ançais qui a exercé avec un si grand éclat 
l'art typographique à Venise pendant plus de dix années. 

Au nombre des incunables du Musée Condé, se trouve un magnifique 
exemplaire d'une des premières éditions des Lettres et Opuscules de saint 
Jérôme. L'origine de cette édition, préparée par Théodore Lelius, évêque de 
Trévise, a longtemps intrigué les bibliographes : les uns la croyaient impri- 
mée à Venise par Jacques Le Rouge; d'autres opinaient pour l'imprimeur 
romain Ulric Ilan ; plusieurs mettaient en avant le nom de Sixte lUissinger, 
de Naples. Une des notes que Jean llynderbach, évèque de Trente, a tra- 
cées sur les marges de l'exemplaire de Chantilly est de nature à lever tous 
les doutes. Cette note nous apprend que le livre fut donné à Jean Hynder- 
bach en 1470 par Gaspar de Teramo, qui avait, au moins en partie, fait les 
frais de l'édition dans une imprimerie de Rome. Par suite de circonstances 
qu'il serait trop long d'indiquer ici, cette imprimerie romaine ne peut être 
que celle d'Ulric Han. D'autre part, on trouve à la fin du second tome du 
saint Jérôme une signature : lA. RV., qui doit désigner un collaborateur 
ou un associé d'Ulric Han. Comme cette signature ne saurait guère s'inter- 
préter que par Jacobiis Riibeus, il en résulte que, selon toute apparence, 
Jacques Le Rouge, avant d'ouvrir un atelier à Venise, avait, peut-ôtrc dès 
l'année d468, travaillé à Rome dans l'atelier d'Ulric Han. Nous avons ainsi 
un premier chapitre cà ajouter à la biographie d'un Français dont les produc- 
tions typographiques ont obtenu un si grand et si légitime succès en France 
et en Italie. 

Sans sortir du Musée Condé on peut suivre tous les progrès et toutes les 
vicissitudes de l'art typographique depuis l'âge des xylographes jusqu'aux 



LE CABINET DES LIVRES 373 

temps modernes. Les principaux chefs-d'œuvre de la période ancienne y sont 
à peu près au complet, pour l'Allemagne comme pour l'Italie, pour l'Espagne 
comme pour l'Angleterre. Est-il besoin de faire remarquer que notre vieille 
imprimerie française y est dignement représentée ? En tète du brillant contin- 
gent qu'elle a fourni, on admire le premier livre qui sortit en 1470 de l'atelier 
établi à Paris, dans les bâtiments de la Sorbonne. 

A la suite se pressent en rangs serrés ces livres latins qu'Ulric Gering et 
ses émules publièrent pour répondre aux besoins de nos théologiens, de nos 
jurisconsultes et de nos humanistes, — ces splendides missels et ces bréviaires 
compacts qui devaient bientôt détrôner les manuscrits des siècles antérieurs, 
— ces grands livres français à figures, que les imprimeurs de Lyon et de 
Paris répandirent en si grand nombre de tous côtés, — ces petits livrets 
gothiques, de très modeste apparence, dans lesquels se reflètent les goûts de 
nos pères et que recherchaient avidement les étrangers voyageant en France 
comme Fernand Colomb, — ces feuilles volantes, ancêtres de nos journaux, 
s'adressant à un public avide de nouvelles vraies ou fausses et dont le pouvoir 
avait intérêt à diriger l'opinion. 

Un exemple montrera dans quelle proportion ces livres et ces livrets, si 
ardemment et si justement poursuivis par les amateurs, figurent sur les cata- 
logues de la bibliothèque de Chantilly. J'emprunte cet exemple à la série des 
livres d'heures. 

C'est à la librairie parisienne que revient l'honneur d'avoir créé un type de 
livres à figures dans l'exécution desquels l'imagination de nos artistes s'est 
donné brillamment carrière. Les Heures des Vérard,des Vostre, des Hardouin, 
des Kerver et des Tory jouirent de la plus grande vogue dans toute l'Europe 
depuis la fin du w" siècle jusqu'au milieu du xvi°. La fabrication de ces livres 
fut à Paris, pendant plus de soixante années, une industrie des plus florissantes, 
qui défia les imitations ou les contrefaçons étrangères. On a peine ii s'ima- 
giner la quantité d'exemplaires de ces charmants volumes qui, de Paris, se 
répandaient alors dans toutes les provinces du royaume et dans les pays voi- 
sins. 11 nous en est parvenu un grand nombre, et cependant beaucoup d'édi- 
tions ne sont plus connues aujourd'hui que par un ou deux exemplaires. Je 
m'en suis assure en examinant comparativement les éditions d'anciens livres 
d'heures que possèdent les bibliothèques publiques de Paris. Défalcation 
faite des doubles, il y en a un peu plus de trois cents, dont la date est com- 



374 



LA HKVIK lUC l/AHÏ 



prise entre les années 148G et lo70. Or, en exaniinant le-, lieiiros du Musée 
Condé, j'ai constaté que, pour la môme période, le duc d'Auniale avait réuni 
d'excellents exemplaires de quinze éditions dont aucune n'est représentée 
dans nos dépôts parisiens. Plusieurs de ces quinze éditions sont particulière- 
ment remarquables, j'en citerai une seule : celle que Jean Du Pré a datée du 
10 mai 1488; elle n'est primée dans l'ordre chronologique que par deux 
éditions de 1486 et 1487, dont la Dibliothcque Nationale possède des exem- 
plaires. 

Que de détails aussi probants pourraient être allégués s'il fallait montrer 
quelles sources d'informations se rencontrent au musie Condé pour résoudre 
nombre de questions d'art, d'histoire et de littérature ! C'est surtout au 
Cabinet dos livres de Chantilly que peut s'appliquer la définition que le duc 
d'Aumale a donnée, dans son testament, de l'ensemble de ses collections : 
« un monument complet et varié de l'art français dans toutes ses branches, 
et de l'histoire de mi patrie à des époques de gloire ». 

I.Éoi'OLD dei.isle;. 





COLLECTIONS DIVERSES 



>? 







L y a aulrc chose à Chanlilly que des tableaux, 
(les dessins, des livres manuscrits ou impri- 
mes; les meubles précieux, tapisseries, bijoux, 
pièces d'orfèvrerie, de céramique, les armes, 
les sculptures, etc., dont M. le duc d'Aumale 
avait bien voulu me confier le soin de rédiger 
le catalogue, occupent une place importante 
dans les collections du musée Coudé. En parcourant les galeries, je no 
m'arrêterai qu'aux principaux objets, car la place m'est étroitement mesurée. 
Lorsqu'on entre dans le château, l'œil s'arrête sur l'admirable rampe en 
fer forgé, exécutée par MM. Moreau, d'après le dessin de M. Daumet ; elle est 
entourée de quatre torchères supportées par des cariatides en bronze de 
Chapu. Tournons à gauche et pénétrons dans les appartements du petit châ- 
teau : dans la première salle, remarquons un grand émail de Claudius Pope- 
lin : Henri IV à cheval, entouré de génies portant des trophées; un grand 
meuble de marqueterie à l'aspect monumental, couronné par un massif de 
cristaux de roche et d'échantillons minéralogiques d'une grande rareté, por- 



376 



LA REVLF. DE L'ART 



tant en relief les armes de Condé en bronze fondu, ciselé et dort^ : c'est le 
fameux Muséum donné en 1774 au prince de Condé par Gustave 111, roi de 
Suède ; sa charpente est en bois de rose, et ses côtés en peuplier ou sapin 
colorié ; fermé, il présente une grande surface verticale décorée d'une mar- 
queterie en bois de diverses couleurs, qui sont rehaussés de mastics égale- 
ment polychromes, figurant les emblèmes de la science, des aris et de 
l'industrie. 

La salle suivante, dite salle des Gardes, est entourée 
de vitrines qui renferment des drapeaux anciens, le guidon 
du duc d'Auniale en Algérie, son sabre à garde d'acier, son 
épée de général, et la croix de chevalier do la Légion d'hon- 
neur que lui valut sa brillante conduite à l'assaut du col 
de Mouzaïah (1840). Des émaux de Léonard Limousin ornent 
les murs : portraits de Jeanne d'Albret, d'Antoine de Bour- 
bon, roi de Navarre, etc. Au centre, la curieuse table du 
cep de vigne, qui était déjà célèbre il y a deux siècles : la 
ceinture de la table est composée d'un ordre de triglyphes 
séparant des métopes qu'ornent alternativement des bucranes 
et des couronnes de laurier dont l'ordonnance générale est 
la caractéristique de toutes les œuvres de Jean Builanl ; la 
table vient d'ailleurs d'Ecouen. Comme le meuble minéra- 
logique, i?lle a figuré pendant la Révolution au Muséum 
d'histoire naturelle. 

La chambre de M. le Prince est ornée d'un mobilier en tapisserie de 
Beauvais, excessivement fine et riche, avec des sujets champêtres aussi gais 
de composition que frais de coloris, exécutés d'après les cartons de Leprince. 
Au fond est un des plus beaux meubles du xviii" siècle que l'on connaisse : 
une grande commode en marqueterie de forme ovale sur les deux bouts, avec 
quatre pilastres sur les angles, en bron/e doré, haut relief, représentant 
Hercule, Mars, la Prudence et la Tempérance. Ce meuble est le pendant du 
fameux bureau Louis XV du musée du Louvre ; il est du reste l'œuvre des 
mêmes artistes; les ciselures ont été faites par llervieu, la marqueterie est 
entièrement de Riesener. Dans le salon suivant, dit Cabinet de M. le Prince, 
les meubles sont aussi recouverts en tapisserie de Beauvais, à fond rose, 
époque Louis XYI, représentant des bouquets, des fleurs ou guirlandes en 




Caiuatidk, de Ckapu 



COLLKCTIO.NS DIVERSES 



377 



camaïou gris clair, etc. La monture dos si^ges est en bois doré orné de 
feuilles d'acanthe et de perles, avec pieds en forme de colonnes cannelées; 




IIemu IV. Email de Claudius Popblix 



chacun de ces bois est signé j. B. Séné. La décoration de tout l'appartement, 
à haut relief d'or sur fond blanc, est à la fois des plus simples et des plus 
riches; le style Louis XIV s'y développe dans toute son ampleur; l'or y est 
resté d'un éclat incomparable. 



LA nF.VLE DE I. AliT. — III. 



378 



l.A IU:Vl F, DE L'A HT 



Dans la galerie des Balaillcsi passons l'apidement devant une admirable 
table de Boule cl deux grands bureaux dont l'un a peut-être servi au duc de 
Choiseul, et arrêtons-nous devant le trophée du Grand Condé : ses pistolets, 
son épée, son portrait par Stella, son médaillon en bronze doré, par Coysevox, 




Cabinet MiNKiiAi.ooiQLE — l"7i 



des fanions, et surtout un des drapeaux de linlanlcrie espagnole pris à 
Rocroi ; c'est le trophée le plus précieux que nous possédions en France, il 
n'existe aucun drapeau plus ancien pris à l'ennemi. On sait en efTet que dans 
une nuit mémorable du mois de février 1814, le maréchal Serrurier, gouver- 
neur des Invalides, fit brûler dans la cour d'honneur de Ihùtel 1700 drapeaux 
pris pendant les guerres de Henri IV, de Louis Xlll, de Louis XIV, de la 
Révolution et de l'Empire; pas un seul n'a survécu à cet autodafé. Heureu- 
sement Louis XIV avait donné au Grand Coudé six des drapeaux pris à 



COLLECTIONS DIVEUSRS 



379 



Rocroi ; ils étaient conservés dans la salle d'armes de Chantilly, aujourd'hui 
disparue et dont les objets constituèrent le fonds du musée d'artillerie actuel. 
Cinq de ces drapeaux n'ont laissé aucune trace ; quant au sixième, il est ren- 
tré d'une façon bizarre à Chantilly ; un beau jour, alors que le duc d'Aumale 
était en exil, un prêtre vint le trouver à Bruxelles et lui dit avoir reçu en 




JkANNE d'AlbreT. Email de I/'onarJ I.iMOism 



confession la mission de lui remettre ce trophée, qui devait lui appar- 
tenir. 

Entrons dans le j^rand château. La salle à manger ou galerie des Cerfs 
nous offre une suite de magnifiques tapisseries représentant les chasses de 
Maximilien d'après les cartons de Van Orley. Elles ont été exécutées aux 
Gobclins dans l'atelier de Dominique Delacroix ; elles portent dans leurs 
cadres les armes et ciiilTre du comte de Toulouse, à qui elles ont appartenu ; 
puis elles passèrent au duc de Penthièvre, et enfin au roi Louis-Philippe; 
vendues en 1852, elles furent achetées par M. le duc d'Aumale; ce fut sans 



380 



LA REVUE DE L'ART 



doute la meilleure affaire de sa carrière d'amateur; payées six mille francs, 
elles valent aujourd'hui cent fois plus. Dans la galerie d'office sont placés les 
beaux surlouts en biscuit de Sèvres et les animaux d'argent de Barye qui 
ornaient la table du prince aux jours de gala; on y a joint des spécimens de la 
vaisselle et de la verrerie dont il se servait. 

La galerie de Psyché nous ramène au xvi" siècle ; à gauche, toute une série 
de portraits de personnages français, dus au crayon des Clouet ; à droite, les 




Table Df Cep de vigne 



belles verrières où se déroule la fable de Cupidon et de Psyché; exécutées 
par ordre du connétable Anne de Montmorency (1542-1344), et par lui pla- 
cées dans le château d'Ecouen, elles furent sauvées par Lenoir à l'époque de 
la Révolution, conservées dans le musée des Monuments français, et resti- 
tuées au prince de Condé en 1816, ainsi que le buste en cire de Henri IV, qui 
les avoisine aujourdliui. On sait que lorsqu'un roi de France mourait, on 
exposait son effigie en public dans une chapelle ardente; pour faire cette effi- 
gie, on moulait la tête du défunt et on l'exécutait en cire. Henri IV mort, 
trois sculpteurs furent convoqués d'office pour procéder à cette opération : 
Guilhuime Dupré, Jacquet dit Grenoble et Michel Bourdin. On choisit pour 
ligurer à la cérémonie la tôte exécutée par Grenoble ; elle a disparu. Celle de 



COLLECTIONS DIVERSES 381 

Michel Boiirdin appartient a un amateur fort estime, M. Dosmottes ; elle a 
figuré en 1889 à l'oxposilion militaire. La troisième est celle de Clianliliy ; on 
l'y voyait au .wiii" siècle. Un prince de Condc la fit placer dans une gaine en 
plomb doré que, par respect de la tradition, on a toujours conservée. 




FAITELIL F.N TAPISSEniF, DE Beauvais 

Dans la tribune se trouve une admirable commode : moins ornée que celle 
de la chambre de M. le Prince, elle est plus fine, plus délicate ; au point de 
vue du goût et de l'art, c'est ce que Ricsener a fait de mieux. Elle était au 
château d'Eu au commencement du siècle, et c'est du roi Louis-Philippe que 
la tenait M. le duc d'Aumale. A l'entrée delà tribune sont deux bas-reliefs de 
Jean Goujon qui formaient autrefois les dessus de porte du premier étage 
du grand escalier du château d'Écouen ; l'un représente le départ de Phaélon 
dans le char du Soleil, l'autre, sa chute dans l'Ëridan. Comment ces bas- 
reliefs vinrent-ils d'Ecouen dans le parc de Chantilly, où ils furent retrouvés 



382 



LA REVUE DE L'ART 



en 184*7, renversés au-dessus d'un fossé? Il est assez difficile de l'expliquer. 
En tout cas, il est heureux qu'ils aient été sauvés de la tourmente révolution- 
naire, car ils méritent la place d'honneur que leur a donnée M. le duc d'Au- 
malc. 

Le cabinet des Gemmes intéresse vivement, par la variété des objets qu'il 
contient, les visiteurs de Chantilly. Une tahlc-vilrinc renferme le diamant 




Buste kx ciiik de IIkmii IV 



rose dit le Grand-Condé, un émail attribué à Benvenuto Collini ; un poignard 
d'Abd-el-Kader, garni de perles, pris à la Smalah ; un autre poignard enrichi 
de pierres précieuses, offert au duc d'Aumale par le bey de Tunis. Dans des 
vitrines voisines, des pièces d'orfèvrerie ancienne : la grande croix du trésor 
(le Bàle (xiv" siècle); des émaux de Léonard Limousin; des armures et épées 
anciennes, des vases de Chine, des tasses et coupes de Sèvres, l'épée du der- 
nier Condé, des éventails Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, une foule d'ob- 
jets divers, souvenirs de famille, une belle collection de miniatures, émaux 
de Petitot, etc., l'épée offerte au duc d'Aumale en 1888 : la belle poignée en 
ivoire et les ornements qui l'entourent sont l'univre collective d'éminents 



COLLKCTIOXS DIVERSES . 383 

artistes : Daumct, Chapii, Chaplain, Froment-Meurice. Là aussi est placée la 
riche collection des porcelaines sorties de la manufacture créée à Chantilly, 
vers 1730, par le duc de Bourbon; on y fabriquait surtout la porcelaine dite 
coréenne, et l'on y arrivait à un degré de perfection assez grand pour que le roi 
lui-même consentit à meubler sa toilette des produits de Chantilly. Plus tard, 




ÉPKE OFFF.IITE AU DLC D'AiMALE EN 



on s'y applique à copier des pièces rares de céramique chinoise, et surtout à 
reproduire le Sèvres et le Saxe avec de nouveaux tons, tels que le bleu paon, 
le vert foncé et le bleu lapis. Les noms de Sicaire Cirou, des frères Dubois, 
d'Antoine Gréniy, de Jacques Poisson et d'Antoine Fauchey, sont connus 
dans l'histoire de la céramique. 

Je ne puis quitter le château sans m'incliner devant la chapelle, oii sont 
conservés les boiseries, les vitraux et l'admirable autel que le connétable 
de Montmorency avait fait placer dans la chapelle du château d'Écouen ; 



384 



LA liKVTI': DE LAKT 



Joan (ioiijon n'a r'ion fait do plus beau quo lo has-rolicf on marbre qui sur- 
monte l'autel et qui roprésento lo sacrilicc d'Abraham. Dans l'abside sont les 
quatre figures de bronze et les bas-reliefs de Sarrazin qui composaient le monu- 
ment élevé dans l'église Saint-Louis des Jésuites à la mémoire de Henri 11 de 
Bourbon, prince de Condc; ils entourent l'urne où sont déposés les cœurs des 
princes de la maison de Condé. 

Que de choses à dire encore sur les statues disséminées dans le parc, sur 
les œuvres diverses conservées au Jeu de Paume ou dans la maison do Silvie : 
voitures historiques, drapeaux de l'armée de Condé au service de la Russie, 
tente d'Abd-el-Kader, etc. ! Je me vois encore parcourant ces lieux avec 
M. le duc d'Aumaie, et c'est avec émotion que jo rappelle ici le bonheur qu'il 
éprouvait à posséder tous ces objets, le plaisir qu'il avait à les moniror, à en 
expliquer l'histoire et les particularités, avec sa parole si chaude, si éloquente, 
si française, où vibraient à la fois l'amour du beau et l'amour do la patrie. 

Geru.u.n BAPST. 




CONCLUSION 



LA DONATION DE CHANTILLY. — L'ENSEMBLE DES COLLECTIONS 




ouLANT conserver à la France le domaine de Chan- 
tilly dans son intégrité, avec ses bois, ses 
pelouses, ses eaux, ses édifices et ce qu'ils 
contiennent... ». Tel esl le début de la réponse 
grandiose faite par M. le duc d'Aumale au 
décret qui l'expulsait de sa patrie au mois de 
juillet 1886. Transformant en acte irrévocable 
une disposition testamentaire du 3 juin 1884, le 
prince donnait à l'Institut de France le domaine de Chantilly « avec la biblio- 
thèque et les autres collections artistiques et historiques qu'il renferme, les 
meubles meublants, statues, trophées d'armes, archives, etc. ». Il n'y avait 
qu'une réserve d'usufruit, et la libéralité était aussi large que possible : 
« Les seuls objets exceptés de la donation, continue l'acte du 23 octobre 1886, 
sont les objets, effets, armes à l'usage personnel du donateur, l'argenterie et 
autres objets affectés au service de la table, les choses fongiblcs, les chevaux, 
voitures et équipages de service, les bijoux, diamants et pierreries ne ren- 
trant pas dans les collections artistiques, ainsi que certains tableaux, por- 
traits et autres objets ayant surtout le caractère de souvenirs de famille. » 
A l'expiration de l'usufruit, c'est-à-dire après la mort du prince, la recherche 
de ces divers objets devait être faite contradictoirement entre les représen- 
tants de l'Institut et les exécuteurs testamentaires du donateur. 

Pour obéir aux termes de la loi, un inventaire des objets donnés devait 
accompagner l'acte de donation; dans la circonstance, la rédaction de cet 
inventaire était presque impossible, le prince étant en exil et les collections 
dispersées entre Chantilly, Londres et Bruxelles. On se contenta d'un simu- 

LA REVUE DE l'aRT. — 111. 49 



386 LA REVUE DE L'ART 

lacrc d'inventaire, dressé en quelques jours à Wordnorton, maison de campagne 
du prince en Angleterre; il ne mentionnait d'ailleurs quedes objets précieux, 
mais il pouvait donner lieu dans la suite à des interprétations étroites et 
contraires aux intentions de M. le duc d'Aumalc. Ce danger lui fut signalé, 
et, le 2 janvier 1888, un acte additionnel complétait et renforçait l'acte origi- 
nal, réglant même la destinée des livres et objets d'art qui, jusqu'à la mort 
du donateur, viendraient augmenter les collections de Chantilly. 

Sans parler des charges administratives et autres imposées à l'Institut 
par l'acte de d886 et les codicilles qui l'ont complété, M. le duc d'Aumale 
mettait à sa libéralité les conditions suivantes, qui seules intéressent le 
public : « L'Institut prendra les dispositions nécessaires pour que les galeries 
et collections de Chantilly soient, sous le nom de Musée Coudé, ouvertes au 
public deux fois par semaine, pendant six mois de l'année, et pour qu'en tout 
temps les étudiants, les hommes de lettres et les artistes puissent y trouver 
les facilités de travail et de recherches d(mt ils auraient besoin. Les parcs et 
jardins devront être ouverts au public deux fois par semaine. » 

Les galeries de Chantilly ne sont connues que d'un public restreint, et 
de rares initiés ont vu s'ouvrir les vitrines qui contiennent les livres, dessins, 
estampes, etc. Il n'est donc pas sans intérêt de jeter un coup d'œil rapide sur 
les différentes collections dont l'ensemble compose aujourd'hui le musée Condé. 

Outre les manuscrits, plus de 1400, dont M. Léopold Delisle vient de 
parler avec son admirable compétence, le Cabinet des Livres renferme 
12.S00 volumes imprimés, dont près de 300 sur vélin. M. Emile Picot, 
membre de l'Institut, dont la science bibliographique, universellement connue, 
était mise à contribution par M. le duc d'Aumale en vue de la rédaction du 
catalogue, leur a consacré une étude d'ensemble insérée dans le Bulletin du 
bibliophile (juin 1897). Signalons : de très nombreux incunables rares, 
impressions d'Allemagne, de Hollande, de France, d'Italie; — la plupart des 
éditions priiiceps des classiques grecs, latins, italiens, Homère, Pindare, 
Lucrèce, Virgile, Horace, César, Lucain, Dante, Pétrarque, etc. ; — plusieurs 
des premières impressions parisiennes, dont la première édition des Grandes 
Chroniques de France; — un admirable choix de gothiques; — des livres de 
provenance illustre, le César de Montaigne, V Aristophane de Rabelais, V Eschyle 
de Racine, etc. ; — des reliures rares et anciennes en grand nombre. Le 
xvu" et le xviu" siècle sont aussi brillamment représentés par les plus belles 



CONCLUSION 38T 

éditions de nos classiques français, des autours italiens et espagnols, livres 
à figures, ou même ornés de dessins originaux : ceux d'Kisen pour les Contes 
de La Fontaine, de Gillot pour les Fables de La Motte, ceux de J.-M. Moreau 
annexés à un superbe exemplaire sur vélin des Chansons de Labordc, etc. — 
A côté de ce précieux Cabinet des Livres, M. le duc d'Aumale créa une biblio- 
thèque de livres modernes, comprenant surtout des livres de lecture et de 
travail, 15.000 volumes environ. 

Les archives des Montmorency (^t des Gondé, augmentées et mises en 
ordre par M. le duc d'Aumale, se divisent en deux parties : la correspondance 
historique, qui forme le Cabinet des Lettres, — les documents relatifs à l'admi- 
nistration des maisons et domaines, c'est le Trésor des Chartes, complété par 
le Cabinet des Registres et le Cabinet des Plans. 

Le Cabinet des Lettres se subdivise en séries : correspondances de M. de 
Cordes, lieutenant général en Dauphiné (13()2-1372), des Montmorency (1525 
à ltil2), des Condc (1615 à 1815), de Marie de Gonzague, reine de Pologne 
(1()40 à 1668), du duc de Vendôme (1690 à 1711) ; il faut y ajouter 20 re- 
cueils de précieux autographes du xvi" et du xvn° siècle, acquisitions person- 
nelles de M. le duc d'Aumale. Le tout se trouve réparti en plus de 600 re- 
cueils factices, volumes in-folio, reliés aux armes du musée Condé. — Le 
Trésor des Chartes et le Cabinet des Registres comprennent plus de 1.000 car- 
tons et 2.000 registres : chartes depuis le xi° siècle, aveux, terriers, 
comptes, etc. C'est l'histoire des anciennes maisons de Montmorency et de 
Condé, et des nombreux domaines qui leur ont appartenu : Chantilly, Mont- 
morency, Ecouen, Glermont-en-Beauvoisis, Dammartin, Nanteuil, Verneuil, 
Saint-Maur, Guise, Clermont-en-Argonne, les biens de Bretagne, Bourbon- 
nais, Provence, etc. 

Le superbe ouvrage que M. Gruyer, membre de l'Institut, conservateur 
du musée Condé, a récemment consacré à la Peinture au château de Chantilly 
nous dispense de donner une description, même somnuiirc, des galeries du 
musée Condé. Disons seulement qu'elles renferment 95 toiles des écoles 
italienne et espagnole, 60 des écoles allemande, flamande, hollandaise et 
anglaise, plus de 300 de l'école française, du xvi= siècle à nos jours. Notons 
en outre 45 émaux (dont 15 de Pelilot) et 237 miniatures, la plupart portraits 
de rois, reines, princes ou princesses. 

Les dessins sont moins connus que les tableaux. La collection réunie par 



388 LA HEVCR DE L'A UT 

M. le duc d'Aumalo comprend ()9() pi^ccs : 170 dessins italiens ; Giolto, 
Pisanello, fra Angelico, Lippi, Boticclli, Verocchio, Léonard, Michel-Ange, 
le Pérugin, Raphaël, Jules Romain, Manlegna, etc. ; — 126 flamands ou 
allemands : Martin Schœn, Quentin Metsys, Albert Durer, Lucas de Leyde, 
Holbein, Rubens, Jordaens, Van Dyck, Téniers, Eisen, etc.; — 78 hollandais : 
Van de Velde, Rembrandt, Ostade, Everdingen, Berghem, Paul Polter, Ruys- 
daPl, etc. ; — 317 français : les Delaune, Callot, Claude Lorrain, Poussin, 
Lesueur, Puget, Audran, Gillot, Watteau, Gravelot, Boucher, Saint-Aubin, 
Moreau le jeune, Prudhon, Ingres, Horace Vernet, Girardet, Géricault, 
Charlet, Delacroix, Decamps, Marilhat, Meissonier, Regnault, etc. 

M. Bouchot vient de parler en maître des portraits dessinés de Chantilly, 
qu'il connaît si bien et dont il a rédigé le catalogue. Outre 400 « crayons » 
des Clouet et de leurs élèves, documents historiques d'une incomparable 
valeur, cette collection comprend 180 portraits de personnages divers, sur- 
tout français, par Dumoustier, Mellan, Nanteuil, Bosalba, Cosway, Carie et 
Horace Vernet, etc. Ajoutons-y 480 portraits à l'aquarelle, par Carmontelle, 
véritable galerie de la société française au milieu du xvin" siècle, et une 
importante série de portraits et de dessins dus au crayon de Raffet, plus de 
000 pièces. 

Les estampes coudoient les dessins dans les vitrines du musée Coudé; 
entraîné par ses goûts d'historien, M. le duc d'Aumale avait réuni d'abord un 
grand nombre de portraits gravés, 1.300 environ ; un nombre égal de pièces 
de maîtres vinrent s'y adjoindre peu à peu, beaucoup de premier choix, 
toutes belles ; citons-en 66 de Marc-Antoine Raimondi, 21 de Rembrandt, 
dont quelques-unes de très grand prix, 18 d'Albert Durer et sa Petite Passion, 
la Fable de Psyché du Maître au Dé, suite de 32 pièces, Y Apocalypse de Jean 
Duvet ; des gravures des meilleurs maîtres : nommons au hasard Paul 
Polter, Raphaël Morgen, Debucourt, etc. ; une grande partie de l'œuvre 
de Callot, celles de Nanteuil, de Silvestre, de Pérelle, des Marot, etc. Le 
catalogue de cette jolie collection a été dressé par M. Duplessis, membre de 
l'Institut, conservateur du cabinet des Estampes à la Bibliothèque Nationale. 

Passons rapidement sur les meubles précieux, tapisseries de Beauvais et 
des Gobelins, tentures, tapis d'Orient, pièces d'orfèvrerie anciennes et 
modernes, pendules et flambe.aux du siècle dernier, éventails artistiques, 
armes, drapeaux, boiseries, verrières, toutes choses que comporte l'ameuble- 



CONCLUSION 



389 



mont d'une maison princièro, v(^rit.iblcs pièces de musée. Il serait trop long 
de les énumérer; mais nous dirons un mot des sculptures, des pièces de 
céramique, des antiquités et des médailles. 

Les sculptures n'occupent pas dans le musée Condé une salle spéciale ; 
elles ont été disséminées de tous côtés pour contribuer à l'ornementation du 
château et des parterres. A l'extérieur : de nombreux bustes et statues, — 
marbre, pierre ou terre cuite, — beaucoup du xvii" siècle, copies de l'an- 
tique; le Grand Condé, en pied, par Coysevox, est entouré de Bossiiet (Guil- 
laume), de La Briii/ère (Thomas), de Molière et de Le Nôtre (Tony Noël) ; plus 
loin, deux marbres de Ghapu, Platon et Proserpine ; à la place d'honneur, la 
statue équestre du connétable Anne de Montmorency , œuvre superbe de Paul 
Dubois, et, dominant le tout, le Saint Louis de Marqueste, placé au faîte de 
la chapelle. Dans le château, l'autel et deux bas-reliefs de Jean Goujon ; 
des bustes en marbre : Condé et Turcnne, par Derbais (l()9o), le Duc de 
Richelieu, par Coysevox (1700), les derniers princes de Condé, etc. ; trois 
pièces hors ligne : le moulage en cire de Henri IV, le buste du Grand Condé, 
terre cuite du xvii" siècle, et celui du duc d'Aumale, chef-d'œuvre de Paul 
Dubois, taillé dans le marbre le plus pur. Citons encore les beaux molosses 
de Gardet, des petits bronzes de Barye, Mène, Pradier, Frémiet, des animaux 
de Caïn, et enfin la si expressive Jeanne d'Arc de Chapu. 

La céramique est bien représentée à Chantilly : tableaux de carreaux de 
faïence émaillée (Rouen, 1S42), émaux de Léonard Limousin, vases, tasses et 
coupes de Sèvres, de Chine, etc. ; nombreuse et belle collection de porce- 
laines de Chantilly. Tout cela a été savamment étudié par M. Germain 
Bapst, et il faut rendre hommage aux patientes et consciencieuses recherches 
que lui . ont coûtées ses importants travaux sur les meubles, tapisseries, 
sculptures, armes, porcelaines et autres objets. 

La petite collection d'antiquilés que possède le musée Condé a été jugée 
fort intéressante par MM. Heuzey, membre de l'Institut, et Edmond Pottier, 
conservateur-adjoint des Musées nationaux, qui en ont rédigé le catalogue 
avec la science la plus sîire; M. Heuzey a récemment extrait de ce catalogue, 
pour l'insérer dans le recueil Piot (Académie des Inscriptions) , l'étude 
consacrée à l'admirable petit bronze grec qui représente Minerve : la perle 
de ce petit lot d'antiques. Citons en outre deux autres bronzes grecs, des 
terres cuites de Tanagra, de Myrina, ime amphore grecque à figures rouges, 



390 



LA REVUE DE L'ART 



des vases de bronze, des marbres (statuettes, cippes en forme d'autel), une 
coupe hémisphéroïdalc, remarquable spécimen de la verrerie polychrome 
demi-opaque, etc., etc. 

Avec les médailles et monnaies, 3.700 pièces environ, tant anciennes que 
modernes, — or, argent et bronze, — nous terminons la rapide revue des col- 
lections que renferme le château de Chantilly. Ajoutons que le musée Gondé 
est ouvert au public le dimanche et le jeudi de chaque semaine, à une 
heure, du 13 avril au 13 octobre, et que les personnes qui désirent travailler 
sur les collections du musée doivent en faire la demande, par écrit, au 
conservateur adjoint. 

f.. MAÇON. 



H»- 



BIBLIOGRAPHIE 



La Réception véritable faicte par le Roi/ à 
Monseigneur le Prince de Condé au cliasteau 
(le Chantilly le dimanche viiijjtiesme d'octobre 
mil six cens dix neuf . Bourdeaus, 1619, 111-4". 
Pièce. 

Don et remise fait par le roi à Monseigneur 
le Prince et à Madame la Princesse son épouse 
des terres et seigneuries de Cluintillti, au mois 
d'octobre 1643.' Paris, Rarolct, 1043, in-8». 
Pièce. 

La Feste de Chnnlilhi. Paris, 8 iiiay 1671, 
in-4» (N" 54 de la Gazette de 1671, "p. 437- 
448). 

La Feste de Chantilly, contenant tout ce qui 
s'est passé pendant le séjour que Monseii/neur 
le Dauphin y a fait, avec une description 
e.vacte du chasteau et des fontaines, l'aris et 
Lyon, 1688, in-12 (extrait du Mercure). 

Description de Chantilly, en vers français, 
par le sieur Ci'". .\ Paris, au Palais, chez 
Claude Barbin, 1698, in-4>'. 

La Fi'te royale donnée à Sa Majesté par 
S. A. S. Mr/r le Duc de liourbon à Chantilly 
le 4, le 5, le f), le 7 et le S novembre 1722, oie 
l'on verra un détail de tout ce qui s'est passé 



de curieu.v et qu'on n'a point imprimé dans les 
relations qui ont paru; par M. Faiire. Paris, 
1722, in-4°. 

Etat des forêts de Chantilly,... plaines cl 
buissons qui en dépendent pour la chasse, et 
l'arpentaqe du tout fait en 1733. Paris, P. 
Simon, 1733, in-8». 

Voyaije de Chantilly. A. M. D. P"'. (Signe : 
r.uieliard). — (S. 1.), 1760, in-8". Pièce. 

Le Triomphe de Chantilly, ou Lettre de 
y\. (juin à .W... sur les fêles qu'on y a données 
depuis trois mois. l'aris, 1762, in-S". Pièce. 

Description des eaux de Chantilly et du ha- 
meau; par M. Le Camus de Mcziéres. Paris, 
(•liez l'auteur, 1783, in-8°. 

Procès-verbal de la visite faite à Chantilly, 
et de la remise des canons qui s'y .sont trouvés 
à la ville de Paris, 31) juillet i7S'J. l'aris, 
inip. de CL Simon, 1789, in-8". Pièce. 

Expédition chez M. le Prince de Condé, à 
Chantilly (signé C. des Ruynes). Paris, Val- 
leyre aîné (1789), in-S". Pièce. 

Pronu-nadcs ou Itinéraire des jardins de 
Chantilly, orné d'un plan et de vingt estampes; 
pur Merigot. Paris, Desenne, 1791, in-8". 



BIBLIOGRAPHIE 



391 



Grand détail du pillage et dévastation du 
château de Chantillijpar une troupe de briijanda 
conduits par plusieurs particuliers en cabriolet. 
Paris, inip. de Ti-eiiil)l!iy (s. d.), in-S". Pièce. 

Pétition présentée au Directoire exécutif et au 
Ministre des /inances par les acquéreurs du ci- 
devant château de Chanlillii. Signé : Boiiléo ot 
Danioje. Paris, inip. du li. (Jiiiiiquel (s. d.), 
in-4". Pièce. 

Le Voyage de ChantUbj ; par le citoyen Da- 
niin. Paris, imp. de llaeqiiart, l'96, in-12. 
Pièce. 

Le Voj/ageur curieux et sentimental . Ouvrage 
en deux parties, eontenant : 1" le Voyage de 
Ciiantilly et d'iM-iiienonviliu; 2" le Voyage 
aux îles Borroniée. Par le citoyen Daniin. — 
Toulouse, imp. de A.-l). Manavit fils, an VIII. 
in-S" (avec un titre particulier pour chaque 
partie) . 

Lettres à Jcnnie sur... Chantilly; par M. 
F. L"'. 1818. 

Trois jours en voyage, ou Guide du prome- 
neur à Chantilly... et Krmcnnnvillc . .Avec trois 
plans. Paris, IJelaunay, 1828, in-12. 

Histoire de Chantilly, depuis le x° siècle jus- 
qu'à nos jours; par .M. l'abbé Fauqueniprez. — 
Scnlis, Régnier, 1840, in-8". 

Mémoire pour M. Laplagne-Ilarris, adnnnis- 
trateur des biens de Monseigneur le Duc d'Au- 
male, intimé, contre M. le Préfet de l'Oise, 
agissant au nom de l'Etat, appelant (Cour 
royale d'Amiens, audience du 22 décembre 
1842). Amiens, 1842, in-4°. Pièce. 

Chantilly ancien et moderne; par Elisa 
Aclocquc. Conipiôgne, imp. de Escuycr, 1842, 
in-8''. Pièce. 

Sentis et Chantilly, anciens et modernes; par 
M. Vatin. Sentis, 1847, in-S". 

Chantilly, étude historique (900-1858); par 
Al. lîousscau-Leroy. — Oliantillv, Lecointe, 
Duval, 18,"i9, in- 18." 

Le château de Chantilly, pendant la Uévolu- 
tion. Arrestations dans le département de 
l'Oise en 1793. Emprisonnements à Chantilly. 
Liste complète des détenus, yocunients iné- 
dits. Vue de l'ancien chiUeau; par Alexandre 
Sorel. Paris, Machette, 1872, in-8°. 

Chantilly, son château, son hippodrome, ses 
environs et une notice sur la porcelaine et la 
dentelle ; par M. Ilippolvle Leccrl'. Paris. 
1880, in-12. 



Tribunal de Scnlis. Affaire de la pelouse de 
Chantilly; expertise, par A. de Boislisie, 
0. Picot, A. Tardif, experts. Paris, imp. de 
(Juantin (s. d.), in-4°. 

Affaire de la pelouse de Chantilly. Paris, 
1887, in-4". 

Le Château de Chantilly ; par .Maurice Tour- 
ncux (extrait do Les Lettres et les Arts). Paris, 
1886, in-4°. 

Donation du domaine de Chantilly à l'Insti- 
tut de France. Paris, Quantin, 1887, 'in-4". 
Pièce. Réimprimé en 1897 avec les actes sup- 
|)lémcntaircs. 

Le Père du grand Condé, ses derniers écrits et 
le monument de son co-ur conservés à Chan- 
tilly; par le P. Henri Chérot, Paris, imp. de 
1). Dumoulin, 1892, in-8». 

Société de géographie de Lille. Chantilly ; par 
G. lloubron. Excursion des 11 et 12 août 1890. 
Lille, imp. de L. Dauel, 1890, in-8». Pièce. 

Société de géographie de Lille. Compte rendu 
de l'excursion au château de Chantilly; i)ar 
E. Delessert de Mollins (extrait du Bulletin 
de la Société de géographie de Lille). Lille, imp. 
de L. Danel, 1892, in-8». Pièce. 

Chantilly, 1870 à 1891 ; parC. Noël. Senlis, 
imp. de E. Payen, 1891, in-18. 

Catalogue du cabinet des livres de Chantilly. 
Spé(dmen rédigé par .M. Emile Picot. Paris, 
1). Morgand, 1890, in-8". Pièce. 

Les Palais nationaux. Fontainebleau, Chan- 
tilly ; par Tarsat et Maurice Chariot. Paris, 
1889, in-16. 

Le château et la terre de Chantilly depuis 
leur origine jusqu'à la seconde moitié du 
XVIIl" siècle, d'après un manuscrit anonyme 
(extrait de la Revue rétrospective, t. V, 
n" 6'0, in-12. Pièce. 

Les Galeries célèbres. Chantilly ; par Roger 
Peyre (extrait du Correspondant). Vans, 1892, 
in-8". Pièce. 

Jeanne Payncl à Chantilly ; par M. Siméon 
Luce (extrait des Mémoires de rAcadcm'ic des 
Inscriptions et Pelles-Lettres). Paris, 1892, 
in-4". 

Chantilly. Visite de l'Institut de France, 
2G octobre /N95, itinéraire. Paris, Pion, 
189b, in-8". 

Le Château de Chantilly ; par Cyrille Bul- 
Iheel. avec six illuslralions pliolotypiipies de 
Aug. Boutique. Douai, 1895, grand in-8". Pièce. 



392 



LA REVUE DE L'AUT 



La Peinture au château de Chantilly ; par 
M. A. TiiMijer, membre de l'Institut. Les Qua- 
rante Fouquet, par le même. Paris, Pion, 
1895-1897, 3 vol. in-4°. 

Le Duc d'Aumale et la Bibliothèque de Chan- 
tilly; par .M. Emile Picot, membre de l'Insti- 
tut (extrait du Bulletin du Bibliophile). Paris, 
Techener, 1897, in-8". Pièce. 

Chantilly à l'Institut de France ; par I>éon 
Aucoc, de l'Institut (extrait du Correspon- 
dant). Paris, 1898, in-8<'. Pièce. 



Consulter en outre, sur Chantilly', les poé- 
sies de Théophile et de Sarasin ; les ouvrafjcs 
d'.Vndré du Chesne sur les Bouteiller de Senlis 
et les Montmorency; celui de Désormeaux sur 
le (irand Condé; les descriptions de Dulaure, 
Uargenvillc, Piganiol de La Force, etc.; les 
articles de MM. (Iruyer, Lafenestre, Bapst, 
publiés dans la Gazelle des Beaux-Arts ; ceux 
de M. Yriarte dans The Builder (Londres, 
1884); l'ouvrage de M. Palustre sur la Henais- 
sance en France, etc. ; enfin et surtout l'His- 
toire des Princes de Condé, par M. le duc 
d'Aumale. (Voir l'Index.) 




Le Directeur-Gérant : }vi.s^ Cuuti. 




LA 



DÉFENSE DE L'OPÉRA-GOMIQUE 




'Ly aurait un livre curieux à faire sur Vintolêrance 
en matière d'art. Cotte maladie, que notre dpoque 
n'a pas inventée, sévit actuellenrient sur le genre 
aimable de rOpéra-Comique : il devient urgent 
d'aviser, et je m'y hasarde, au risque d'entendre 
parler encore de ma versatilité, comparable à 
celle qui consiste à se lever le matin et à se cou- 
cher le soir, à se vôlir légèrement l'été, chaude- 
ment l'hiver, toutes choses dont personne ne songe à se scandaliser. 

A l'aurore de ma jeunesse, je l'aimais beaucoup, ce vieil Opéra-Comique, 
en dépit de mon culte pour les Fugues de Sébastien Bach et les Symphonies 
de Beethoven. Fréquenter alternativement le Temple où je faisais mes 
dévotions, la Maison familiale avec ses joies naïves et un peu bourgeoises, 
me semblait tout naturel ainsi qu'à bien d'autres. De nos jours, on ne sort 

53 



I.A RF.VLK l)K I. AM'. — m. 



3»4 LA IIEVUE UK I/AUT 

plus du Tomplo : on y vit, on y couche, on y dorl; mais comme le diable 
n'abandonne pas ses droits, on s'échappe en cachette pour aller rire à l'Opé- 
rette ou au café-concert. Mieux valait peut-être l'Opéra-Comique ouvertement 
accepté et cultivé; lîi, du moins, les auteurs ne pouvaient se présenter sans 
savoir leur métier, les chanteurs sans avoir de la voix et du talent. Tout le 
monde l'aimait alors; on était fier du genre national, on n'avait pas encore 
imaginé d'en rougir. Comme des nefs pavoisées, les chefs-d'œuvre du genre 
voguaient à pleines voiles au vent du succès. Quelles soirées et quels 
triomphes! Venu trop tard pour entendre M"" Damoreau qui fut, paraît-il, un 
éblouissement, j'eus le bonheur de voir la floraison merveilleuse des Miolan, 
des 'Ugalde, des Caroline Duprcz, des Faure-Lefebvre ; n'ai-je pas entendu, 
le même soir, le Toréador et VAmhassadrice, avec M™"' Ugalde et Miolan- 
Carvalho comme interprètes! Le côté masculin n'était pas moins brillant avec 
Roger, Faure, Jourdan, Bataille et tant d'autres... Ceux-là mêmes qui n'étaient 
pas de grands chanteurs étaient précieux pour le soin qu'ils mettaient à 
conserver les traditions, à compléter un ensemble de premier ordre. 

Tout aurait marché pour le mieux si la Maison et le Temple eussent vécu 
en bonne intelligence; mais la Maison était impie, elle dénigrait le Temple et 
niait les dieux. Les opéras de Mozart n'étaient pas « scéniques », Beethoven 
n'était pas « mél;)diquc », les gens qui « faisaient semblant de comprendre » 
les Fugues de Séb. Bach étaient des poseurs; bien mieux, la Maison voulait 
être Temple elle même, il fallait se prosterner, adorer, déclarer admirables et 
vénérables des œuvres nées dans un sourire, ne visant qu'à plaire et à 
charmer. C'en était trop. Force fut de réagir et de railler un peu, ne fût-ce 
qu'un moment, ce vaudeville qui prétendait éclipser le drame, cette guitare 
qui prenait le pas sur la lyre immortelle. N'oublions pas que Meyerbeer, en 
ce temps-là, passait pour trop savant! 

Autres temps, autres mœurs. Ce qui était trop savant n'est même plus 
regardé comme de la musique; quant à l'Opéra-Gomiquc, une armée tout 
entière lui a déclaré une guerre implacable. Cette guerre est-elle juste? C'est 
ce que nous allons examiner. 

Dès l'abord, nous remarquons — comment dire cela sans froisser per- 
sonne? — un étrange mépris, dans cette polémique, pour la réalité des faits. 

Le public, dit-on, s'est désintéressé de l'Opéra-Comique; il n'en veut plus 
entendre parler. 



LA DRFENSK l)K L'OI'KHA-COMIOUE 395 

A cela, trois mois, trois noms de femme suffisent à répondre : Mignon, 
Carmen, Manoti; trois succès des plus éclatants, des plus persistants, dont 
l'histoire du théâtre ait jamais offert l'exemple. 

Poursuivons. 

L'Opéra-Comique, au dire de ses ennemis, est un genre faux et méprisable, 
parce que le mélange du chant et du dialogue est une chose abominable et 
ridicule, incompatible avec l'art. Ceux qui parlent ainsi ne cessent de vanter 
deux ouvrages, parfaitement beaux 
d'ailleurs, et de les mettre au-dessus 
de toute critique : ces deux ouvrages 
sont le Freyschïttz et Fidelio, et ils 
appartiennent justement à l'espèce 
décriée dont il s'agit : le chant y 
alterne avec le dialogue, et s'il est 
vrai que des mains étrangères les 
aient affublés de musique d'un bouta 
l'autre, qui nous dit que Webcr et 
Beethoven approuveraient la transfor- 
mation, s'ils pouvaient voir leurs 
œuvres ainsi modifiées? Nous l'igno- 
rons. Tout ce que nous savons, c'est 
que le Freijschi'itz et Fidelio sont de 
véritables opéras-comiques, avec de 
grandes envolées par moments, et ne 
sont pas autre chose; on y trouve des couplets, et même, horreur! de 
légères et pimpantes vocalises, que les purs affectent de ne pas voir : par de 
pareils objets leurs âmes sont blessées. 

Pour que ce système de scènes alternativement parlées et chantées, si peu 
rationnel en apparence, si déplaisant au juger, dure depuis si longtemps, 
pour qu'il ait eu pareil succès, il faut pourtant qu'il ait son utilité. Il est 
utile, en elTet, pour bien des raisons. 11 repose les auditeurs, plus nombreux 
qu'on ne croit, dont les nerfs résistent mal à plusieurs heures de musique 
ininterrompue, dont l'ouïe se blase au bout d'un certain temps et devient 
incapable de goûter aucun son. 11 permet d'adapter au genre lyrique des 
comédies amusantes et compliquées, dont l'intrigue ne saurait se développer 




SCKXR D'oI'KIIA-COMIQLE, fin nu STin" siècle 
(firavure anonj nie) 



396 LA HEVUE DE L'AHT 

sans beaucoup de mots, inconipri'liensibles si les mois n'arrivent pas sans 
obstacle à l'oreille du public. La musique intervient lorsque le sentiment 
prédomine sur l'action, ou que l'action prend un intérêt supérieur : certaines 
scènes, mises par elle en couleur ot en relief, rcssortenl ainsi vigoureuse- 
ment sur l'ensemble. Ce sont là de sérieux avantages; ils compensent, bien 
au delà, le petit choc désagréable qu'on éprouve au moment où la musique 
cesse pour faire place au dialogue, sans j)arler de la sensation contraire, de 
l'efl'et délicieux qui se produit souvent dans le cas où le chant succède à la 
parole. Sans le dialogue, — ou le récitatif très simple en tenant lieu, — il n'y 
a plus de <( pièces » possibles; force est de se réduire à des sujets dénués 
de toute complication, sous peine d'écrire des œuvres auxquelles le specta- 
teur, non préparé par une longue étude, ne comprendra rien ; tout l'intérêt se 
concentre alors sur la musique, et l'on ne s'aperçoit pas qu'en vertu de la loi 
qui veut que les extrêmes se touchent, on arrive, par un chemin détourne, 
au résultat que l'on fuyait : au lieu d'aller au théâtre pour entendre des 
voix, on y va pour écouter l'orchestre; là est toute la différence. 

On veut délivrer la Comédie musicale, comme on a délivré le Drame 
musical. C'est parfait. Il y a bien, de-ci de-là, quelques esprits arriéres qui 
se demandent si vraiment c'est en lui imposant des gestes déterminés que l'on 
délivre quelqu'un ou quelque chose ; si la liberté ne consisterait pas tout 
simplement à faire ce que l'on veut, sans souci des aristarques; mais passons. 
L'Opéra, c'est la Tragédie : une action réduite à l'indispensable, des caractères 
fortement tracés, peuvent à la rigueur lui suffire. En est-il de même de la 
Comédie? Son essence n'est-elle pas toute différente? En renonçant à des 
habitudes séculaires, saura-t-ellc conserver sa gaieté, sa légèreté? Problèmes 
que l'expérience seule peut résoudre. La Comédie musicale nouveau modèle 
compte déjà deux exemplaires illustres à son actif : les MaÙres-C/iantetas 
de Nurembci'fj et Falslaff. Œuvres énormes, d'un maniement singulière- 
ment difficile, fastueuses exceptions plutôt que modèles, dont la légèreté est 
le moindre défaut, et qui n'auraient peut-être pas eu la même fortune si 
leurs auteurs n'eussent attendu, pour les mettre au jour, qu'une célébrité 
colossale leur eût ouvert toutes les voies. 

Revenons, si vous le permettez, àl'OpéraComiquc. Son histoire n'est plus 
à faire ; elle a été faite et bien faite ; elle est considérable, et c'est se moquer 
que de traiter par-dessous la jambe, et comme une quantité négligeable, un 



LA DKFENSK DE LOPÉRA-COM IQLE 397 

genre dont le livre d'or montre tant de noms d'auteurs et d'œuvres illustres. 
Simple comédie à ariettes dans le Devin du villafje, il est déjà dramatique 
et très musical dans le Déserleiir et Richard Cœur de Lion ; mais de Méhul 
paraît dater l'Opéra-Comique moderne, à qui toute ambition semblait permise, 
celui qu'on a déclaré geiu-e national, titre de gloire dont on cherche à faire 
maintenant un sarcasme, presque une injure ! Le vrai genre national, on 
l'a trop oublié, c'est le Grand Opéra français créé par Quinault, dont VArmide 
eut l'honneur d'être illustrée succes- 
sivement par Lully et par Gluck; la 
Tragédie lyrique dont la qualité pre- 
mière était la belle déclamation, tra- 
dition fidèlement gardée jusqu'à l'in- 
vasion italienne du commencement 
de ce siècle. En se retournant vers le 
chant déclamé, vers le drame lyrique, 
la France ne ferait donc autre chose 
que de reprendre son bien sous des 
apparences plus modernes. Est-ce à 
dire que l'Opéra-Comique n'ait pas, 
lui aussi, sa forte dose de nationalité ? 
A Dieu ne plaise, et tout n'était pas 
illusion dans cet art « national » ; 
si cette forme de la Comédie alter- 
nativement parlée et chantée n'est 
pas spéciale à notre pays, le caractère qu'il a su lui imprimer lui appar- 
tient en propre. Il est à la mode de le nier : la musique, dit-on, n'a pas de 
patrie ! Nous allons bien voir, et ce n'est pas moi qui me chargerai de la 
démonstration. 

S'il est au monde un critique faisant profession de placer l'Art en dehors 
des questions de frontière et de nationalité, c'est assurément M. Catulle 
Mendès. 

C'est lui qui va nous instruire ; écoutons-le : 

« La gaieté des Maitues-Ciianteurs n'a aucun rapport avec la belle humeur 
française! elle est allemande, absolument allemande, cent fois plus allemande 
çne la rêverie de Loiiengiun, que le symbolisme de /'Anneau de Niebelung, et 




Scène o'opkra-cosmouf, un du .wm» siècle 

{àravurc aiion;nic) 



398 



LA KEVUE DE L'ART 



surtout que la paxsion rie Tiiistan et Yseult. Le rire des Maitrks-Ciiantkchs est 
National. » 

C'est le cri de la vérité. La gaieté allemande s'épanouit dans les Maîtres- 
Chanteurs, comme le rire italien s'est esclaffé dans le monde entier avec 
l'Opéra-BoufTe ; et la belle humeur française a engendré notre Opéra-Comique. 
C'était fou, de prétendre l'élever au-dessus de tout; il faut se garder plus 
encore d'en faire fi, de le rejeter comme une chose sans valeur : ce serait, 
comme on dit dans la langue populaire, mettre à ses pieds ce que l'on a dans 
ses mains. Le bon public, le vrai, n'est pas si bêle ; il continue malgré tout à 
applaudir Carmen, Manon, Mignon, Philémon et Baiicis, et le Pré-aux-Clercs, 
et le Domino Noir, quand on veut bien les lui fairo entendre ; il applaudit 
même encore la Dame Blanche, et il a raison. 

SAI.XT-SAENS 





LA CRÉATION DE VERSAILLES 



D A P II È s DES D C U M E M' S INÉDITS 



VERSAILLES SOUS LOUIS XIII 



L'introduction nécessaire à l'histoire du château de Versailles est l'étude 
du Versailles de Louis XIIL Ce sujet est encombré d'une si grande quantité de 
traditions fausses, et il paraît avoir un si réel intérêt pour une partie du 
public, qu'il convient de l'élucider une bonne fois et de faire justice des 
légendes qui se transmettent de livre en livre, sur les origines d'une de nos 
plus illustres « maisons royales ». Nous y arrivons grâce à des documents 
nouveaux et à un classement critique de ceux dont on s'est déjà servi. 

Ce qu'on sait, ou plutôt ce qu'on croit savoir, du château de Louis XIII est 
complètement exposé par Dussieux, qui a ajouté beaucoup d'indications aux 
recherches spéciales de J.-A. Le Uoi et a fait sur cette matière — on va voir 
avec quelle méthode — œuvre de recherche personnelle. Les points princi- 



400 F- A KKVfl'; 1)K LA UT 

paux qu'on se plaît à considérer comme acquis cl que répètent couramment 
les travaux de seconde main, seraient les suivants : 

L'état des constructions de Versailles avant les premières transformations 
de Louis XIV nous serait connu par le plan d'Israël Silvestre, daté de IGG", 
par les plus anciennes estampes du même Silvestre et de Pérelle et par 
deux tableaux du Musée de Versailles (n°" 725 et 763). D'après ces divers 
renseignements, le petit château bâti par Louis XIII, comme rendez-vous de 
chasse, était assez considérable, et précédé de trois cours successives; celle 
du milieu étant flanquée de deux grands bâtiments, dont celui de gauche, 
encore conservé sous le nom d'« aile Louis XIII », servait aux écuries royales. 
Outre ces grands bâtiments, le château de Louis XIII avait quatre dépen- 
dances importantes, que Louis XIV se borna à agrandir : l'orangerie, la 
ménagerie, le potager et le parc-aux-cerfs. L'orangerie primitive que montrent 
tableaux et estampes était, comme le château, l'œuvre de l'architecte Le Mer- 
cier. A l'intérieur, la construction de Louis XIII a laissé, à proximité de 
l'ancien appartement du roi, un escalier en vis, auquel se rattache le sou- 
venir de Richelieu et de la « journée des Dupes ». Pour l'extérieur, le parc de 
Louis XIII se reconstitue, grâce à l'un des tableaux précités et aux plus 
anciens plans de la Chalcographie du Louvre ; on peut donc assurer que 
Jacques Boyceau, jaidinior de Louis XIll, a créé dans leurs grandes lignes 
les jardins de Versailles, que Louis XIV et Le Nôtre se sont bornés à embellir. 

Ces affirmations sont, croyons-nous, autant d'erreurs. 

11 est d'une méthode un peu singulière, reconnaissons-le tout d'abord, 
alors que Louis Xlll est mort en 1643, de décrire son château et son parc 
d'après des documents grapliiques qui ne sont pas antérieurs à 1667 ou 
1668 '. Ces documents, en effet, doivent vraisemblablement mettre sous nos 
yeux des travaux qui ont pu changer absolument le caractère et la disposition 
des créations antérieures. C'est une supposition toute gratuite d'admettre 
comme démontré que les premiers travaux de Louis XIV ont été sans impor- 
tance et se réduisent à quelques bosquets dans le parc ou à un agrandisse- 

' Le tableau "65, dont se st^t rontinuellemenl Uussieux, et que nous pourrons dater de 1668, 
présente un premier aspect du grand canaL Dussieux lui-mcuie ne le juge pas antérieur à 1667 (L 21). 
Il y trouve néanmoins, pour le parc, l'œuvre de Boyceau (1). n'accordant guère aux travaux de 
Louis XIV que la création de la (irottc de Tliétis. le petit château de la Ménagerie, la transforma- 
tion du Fer à-cheval, le parterre du Nord et l'Allée d'eau. Ces ouvrages sont mentionnés par les 
Comptes; mais il y en a eu beaucoup avant les Comptes, et d'immenses. C'est ce qu'établira notre 
second article. 



LA CHKAIlOiN Di: VEHSAILLES 40i 

ment de la Ménagerie, alors que les Comptes des Bâtiments nous apportent, 
pour les seules années 1664-1667, un total considérable de dépenses dépas- 
sant 1 800 000 livres '. On sait, de plus, par de nombreux témoignages, que 
Louis XIV a fait travailler à Versailles dès 1661, et, bien que les Comptes 
n'existent pas pour la période antérieure à 166i, les documents très sûrs que 
nous ferons connaître au public établiront que les travaux de celte première 
époque furent énormes. 

11 y a donc eu de la part des historiens de Versailles une erreur initiale 
sur la valeur des renseignements dont ils disposaient. Dussieux est moins 
excusable encore d'avoir décrit le Versailles de Louis XIII, ses apparte- 
ments et ses bosquets d'après la Promenade, de M"" de Scudéry, qui a paru 
en 1669. De ce livre charmant et très précis on peut tirer, il est vrai, 
beaucoup de détails curieux sur le premier Versailles ; mais c'est pour 
Louis XIV qu'il faut l'étudier et non pour Louis XIII. Tous les rensei- 
gnements y ont le caractère de l'actualité "-. 11 est puéril de s'en servir 
pour retrouver un état des lieux antérieur de vingt-cinq ans ; décrirait-on 
le Paris d'avant les travaux du second Empire en prenant pour guide le 
Joanne de l'an dernier? A toutes les sources jusqu'à présent utilisées il 
convient donc de puiser avec une extrême prudence ; elles nous réservent 
des renseignements assez nombreux encore, mais à la condition que nous 
nous assurions toujours que les constructions marquées sur les plans, les 
descriptions mentionnées dans les récits ne se rapportent pas à des travaux 
postérieurs à Louis Xlll. 

Reprenons donc la question, sans tenir compte des interprétations don- 
nées par nos devanciers à des renseignements qu'ils n'ont pas suffisamment 
soumis à la critique, et consultons les seuls témoignages autorisés, ceux des 
contemporains. Le mot de Saint-Simon domine le débat. 11 dit qu'on voit de 
son temps « une ville entière où il n'y avait qu'un très misérable cabaret, 
un moulin à vent, et ce petit château de carte que Louis Xlll y avait fait 
pour n'y plus coucher sur la paille, qui n'était que la contenance étroite et 
basse autour de la cour de Marbre, qui en faisait la cour et dont le bâtiment 
du fond n'avait que deux courtes et petites ailes. Mon père l'a vu et y a 

' Cf. Giiill'rey, Comptes des Ikitiinenls du liai, I, Paris, 1881. Tableaux de la page 1373. 

* La Promenade de Versailles, Paris. 1GC9, p. 101. La visite de M"' de Scudérj- date, selon nous, 
de l'été de 1668. 

1..V REVIT. DE I.'.UIT. — III. 51 



402 LA UEVUK l)K l/AUT 

couche maintes fois'. » Il n'y a aucun doute que Saint-Simon, dont le père 
avait servi Louis XIII et qui est porté à exalter les actes de ce prince, ne se 
soit ici fort approché de la vérité. Bassompierre donnait déjà, en effet, réqui-f 
valent de l'appréciation sur le « petit château de carte » dans son discours 
à l'Assemblée des notables de 1627; constatant la suspension de l'achèvement 
des bâtiments royaux, il remarquait que l'inclination du roi « n'est point por- 
tée à bâtir et que les finances de la Chambre ne seront point épuisées par ses 
somptueux édifices, si ce n'est qu'on lui veuille reprocher le chétif cJutleau 
de Versailles, de la construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait 
pas prendre vanité^ ». Il y a hjin de ces indications à la belle résidence sei- 
gneuriale qu'on nous a si abondamment décrite. 

Louis XIII avait pris goût, pour des raisons de chasseur, <iux bois de Ver- 
sailles, qu'il atteignait assez souvent de Saint-Germain-en-Laye, alors le séjour 
le plus ordinaire des rois hors Paris. Au commencement de 1624, il veut avoir 
en cet endroit un commode rendez-vous de chasse, où il puisse coucher. Un de 
ses architectes, dont le nom n'est pas indiqué, est chargé de lui donner 
satisfaction. Dès le mois de mars le roi vient voir les travaux jusquà trois 
fois dans la même semaine; il couche môme à Versailles le 9, soit au château 
féodal qu'y possédaient les Gondi, soit dans une pailie déjà habitable de la 
construction nouvelle. Il y pa'sse toute une semaine à la fin de juin, 
allant à la messe au prieuré, courant le cerf et le renard, donnant la curée à 
ses chiens et faisant faire l'exercice à ses mousquetaires. Il y retourne cou- 
cher le 2 août, s'amusant à voir des ameublements, que le premier gentil- 
homme de la Chambre a fait acheter, et jusqu'à de la batterie de cuisine; 
mais comme il est venu pour son plaisir favori, il dort tout vêtu dans son lit, 
et dès trois heures du matin se jette dans les bois avec son limier pour 
détourner le cerf, qu'il va courir ensuite dans la forêt de Marly '. Le journal 
du médecin Héroard est plein d'indications de ce genre, qui marquent la 
place de plus en plus grande que prend Versailles dans la vie de Louis XIII. 

' Saint-Simon exagère ici, coiiiiiic souvent. M. Coiianl a réccniincnt établi i|ne le • bourg ■ de 
Versailles n'était pas, au temps de Louis XIII, un moileste village; il y avait, outre le château des 
Gondi, le prieuré de Saint-Julien et son église, un auditoire et une gfôlo, des tiôtelleries, etc. Les 
voyages du Iloi avaient contribué à l'accroissement du bourg; mais ou y (rouvc un bailli seigneu- 
rial dès 157i). 

' Mémoires du maréchal de Bassompierre, Cologne, ICtKi, t. III, p. i>3. 

" Journal de Jean Héroard, p. p. r.xu]. Soulie et Kd. de llarthéicniy. Paris, I80S, t. II. p. 291, ÎOâ 
à 298, etc. 



LA CKKATION UK V K K S A I L TTKS 



i03 



Pour la première fois en novemi^re 1626, il nous y montre la Cour, laissant 
ainsi penser que la maison est bien finie : « Le roi fait un excellent festin aux 
reines et princesses, oi!i il porta le premier plat, puis s'assied auprès de la 
reine. Il y fit garder un ordre merveilleux, puis leur donna le plaisir de la 




LolIS XIII A l.A CHASSE 



chasse'. » Désormais Versailles appartient à l'histoire de la Cour, et quand 
le journal du médecin cesse, c'est la Gazette de Renaudot qui nous renseigne 
sur les séjours de Louis XIII et les petites fôtes qu'il y donne. 

Dès ce moment, le roi a un « plant » autour de son château, c'est-à-dire 



' Jijii l'Util (le Jean llcronril, ji. '■'.01 



404 LA HE VUE DE LA HT 

un parc où il a planté de jeunes arbres. Il a acquis un terrain assez vaste, 
en 162i, des héritiers dun auditeur de la Cour des comptes nommé Lebrun. 
Ce terrain, qui sera payé 16 000 livres en 1632, formait 167 arpents de prés et 
pâtures; c'est là qu'on a construit et créé autour de la construction un jardin 
et un parc encore peu étendu. Mais c'est en 1631 et 1632 que le véritable 
parc de chasse est constitué par un nombre considérable d'acquisitions de 
terrain, dont les actes sont conserves. Le terroir de Versailles est divisé alors 
entre beaucoup de petits propriétaires, puisque Louis XIII, en ces deux 
années, ne passe pas moins de vingt-six contrats de vente ou d'échange, dont 
quelques-uns portent sur un arpent ou un demi-arpent. Le principal achat est 
celui de l'ancienne terre du château de Versailles, que lui cède, le 8 avril 1632, 
M. de Gondi, archevêque de Paris, au prix de 66 000 livres. L'habitation 
féodale, qui est située au sud-est de la maison nouvelle de Sa Majesté, est 
désignée par l'acte de vente comme « un vieil château en ruines » ; avec ses 
deux tourelles sur le portail, son colombier, sa bergerie, sa grange et ses 
étables, c'est plutôt une ferme qu'un château, et ses dépendances com- 
prennent, avec la grande ferme de la Grange-Lessart, plus de 400 arpents de 
terres labourables, vignes, prés, bois taillis, etc. 

Le roi acquiert en môme temps la « seigneurie de Versailles », et le bourg 
déjà existant y gagne en importance. Le 25 mai 1632, en présence du curé et 
de plusieurs habitants, on arrache le poteau » où sont les armes du sieur 
archevêque de Paris, ci-devant seigneur dudit Versailles », et à l'orme du 
principal carrefour on affiche les armes de Sa Majesté. En même temps, le 
simple bailli seigneurial devient « bailli, juge royal civil et criminel au 
bailliage royal de Versaillesau-Val-de-Galie pour le roi notre sire », le roi 
ayant résolu, sur le fait de ses nouvelles acquisitions, << d'y maintenir et con- 
server les officiers de la justice pour être désormais royaux' ». 

Cette année 1632 compte à d'autres égards dans l'histoire de Versailles. 
En février, Louis XIII revient de Metz à grandes journées et se rend direc- 
tement à Versailles, où il passe deux jours. II y séjourne en mars et en avril; 
le 20 novembre, il retourne de Toulouse après l'exécution de Montmorency, 

' Ces derniers détails sont donnes, avec quelques autres sur les origines de Versailles, dans un 
précieux rapport de M. Couard, archiviste de Seine-et-Oise (l'rocès-verbaux dit Cnmeil ;/énéial de 
Seine-et-Oise, Versailles, 1889, p. 517). Les acquisitions de terrain avaient été exposées en partie 
par Jacques-François Blondel. Dussieux a eu le mérite d'en faire connaître lensenible, d'après le 
carton 0'n62 des Archives nationales, que nous avons vu à notre tour. 



LA CREATION DE VERSAILLES 



403 



et se rend tout droit « en son agréable maison de Versailles », où il arrive 
avec ses quatre cents dragons, la pique à la main. « Le lendemain, le maré- 
chal de Créqui vint saluer le roi, qui vint coucher à Saint-Germain le 23, 
pour ce que le lieu de Versailles ne suffisait pas à recevoir le grand nombre 
de personnes de toutes conditions se venant prosterner aux pieds de 
Sa Majesté et se conjouir de ses victoires. » Quelques jours après, Louis XIII 
est encore à Versailles, « y entretient sa santé par le travail de la chasse et 




Château de Versailles, vu de l'axticour 
D'aprôs Israël Silv-stre, 1664. (La parlic centrale seule est de construction Louis XIII) 

les autres exercices des princes », et y reçoit, le 14 décembre, la reine Anne 
d'Autriche, qui revient du Midi par une plus longue route. 

Tout l'hiver qui suit, le roi est sans cesse à Versailles, pour une ou plu- 
sieurs journées, pour les jours gras, etc. Désormais le nouveau domaine 
ligure à chaque instant parmi les déplacements que les gazettes font con- 
naître au public'. Souvent Louis XIII, en s'y rendant, s'arrête à Ruel pour 
voir Richelieu, qui va le trouver à son tour aussi commodément à Versailles 

' On peut emprunter les principaux renseignements aux gazettes suivantes : tG32, p. 82, 402, 
470 ; 1634, p. 108, 476 ; 1635, p. 195. Les mentions moins notables sont continuelles. 



406 LA IU:VI K |)K LA UT 

qu'à Saint-Germain. Kn avril I63i, il passe en revue à Versailles les cent 
soldats do la garde du cardinal-duc; en octobre, après la réconciliation avec 
son frère Gaston, il y reçoit la visite du cardinal, et la journée royale se par- 
tage entre le conseil et l'exercice des mousquetaires. Mais c'est toujours la 
chasse qui motive les séjours à Versailles, qui ont lien alors en moyenne une 
dizaine de fois par an. La reine y vient avec ses dames pour chasser à cheval 
« dans le parc » et parfois le roi « leur fait voir la maison ' ». Les chastes 
amours de Louis XIll se rattachent aussi à Versailles par quelques anecdotes. 
C'est là qu'il vint cacher son chagrin, quand M''" de la Fayette quitta la Cour 
à Saint-Germain pour entrer en religion. 11 eut, l'année suivante, le plaisir 
d'y recevoir M""" de Hautefort, pour qui sa passion s'était réveillée. Elle accom- 
pagnait un jour Mademoiselle et deux autres princesses, et, à l'issue de la 
chasse, Louis XIII « leur donna une magnifique collation, où elles furent ser- 
vies par tous les seigneurs qui se trouvaient lors près du roi ». 

On peut donc évoquer dans le petit château quelques-unes des belles 
galanteries que narre M""" de Motteville. Nous ne savons rien des dispositions 
intérieures, sinon que le roi y avait im appartement au premier étage, et 
qu'il avait reçu de sa sœur la duchesse de Savoie, pour mettre en son château, 
(< quatre ameublements complets de velours à fond d'argent, l'un bleu, l'autre 
gris de ciel, le troisième vert et le quatrième nacarat ■ ». Aucun des murs 
actuels dans le château ne remonte à cette première époque. Un escalier en vis, 
qui débouche près de l'Œil-de-Bœuf, dit escalier de la Journée des Dupes, passe 
pour être celui qui servit à Richelieu, logé à Versailles, le 11 novembre 1630, 
pour communiquer secrètement avec le roi. On sait que le cardinal prépara 
ainsi pour le lendemain la disgrâce du garde des sceaux Marillac et des 
partisans de la reine-mère, c'est-à-dire raffermissement définitif de son 
propre pouvoir que Marie de Médicis croyait avoir détruit. Mais il faut 
renoncer à trouver dans le château le moindre souvenir topographique de 
cette journée historique. Rien ne porte à supposer, comme on le répète 
gratuitement', que la chambre de Louis XIII ait été où fut plus tard la Iroi- 

' A proximité du cliàtcaii se trouvait uu jeu ilc paume, comme dans toutes les maisons royales. 
11 est mentionné dans le rapport Couard déjà cité, pour l'année ItiSl. 

• Gaze/le. I63i, p. 432. 

' C'est J.-A. Le Roi qui a mis cette erreur en circulation (cf. Curiosités histor., Paris, 1861. p. 28), 
s'y croyant autorisé par la description do Félibien, qui est de 1674 (non 1671) cl ne saurait avoir 
aucune valeur pour le château de 1030. Nous ne pouvons savoir en vérité où était la cliambre de 



LA CREATION DE VEUSAILLES 



407. 



siènie seulement des chambres de Louis XIV, c'est-à-dire dans remplacement 
de l'Œil-de-Bœuf. Il y a du reste, pour ce qui est de l'escalier, une raison 
plus péremptoire : sur le premier plan du rez-dechaussée par Silvcslre, où 
tous les détails de la conslruction sont scrupuleusement notés, et qui est 
de i667, l'escalier on vis n'existe pas encore. 




Vue dk Vkhsailles 
ï)"ji|ti-L'S une pt'lite vigiictlc ilii plan ilc (ioMiuiisi 

Nous n'avons qu'une seule représentation de Versailles avant les agrandis- 
sements de Louis XIV, c'est la petite vue faisant partie, avec celles d'autres 
maisons royales, des ornements du plan de Paris publié par Gomboust en t652 '. 
Il est permis de penser, mais ce n'est là qu'une hypothèse, que c'est exacte- 
Louis XIU, qui l'ut sans (loute la preuiiùre cliainbro de Louis XIV, avant les travaux de Le Vau, la 
seconde ayant été sur remplacement du Salon d'A|iollon. Ne vaut-il pas mieux se résigner à igno- 
rer, quand on ne peut d'ailleurs faire autrement ? . 

' Cette vue, ignorée de Dussieux, a été signalée pour la première lois par M. Henry Lemon- 
nier, dans l'Ai-/ français au temps île Pùchelieu et de Mazann. Paris. 1833, p. 2i8. On trouvera en 
re livre excellent d'utiles observations esthétique» sur l'rpuvre attribuée à Le Mercier. 



408 LA HEVUE UE LAllT 

ment la conslruclion élevée par l'archilecto de 1C24; en tout cas, c'est 
sûrement le château tel que l'a laissé Louis XllI. Si ce document confirme, 
pour ce qui regarde le corps du château, les données générales des estampes 
de Silvestrc et de Pérelle, il n'en est pas du tout de même pour les dépen- 
dances. 

Le château est formé d'un corps de logis, au fond d'une petite cour 
carrée, dont deux ailes de bâtiment font les côtés, et que ferme du côté de 
l'arrivée un portique à sept arcades. Quatre petits pavillons s'adjoignent aux 
quatre angles du château, dont les façades intérieures ont cinq et six fenêtres 
et les façades extérieures neuf. Un balcon tournant autour de l'édifice 
dégage les appartements du premier étage. La construction est faite de pierres 
et de briques. Tout autour règne, suivant l'usage du temps, un large fossé 
de défense, fossé dit à fond de cuve, revêtu de briques cl de pierres de 
taille, fortifié par une fausse braye ou basse enceinte et bordé d'une balus- 
trade. On jugera du peu d'étendue du château, en songeant que l'aire de 
la cour intérieure est exacloment celle de la cour pavée de marbre sous 
Louis XIV ; c'est même dans la cour de Marbre, dont deux côtés sur trois 
ont conserve, sauf pour l'ornementation, l'aspect architectural primitif, 
qu'on peut se faire une idée do la construction Louis Xlll, de l'élégante 
disposition des façades et de l'heureuse coloration qu'elles présentaient aux 
yeux. 

Passons maintenant aux dépendances. D'après la gravure de Gomboust, le 
fossé du côté de l'est était précédé d'une petite cour d'entrée carrée ; elle était 
fermée par un mur sur le devant, et sur les côtés par deux étroits bâtiments 
de communs. Ces deux bâtiments ne sauraient être identifiés avec ceux qui 
ont existé plus tard aux deux côtés de la cour Royale, beaucoup plus grande 
que cette avant-cour Louis Xlll ; par conséquent la vieille aile conservée à 
gauche doit perdre le nom qu'elle porte d' « aile Louis Xlll ». Elle a été 
faite pour les écuries de Louis XIV. J'indiquerai d'ailleurs la date des cons- 
tructions de la cour Royale, qui furent des premières ordonnées par le Grand 
Roi. 

Que pouvons-nous connaître des jardins avoisinant le château? On sait 
que Jacques Boyceau, jardinier de Louis XIII, avait travaillé à Versailles. 
Il est l'auteur d'un curieux Traité de jardinaf/e selon les raisons de la nature 
et de l'art, paru après sa mort en 1G38. Parmi les gravures de son ouvrage 



LA GRKATIO.N \)K VEHSAILLKS 



4(19 



devenu forl rare, il y en <a deux pour des parterres de Versailles'. Ou y voit 
très bien la manière de Texcellent artiste, qui dispose ses parterres en « bro- 
deries » formant de grands dessins exécutés en buis taillé, en espaces 
sablés et en pelouses de couleur différonte. Gomboust représente le château 
de Louis XIII entouré de parterres Jacques ; ce sont apparemment ceux de 
Boyceau. Mais on a exagéré d'une façon vraiment incroyable le nMe qu'il a 
pu remplir à Versailles. On a fait de Boyceau, sans l'ombre d'une preuve, 




Ancienne vue du jardin de Vr.nsAii.i.ES 

D'après Pérelle 

l'auteur du dessin général du parc et du tracé des dix-neuf massifs boisés que 
présentent les plus anciens plans de Louis XIV - ! Bien ne permet de lui faire 
honneur d'une telle création. Son livre lui-même nous renseigne implicite- 
ment, en ne faisant mention expresse, comme travail exécuté à Versailles, 
que d'allées en charmilles plantées par lui : « [La] diversité bien ordonnée 
donnera grâce à la besogne et plaisir à la vue par la diversité des verts qui 



' Une (le ces firavures, celle que nous reproduisons, est classée au Cabinet des Estampes, Topo- 
graphie, Vrt 36o. L'autre planche de l'ouvrage porte cette indication ; - Parterre de pelouse du 
parc de Versailles ». Une dos deux médailles qui existent de lîoyceau le nomme « in [tendant 
d fcs] jardins du Uoj' ». 

' Dussieux, I, 21, TI, 197. 



I.A REVUE DE L ART. 



52 



410 I.A HKVUE I)K L'A HT 

feront les palissades, plantées chacune de différents plans ; les desseins qu'en 
baillons ici, et qu'avons fait planter à Versailles et ailleurs, pourront ôlrc 
suivis ou au moins en pourra-l-on liror ce qui se pourra trouver bon et en 
faire de différentes inventions'. » Si Boyceau eût vraiment conçu le plan 
d'un grand parc à Versailles, l'occasion semblait indiquée de s'en vanter un 
peu dans son livre, ce qu'il n"a point lait. Le premier Versailles n'ayant 
jamais été qu'une maison pour la chasse, c'est au seul point de vue de la 
chasse qu'avait été clos et disposé le parc de Louis Xlll , et si aucun 
récit ne fait allusion particulière aux jardins qui s'y trouvaient, c'est que ces 
jardins se réduisaient sans doute à assez peu de chose. J.-Fr. Blonde), qui a 
été fort bien informé sur les origines de Versailles, se borne à dire : « Ce 
petit édifice était environné de bois, de plaines et d'étangs, dont la nature 
alors faisait seule les frais ^ » En accordant à Boyceau l'honorable mention 
que son livre réclame pour lui, on voit qu'il ne mérite à aucun degré de 
retirer <à Le Nôtre une part quelconque de sa gloire. 

Sommes-nous au bout de nos simplifications historiques? 11 faut parler 
encore des annexes de Versailles sur lesquelles on a également utilisé des 
documents trop postérieurs pour prouver quoi que ce soit. Sur le Potager 
et le Parc-aux-cerfs, il n'y a même pas de document : car le plus ancien 
tracé de ce dernier est fait à l'encre rouge sur un plan qui n'est guère 
antérieur à 1680, et par conséquent il ne saurait être plus ancien que le 
plan lui-même', et, pour le Potager, s'il est possible que Louis Xlll ait fait 
cultiver à Versailles des fruits ou des légumes '*, aucun témoignage contem- 
porain ne nous dit que ce fut sur l'emplacement où Louis XIV eut plus lard 
son premier potager ^ Ce n'est pas ici le lieu de parler de la Ménagerie; mais 

' Traité, etc., p. 60. Il n'y a pas un mot de plus sur Versailles, et Dussieux a fait là-dessus tout 
son échafaudage. — Nous reproduisons ciiontre une gravure peu connue de Pérelle qui ne semble 
pouvoir s'appliquer qu'à cet ancien état du jardin. 

• Arciti lecture française, t. IV, p. 93. Klondel avait sous les yeux les papiers de Charles Per- 
rault, conservés de son temps à la Surintendance des Bâtiments, à Versailles, et brûles dans l'in- 
cendie de la bibliothèque du Louvre, en 1871. 

' Ce plan cité par Dussieux, p. 29, comme unique appui de son assertion, est aux .\rchives de 
Seine-et-Oise. Bien loin d'être un plan Louis Xlll, il montre toutes les constructions de Le Vau 
et même l'aile des Princes. Le plan de Caron porte le même tracé. — Le nom du Parcaux-cerfs 
n'apparait qu'en 1(178 dans les Comptes (éd. (iuifTrey, I, 1055). 

* La chose est même fort probable, en dehors de la question d'emplacement; le château des 
Gcndi avait sans doute un potager, et un .acle de 1639 mentionne un Girard Tiphaine, • jardinier 
du Uoi en son vieil chasteau de Versailles • (Rapport Couard, p. 548). 

' Dussieux n'invoque sur le potager qu'un témoignage, celui du récit, cité par J. -A. Le Roi, 
de la dernière maladie de Louis XIII : • Sa M.ajesté fit faire collation de ses confitures (/e Versailles 



LA GREATID.N 1»E VEHSAILLES 



411 



l'iiniquo témoignage qui lii nîontro anlérieuic h Louis XIV n'est pas probant. 
Quant il la première Orangerie, que représentent certaines vues anciennes et 
qui occupait une partie de remplacement du parterre du Midi, c'est par pure 
hypothèse qu'on on fait une œuvre de Le Mercier et môme qu'on la fait 
remonter à Louis XIIL La nature des jardins de Versailles sous Louis XIII 
et leur peu d'importance ne comportaient pas une orangerie. Je fournirai 
d'ailleurs la preuve qu'elle a été construite par Le Vau en 1GG3. 

Tout le monde enlin attribue à Jacques Le Mercier le premier château, mais 
personne, que je sache, n'en apporte la moindre preuve. Le grand artiste, que 
Sauvai appelait « le premier architecte de notre siècle», nous révèle par tous 
ses ouvrages, doni le plus important fut le château de Richelieu, un tout autre 
goût architectural que celui de Versailles. Le charmant édifice semble être 
d'un maître beaucoup plus fidèle au goût ancien et plus voisin des traditions de 
la Renaissance française. Au reste, aucun témoignage du xvii° siècle ne parle 
de Le Mercier, et Sauvai lui-même, dans la notice excellente qu'il lui a consa- 
crée et où il énumère les hôtels, châteaux et églises où il a travaillé, ne fait 
pas la moindre allusion à Versailles'. Ce silence unanime des contemporains 
suffit h écarter son nom, quel que soit le nombre de fois qu'il ait été répété 
dans notre siècle. 

A défaut d'une certitude, j'aurais à présenter une hypothèse en faveur d'un 
autre architecte de Louis Xlll, rattaché par son éducation de famille à l'art 
d'où Versailles est sorti et de qui les œuvres connues fournissent une compa- 
raison tout à fait satisfaisante. Il s'agit de Jean Androuet du Cerceau, petit-fils 
du premier Jacques Du Cerceau et neveu du second. 11 fut nommé architecte 
des Bàlinicnts du roi en 1617 et vivait encore en 1649. On sait de lui qu'il 
travailla à la reconstruction du pont au Change et qu'il bâtit l'hôtel dit de 
Sully, celui de Rellegarde et celui de Bretonvilliers, que donnent les gravures 
de Marot". Les considérations d'esthétique seraient cependant insuffisantes 

ù la Heine, ti la princesse de Cundé, etc. • (Gazette, 1613, p. 348.) Par malheur, les mois de Ver- 
sailles sont de l'invention de Le Uoi ! — Cet exemple me dispensera d'insister sur d'autres infor- 
mations analogues de ces mêmes compilateurs. Pour avoir, du reste, tiré chacun trente pages du 
sujet que nous résumons dans cet article, il faut bien qu'ils aient été doués d'une force d'imagination 
peu comnmne. 

' Antiquités de Paris, t. I, \~ii, p. 330. l.a ville de Versailles, trompée par ses historiens, a donné 
à une rue le nom de Jacques Le Mercier, qui n'a rien à voir avec Versailles. 

'Henri de fieynuiller. Les Ou Cerceau, Paris, d887, p. 272 (le compte de 1624 est publié à la 
page 271 de cet important ouvrage). Jean du Cerceau est le dernier artiste notable de la célèbre 
famille d'architectes. 



412 



LA REVUE DE L'ART 



dans la question, s'il n'y avait un document assez curieux pour les appuyer. 
Jean du Cerceau, nommé architecte de Louis XIII aux gages de îîOO livres par 
an, eut, en 1G24, ses gages portes à 800 livres. Cette augmentation singulière 
est justifiée par le compte, « attendu la nécessité des affaires de sa dite 
Majesté». Il y a là, semble-t-il, un commencement de prouve. On ne peut 
s'empêcher de penser en effet que les «affaires» d'architecture de Louis XIII 
en 1624 avaient élé précisément la construction de son château de Ver- 
sailles. 

Il était nécessaire de déblayer le terrain de tous les renseignements que 
la fantaisie y a accumules sous les apparences de l'érudition. Un des résultais 
de cette enquête démontre la vérité, contestée à tort, des anciennes opinions 
traditionnelles. Quoi qu'on ait pu prétendre à propos du « château de carie » 
de son père, Louis XIV reste bien le créateur de Versailles, et nous le verrons 
à l'œuvre, en étudiant cette création, entouré de ses glorieux collaborateurs, 
Colbert, Le Vau, Francine et Le Nôtre. 



PiEBnF. DE NOLllAC. 



{La suite pruclutincmenl) 





lieiioo I>uiardin 



i'r1':j)i:uic i,k grano 




SALONS DE 1898 



L'ARCHITECTURE 

une ann(:ïc do distance, le môme membre du 
jury a accepté une fois encore de parler ici en 
toute impartialité de l'architecture aux Salons, 
non sans cette crainte salutaire d'ennuyer le 
lecteur, qu'il puise dans sa pratique des locaux 
de retraite où l'on confine, comme il est 
d'usage, ces œuvres peu visitées. 

Un vœu qu'il exprimait à pareille époque 
et à semblable place s'est réalisé au delà de 
toute probabilité. Voici que les deux Sociétés, les sœurs ennemies, ennemies 
sans qu'il soit possible aux adversaires de savoir comment ni pourquoi, 
phénomène qui doit singulièrement dérouter le public profane, s'agitent 
sous le même toit, séparées seulement par un café-restaurant, enchaînées 
l'une à l'autre avec la rivurc d'une entrée commune, de cartes collectives, 
d'affiches confondues, de caisse partagée, et se prodiguent autant de baisers 
Lamourelle qu'on exige cette grande dominatrice du monde : la nécessité 
de vivre. 




414 LA REVUE DE L'AIIT 

Un peu d'histoire rétrospective nous conduira jusqu'à cette étonnante 
solution. C'était sous le proeonsulat du brillant et aimable peintre Détaille. 
La Société des artistes français, forte de la tradition de tant d'années pen- 
dant lesquelles elle s'était substituée à l'Ëtat pour entretenir ces Salons pari- 
siens, déjà célèbres à l'époque où Diderot préludait à la critique artistique, 
avait réclamé hautement, nettement, éncrgiquement le droit, le seul droit 
qu'elle eût revendiqué en échange de centaines de mille francs d'économies 
annuelles au budget : celui d'être close et couverte. Elle pratiquait la bonne 
politique : celle d'importuner, de fatiguer, de tourmenter, de lasser, revenant 
à la charge pour se faire confirmer ce droit, cherchant de nouvelles occa- 
sions, ne laissant échapper aucun prétexte, usant les ministères et recom- 
mençant ses démarches quand il fallait arracher aux successeurs les pro- 
messes si péniblement obtenues de ces prédécesseurs tombés qui constituent 
la noble phalange de nos présidents d'honneur. 

Elle inventait des emplacements; les membres de son sous-comité appor- 
taient des études toutes faites, des devis sommaires préparés pour riposter 
d'avance à toutes les objections, à toutes les incertitudes. Pendant que des 
barbares proposaient de gâter le Palais-Royal à leur bénéfice; qu'une combi- 
naison d'abris-hangars autour des squares du Carrousel n'échouait que par 
la crainte du feu au ministère des finances ou au musée du Louvre, on ima- 
ginait une reconstitution archéologique de l'ancien palais des Tuileries, de 
Philibert Delorme, tentative possible qu'on aurait peut-être pu faire durer 
pendant l'Exposition de 1900, et dont l'utilisation n'aurait pas été embarras- 
sante. Croirait-on que la crainte de reconstituer la demeure des tyrans ait pu 
entrer en ligne de compte dans le refus d'essayer cette hypothèse? La terrasse 
des Tuileries, l'allée du Méléagre, l'entrée du bois de Boulogne, la Muette, 
des terrains privés — et j'en passe — se succédèrent dans la défaveur du 
public. 

Pendant ce temps, la Société nationale, qui avait surtout pour justifier 
ses prétentions son ardeur à les soutenir, arguait de son côté de l'asile qui 
lui avait été généreusement accordé jusqu'ici, à la grande envie des pastel- 
listes, aquarellistes et autres sociétés privées, et faisait autant de bruit que 
nous. 

Ce fut un coup bien dur que l'annonce de la décision prise par le gouver- 
nement de nous exiler dans les lointains de l'extrême ouest de Paris, sous 



I,ES SALONS 1)K 1898 : LA IIC II ITKC.TIIKE 



415 



cet immense abri de la galerie des machines, où le concours agricole s'était 
l'an dernier trouvé si fort à l'aise, et encore avec cette condition de l'entente 
forcée avec la Société rivale, laquelle avait présenté des projets non moins 
charmants au refus de l'Etat, notamment la construction d'un palais de 
M. Formigé sur l'emplacement du café chinois, au bois de Boulogne. Nous ne 
sommes pas dans le secret des émotions de l'ex-Sociélé du Champ-de-Mars. 
La stupeur y dut être moindre puisqu'elle avait trouvé déjà précédemment 
un asile dans ces parages écartés; mais pour nous la déconvenue fut 
cruelle et on mit quelques séances à se secouer les plumes. Pourtant, la 
parole de l'I-ltatue subissait pas d'atteinte; il n'y avait pas d'éclipsé dans le cours 
brillant jusqu'ici des Salons; nous étions abrités, abrités pour deux ans, puis- 
qu'au cours des négociations on avait toujours fait abandon de l'année de 
l'Exposition. Fit on pas mieux de remercier le ministre, les ministres, dont 
l'entente avait enfin abouti à tenir compte de nos revendications? L'un d'eux 
donna rendez-vous sur place avec M. le Directeur des Beaux-Arts aux 
dévoués organisateurs des Salons, sur ce vague terrain poussiéreux que 
venaient de quitter les moutons et les bœufs. A gauche étaient groupés les 
gros bonnets du Champ-de-Mars. Près du bureau de l'architecte de la 
galerie, M. Raulin, les délégués delà Société des artistes. La bonne humeur 
de M. Boucher rapprocha ces éléments hésitants et l'on commença de bonne 
foi, eu bonne camaraderie, à chercher le moyen de se concerter, sans nuire 
à l'autonomie si jalousement réservée de la Société nationale, sans que cette 
fusion matérielle, obligatoire, aboutît à une rentrée au bercail, solution dont 
celle-ci ne voulait pas. 

D'abord on se partagea la surface à peu près proportionnellement à l'im- 
portance des expositions habituelles; puis vint l'objection des entrées 
séparées. Les artistes français tenaient bon, étant les plus nombreux, et dans 
une proportion dix fois supérieure, pour garder l'entrée sur l'avenue de la 
Bourdonnais. 

— Alors nous enverrons notre public à Grenelle, ou en face, à l'extrémité 
des bâtiments de l'École militaire? 

— Passez par chez nous ! 

Cette hypothèse paraissait phénoménale : comment s'y prendrait-on? la 
recette, les cartes, le partage des fonds, le contrôle, la surveillance, la sortie, 
les agents, etc., etc., autant de questions qui paraissaient insolubles. Nos 



416 LA ItKVUE 1)K L'A HT 

collègues de la Société nationale ne me démentiront pas : on mil de notre 
côté à faire des avances toute la bonne grâce possible. La proportion du tiers 
comme répartition de la surface, constituée h leur bénéfice, fut appliquée à 
tout. Qu'on entre par les deux extrémités, il n'est pas douteux que le plus 
grand nombre de visiteurs passera de notre côté. Avec un mouchoir sur les 
yeux, les fervents pourront renouveler le petit jeu du tapis vert de Versailles 
jusqu'à l'arrivée à destination; mais assez de routiniers ne craindront pas 
notre contact pour que le rapport des sommes ainsi fondues ne soit pas défa- 
vorable à nos associés involontaires. 

Un plan avait été élaboré, un peu avec laide de tout le monde, plan 
duquel M. Loviot fournit au comité une première forme pratique et réali- 
sable, en môme temps que M. Raulin avait la tâche difficile de la rendre 
acceptable à tous : au concours agricole et au concours hippique auquel il 
fallait livrer une piste équivalente pour qu'il pût utiliser ses gradins des 
Champs-Elysées. Plus tard les écuries de celui-ci étant à transformer d'ur- 
gence en Salon d'architecture par un coup de baguette, on dut mettre ses 
stalles dans la rue pour avoir raison de sa coupable indolence. 

Les grandes cloisons mômes qui devaient former nos salles de peinture 
avaient pu ôtre montées d'avance ; elles ont contenu, pendant le comice 
agricole de 1898, les machines, outils, engins, etc., qu'on voyait autrefois le 
long du Cours la Reine. C'est l'Etat qui nous les a reconstituées, ou, pour 
mieux dire, le Commissariat de l'Exposition, non sans révolte de sa part, 
puisque cette dépense fort lourde ne devait rien produire pour la grande 
manifestation de 1900, son unique but. II ne faut pas croire d'ailleurs que 
les défenseurs de nos ressources lentement accumulées avaient hésité à com- 
promettre notre capital, le capital destiné à nos veuves, nos orj)helins, nos 
vieux lutteurs usés, quand il s'est agi de maintenir notre tradition d'exis- 
tence. Dès le premier jour on avait décidé d'y jeter au besoin tout notre avoir 
pour qu'il n'y eût môme pas une interruption d'une année. Primo vivcre.... 

Notre trésorier Boisseau, infatigable et tout dévoué, prévoyait et indiquait 
des dépenses formidables. Et toutes nos cimaises! et tous les vélums qu'il a 
fallu créer, et les tapis ! et les décorations povir entourer la salle de sculpture 
en les associant aux tapisseries libéralement prêtées par l'Etat ! Rien de nos 
vieilleries ne pouvait servir. Adjudications, soumissions, réclames des grands 
magasins, on a tout utilisé; et ce fut miracle de voir ces artistes, ces grands 



l-DS SALONS l)K 1808 : L'A lU'.ll ITEGTUUE 



411 



cnfiinls, se transformer en administrateurs, en organisateurs, pour ne pas 
avoir le démenti de celte conliance que J. Ferry avait mise en eux avec une 
justesse de vues que peu d'entre nous appréciaient alors. Rendez-vous, rcu- 




TUASSEPT NORD DE SAINT-EuSTACIIE, A PaIIIS 
Dessin dp M. lîÉRvi Li 



nions préparatoires, séances houleuses, propositions bien étudiées en vue 
d'éviter tout échec aux assemblées générales, votes successifs superposés, où 
le comité, de bonne grâce, abandonnait, cédait encore un morceau de patri- 
moine, pour que rien ne parût avoir périclité dans cet exode douloureux, dans 
cette captivité d'Kgyple où nous accompagneront les vœux des fidèles du Salon, 
mais où leur présence réelle risque fort de nous faire défaut. C'est, hélas! si 

I.A nEVLE [>E 1,'aht. — i:i. i,3 



418 LA REVUE DE L'A UT 

loin. C'est bien plus loin que le concours hippique où ne vont que des gens à 
cheval ou à chevaux, tandis que nolro clicntMc use de tous les moyens de 
locomotion. 

Les gens du vieux Chnmp-de-Mars, mal montés en architectes depuis la 
scission de scission qu'a menée chez eux ce sempiternel et intéressant lutteur, 
M. de Baudot, qu'on ne sait trop s'il vaut mieux avoir avec soi ou contre soi, 
acceptèrent la continuation de notre plan, se réservant d'en nuancer le décor, 
et ne se séparèrent de nous que par l'estrade du café-restaurant, concédé 
toujours à frais et bénéfices communs et dans la proportion convenue. 

De la situation dominante de ce lieu d'élection des visiteurs on plonge 
dans les deux espaces réservés à la sculpture. On peut s'y donner la main; on 
peut s'y exterminer à loisir, et le public, inditîcrent à ces querelles que j'aime 
mieux ne pas qualilier, de peur de contrister des amis des deux camps, 
savourera le bock de la conciliation en attribuant à chacun de nous un œil 

ironiquement bienveillant , non sans inquiétude pour nous de le voir 

loucher. 

Il a en face de lui un autre terrain d'accord : l'exposition des arts dits 
décoratifs récemment introduits dans les deux Sociétés, — qui relèvent sou- 
vent de l'architecture, — et pour lesquels il conviendrait d'avoir une tendresse 
particulière, pas tant à cause du mépris que professent quelques uns de ceux 
qui y exposent pour toute tradition et tout bon sens que pour leur désir 
parfois naïf de secouer le triste goût du snobisme pour les rééditions des 
choses toutes faites, pour les copies du déjà vu et pour le Iriomjilie du vieux 
neuf. 

On lui en a rendu la visite facile, à ce public très empressé aux bizarreries, 
aux étrangetés, pourvu qu'il ne les achète pas. 11 n'en est pas de même de nos 
doux, froids et tristes dessins sur papier blanc, entourés de bandes grises. 
Cette fois le sacrifice est complet. La bonne entente dont nous lui sommes 
reconnaissants entremêle ordinairement un peu avec la savoureuse exposition 
des peintres notre sévère collection de tracés. On forçait les gens à traverser 
notre exposition, et un divan tentateur achevait même de séduire les dormeurs 
en quête d'un coin paisible et retiré. 

Pour nous trouver cette fois, il ne faut pas avoir commencé la visite par 
le côté gauche. Jusqu'à l'extrémité de la dernière des salles on ne nous ren- 
contrera point. Nous formons l'aile droite. C'est au delà et en dehors de toute 



LKS SALONS DK 1808 : l/A lUl 11 ITKCTl' UK 



419 



pointure qu'on peut pénétrer dans notre galerie aux parois ondulées et flot- 
tantes, longue, interminable et monotone, où hennissaient récemment les 
étalons montrant leurs belles croupes aux connaisseurs. Un jour de face et 
violent, bien qu'au nord, n'est pas l'éclairage rôvé. Quand on n'a pas ce que 
l'on aime 




Catiikdrai.e de Loheto, CiiAPEi.r.E DE Saint-Lolis-kes-Français 

Par M. Lameihe 



Ne faisons point de comparaison d'ensemble désobligeante entre ce Salon 
et SOS ancêtres. D'une année à l'autre, une licole no saurait avoir décliné ou 
progressé. 

Mais cette période d'activité rare où s'élaborent les grandes éludes pour 
l'exécution improvisée des palais et des surprises de la future Exposition 
occupe tous nos dessinateurs et n"a pu être favorable à la préparation d'aqua- 
relles. Concours sur concours auraient pu donner occasion à des rééditions 
bien intéressantes de projets auxquels — phénomène rare — le public tout 
entier s'est intéressé : grand et petit palais, esplanade des Invalides, Champ- 
de-Mars, pont Alexandre III; puis la gare d'Orléans au quai d'Orsay, celle 
des Invalides; mais de toutes ces conceptions aucune n'est semblable à la 



420 I,A HE VUE DE L'A HT 

forme dernière que l'éliule donnera, et leurs ailleurs ne se sont guère 
souciés de produire de nobles et belles esquisses quand dans un délai si 
prochain le monde des visiteurs sera convié à en voir la réalisation, ce 
qui est un bien autre triomphe, le vrai, le seul dont nous puissions nous 
soucier. 

Signalons les œuvres fraîchement achevées dont les auteurs ont risqué la 
reproduction, sans suivre d'autre ordre que celui de nos souvenirs. Ce sera 
vite fait. 

Voici Vhâpital Boticicaul, dont l'inauguration toute récente avait appelé 
vers Grenelle une foule curieuse de la solution du problème posé avec 
beaucoup d'argent par la généreuse donatrice. Nul hôpital n'est plus confor- 
table; nul ne doit représenter une dépense par lit plus élevée; nul n'est plus 
simplement, largement, logiquement et gaiement composé. Plan considé- 
rable, création importante, très soignée de MM. Legros père et fils. 

Des groupes scolaires : c'est une monnaie courante. 11 y a pour cela une 
catégorie spéciale d'architecture qui sévit depuis un demi-siècle et menace 
de devenir la caractéristique de notre art municipal et départemental; celle 
de Saint-Ouen par M. Bourgeois n'y écha])pe pas, non plus que celle de 
M. Charlet à Berck. 

Le collcye de Saint-Germain, de Ghoret, fait meilleur ell'et en exécution 
qu'en dessin ;^ peut-être sans doute ici par l'insuflisante qualité de la facture, 
mais aussi comme le résultat d'un simple fait fréquent qui éloigne des 
expositions des architectes dont les œuvres méritent pourtant la faveur du 
public. Cet immuable géométral, contraint à ne rendre qu'un aspect des 
choses, déroule toute appréciation en supprimant les fuites de perspective, 
les imprévus et le pittoresque des contours latéraux, des silhouettes sur le 
ciel ou sur les formes voisines. Notre habitude des conventions du rendu y 
supplée pour les techniciens cl les spécialistes; un œil non préparé n'y 
trouve pas son compte. 

M. Margotin expose de nombreux documents sur une intéressante pro- 
priété construite à Reims; M. Meyer un temple protestant pour la Suisse, 
dont la forme caractéristique du plan est à louer. 

Il y a encore de M. Autant, dont le nom a retenti au procès Zola, un 
casino d'Enghien, avec une architecture bien casino et bien Enghien; 
j'avoue ne pas savoir s'il faut le ranger dans la catégorie des œuvres réa- 



IJ':S SALONS DE 1898 



LAUCHITEGTUIIE 



42 i 



lisccs, non plus (juc le projet de MM. Forgeot et Fontaine pour un orphelinat 
à Troyes; ni la maison de retraite en Totiraine, de M. Mignot; ni le vélodrome 
de In Bénaudière, de M. Garin; ni le ihéàtrc de la ville de Kiew, de M. Gosset. 
C'est au milieu des ouvriers que sont prises ces notes qui paraîtront presque 
à l'ouverture du Salon; mon excuse est toute dans la hâte de l'information. 

Le gentil monument à jW"" Clairon par 
llenii Guillaume n'est sûrement 
rôvc sans réalisation; je ne sais 
en est de môme de Yéglise Saint- 
Itordcaiix par 11. Le Rille. 

Notre éniinent ami, Gaspard 
de Lyon, méritait un tombeau 
digne de ce rare et disting 
talent. C'est M. Perrier, 
son élève et son inspec- 
teur dévoué, qui nous en 
présente l'élude. 

Si les reproductions 
d'oeuvres exécutées sont 
peu nombreuses et mé- 
diocrement importantes, 
les dessins de concours 
publics, de grands con- 
cours, ne sont pas moins 

intéressants ni plus rares que de coutume. Fn voici, par ordre alphabétique, 
les auteurs : 

MM. Joanny Bernard et Robert, deux fidèles associes en voie de terminer 
ri'lcole supérieure de Commerce de l'avenue de la République. Ces jeunes 
ambitieux préparent l'avenir par un labeur d'une rare intensité et leurâ 
efforts se traduisent chaque fois par un succès. Ils n'atteignent pas toujours 
au premier rang, comme pour l'œuvre en cours ; mais leurs elforls ne sont 
jamais indifférents et à chaque fois laissent leur trace par une nomination, 
Ils nous présentent un projet pour Yhôtcl de ville de Versailles, récompensé 
au concours. L'auteur de la composition primée, M. Bréasson, non plus que 
celui du monument qu'on exécutera, M. Le Grand, n'ont pas jugé utile de 




Tombeau de la famille Peiieire, au Péhk-Laciiaise 

Par M. liOLWENS VaN 1>ER liulJEN 



422 LA HEVLi; Uli L'AHT 

soumettre aux Parisiens leurs œuvres qui avaient passionné Versailles. Celle 
de MM. Joanny Bernard et Hobert avait compté au nombre des meilleures 
solutions d'un problème très complexe et très intéressant. 

Coup sur coup ils s'attaquaient à une autre grande composition de laquelle 
deux jeunes artistes, MM. Umbdenstokh et Auburtin, dont le dernier est 
encore en loge, sortaient victorieux : l'exposition des Années de terre et de 
mer, et une fois de plus balançaient la victoire. C'est un fait assurément rare 
que des succès à tous les coups. C'est pourtant la règle pour ces jeunes gens 
qui se sont fait remarquer encore dans un autre concours de la môme année, 
celui de la compagnie d'assurances /a New-York, en plein boulevard des 
Italiens. 

Plusieurs, M. Bousson et M. Letrosne entre autres, nous ont rapporté 
leurs études sur ces deux derniers sujets. M. Letrosne avait sur le bord de la 
Seine pour la Guerre et la Marine une conception grandiose dont l'écbelle est 
troublante, mais qui témoigne d'une audace et d'une francbisc de parti peu 
communes. Ce jeune artiste dont les succès scolaires présageaient un succès 
final a fait faux bond aux espérances qu'il avait fait naître en abandonnant 
les concours de grand prix où il avait marqué si fièrement sa place. 

M. Maistrasse, aussi un habitué des concours et des succès, nous donne 
son hôtel de ville de Versailles et sa New-York. 

La ville d'Evreux a remué pour un tout petit théâtre l'ingéniosité de 
quelques concurrents, non des moins qualifiés. Là encore le triomphateur, 
M. Legendre, n'a pas réexposé — (il semble que je veuille faire le Salon à 
côté). — Mais MM. Bidard, Narjoux ont voulu soumettre leur cas à d'autres 
juges. 

De même MM. Delahaye et Lahaure pour une maison cantonale à Bor- 
deaux et un poste de secours; — M. lluber pour Y hôtel de ville de liâlc. 

Il n'est pas jusqu'aux concours de l'Institut que quelques-uns de leur» 
auteurs tentent tous les ans de proposer sinon à une revision, du moins à une 
appréciation du grand public, lequel, retenu alors à la campagne ou aux 
stations thermales, ne se dérange guère pour ces luttes théoriques. 

M. Joseph Bernard soumet de nouveau à notre examen son église votive, 
sujet du concours du grand prix de l'an dernier ; M. Tronchel, une école de 
Marine ; M. Bouvier, une salle centrale d'établissement thermal, provenant du 
concours Ach. Leclère. 



LES SALONS DE 1808 : l/.VllC II ITEGTL'RE 



423 



Le règlement de notre section interdit l'admission des dessins ayant figuré 
dans les concours scolaires à 1 école des Bcaux-Arls. 11 y a toujours quelques 
élèves mal renseignés que leur expulsion surprend et d'autres malins qui 
risquent un déguisement dont le jury ne sait pas toujours se défendre. Pour 
le regret d'être privés parfois do quelques inventions de jeunes talents, nous 




Le Soiii 
Taliloau (io G. Gi ifiNAiit» 



croyons avantageux de iie pas ouvrir la porte toute grande à des essais qui 
avaient leur place et leur récompense ailleurs et de ne pas nous en laisser 
encombrer. Seuls les concours pour le diplôme décerné en fin de sortie, 
comme on présente des thèses pour le doctoral, ont trouvé grâce devant nos 
scrupules et fait lléchir la règle qu'on s'est imposée. Pas n'est besoin 
d'ajoviter que nul esprit d'exclusion des jeunes n'a présidé à cet ostracisme. 
Une œuvre d'artiste au berceau est précieuse à recueillir, à signaler, à 
mettre en lumière. Tel qui ne peut présenter à nouveau des études qui lui 



42i I.A HEVIK l)K L'AHT 

onl valu (les médailles à la rue Uonaparlc est sollicité pour présenter une 
belle conception imaginalive faite avec l'aide des ressources que la donation 
Chenavard a mises à la disposition de la direction des Beaux-Arts sous le con- 
trôle d'une commission fort libérale. 

Les projets présentés pour le diplôme sont toujours assez nombreux. 

Voici MM. Cornillc, avec un cirque; Bidoire, avec une grande et sérieuse 
élude de tissage dans le Nord; Bérard, avec une recherche d'architecture 
agricole : une ferme ; Berlhier, avec la solution d'un bon programme de 
crèche. 

Au hasard des souvenirs : MM. Fatio avec une villa ; Armbruster, un liùtel 
de ville ; Goffmon, un hôtel pour le Touring-Club ; iàniam, un établissement 
thermal ; Rousseau, un poslc de secours en mer ; Sirot, un quartier de cava- 
lerie. 

Les œuvres de composition l'emportent dans notre sympathie sur les tra- 
vaux de restauration pure. Il faut pourtant regretter l'absence au Salon de 
cette année d'un de ces nobles et grands efforts auxquels nous a accoutumés 
l'Académie de France à Rome. L'exposition en est comme découronnée. Tou- 
jours on s'arrête avec surprise — m5mc sans compétence — devant ces resti- 
tutions, souvent idéales, nécessitant en outre d'une grande pénétration, 
d'un esprit d'ingéniosité et de sagacité rare, cette intuition de civilisations 
disparues, cette saveur de poésie qu'offrent les choses mortes; on reste sou- 
vent confondu devant ce que représentent d'efforts, de labeur, de dépense 
d'énergie, ces résurrections entreprises pour la gloire et l'honneur, pour les 
études pures, pour la science et poiu" l'art. Cette année rien ne nous vient de 
la villa Médicis. Fasse le génie de l'antiquité que ce soit pour nous donner 
l'an prochain la jouissance d'un vaste travail auquel n'aurait pas suffi la 
période réglementaire et que nous n'ayons pas à déplorer une lacune, une 
faiblesse dans cette belle continuité des efforts annuels 

Quelques anciens de la maison nous ont déposé des cartes pour témoigner 
de leur intérêt pour la société à laquelle ils doivent devant le grand public 
leurs premiers succès. J'ai revu après trente ans des aquarelles de riches 
décors de l'époque de la Renaissance, d'un maître qui s'était fait oublier, 
Bcnard, et que viennent de remettre en lumière plusieurs tentatives très 
intéressantes à propos de l'Exposition imiversellc et de la gare du quai 
d'Orsay. Il nous avait laissé le souvenir d'un vrai coloriste ; l'impression 



LES SAI.dNS r>K 1808 : l/A ItC II ITKCT I" lîE 



42o 



n'a pas faibli. Comme loujuurs d'ailleurs l'exposition abonde en notations 
chaudes, spirituelles et habiles par ce proc(5dé souple et rapide, familier aux 
architectes, de la peinture à l'eau, généralement employée, sans truquage, avec 
toute sa franchise. 

Les uns, comme M. Ypcrmann avec ses mosaïques de Ravenne, nouveau 
témoignage de sa virtuosité en même temps que de sa fidélité au modèle 
choisi ; 

Comme Lameire, avec ses beaux décors pour Foiirvières, dignes de sa 
vieille gloire ; 

Comme Saladin, avec ses admirables faïences et ses souvenirs de Tunisie, 
une fois de plus consciencieux, sincère et de l'ai'l le plus afGné ; 
Comme Otiin dans un vitrail ; 

Comme M. Munier et M. André de Nancy avec des relevés et de curieuses 
peintures de VÉf/f/p/r et de ses temples; 

Comme Meissonier, avec une étrange fantaisie de pastel qui fait grimper 
une rouge vigne-vierge sur la Porte Saint-Martin; 

Comme Leteurtre, qui cnlretienl une n'pulalion déjà vieille avec des vues 
pittoresques d'après nature ; 

D'autres avec des décorations intérieures, qu'il faudrait citer en trop 
grand nombre, comme les Hista; 

Ou avec des souvenirs de voyage : Hédin. en Normandie et à Menton; 
Gallois, en Birmanie ; Gauthier, au forum romain ; Eschbacher, je ne sais plus 
où ; Deuby, à SanMiniato de Florence; Chaussepied, en Italie; Conin, ti Saint- 
Marc; Bureau, onEspagne ; Borius, à Rouen; Boucton, à AUjer, et trop d'autres, 
pour ne pas finir par tomber dans une énuméralion que vous trouverez, 
lecteur, au livret, plus correctement établie. 

Bien des dessins, cependant, mériteraient une mention. Je ne puis finir, 
sans citer cette fantaisie : dans le jardin du prcsbjjtère, due à l'imagination 
compliquée de M. Bertrand F. -F., et encore un Transept de Saint-Eustac/te, vu 
par-dessus les toits, par M. Béraud, bien joliment traité à la plume, et un 
délicat brevet de J. Libaudière pour les Architectes du Poitou. 

Ayant cité tant de choses, je ne puis pourlaul pas oublier non plus 
M. Wable, un de nos fidèles exposants, avec son fumoir tout peint et un 
monument d'Arnaud à la gloire de la République. (Jue les autres me par- . 
donnent, et notamment les restaurateurs, les artistes qui se sont acharnés 

l.A HEVLE DE 1,'aRT. — III. 54 



426' 



LA HEVir; l)K L'AHT 



sur quelque monument historique que je n'ai pu citer encore, M. Pailhès 
notamment poui' son c^norme travail sur la catlu-dralf de Rodez. Notre Direc- 
teur ne me pardonnerait guère d'abuser ainsi de la place qu'il m'a trop 
libéralement accordée. Je coupe court, remettant la conclusion au mois pro- 
chain. 

J.-I,. l'ASCAL 




LA PEINTURE 

oriiE émincnt confrère M. Pascal vient de re- 
prendre, avec une autorité toute spéciale, l'his- 
torique de l'installation des deux Sociétés au 
palais du Champ-dc-Mars : nous n'avons dès 
lors qu'à aborder immédiatement notre sujet. 
Mais la livraison d'avril ayant été exclusive- 
.^1 ment consacrée au château de Chantilly, il se 
trouve que la Bévue n'a rien dit des nombreuses 
expositions que virent éclore les mois de printemps; la direction m'avait 
donc demandé de réparer cette omission et je m'étais engagé à réunir dans 
un même article tous les Salons de l'année, petits et grands. 
, Comment tenir ma promesse sans dépasser les bornes qui m'ont été 
fixées? Jls sont trop, vraiment! Ce lurent tout d'abord les expositions des 
cercles artistiques de la rue Volney et de la rue Boissy-d'Anglas; dans cette 
dernière, il faut bien, du moins, que je mentionne l'admirable Frédéric le 
Grand à cheval, de M. Gérùme, dont la Revue publie une excellente hélio- 
gravure. On sait quel merveilleux sculpteur s'est révélé le maître peintre 
Gérôme; il connaît admirablement le cheval, et les statues équestres lui ont 
toujours porté bonheur; il vient de recevoir la commande d'un duc d'Auniale 
pour Chantilly; nul plus que lui n'était désigné pour pareil honneur. 

Quant aux expositions privées, organisées par des artistes isolés, désireux 
de faire connaître leurs œuvres, la seule liste en tiendrait une page; dans 
toutes les grandes galeries, chez tous les marchands de tableaux, elles se 



l,i:s S.\l,ONS l)K 1808 : I- A l'EINTl'UE 



427 



sont succédé sans inli'rrnplion. Deux sont à retenir, entre tant d'autres 
dignes d'inlérèl, auxciiielies d'ailleurs le publie n'a pas fait défaut; ce sont 
celles de l'illustrateur Daniel Vierge, à l'Art nouveau, et de M. Legros, ce 
Frant:ais de race que nous a pris l'Angleterre, et (|ni, du pays des Itrumes, 
nous envoie des gravures 
et des dessins étonnants 
de style et de précision. 
Puis ce furent les pas- 
tellistes, les aquarellistes 
avec leur section rétros- 
pective où tous les grands 
morts de ces dernières an- 
nées, Neuville, Ileillnitli, 
Gustave Doré, Jules Jac- 
quemart, brillaient d'un 
éclat bien dangereux p(Uir 
les vivants. L'exposition 
canine, le concours hippi- 
que, n'ont-ils pas eu, eux 
aussi, leurs Salons spé- 
ciaux, fort intéressants, 
ma foi, où professionnels 
et amateurs, également 
épris de l'ai't spoi'lii', riva- 
lisaient d'adresse et de vir- 
tuosité? C'est un des traits 
caractéristiques de l'évo- 
lution actuelle, que ce goût 
grandissant des gens du monde pour tout ce qui se rapporle aux choses de 
I art. A une époque où il n'y a plus de tradition de cour pour donner une 
direction an goût public, il est bon de voir ceux à qui leur nom et leur 
fortune assurent, en dépit de tout, une inlluence et une action, chercher à 
s'élever au-dessus des banalités faciles, et mettre, eux aussi, c'est le cas de le 
dire, la main à la pâle. S'il ne s'ensuit pas que la France doive y gagner des 
chefs-d'œuvre, fruits du génie, qui ne viennent que là où Dieu les a mis, du 




KsoL'ISSK. |iar (;*kih.i s-l»i han 




438 



LA REVUE DE LAUT 



moins les connaissances locliniques donnent à ceux qui les ont acquises le 
moyen de s'alTrancliir des tutelles dangereuses, qui ne parlent guère (|iic 
d'ancien et de bibelots; elles leur permettent de se faire un goût vraiment 
personnel qui les autorise à avoir des préférences bien à eux et à com- 
prendre, par suite, à servir l'art de leur temps et de leur pays. 

Encore une autre exposition, qui vient de s'ouvrir au palais de (Jiace, 
celle des artistes indépendants; grande halle où trop souvent la prétention 
s'allie à l'ignorance; puis la dernière venue en date, à qui notre confrère le 




l'OUTIlAlT IIKS ENFANTS DU l'KlNCK Ml IIAT 
Lablcau de Cabolis-Uiha»! 



Journal a offert l'hospilalité de sa salle des fêtes, dite des prix nationaux et 
bourses de voyage, exposition de jeunes qui ont voulu montrer comment 
chacun d'eux avait mis [i profit l'année de loisir que lui avait donnée la libé- 
ralité de l'Etat ; on y trouve surtout des études, des vues rapidtMiient saisies, 
quelques jolis morceaux de sculpture; la tentative a eu un début des plus 
heureux; elle mérite d'être encouragée. 



Nous voici maintenant à ce Champ-de-Mars où les salles consacrées à la 
peinture occupent, sur un double rang, deux fois la longueur de la galerie 
des Machines. On ne paie qu'un franc pour visiter les deux expositions! Ce 




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LES SALO.NS DR 1898 : LA l'KlMrKK 



429 



n'est pas cher; mais quel voyage 1 Ayons pitié île ceux (|iii amont voulu pro- 
filer de l'occasion pour tout voir en une fois! 

Quant au critique ([ui a accepté la çharpe d'un (el compte rendu, il laiil le 
plaindre, en vérité, si sa 
conscience l'a contraint de 
faire successivement le 
tour de chaque salle, le 
plaindre surtout de l'ohli- 
gation oi!i il se trouve de 
passer sous silence nomhrc 
d'ouvrages dignes d'inté- 
rêt, pour s'arrêter seule- 
ment devant ceux qui mar- 
quent ime tendance ou 
s'imposent à la curiosité. 

(( Tout à la Russie », 
voici pour la première im- 
pression, relative au choix 
des sujets. Qu'il s'agisse 
de grandes t(iiles allégo- 
riques où on nous montre 
le tsar pacificateur, ou de 
scènes prises sur le vif, 
entrées ou départs de l'Em- 
pereur, vues des escadres, 
scènes d'intimité, on s'a- 
perçoit tout de suite que 
les artistes ont ressenti 
l'écho de l'émotion géné- 
rale. 

lùilre t'int de toiles, il en est une. du moins, (jui mérite une mention à 
part, c'est celle que M. Détaille inlilule : CIv'dons; 9 octobre 189li:\n revue 
vient de finir; à un tournant de route débouche la voiture dans laquelle l'Km- 
pereur el l'Impératrice se rendent à la gare de Bony; à droite et à gauche, 
les troupes présentent les armes, tandis que les officiers saluent du sabre el 




G.iinri;;hl l.v lli-ni] Muilju. 

Ai'i'Aiimo.N i)i: C.r.ÉMF.NCE Isaiiie ai.x Tkoihadochs 

lubleau (II* IIemu Mmiiin 



430 



LA HKVIE DE LA HT 



que les drapeaux s'inclinent; dans le fond on dislingue les ondul itions de lu 
cavalerie (|iii s'ébranle, éclairée par les rellets du soleil couchant; les loin- 
tains rougeàtres contrastant avec l'ombre où ont été inlcnlionncllemcnl laissés 
les pi'cmiers plans sont d'une inspiration superbe; rien de grandiose comme 





L'attentf 
Inlileau <lc Auan-Jka 



La conkidexce 

lahlcau ttc Aman-Jean 



ce retour dos souverains, seuls en mouvement au milieu de toute une armée 
immobile et lespcclueuse. Ghriotts., s'écrieraient les Anglais ! Et, de fait, 
mieux que toutes les phrases et tous les discours, le tableau de M. Détaille 
est et demeurem -une page d'histoire, d'une éloiiueute. d'une svnthétique 
vérité. .t^- - 

La peinture militaire n'a du reste pas de bien nombreux représenlanis. 



1.1' s SALONS ItK 1898 : LA l' K L\ IT KK 



«I 



ct'llo aiiiH'c : j(> n'ai ^nèrc rc niiU'(|ii(', duns celle |iroiiiière visite, que le 
Waterloo de M. l'rai^'ois l'Iaiv.eiig, charge l'iiriboiule, jilciiic de vie cl de 
mouvemeni, endéi)il de eerlair.c; ( xagéralidiis de violence, dilliciies à éviter 
dans un j)aroil snjel. 




l'OUTIlAIT DE l\L Jll.FS LkMAITOK 
tablfau (io V , II; iiiiETiT 



Do mémo, l'ai't icligieiix n'occupe qu'uiu' place l)ien resli'einte dans l'im- 
mense nef. I''l encore col ai'l rcdigionx est-il d'une nature tonte sp(''ciale; on y 
chercherait on vain Ii ferveur d(\s convictions; les artistes n'y tout guère 
préoccupés que dos ctTels picturaux. Voici, en l(Mo, M. Dagnan-Bouverot (|ui 
nous montre le Christ et les pèlerins à Ivmmai'is. l'ivideniniont le souvenir de 
Reinljrandt a hanlé l'imaginalion du peintre. Mais, si bien agencée que soit la 
composition, si juslomonl étudiés que soient les personnages, ce qui domine 
dans l'œuvre, c'est cotte lumière éclatante qui part dn centre du tableau pour 



432 



LA lîK Vl'K DK I/ART 



projclor sur los gons ol les clioscs ses rollcis d'im Liane jaunàlre prcscjuc 
avcnglanl. En somme, noiis rendons hommage à l'immense (aient de l'an- 
leur, mais en regrcUanl qu'il ail été dépensé en vain : nous ne sommes pas 
émus. 

De même, en face du Christ de M. Louis Deschamps, qui succombe sous le 
poids de sa croix, il y a là une robe d'un beau rouge qui ressort bien sur le 








J 

- m. 




^ 


L^ 



lÏTUDES DE MONTEXARII 
pour son tableau 



noir intense des fonds; mais est-ce de quoi retenir notre admiration? Nous 
nous approchons, nous sommes en présence d'une figure insuffisamment 
modelée, dépourvue d'expression. Ce n'est vraiment pas assez. Il y fau- 
drait davantage pour motiver la reprise d'un sujet tant de fois traité par les 
maîtres. 

M. Carolus-Duran, lui, n'expose qu'une esquisse, mais combien émou- 
vante! Rien de beau, rien de souple comme ce corps de femme agenouillé 
devant la croix. Je profite de l'occasion pour signaler en même temps ses 
puissantes études de nu et son délicieux porlrail des enfants du Prince Murât, 
(|ui avait déjà eu laiil de succès à l'exposition du cercle de la rue Boissy- 
d'Anglas. 

Ce n'est pas encore le Lèvile d'Ephrafm et sa femme morte, de M. Ilenner, 



LES SALONS DR 1898 : LA l'EINTLUE 



iXi 



qui marquora une dalo dans la ronaissance de la peinture religieuse'. Pourvu 
qu'il fasse rayonner un beau corps de femme et qu'il enlève sur un fond de 
sombre verdure des chairs nacrées, le maître alsacien a atteint son but; il ne 
demande rien de plus: c'est l'art pour l'art appliqué eu dehors de tout parti 




FOHTLNATOS NI.MILM 
tableau ilo MoSTuNAnn 



pris et de toute théorie, mais avec cette facilité simi»le et puissante dont il 
a gardé le secret. 

M. Hébert, lui non plus, ne s'attarde pas à chercher les sujets : Fleur 
d'oubli, écrit-il au livret, et sous ce titre il nous montre une de ces lètes de 
femme qu'il alTcctionue, au teint mat, à l'cril profondément enchâssé, aux 
coins de bouche légèrement arqmîs; c'est la muse, léternellement jeune muse, 
qui loujoui's i'(''pondit à son a]ipel. lui M|)paraissanl enca(ln''e de plantes vertes. 

LA REVUE DE I.'aIIT. — III. [>5 



434 



I.A «KVUE DE L'AUT 



de (riomplianls lauriers. Plus loiu, il se reprend à la vie courante, avec un 
délicieux portrait d'un accent |)lein de vie et de franchise. 

Mais cet idéal, cher aux maîtres de toutes les époques, il n'est pas donné à 
tous de l'atteindre, et nous risquerions de nous voir entraîner Lien loin si 





Ktude roiiî i.A fii;l"he hk i,a Mise 

tableau lie Montev.vbu 



KiLDE POLR LA KIUIHE |iL VllUilLE 
tableau de Montenabo 



nous voulions seulement essayer de nommer ceux qui se sont laissé aller à la 
poursuite du rêve et de la fiction. 

A oici M. Danger, avec une immense toile : les Grands Artisans de l'arbitrage 
et de la paix, riche de honnes, d'excellentes intentions; M. Béroud, avec son 
éternelle chaîne, co\\cc\A\on ultra-philosophique d'un Hercule colossal autour 
duquel gravitent et s'enroulent de frôles figures de femmes; M. Henri Martin, 
avec une Apparition de Clémence Isaiire aux troubadours, quelque peu dan- 
sante et décevante; dans des cadres plus modestes, des peintures décoratives 
de M. Aman-Jean, l'Attente et la Con/idencc, d'un é(|uilibre quelque peu ins- 
table, d'une signification tout au moins prohlémalique; plus loin, une vaste 
composition de M""" Alix d'Anethan, la Déconcerte de la Sainte Croix sur l'em- 



LKS SALONS DK 1898 : LA l'HIMllU': 



435 



placement dti Icmp te païen, A'mw racliii'c griso el salo. qui fuit songer ù du 
mauvais Puvis de Cliavannes. 

Il était temps que ce nom vînt sous ma plume. Comment parler aujour- 
d'hui de décoration murale sans penser à l'artiste qni, ajjrès avoir commencé, 
si je ne me trompe, par 
les toiles du musée de 
Marseille, a successive- 
ment d(''Coré les musées 
d'Amiens et de Lyon, la 
nouvelle Sorbonnc et le 
Panthéon ? C'est encore 
à ce dernier édifice qu'est 
destiné le panneau exposé 
aujourd'hui au Cliamp-dc- 
^lars, Geneviève, dans sa 
pieuse sol/icilade, veillant 
sar la ville endormie, sim- 
ple figure de femme, au 
profil perdu, qui se tient 
debout sur une terrasse, 
et dont le regard se perd 
au loin, dans l'immensité 
d'une vague lueuiMeuàlie. 
L'artiste, qui n'avait ([u'un 
personnage à représenter, 
et qui n'a guère montré 
qu'une silhouette drapée, échappe facilement aux critiques dont ses per- 
sonnages sont parfois l'objet; il n'est pas jusqu'à 

Cette obscure clarté «lui tombe des étoiles 




ÉtlUE par AoAnaE 



qui ne soit favorable à l'elTet général; l'impression qui re dégage de l'en- 
semble est, en somme, d'une tristesse douce et pénétrante. 

M^issi tous ces tons conventionnels qu'alfectionne M. Puvis de Chavanncs 
ont leur charme, maniés par lui, quelle déplorable influence a exercée sur 



436 LA HE VII' l)K l/AIiï 

nolro jt'iinossi' cetlo poinlurc sans couleiir, surlc de rapsodic iiKjiiocliionic ol 
beiranlc, à laquelle les imitateurs sans personnalité n'ont pris que son appa- 
rence grise, SCS aspects tristes et délavés ! 

L'art a toujours tort qui veut, avec ses moyens à lui, donner l'impression 
d'un autre art; pas plus que la tapisserie n'a raison de singer la peinture, la 
peinture sur toile n'a droit de prétendre imiter la fresque. Klle risque d'y 
perdre ses mérites propres, sans arriver à s'approprier des qualités qui ne 
sauraient être siennes. Entre les murs de pierre qui l'onchûssent , la peinture 
a frcsco, avec sa préparation et son enduit spécial, demeure à tout jamais 
partie intégrante de l'édilicc. Au contraire, la peinture à l'huile, si éteinte 
qu'on se soit appliqué à la faire, subit peu à peu des modifications qui altèrent 
son caractère; certaines couleurs ressortent, avec le temps, et prennent un 
accent inattendu. Des valeurs se créent, qu'on n'avait pas prévues : l'œuvre a 
perdu son aspect primitif. Allez seulement à Amiens cl à Marseille ; vous ne 
retrouverez plus l'impression que vous avaient laissée à leur apparition les 
peintures de M. Puvis de Chavanncs ; la logique, l'éternelle logique com- 
mence à prendre sa revanche. Faites de la fresque, si vous pouvez, mais ne 
l'imitez pas ! 

C'est du reste une des erreurs de notre temps, de tout vouloir mêler et 
de chercher perpétuellement la confusion des genres. On le voit chaque jour, 
à propos A' art décoratif. J'emploie exprès ces deux mots, qui sont passés 
dans la langue courante, quelque superflu que soit leur rapprochement. 
Imaginc-t-on, en effet, un art qui ne soit pas décoratif, et croyez-vous que 
l'idée d'art, la première fois qu'elle a hanté le cerveau de l'homme, n'ait pas 
consisté tout d'abord pour lui à orner ses armes, sa demeure, sa personne? 
Depuis les essais les plus rudiiiionlaircs jusqu'aux Slanzc du Vatican ou à nos 
plus magnifiques tapisseries, l'art a-t-il eu d'autre objectif que d'ajouter du 
charme ou de la somptuosité à ce qui nous entoure? En fait, il n'y a (|u un 
art, qu'on ne saurait imaginer autrement que décoratif; tout au plus est-il 
permis de distinguer, entre les œuvres de l'art, celles qui ont une destination 
spéciale de celles qui doivent demeurer mobiles. Une j)einture, un marbre, 
un vase, peuvent avoir été créés au hasard de l'inspiration ou conçus pour 
un emplacement précis ; dans ce dernier cas, l'artiste est tenu d'obéir à des 
règles ; il ne peut perdre de vue qu'il fait sa partie dans un ensemble. 

On a presque honte do répéter de telles vérités, si connues, si simples, si 



LT'S SALONS l)K 1808 : LA l'H 1 XTI'li K 



437 



évidentes; il le faut poiuiant bien, en présence de l'obstination des artistes 
qui continuent à nous montrer des projets de plafonds exposés verticalement, 
des panneaux « décoratifs » isolés de ce qui doit les encadrer plus tard. Ouel 
ju^^ement voulez-vous que nous ])ortions sur l'initiation à l'idrulc sagesse 
des hommes de tous les temps, qu'envoie M. Leempoëls, sans nous rien dire 
de la destination de sa toile, ou du panneau île M. Auburtin, commandé 




Dai'iims i:t Ciii.ok 
tabloau de llKn.jMK 



pour un amphithéâtre de zoologie dont nous ne soupCj'onnons ni les formes 
ni les dimensions? 

Je f(>rai le même reproche à .M. C(jrmon qui nous montre à nouveau 
ses intéressantes peintures du Muséum, déjà exposées, elles aussi, dans un 
grand cercle parisien. Un maître de la critique, M. Emile Michel, les a décrites 
alors et appréciées, dans un article spi'cial ', avec l'autorité qui lui appartient. 
Si j'y reviens, ce n'est que par sympathie pour l'œuvre, c'est alin d'exprimer 
mon regret de voir exposer un travail de cette importance, sans même un 

' Voir la Revue du II) janvier 1898. 



438 I.A IIKVLK l»K I, Aliï 

plan de la salle ou des salles où il e^l appelé à ligurer; une telle omission 
est inexplicable, de la part d'un arliste de la valeur de M. Cormon. 

M. Jean-Paul Laurens n'a pas songé davantage à nous expliquer la desti- 
nation de son arrestation de Broussel. Du moins, l'œuvre n'a rien de symho- 
lifjue et elle s'cxj)li(juc suflisamment par elle-même : roflicier qui emmène 
le vieux conseiller, le pauvre lière qu'est ce dernier, l'effroi de la famille, la 
surprise des voisins, toute la scène est pleine de vie, de mouvement et aussi 
de caractère, comme tout ce q\ie signe le maître. 

M. Montenard, lui, nous dit bien que son panneau fortunalos iiiinitim 
(traduisez : le bonheur des champs) est destiné à la grande salle de l'hôtel des 
Agriculteurs de France : mais quelle est la hauteur de cette salle et quelle 
place y tiendra la plus immense toile de l'exposition, c'est ce que nous igno- 
rons. Quoi qu'il en soit, le peintre de la mer bleue et du soleil aveuglant 
se révèle aujourd'hui sous un aspect nouveau qui lui l'ail grand honneur. 
Au premier plan, sur la droite, Virgile, dont une muse accompagne les 
chants; puis descendant vers la mer, les habitants de la campagne qui portent 
leurs produits au port voisin. La composition s'explique facilement ; telle 
que nous la voyons au Champ-de-Mars, elle est d'une belle et chaude har- 
monie. 

J'aurais encore à parler de nombre d'ouvrages dignes d'intérêt. Mais notre 
directeur m'avait fait promettre de ne pas oublier de mentionner les peintures 
reproduites dans ce numéro de la Revue, J'attendrai donc au mois prochain, 
pour achever ma trop rapide énuméralion des œuvres dites décoratives, et 
parlerai seulement, pour finir, de quelques j)ortraits. 

Voici ceux de M. Jules Lefebvre, un d homuu! et un de femme, où l'on 
sent palpiter la ressemblance des modèles; puis le général Davoust, par 
M. Donnai, (|ni a réservé toutes les caresses de son vigoureux pinceau à une 
délicieuse tète de lu grande artiste. M""" Caron ; puis le Jules Lemaitre de 
M. Ferdinand Ilumbert, étincelaut d'esprit et de finesse, et comme surpris en 
pleine repartie de brillante ironie; un admirable portrait de femme, signé 
Paul Dubois; une grande ligure eu pied, dans une robe de satin blanc, par 
M. Sargent; un spirituel portrait de femme, de M. Rosset-Granger ; enfin, les 
œuvres magistrales de MM. Aimé Morol et Benjamin-Constant. 

Dm premier, c'est d'abord le Prince Aus^tistc d' A renberf/, Aoni on aime à 
retrouver la physionomie fine et bienveillante, rendue avec toute l'intensité 



LES SALONS \)E 1898 : LA SCULPïL'IiE 



439 



de SOS mulliplos préoccupations sporlives, artistiques et coloniales; puis le 
due de La Rochefoucauld-Doudeauville, à cheval, on habit rouge, une œuvre 
étonnante de vie et de puissance. 

De M. Benjamin-Constant, qui, le mois dernier, à celle môme place, 
racontait avec tant de verve et de compétence les merveilles de la galerie de 
Chantilly, je suis plus embarrassé pour louer le portrait d'homme d'État sans 
raideur et sans prétention qu'il a fait de M. Ilanotaux. L'historien de Riche- 
lieu est représenté causant dans l'intimité, les mains appuyées au dos d'un 
fauteuil. J'emprunterai à mon éminent confrère en critique d'art le mot qu'il 
appliquait aux entretiens du duc d'Aumale, qu'il appelait de l'a histoire 
parlée », en disant de lui, qu'à son tour, il a pelai de l'histoire. 

André de MUUVHJ.E. 



LA SCULPTURE 




E ne suis pas de ceux qui trouvent le Salon une 
chose gaie, où l'on passe légèrement, à regarder 
pour sou plaisir. I"]t, quand j'étudie la sculpture, 
je ne puis me défendre d'un profond respect. 
Tant d'efforts me l'imposent; et tant d'écueils, 
d'entraves, d'obstacles. Songe- t-on bien à tout ce 
que doit vaincre un sculpteur pour créer une 
o'uvre? Je ne veux point parler des misères 
matérielles; elles lui sont communes avec tous les hommes voués aux car- 
rières indépendantes, de l'art i)ur ou de la pensée. Mais, avec ces épreuves-là, 
qu'on accepte joyeux et fiers, lorsqu'une vocation vraie vous réconforte, le 
sculpteur en connaît bien d'autres; elles viennent du métier même et de 
1 époque oîi il l'exerce. ^lal alfranchi des disciplines surannées ou incom- 
plètes, il hésite souvent : l'école lui a montré, s'il l'a connue, un idéal inac- 
cessible ]iaic(' qu'il n'est plus le nôtre, et incomplet bien plus eneoi'(\ c.ii' il 
vient d'âges à jamais abolis. I''s(-il un solitaire. (|ui n'a connu des maîtres 



440 



LA REVUE DE L'ART 



que lo moins possible, il lui reste souvent au cœur une inquiétude et un 
regret; esclave d'un art dont les lois sont impc^rieuses, formelles, il peut se 
demander si les procédés (juil n'a pas reçus de mains oHicieUes ne lui 
auraient pas rendu plus aisé i'accomplissemeni de sa tficlie. Il a le droit 

d'hésiter entre les lijjures 
de convention, qui, mal- 
gré lui, le hantent, tra- 
M^rsont ses rêves, et le 
véritable art moderne, 
celui qui serait éternel 
comme tout ce qui est 
vraiment de son temps; 
il cherche , il voudrait 
accorder la tradition du 
^iiùl avec ses visions 
originales, plier les ré- 
gies qui sont inflexibles, 
loucher l'âme contem- 
poraine qui est incertaine 
el ombrageuse. Ktje ne 
sens aucune joie, mais 
un sentiment très intense 
de sympathie, à regar- 
der le résultat de tant de 
force, inconsciente sou- 
vent, parfois perdue, .le 
ne parle, cela s'eulend, 
ni des plagiaires, qui 
sont légion, ni des niameuvres quelconques, fabricants inoU'ensifs, heureux 
et parfois patentés. 

Jamais, je pense, on n'a pu voir plus largement la valeur et l'incertitude 
de notre sculpture. Il y a, comme toujours et plus peut-être, des morceaux de 
premier mérite. Mais la confusion est terrible. Au iioint qu'elle fait concevoir 
une grande espérance. On ne dépense pas aulanl de talent, si l'on n'en a pas 
à revendre. 




Ln UI.MA.NCIIE A FlUUOUlUi 
tablciti de J.-A. McEMm 



LKS SALONS DK 1808 : LA SCI'LI'TI KK 



4il 



Ceci n'est, et ne saurait être, qu'une promenade à travers une Exposition 
à peine ordonnée encore : moment de fièvre, où l'on glane ses impressions 
çà et là, parmi les hasards et les risques d'erreur, mais dans cette vie plus 
intense, que la nouveauté, 
les propos des artistes, 
la poussière d'atelier, im- 
prégnant encore les œu- 
vres, donnent à toutes 
les formes révélées un 
peu brusquement. 

Le flottement même 
de ces visions successives, 
ceux qui voudront bien 
me suivre le pardonne- 
ront aisément; elles ont 
au moins le mérite d'être 
profondément sincères. 

Un des ouvrages les 
plus considérables du Sa- 
lon est assurément celui 
que M. Dcnys l'uech con- 
sacre à la mémoire de 
Francis Garnier. Si je 
voulais émettre des con- 
sidérations générales, il 
me plairait de m'étondre, 
avant d'entrer dans le dé- 
tail, sur l'attribution qui 
est l'aile d'un pareil mo- 
nument à un artiste tel que M. Puech. Parce que ce sculpteur créa, dans les der- 
nières années, les plus gracieuses ligures, on lui délègue un cénotaphe. 
Il était bien évident qu'il ferait des morceaux dignes d'admiration; rappelez- 
vous ce délicieux prolil de femme, dans un autre monument funéraire, ou 
presque, celui de Leconte de Lisle. Mais l'ensemble? M. Denys Puech était 
condamné, par son programme même et par les traditions qu'il devait subir, 




La ohandf, vagjk 
Tablea'-i dpCLA^ais 



LA REVUE DE L'aRT. — III. 



56 



442 LA HEVUE DE L'ART 

à celte chose extraordinaire : entourer la figure dun marin en costume, d'un 
héros moderne, que nous avons vu vivre, avec des êtres symboliques, la 
géographie, la province du Mékong, ou toute autre figure nue et allégorique; 
je sais que j'ai l'air de nier toute une école, de soutenir une hérésie. Je sais 
encore que l'essai ou les essais de symboles nouveaux, les femmes habillées 
à la mode que l'on a placées autour de certains socles, sont médiocrement 
faits pour encourager à rompre avec ces idées vénérables. Mais quoi? Ce 
mélange vous plaît? Votre esprit ne se trouve point choqué par ces groupes 
et par ces proportions? Passons alors à un autre péril, que je signale sans 
m'arroger le droit de dire s'il fut évité pleinement ou non. 11 y a là des 
fragments de l'art de l'Extrême-Orient; ne semble-t-il pas que l'elTet de cet 
art est produit par les masses ornementales, par l'énormité même du décor, 
si fouillé, ciselé, brodé qu'il puisse être? Alors, que dira ce fragment interposé 
parmi d'autres objets plus ou moins symboliques, une mappemonde par exemple, 
un insigne, ou toute autre machine? Si je me laisse aller à dire, au sujet d'une 
pareille œuvre, les doutes qui m'ont assailli, c'est que je ne saurais admettre, 
je l'avoue, le genre dont elle procède. Et je suis sûr que l'artiste ne voudra 
voir ici que mon attention plus profonde pour son labeur énorme. Cela posé, 
rendons hommage à bien des parties d'un ensemble dont le principe seul est 
contestable; dans cette guirlande de femmes entrelacée autour du socle, quels 
jolis morceaux, que de grâce! et combien il est regrettable devoir grossir par un 
volume démesuré tant de détails qui deviendraient charmants avec des pro- 
portions différentes ! 

Et que M. Denys Puech me permette encore de lui dire un mot : lorsque 
je vois, au bout du Luxembourg, la planète de Carpeaux tourner dans un 
rythme idéal sur les épaules et entre les bras des diverses parties du monde, 
j'admets ce rêve magnifique : il est uniquement peuplé de figures imagi- 
naires, et rien dans un tel assemblage ne saurait me déconcerter. C'est tout 
ce que je voulais fixer, tout ce que je prétends démontrer, sur une matière où 
l'on s'égare trop souvent. Je crois fermement que notre sculpture doit aban- 
donner tout compromis d'école, aller au vrai : son existence, la perpétuité de 
sa force en dépendent. 

Jamais, je pense, on ne nous a montré plus d'animaux, et plus de fauves. 
Ces bêles féroces, qui composeraient une riche ménagerie, ce sont presque uni- 
quement des lions. Il est naturel qu'un artiste épris de ces bêtes splendides qui 



LRS SALONS DE 1898 : LA SCULl'TUUE 



443 



étaient autrefois la parure des maisons royales, choisisse le lion entre tous les 
autres félins : « aussi solide que nerveux, il est tout nerf et tout muscle ' », 
et ses muscles sont magnifiques. La fierté môme de son air et de sa démarche, 
et ce je ne sais quoi d'au- 
guste et d'humain qui 
marque les lignes de son 
mufle, en font le chef- 
d'œuvre des hèles sculptu- 
rales. 

Ce sont deux jeunes 
tigres dont M. Gardet nous 
donne l'image; ils sont en 
arrêt, leur tète haut dres- 
sée, leurs oreilles captani 
le vent; l'un est assis, 
l'autre se rase à moitié, 
pose son avant-train sur la 
croupe de son compagnon, 
dans un mouvement souple 
et vif, d'une distinction et 
d'une vérité que peuvent 
prévoir les admirateurs de 
l'artiste; il y a encore un 
lion léchant sa lionne ; on 
ne saurait mieux compo- 
ser, ni montrer une science 
plus consommée dans la 
construction de modèles 
déconcertants et difficiles 
entre tous. Est-ce une pas- 
sion pour les fauves qui m'enhardit h formuler une seule, une bien légère 
réserve? la science, qui est infinie, apparaît peut-être cà l'excès; je ne vou- 
drais point écraser maladroitement nos sculpteurs sous des noms illustres, et 




Copyrij-MiL by Braun Clément et Ci" 

Inspiration 

Tableau de Bougubbbau 



Bulïon. 



414 LA REVUE DE L'AHT 

par le souvenir d'ouvrages qu'ils savent mieux que moi; mais enlin le 
modcléipaT les larges plans n'a pas malTdussi, dans un lemps, pour les hMcs 
fauves/ rcî,:ranatom'ie;confine à l'art. C'est sans aucun doute la faute de la 
matière même, un marbre rèche et dur à l'œil. 

La lourdeur souple et la paisible ficrtd des lions ont tente bien d'autres 
artistes. M. Vallon donne à son groupe, où se trouve un lion avec deux 
lionnes, le mouvement qui peut-être ferait défaut ailleurs. Mais vraiment 
ces barreaux de cage sont de trop. Pourquoi ce fragment d'une chose 
ignoble, par sa forme et par son image? ces belles bêtes n'ont rien à y 
gagner, et nous savons trop bien que nos sculpteurs les voient en cage, 
dans un pays où l'on n'a pas encore trouvé le moyen pour les piirquer au 
milieu d'un espace digne de leur force et de leur beauté. 

Sous'la main d'un autre sculpteur, le marbre se transforme en sucre. Sons 
les doigts d'un autre encore, le bronze dégénère en pàtc. Ce sont toujours 
des lions, mais la. taille qu'on a prétendu leur imposer les rapetisse. 

La salle est Vaste, et trop de choses y sont entrées. Un Louis XVII, qui a 
l'air d'un pantin; l'inévitable Louis XVII ! Et Némésis, laquelle fait les 
grands bras. Sans compter d'étonnants symboles, en blocs fuligineux, on en 
siihoneltcs tordues. Mais, je ne ])uis me tenir déparier des bustes; avec les 
statues vraiment modernes, celle de Fouricr, par exemple, ou daulres 
hommes qui nous précèdent et nous préparèrent, je ne sais rien de phis 
vivant, et, si c'est bon, de plus moderne que les bustes. J'y reviendrai plus 
longuement le mois prochain. Je veux m'arrôter sur un seul, parce que j'y 
puis appliquer encore une théorie générale. 

Ce buste est grand, blanc, solennel. 11 représente le vénérable doyen de 
notre Faculté des lettres. Grâce à une journée qui reste au nonibre des meil- 
leures comédies de mon existence, il me fut donné jadis d'étudier en face, et 
à fond, la figure de ce modèle. Ici, comme dans un portrait de corporation où 
se' trouvent un grand nombre d'autres doyens, on le présente chamarré, 
révêtu d'hermines, d'insignes. C'est tout au plus s'il n'a pas hr toque en tête. 
Voilà l'erreur. C'est une image officielle, ce n'est pas l'homme, ce n'est pas 
même le vrai fonctionnaire : un Florentin de la bonne époque l'aurait pris sur 
son siège de professeur, d'examinateur, tendant les rides d'un visage maigre 
et creusé, les yeux mi-clos, la bouche narquoise sous la moustache paternelle, 
prêt à lancer un de ces traits herculéens qui retentissent en Sorbonne. Et il 



I 




A Moro! pinji. 



K VICOMTE DE LA ROCHEFOUCAULD 
DUC DE DOUDEAUVILLR 



Rovuo d<- laj-t ancien et moderne 



I.KS SALO.NS l)K 1808 ; LA SCI'M'TI'HI': 



i4o 



eût fait un bon portrait, capable d'arrùter les gens, de réjouir nos derniers 
neveux. Celui-ci, malgré tout le talent que l'artiste a dû déployer pour rendre 
aussi grave cette ligure plutôt familière, n'est bon qu'à iigurer dans un 
vestibule, au milieu d'autres images incertaines. 

Certainement on peut discuter la sculpture (rop élégante de M. Berns- 




UUE LK VIl.I.AclE 
Talploiiu (U' Jules IÎRKTo^ 

lamm; nuiis au moins a-t-il figuré M. Gérôme dans une attitude habituelle, 
et non en costume de l'Institut; louons-le, aussi, d'avoir mis dans les mains 
du maître une brosse ronde et une statuette; c'est bien ainsi que nous voyons 
M. Gérôme allant à la postérité. 

Une certaine partie du public, celle qui préfère les œuvres de moyen style 
et de grâce aisée, s'arrêtera beaucoup devant la nymphe de M. Levasseur. 
Kile se dresse sur la vasque d'une énorme tridacne; si ce mot ne vous 
apprend rien, sachez que les tridacnes sont les coquilles dont on fait les béni- 
tiers. Un dieu marin soutient la valve, et fait un piédestal agréable dont il 



4i6 LA UEVUE DE L'ART 

n'était pas facile de mettre les lignes en harmonie; à peine pourrait-on 
reprendre, dans ce dieu païen, qui doit ôtre très voisin de la nature élémen- 
taire, l'expression trop affinée du visage. 

Mais les yeux montent naturellement à la femme nue qui se dresse, avec 
un mouvement classique d'Anadyomène, la main levée, dans une pose volup- 
tueuse et languissante; il y a là un parti pris de mouler un corps vrai, sans 
formules, et la brièveté peu décorative du bras relevé le prouverait seule. On 
pourra discuter, et je le comprendrais mieux que personne, sur les données 
un peu bien bourgeoises d"un pareil groupe; mais l'équilibre difficile des lignes 
y est heureusement alleinl, et le modelé, mince et laborieux, n'est pas sans 
d'heureuses recherches, sans des détails très savoureux. C'est delà très bonne 
sculpture pour jardins publics. 

Point de groupe plus noble, plus élevé dans l'idéal, et d'une distinction 
plus grande que celui de M. de Saint-Marceaux; sur un tourbillon de nuées, 
trois femmes volent, emportées dans un essor surnaturel; c'est l'image des 
Destinées, dit le sculpteur. Et c'est l'image des figures aériennes que les rêves 
ou les poètes nous ont montrées; vous souvient-il du vieil Eschyle? 

« Ne crains rien, disent les Océanides à Promélhée, c'est un essaim 

ami, (|ui s'est avancé, luttant d'agilité, d'essor. » El les vers d'Alfred de 

Vigny : 

Et l'on vit remontor vers le ciel, par volées, 

Les tilles du Destin, ouvrant avec effort 

Leurs ongles qui pressaient nos races désolées... 

Ici, l'essor est entraînant; el l'on voit, aux muscles tendus des sveltes 
déesses, à l'impatient élan des mains, des lianes, du corps entier, à celte 
allure surhumaine, qu'elles plongent vers l'inconnu, vers le mystère, vers 
-l'<Hernelle espérance et l'insaisissable idéal. 

' Uuilter une telle sculpture et passer à M. Uodin, c'est goûter un de ces 
contrastes qui sont la joie et la rançon du labeur parisien. 11 y a beaucoup de 
statues, dans ce Salon, pour figurer le baiser. Je crois pouvoir choisir entre 
elles le groupe de M. Rodin. Il me plaît de penser que les amis de ce prati- 
cien merveilleux, de cet imitateur rusé d'un Michel-Ange revu par Bandinelli, 
ne lui pardonneront jamais dans leur âme (si j'ose m'exprimer ainsi) cette 
image aux formes tempérées. Dans cet homme, malgré ses pieds, ses mains et 
le raccommodage de son dos, et dans cette femme, malgré ses cuisses et ses 



LES SALONS UE 1898 : L.V SCULPTURE 



447 



jambes, que d'harmonies, de ciselures charnelles, de morceaux à ravir le plus 

morose, et si la ligne est véritablement trop gauche, quelle virtuosité de 

louche, quel modelé — surtout si vous les regardez du côté que la femme penche 

vers son compagnon, plein de saveur, rare, unique. Restons devant cette statue 

pour aujourd'hui. Réservons, 

pour un long propos, notre 

maître Balzac : il a tant attendu, 

qu'il attendra ce mois encore. 

Durant ce temps, notre tristesse 

se sera peut-être un peu calmée. 

Et nous l'aurons longtemps 

revu. 

Notre tristesse ? je dirais vo- 
lontiers notre révolte. Je ne me 
sens guère en humeur de rire, 
de redire ici les plaisanteries qui 
criblent ce lourd cartonnage : 
« Bonhomme en neige. Sac de 
pommes... » Non, non, les lazzis 
d'atelier et les propos de dilet- 
tantes ne seraient point de mise. 
Une bravade aussi longuement, 
aussi bruyamment préparée, 
pour nous jeter à la figure cette 
chose, cette larve informe ou 
dilTorme, où il n'y a rien de 
l'art, rien de la pensée, non, en vérité, cela ne me paraît point drôle. C'est 
mon métier de chercher à comprendre toutes les phases et les formes d'une 
pensée, même affolée; aussi me plaira-t-il de m'appesantir, le mois qui vient, 
sur ce cas réellement pathologique. 

Mais on touche à l'un de nos dieux, à nous autres littérateurs; et l'on en 
fait cela, cela! Dès le premier jour, nous avons le devoir de crier bien haut 
nos indignations. L'ironie reviendra plus tard; aujourd'hui, la plume nous 
tremble, à cette énormité. Et nous le clamons sur-le-champ; il sera toujours 
temps, ensuite, de discuter à propos de ce caillou. Mais, de sang-froid, après 




.MOXLMEM' DE FkAXCIS GAHNIKH 

Par Denvs Puech 



4i8 LA HKVL'E UK LAHT 

les heures fle première contemplation, nous le renions au nom de larl, 
nous le repoussons au nom des lettres. Ce faisant, j'accomplis, et dans l'in- 
térôt public aussi bien que dans l'intérôt de M. Rodin, une œuvre de salu- 
brité. Car je laisse tomber ces lignes avec un profond regret; je veux espé- 
rer qu'elles pourront arrôler un artiste qui nous a donné plus d'une fois 
do belles fêtes, et lui montrer enfin l'abîme do ridicule où l'entraînont dos 
admirati(ms maladives. 

L'opulente sculpture de M. Falguiore a prodigué toutes ses richesses dans 
l'image de M"'' Lavigcrie. C'est étoffé, c'est enlevant, c'est de la sculpture 
française du plus grand style, telle qu'on la savait bâtir il y a deux cents ans; 
et puis, avec ces qualités premières, c'est un archevêque de ce temps-ci, le 
prélat qu'on a pu connaître de l'autre côté de nos mers, dans la France nou- 
velle, avec une main brandissant le crucifix comme un drapeau, l'autre main 
largement ouverte afin de bénir les larges terres et les nouveaux peuples. 
Morceau de virtuose encore, mais on pleine vie, celui-ci, et qui plaît même 
aux incroyants (je le sais) et à ceux qui renieraient l'œuvre et son principe, 
tant la vio, ardente et moderne, l'enlève dans sa passion. 

La vie, celle que nous aimons, celle de la terre française, elle est entre 
les doigts do Baffior; elle en ruisselle. Il nous a donné, dans sa cheminée 
colossale, un monument du plus bol art décoratif; c'est l'histoire du vin : 
doux hommes, un vigneron on sabots, un foulour, pieds nus, forment les 
pilastres vivants do l'ouvrage; une paysanne, mère et sœur des figures que 
l'artiste isole plus loin, a les mains croisées, en fronton. Un grand bas-relief 
représente un pressoir, un vaste cellier en pleine action; doux bas-reliefs 
latéraux figurent une procession rustique et des Panathénées paysannes; tout 
en haut, le sculpteur, une figurine en blouse, joue de la vielle. Entrelacez en 
arceaux, on fleurons gothiques, des pampres feuillus. Ajoutez encore de 
petits morceaux, statuettes ou bas-reliefs. Ft vous aurez l'ensemble de cette 
œuvre, prise au cœur de France, pour laquelle je donnerais tout un lot do 
morceaux d'écolo, et môme de grands prix. 

l'iKiuiK (lAlTIllEZ 



LES SALONS DE 1898 : LA GHAVURE 



4i9 



LA GRAVURE 




' LS Salons se suivent et se ressemblent. L'an der- 
nier, avant d'entretenir des estampes exposées 
les lecteurs de la Revue, nous avions rassemblé 
dans une brève étude les opinions générales qu'une 
promenade aux Champs-Elysées et au Champ-de- 
Mars pouvait faire concevoir touchant l'état de la 
gravure en France. Une année s'est écoulée et la 
même visite montre des faits et inspire des 
réflexions à peu près identiques. Les divers arts de la gravure persévèrent 
dans leurs défauts et dans leurs qualités d'antan. Ceux qui témoignaient 
d'une activité bien entendue, et chez lesquels les tendances et les elTorts 
s'accordaient avec la matière et l'instrument, poursuivent leur juste labeur, 
légitimant l'intérêt qu'on leur portait et la confiance qu'on avait mise en 
eux. Ceux qui s'égaraient en de chimériques recherches, ceux qui formaient 
et faussaient leur propre nature, ne se sont point amendés, et leurs tenta- 
tives et leurs habiletés demeurent aussi vaines que par le passé. Comme au 
précédent Salon, le burin affirme une excellente volonté de s'affranchir des 
pratiques anciennes, de se développer logiquement selon ses ressources et son 
pouvoir ; et c'est encore en lui que réside la force de l'école française. Comme 
naguère aussi, l'eau-forte manifeste une préférence fâcheuse pour les reproduc- 
tions, auxquelles elle se consacre presque exclusivement, et néglige les œuvres 
originales, pour lesquelles elle est faite avant tout; en même temps, elle per- 
siste à encombrer les planches de travaux, elle oublie de laisser au papier sa 
valeur ; et l'inondation de sauce où. elle se noie est aussi abondante que jamais. 
Le bois s'obstine à imiter l'aspect nuancé de la taille-douce, à rivaliser avec 
l'eau-forte ; il ne veut décidément plus savoir que ses moyens essentiels 
d'expression sont le noir pur et le blanc absolu, il ne connaît désormais que 
le gris. La lithographie qui, dans l'une des Sociétés, renonce presque entière- 
ment, pour l'interprétation des tableaux, au croquis preste et vif oîi elle est sans 

LA REVUE DF, 1,'aRT. — III. 57 



450 I.A MKVUE DE l/AUT 

rivale, s'égare volontiers, dans l'autre, parmi des bagatelles ou des extrava- 
gances d'impression en couleurs... Tout cela manque de nouveauté : il semble 
que ce soit un refrain. Cependant, entre la chanson de l'année dernière et 
celle de l'année présente, il est quelques différences : ce sont elles surtout que 
nous entreprendrons de marquer ici. 

Le iiLBiN. — C'est un fait singulier, que l'art le plus grave, le plus difficile 
et le plus roide se trouve î^tre actuellement le plus vivant et le plus divers de 
tous. Les gravures an burin ne sont pas nombreuses; mais l'étroit panneau 
qui les porte présente assurément plus d'oeuvres intéressantes, et révèle plus 
d'efforts heureux que le reste de l'exposition tout ensemble. Les raisons n'en 
sont pas impossibles à démêler. C'est d'abord que la plupart des bui'inistes 
paraissent savoir ce qu'ils veulent, et, chacun suivant ses moyens, sa main et 
son esprit, vouloir la même chose ; c'est ensuite qu'ils ne veulent rien qui ne 
soit conforme à la nature de leur art; c'est enfin qu'ils sont gardés par l'aus- 
térité même du métier qu'ils exercent et la contrainte des procédés qu'ils 
emploient, des réussites faciles et des adresses superficielles. Ce qu'ils recher- 
chent, c'est le caractère : c'est le rendu non plus seulement du dessin et de la 
couleur, mais encore de la facture, de la manière du maiire qu'ils inter- 
prètent; ils entendent qu'au seul aspect de leur estampe, comme à celui de la 
toile elle-même, on reconnaisse le peintre; que leur œuvre soit enfin 
l'expression complète, intime et profonde de la sienne. Pour parvenir 
jusque-là, ce n'était pas assez de la méthode noble et forte, mais impassible 
et régulière des grands graveurs classiques ; il était nécessaire de recourir 
à des travaux plus subtils et d'appliquer des moyens nouveaux à des fins 
nouvelles. C'est ime des gloires d'Henriquel-Dupont, en même temps qu'il 
restaurait dans notre école de gravure la discipline et la tradition des maîtres 
du xvif siècle, d'avoir fait ici acte de novateur, si discrètement que ce fût. 
Auprès de lui, d'autres artistes, avec plus ou moins de succès, entrèrent 
dans la même voie. Et Gaillard parut enfin, qui, par des planches telles que 
VHoinme à tœillel et les Pèlerins à Emmaiis,, montra les premiers cl parfaits 
modèles d'un art sans précédent, d'un art plus fidèle et plus pénétrant que 
tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. Mais beaucoup de pcrsonru's, tout en 
admirant comme il convenait les œuvres de Gaillard, faisaient à son 
sujet des réserves de doctrine, et blâmaient l'audace de ses procédés. 



LKS S.\L(t.\S 1)K I8'.)8 : \..\ CKAVI KK 451 

Elles estimaient qu'en tout cas ils ne pouvaient convenir qu'à lui, et 
que l'on devait se délendre de chercher aupi'ès diin graveur aussi libre des 
préceptes et des enseignements. Leur opinion n'a pas prévalu ; parmi les 
artistes contemporains, les plus éminents, sans imiter Gaillard, s'inspirent de 
la même pensée que lui, et s'efTorcent d'atteindre le caractère. Leur entreprise 
est légitime et mérite qu'on l'encourage. Pourquoi vouloir que les maîtres 




Nos DESTINÉES 
Gt'oujic cil plâtre par Kk-né de Saim-Mahchai x 

classiques aient atteint les limites de la gravure au burin, et qu'on ne doive 
les dépasser en quelque point que ce soit? X ce compte, la gravure n'eût 
jamais fait un progrès. C'est grâce à des innovations pareilles qu'elle a pu 
graduellement se dégager de sa monotonie primitive, apprendre avec Albert 
Diirer à imiter par la variété des travaux la variété des substances, avec Lucas 
de Leyde à indiquer la perspective par la dégradation des touches, avec Marc- 
Antoine à traduire purement le style du dessin et la beauté des formes. 
Comment aujourd'hui lui interdire de poursuivre son évolution? On ne 



452 LA REVUE DE L'ART 

serait fondé à le faire que si, par des tendances hasardeuses, elle se mettait en con- 
tradiction avec la matière, c'est-à-dire avec elle-môme ; c'est le cas, entre autres, 
de la gravure sur bois. Mais quand, par un développement logique et suivi de 
hi mise en œuvre, l'artislc parvient à tirer de la matière des qualités neuves, 
il a le droit d'en user. Telle est la fortune du Lurin, qui, employé à des 
travaux plus libres et plus rompus, peut gagner de la souplesse et de l'ex- 
pression sans rien sacrifier de ses dons primitifs... Le mouvement s'est 
accentué depuis quelques années, et c'est lui qui fait l'intérêt du Salon 
actuel. 

Aussi n'insisterons-nous pas, par exemple, sur l'envoi de M. Didier, ofi 
les tailles sont trop égales et le souci de tout dire trop minutieux; ni sur celui 
(le M. Boutelié qui expose, d'après un portrait de Cabanel, une estampe 
pourvue de quîililés solides, mais d'un faire imperturbablement régulier. 
\ai Madone d'André del Sarto, gravée par M. Dézarrois, se prête mieux à 
notre dessein. M. Dézarrois est un jeune pensionnaire de Rome, et il serait 
excessif d'exiger qu'il eût pleinement conquis l'indépendance et l'originalité; 
son exécution trahit çà et là l'école. Mais il est déjà remarquable que l'aspect 
de sa gravure s'accorde à celui du modèle, et que lune des ligures surtout 
semble vraiment d'André del Sarto. M. Lamotte, qui l'an dernier nous avait 
montré une si adroite et si séduisante effigie de M'"" Sarah Bernhardt, est 
moins heureux cette fois dans l'interprétation d'un portrait de Nattier. Le 
fond du tableau est lourd; le visage, les mains, les bras sont trop faits et 
comme empâtés; l'ecuvre a bien quelque chose de la mollesse d'un Nattier, 
mais non pas de sa légèreté. Le Pégase que M. Donnât peignit pour le pla- 
fond de l'Hôtel de ville a été reproduit par M. Jules Jacquet dans une 
planche qui contient des morceaux remarquables, comme le cheval blanc et 
son cavalier, mais dans laquelle on regrette que par endroits des tailles uni- 
formément arrondies donnent à la chair l'apparence du marbre ou du bronze. 
M. Barbolin expose, auprès de la fine gravure du Van Dyck de Chantilly 
qu'ont pu apprécier les lecteurs de la Bévue, une Barque du Dante où Dela- 
croix est dignement traduit; on n'y voit à reprendre que des valeurs trop 
égales sur le corps de l'un des damnés, et l'uniformité du ciel. M. Patricol 
se présente avec deux œuvres d'intérêt fort divers. La gravure du Portrait de 
M'"" de Sénonnes ne nous plaît guère. La tête est faible et peu construite; 
le ton de la robe — rouge dans l'original — est terne; le dessin des mains 




J ' e :i ' cl m I u L on s t (\ n t p i n A 



Héliog Dujard 



M GJIANOTAUX DE I/ACADEMIE FRANÇAISE 

Rcvtir de l'art ancien et moderne Tiup Mci&sûrd 



LES SALONS DE 1898 : LA GRAVURE 



453 



est indécis; l'admirable ligne dos épaules décolletées est médiocrement indi- 
quée; c'est donner aux personnes qui ne connaissent pas le musée de 
Nantes une image fort trompeuse de l'un des plus beaux portraits d'Ingres. 




Mf Lavigerie 
Par Falguièbe 



Le second envoi du même artiste, d'après Benozzo Gozzoli, a de meilleurs 
titres à l'attention: il renferme quantité de petits personnages, dont les 
têtes sont d'une exécution extrêmement habile et curieuse. Par malheur, 
les fonds sont trop semblables et viennent en avant; les tètes elles-mêmes 
se rangent rarement à leur vrai plan. M. Sulpis, — dont le Sacre, exposé 



4!U l-'V KKVIK l)K L'A HT 

an précédent Salon, aurait pu fournir à M. l'alricol d'utiles enseignements 
sur l'art de donner leur juste importance à tous les personnages d'une foule 
— a gravé, d'après Albert Durer, une expressive et énergique figure, où la 
recherche du caractère est singulièrement heureuse, et qui dès le premier 
regard évoque la pensée du vieux maître de la Melancholia. Gustave Moreau 
lui a inspiré une autre estampe, d'un rendu brillant et fidèle, mais où nous 
souhaiterions pourtant que le fond et les eaux fussent moins sommairement 
traités. 

La Revue a publié les gravures de M. Burney, l'Alexandre Dumas, de 
M. de Sainl-Marceaux, et YEmhev, dans le tableau do Filippino Lippi qui 
se trouve à Chantilly; il peut donc passer pour superflu d'en parler ici. 
Mais nous voulons dire au moins quelle est la rare qualité de cette der- 
nière planche, où la tète et le buste surtout forment un morceau charmant 
par sa délicatesse précise et sa grâce sans fadeur. Enfin, M. Achille Jacquet, 
avec lequel il nous plaît d'achever ce ra|)ide examen, a envoyé deux pièces 
importantes. La première figure, une aquarelle de Meissonier, qui faisait 
partie de la collection du duc d'Aumalc; et Ton n'y saurait trop louer l'exé- 
cutiiin ingénieuse et spirituelle, l'exaclltude des rapports entre les visages, les 
étoiles et le décor. Mais nous avons hâte d'en venir à l'autre planche, le Christ 
au mont des Oliviers, de Manlegiui. On sait que M. Achille .lacquet a assumé 
la foiMuidablc lâche de graver les trois fragments de la prédella de San Zegno 
de Vérone, dont l'un est au Louvre et les deux autres à Tours. Il avait di'jà 
donné, du premier, le Christ entre les deux larrons, une admirable reproduc- 
tion. Le Christ au mont des Oliviers paraît plus parfait encore. Ce tableau 
d'une complexité infinie, ce vaste paysage étrange et divers, ces montagnes, 
ces rochers, ces torrents, ces arbres, le Christ et les apôtres, les soldats 
qui s'approchent, la ville à l'horizon qui s'étage sur la colline, tout cela a 
été rendu avec une justesse, une sûreté, une sobriété saisissantes. Tout 
est à sa place; le nombre et la minutie des détails ne nuisent pas à l'elfet 
de l'ensemble ; chacun d'eux a précisément la valeur qui convient. Les 
personnages, les arbres, les maisons, sont dans l'air, à leur place; les loin- 
tains sont profonds; la qualité du ciel est exquise. Mais plus encore peut- 
r-lre que ce faire harmonieux et subtil, il faut goûter la sincérité du 
sentiment, la fidélité de l'interprétation, le caractère intimement jor»»//// de 
l'oeuvre, où s'exprime toute la forte austérité du grand peintre lombard. Dans 



LES SALONS DE 1808 : LA GRAVURE 



45o 



un tel labeur, la tradition ni l'école n'ont plus de part directe; il faut inventer 
ses procédés et créer son métier... Nous avions entrepris de démontrer la 
vitalité de notre école du burin, de légitimer ses recherches et de justifier 
son effort; nous ne saurions conclure par un argument plus décisif que la 
gravure de M. Jacquet. 

PlERRK LALO. 




UNE ŒUVRE INCONNUE 



D'ANTOINE GOYPEL 




E musée de Versailles possède un petit tableau ' de la 
fin du xvii" siècle, qui représente des personnages 
orientaux dans une loge de théâtre. E. Soulié ne le 
mentionne pas dans son catalogue, sans doute parce 
qu'il n'avait pas su l'identifier; il avait cependant dû 
remarquer, au revers de ce panneau, des indications 
qui auraient pu le guider dans ses recherches : 
d'abord une inscription, puis une étiquette et un 
numéro se rapportant aux anciens inventaires des 
collections royales. L'inscription primitive, à dire vrai, 
est aujourd'hui complètement etTacée et illisible, mais on en voit à coté une transcrip- 
tion moderne ainsi conçue : les ambassadeurs de... faits de ressouvenir par M. ou 
N. Coypel. Avec ces éléments il n'était guère difficile de reconstituer l'histoire de ce 
tableau, bien qu'il ne figure pas dans l'œuvre gravé des Coypel que possède la 
Bibliothèque Nationale, et qu'il n'ait été signalé par aucun de leurs biographes. 

Une gravure de Trouvain, identique à notre tableau, — si ce n'est que le devant 
de la loge y est caché par une draperie, et que la tapisserie du fond est supprimée, 
— est insérée dans le Mercure galant de février 168;2. Et le contexte nous apprend 
qu'elle représente l'ambassadeur du Maroc et sa suite, dessinés d'après nature dans 
une loge de la Comédie italienne. Ce passage mérite d'être cité : 

L'ambassadeur... c s'est exlrèmement diverly à la Comédie Italienne, qu'il a veu trois 
fois. 11 cntcnil la Langue, et il estoil tlifticile que les excelleus Acteurs qui composent celle 
Troupe ne luy donnassent beaucoup Je plaisir. L'n très-habile Homme de mes amis, ayant 
dessiné pour son plaisir, luy, et tous ceux de sa Suite, la première fois qu'il alla à la 
Comédie, m'a fait la grâce de me donner leurs Portraits. Je vous les envoyé. Vous serez 
persuadée de leur ressemblance, quand vous aurez sceu (|u"ils ont esté dessinez par le 
mesme qui me donna le Portrait de la Voisin, qu'il fil si bien ressembler, quoy qu'il ne 
l'eust veiie que dans le moment qu'on la conduisoil à N.-Dame. La vivacité de son génie ne 
peut s'exprimer. Celuy qui est marqué 1 est l'Ambassadeur. L'autre, marqué 2, est le Gou- 
verneur de Salé. Je n'ay pas crû nécessaire de cliifrer les autres. Je vous diray seulement que 



' Hauteur : 0",27!l. Largeur : (f.iM. 




Les AMBAsSADF.ins Makùcains 
llans une lo;ïe de la Comi'Jip Italiounc. 



LA REVUE DE LART. — III. 



58 



458 LA HEVIE HK L'ART 

4 

le François est M'' de némondis, qui a ou le soin de leur conduite. On a négligé de le faire 
ressembler, pour s'attacher davantage aux autres. Us sont tous placez comme ils l'estoient 
dans la Loge, et avec les mesmes altitudes. » 

L'ciuteur de cette composition avait déjà, à propos d'une autre œuvre, été nommé 
par le Mercure, dans le second numéro du mois de mars 1680: c'est Anioine Coypel, 
qui, bien qu'il eût seulement vingt et un ans en 1(582, avait exécuté des travaux 
importants et était membre de l'Académie royale. Les portraits qu'il nous donne 
des envoyés marocains correspondent l)ien à l'impression que ces per.sonnages 
avaient produite; l'ambassadeur llardgi Meliema Tummim, gouverneur de Tetouan, 
avec sa barbe blanche et son air paisible, semble mériter les compliments du Mei'- 
cure : ... « quand il auroit toujours demeuré dans la Cour la ])lus polie, il n'auroit 
pas les manières plus honnestes, ny l'esprit i)lus délicat •. Quant au gouverneur de 
Salé, il a bien l'air fanatique d'un musulman « qui passe pour un Saint en son 
Païs ' » . 

Étant données les différences que nous relevons entre la gravure de Trouvain et le 
tableau, étant donnée aussi l'inscription tracée au dos du tableau, nous pouvons sup- 
poser que Coypel fit d'abord un dessin qu'il communiqua au Mercure, et que 
plus tard il peignit, d'après ce même dessin, le panneau que nous possédons. Kt 
cette peinture a une histoire assez curieuse. Coypel semble l'avoir offerte au roi, 
bien qu'aucun de ses biographes ne mentionne le fait. Ce tableau est en effet, de 
tous ceux qu'il a exécutés à cette époque et que les textes nous font connaître, le 
seul auquel puisse s'appliquer cette mention, relevée dans les Comptes des Bâti- 
ments du Roi à l'année 1697 : t Au S' Coypel fils, peintre, par gratification, en 

considération d'un tableau dont il a fait présent à Sa Majesté 2.000 Hures. » 

Ce tableau fut toujours placé dans l'une des résidences royales. Kn 1710, d'après 
l'inventaire de Bailly, il était à Marly, dans l'appartement haut; à cette époque il 
devait avoir un cadre particulièrement riche, car Bailly signale c sa bordure dorée ». 
En 1784, d'après l'inventaire de Du Rameau (qui a mis son nom au dos du panneau), 
il était exposé dans l'un des salons de la Surintendance, au château de Versailles. En 
1824, d'après l'inventaire de Louis XVIH, on le voyait à ïrianon, d'où Louis-Philippe 
l'a sans doute fait venir quand il a créé le musée de Versailles. 

Ce petit tableau, intéressant comme œuvre d'art, l'est également par son impor- 
tance historique : c'est le souvenir iconographique le plus curieux que nous ayons 
conservé de l'ambassade envoyée à Louis XIV par Mula Ismael, sultan du Maroc. (|ui, 
après avoir triomphé de ses compétiteurs et chassé ses ennemis, voulut alfermir 
encore sa puissance en signant un traité avec le grand Roi. 

' Gaignières a fait faire les portraits de ces envoyés marocains. Il désigne comme étant lain- 
bassadeur celui qnc le A/ecci/ce appelle le gouverneur de Salé, et réciproquement. Cf. H. lîoucliot, 
Inventaire des dessins exécutés pour Roger de Gniijnières, n"' 1421 et Wii. 

Jka.n-J. MAItOlKT DK VASSELÛT. 



A PROPOS DES VERx\ET 




N comité s'est conslilué, dans la louable pensée de 
rendre aux Vernet riiommagc qui leur est dû, en 
organisant une exposition publique de leurs œuvres 
et en consacrant le produit des entrées à l'érection 
d'un monument voisin du Louvre'. La France a tou- 
jours eu le culte de ses morts et nous ne saurions nous 
plaindre que l'on « illustre » nos rues dans le sens 
d'un enseignement ou d'une moralisation par l'image. 
Le plateau de l'acropole d'Athènes n'égalait pas la 
dixième partie de notre Champ-de-Mars et pourtant 
Pausanias consacre sept chapitres à la description de ses principales richesses, 
mentionne 8 monuments, 49 statues, 17 tableaux et 6 œuvres dont il n'indique 
point le genre, peinture ou sculpture. Et quels monuments ! Le Parthénon, le temple 
de Pandrose, l'Ereclithéion, la colossale Pallas Promachos... 

Récemment on a glorifié Charlet ; on a magnifié Raffet. Une pente naturelle devait 
amener à Horace Vernet, car nous imaginons volontiers que c'est à ce dernier, en tant 
que peintre militaire, que la trinité Vernet est redevable de son regain d'actualité. 
Tous trois, Joseph, Carie et Horace, figureront donc sur le même piédestal 
familial en un synchronisme piquant qui nous présentera un grand-père, un père et 
un lils du même âge. Quel symbole, quelle allégorie donnera l'unité? Sera-ce quelque 
Neptune frappant du trident le rocher d'où jaillil le cheval primitif — allusion dou- 
blement délicate aux marines de Joseph et à l'animal favori de Carie et d'Horace '? 

En un volume*, qu'édile une maison bien connue des bibliophiles, et auquel 
nous empruntons quelques gravures, M. Armand Dayot a condensé tout ce qu'il y 
a à savoir, tout ce qu'il y a à penser de l'œuvre des Vernet. L'imagerie est « foison- 
nante », le document pullule avec une inquiétante prodigalité, complice de la paresse 

' L'Exposition est ouverte à l'École des lieaux-Arts, depuis le commencemeut du mois. Le pro- 
duit des entrées sera versé par moitié au Comité constitué sous la présidence de M. Gérôme pour 
l'érection du monument Vernet, et à la Société de la Li(/ue fraternelle des Enfants de France, 
présidée par M"" Lucie Kaure. 

' Les Vente/, par M. Armand Dayot, inspecteur des Bcaux-.\rls, Armand Magnier, éditeur. 



■voo 



LA ItKVI K l)F. I, Ain 



conloiiiporaiiiL' «lui s'Iiabituc pt'U à pou à lire (•onime quelqu'un ([ui |.iirr(iurrail ilu 
refçard les fif^urcs d'un Irailé de géomélrie sans s'occuper du Icxle. 

Le " dossier » se complète avec un appen<li(;e dune cinquanlaine de pages qui 
conlieul un élal des recelles d'Horace Veruel jiendanl le cours de (juaranUt-deux ans 
(1811-1852). Ce livre de comptes, où l'on noie l'ascension parallèle de la fortune et de 
la renommée, ne fut pas, il faut le dire, tenu par le peintre, mais par sa femme. Il a 
pourtant quelque chose de symbolique en .son exactitude méticuleuse (]ui n'omet 
pas une vente de bouteilles vides. Tous les Vernet sont là dedans, Hommes d'ordre, 
« peintres d'ordre », avant tout, — même Carie, très rangé sous ses airs de roi de 
la mode, enfant peu prodigue qui vendait ses calembours à papa Joseph. 

Il faut avouer que si ce dernier fui exposé à rester en souffrance dans la conver- 
sation, il eut du moins le sentiment très juste de sa propre valeur et cela à un 
moment où la critique le célébrait sur toutes ses lyres. « On a beau m'étonner de 
belles phrases sur mon génie, disait-il en souriant et en hochant la tête. J'entends 
fort bien, au dedans de moi, certaine voix qui réplique que ce génie n'est que du 
talent. » Inférieur aux grands pour chacune des qualités prise à part, il avait sur 
eux l'avantage de réunir toutes ces qualités en un ensemble très savamment 
composé. 

Les peintres de marines ne manquaient point dans le passé : chacun avait ai)porté 
sa note particulière, celui-ci la fougue heurtée, celui-là la sérénité aimable, un autre 
le romantisme du pittoresque. Plus lard, il en vint aussi qui continuèrent ou préten- 
dirent continuer J. Vernel. La suite de ces « l'orls de France », qui lui fut com- 
mandée à l'instigation de M""' de l'ompadour, fut « continuée avec succès par 
M. Hue », lisons-nous dans un compte rendu de Salon de l'époque. Baugean aussi a 
dessiné et gravé des « Ports ». 

Parmi ces ports de Joseph, il est un clief-d'teuvre « le Port de la Rochelle ». (jui 
enthousiasma Diderot ; c'est un chef-d'u'uvre où triomphe, non pas l'habileté de 
main (qui y est considérable), mais l'habileté de composition qui fait tout conspirer 
à une impression d'ensemble. Le peintre en effet mano'uvre les masses et les 
groupes comme un coryphée, choisit tellement bien son point de vue, situe si bien 
ses divers plans, les éclaire ou les ombre avec tant d'esprit, qu'on dirait que le rideau 
vient de se lever sur le décor de quelque grand op('ra et que tout ce monde, disposé 
habilement sur le rivage, va entonner quelque clueur. Les premiers plans servent 
comme de tremplin à la fuite de la perspective, cette perspective où l'on pourrait 
peut-être chercher les conseils ou les leçons de Pannini. 

La méthode de Vernet était d'ailleurs de prendre de brefs cro(iuis sur place et de 
peindre ensuite dans l'atelier qu'il avait au Louvre. Ses résistances lorsqu'il s'agit 
d'aller à Cette fournissent une des amusantes pages de l'ouvrage de M. Dayol. 

Les « ciels » de Vernet, ses edels de soleil, de brouillard, de malin, de soir, de 
nuit, de lune, étaient jdus estimés encore que ses « ports de mer ». On célébrail en 
lui le peintre de l'atmosphère : peut-être l'y Irouvail-on plus fort ([ue le sincère, naïf 
et puissant Claude. Un jour même la Reine l'avait abordé au Salon et, avec une line 
allusion aux effets météorologiques rendus sur les toiles de l'artiste : «Monsieur Vernel, 
dit-elle, je vois bien que c'est toujours vous qui faites ici la pluie et le beau temps. » 



A IMiOl'OS DES VElîM'T 



461 



Et puis il y avail ranccdocte, la l'ameiisc anccdolo ! Josoi)h Voniot se faisant 
atlaciier au m;tl du navire poui' admirer dans le détail les horreurs sublimes de la 
Icmpèle ! Cela se répétait avec de petits frissons. Les uns disaient que c'était lors du 
départ, entre Marseille et l'Italie. D'après un Salon de !8ii2, l'incident aurait eu 
lieu en revenant de Livourne sur une fel(iu(iue. 

Heureux les noms que recommande au souvenir quelque scène pittoresque ! La 




JOSEl'II VtllNET. — ElFKT DE MIT. 



postérité ne les oublie pas et les critiques se les repassent de main en main et de 
génération en génération avec un regard de bienveillance émue! 

A cet égard, les Vornel sont gâtés. En 1788, l'Académie de peinture attendait un 
jeune peintre nouvellement admis et auteur d'un Triomphe de l'aul-L'mile dans 
lequel on avait admiré la beauté singulière des chevaux. Joseph Vernet était lii. 
Quand selon l'usage le récipiendaire se présenta pour le saluer, vieil académicien de 
soixante-quatorze ans et jeune académicien de trente ans, le père et le lils, se 
jetèrent dans les bras l'un de l'autre aux applaudissements de l'assemblée. 

Carie Vernet venait le second dans cette dynastie qui devait se continuer en Horace. 
La transmission liér('dilaire du talent dans le domaine de l'imagination (([ui est 
celui de l'Art) est plus rare que dans celui des sciences. 11 est pourtant des familles, 



•iG2 



LA HEVUE DE I/ART 



des liliations d'arlisles, et Avif^non, berceau de notre inariniste, peut citer la liste 
interminable des Farrocel qui arrivent bien à la douzaine. 

Les chevaux de Carie avaient fait sensation ilans son Triomphe de l'aul-Kmile, 
sujet choisi justement en raison de l'occasion ([u'il ollVail. Dès lors, dans toutes ses 
toiles, dans tous ses dessins, le cheval figure, domine, accapare la première place, 
se subordonne tout. Napoléon, sur son cheval blanc, le Malin d'AuslcrlUz (Salon 
de 1808), attire moins les regards ([ne ne fait sa monture. Si Carie reproduit les traits 
de royaux personnages, il revient vite à son sujet, à son héros aimé 11 devient 
« portraitiste » de cheval, comme au Salon de 18:24, quand il peint « Ca/.al, étalon 
arabe ». S'il dessine la Revue dans la cour des Tuileries, il laissera à Isabey le .soin 
des personnages pour consacrer son talciil aux coursiers. Coursiers? le mot est-il 
juste? Le cheval de Carie, ce n'est plus le cheval classique, massif et lourd de 
Van der Meulen et de la statuaire des xvu'^ et xvm'' siècles : c'est le cheval de course, 
le cheval de sport, le cheval anglais, d'une maigreur voulue, d'une silhouctle ame- 
nuisée et aiguë. Amateur de tous les exercices physiques au point d'avoir, dit-on, 
remporté le prix d'une course pédestre aut^hamp de Mars, Vernet devait transmettre 
son admiration et ses goûts à son (Ils Horace qu'il a représenté partant pour la 
chasse, suivi de trois chiens, dans un tableau de 181!) où l'on voit la petile maison 
de campagne de la famille Vernet à Sèvres. 

11 serait pourtant injuste de ne pas mentionner, comme une heureuse in.spiration, 
la fameuse Bataille de Marengo, commandée par Lucien Bonaparte sous le Consulat, 
qui fut connue d'abord par une esquisse, et no parut ([u'cn 1814. L'exécution en est 
large, franche, avec des masses habilement disposées, sans furie guerrière assuré- 
ment, mais avec une clarté de document qu'on retrouvera dans les toiles du lils 
Horace. 

Pourrons-nous avouer en toute humilité que nous sommes quelque peu étonné de 
l'estime en laquelle on tient les « charges » de Carie Vernet? Les légendes, les sujets 
spirituels qu'elles commentent peuvent-ils faire passer sur ce que le dessin y pré- 
sente de maigre et d'étriqué ? Noter la ressemblance avec la caricature anglaise est 
pour plusieurs une raison, un motif d'éloge. Le contraire pourrait se soutenir. 

Horace Vernet débuta dans un genre un peu analogue. Sa collaboration au 
Journal de Modes enrichit son livre de recettes et laissa place de temps en temps à 
quelque dessin représentant un cheval. A l'époque où s'ouvre ce curieux agenda, 
en 1811, Horace a près de vingt-deux ans, étant né aux galeries du Louvre, le 
30 juin 1789, peu de temps avant la mort de son grand-père. « Il semblait que, prête 
à nous retirer un Vernet, la nature ait voulu compenser aussitôt celte perte, » écrivait 
un contemporain. 

Enthousiaste, mais d'un enthousiasme au souffle court, ce petit homme, qui tien- 
drait surtout à avoir l'air d'un militaire, se passionne avec des durées de feu de 
paille. Tout lui est coup de foudre et révélation Parti pour longtemps, il revient au 
bout de quelques semaines. Carie, le père, était plutôt légitimiste : Horace est 
napoléonien, fréquente chez le duc d'Orléans, et l'ait de son atelier de la rue des 
Martyrs un centre de conspirateurs à l'eau de rose. 

En 1822, les cocardes et les drapeaux tricolores étant considérés comme des 




IIOIIACE VeIINET. — Poinil.UÏ DU lOMTB HE CaSTEI.I.ANE ENFAM 



/,6i LA HKVUE \)K l/AUT 

■(•mldrmcs si'ililiciix, on ferme la porto ilu Salon aux lahleaux du peinlre, qui est 
obligé <1 installer son cxposilion eliez lui pour chanter la légende im|)ériale sur le 
mode s(ïntinionlal avec son Grenadier de Waterloo, son Soldai laboureur, sa flforl 
de Ponialou'xki. Pourtant Louis XVIII laissa admettre une d(! ses toiles à ce Salon de 
ISii, c'était la fauiûuso anecdote, « Joseph Vernet attaché au m;\t du navire pendant 
la tempête ». 

Ce fonds do sentimentalisme se montre dans le f'hccal du Irompelle (ISl!)), dans 
le Chien du Régimenl et aussi dans ces histoires do brigands qu'il peignit lorsqu'il 
dirigeait l'école française do Homo et où l'on croil reconnaître du Léopold Robert 
revu par Victor Adam. 

Le genre historique eut en lui un annaliste précis, élégant, académique, au style 
clair, correct, sans violence et nourri des bonnes traditions. Les batailles deviennent, 
sous son pinceau, des anecdotes agrandies qui voudraient être grandes. 11 a repré- 
senté la guerre comme ses contemporains la voyaient à travers les livres ■.Jemmapes, 
Valmy, Ponl d'Arcole, Barrière de Clichy, Conslanline, liatuille d'Idy, sont les 
pages d'un prosateur et non d'un poète. Dans le portrait (frère Philippe, Louis Phi- 
lippe, Napoléon, M"° Mars, le général Foy), mêmes défauts et mêmes qualités. 

Il eut la vision rapide de l'Orient dans un voyage on Algi'rie : « J'ai cru (|ue ma 
tête éclaterait ! « écrit-il quelque part. Il fut d'un orientalisme sage, apaisé, pour- 
tant. Il avait déjà exposé des Mameluks, des « Ismail et Marijam », une Odalisque 
même ; mais « .sa période arabe » fut surtout de 183/! à 183Î). On lui doit les belles 
toiles des Arabes écoulanl une histoire et de Ilébecca à la fontaine, où la Palestine 
est l'Algérie, tout comme dans \a Judith, si bien composée mais si peu juive. 

Dans la décoration de Versailles, la part la plus importante fut confiée au peintre 
ami par Louis Philippe et on a pu dire ironiquement — injustement un peu — qu'il 
avait été le Le Drun de ce Louis XIV. Sans doute la peinture de Vernet a quel- 
que chose de « constitutionnel », si l'on veut. La Prise de la Smalah mérite 
du moins les éloges qui ont accueilli en 18'tD cette page colossale où l'artiste mêlait 
les deux amours qui lui parlaient le plus au cœur : le troupier et l'Algérie. Sans 
doute les dimensions en sont iniililemenl exagérées, puisque, pour voir l'ensemble, 
on est obligé de se reculer jusqu'à un point où, par léloignemenl, le tableau se 
rapetisse et prend les mesures qu'on aurait dû lui donner. On peut même décom- 
poser en un(! douzaine d'épisodes le sujet principal. L'eiïel cependant est considé- 
rable. La charge des cavaliers, les femmes cherchant à fuir, la négresse, l'all'olc- 
ment de la surpri.sc..., tout cela en fait une œuvre qui assure au peintre une 
place dans l'art français en même temps qu'elle marque précieusemenl son 
moment, nous voulons dire l'idéal tel qu'on le concevait aux environs de 18'tîi. II 
n'est pas permis à tous de rendre l'émotion commune d'un momeni, el, si la popu- 
larité n'est pas la gloire, ce n'est point si peu non plus que de donner au public 
d'une époque l'expression juste de ce qu'il resinml : Monhnirail, la liarricrc de 
Clichy, la Mort de Poniatoicski, la Course des chevaux, Mazeppa, sont restés dans 
le souvenir de la. foule. La Smalah l'a émue, l'émeut encore. 

Kt pourtant à cette exposilion do IS'i'i à la suite de laquelle le jury inlernalional 
lui décernait la plus haute récompanso, parmi les vingt-deux toiles du peinlre. il en 




llOnACK VKnSKT. — ItM'UAEL AU VATICAN 



LA REVUE DE I.'aKT. — III. 



S9 



400 



LA RF-VUK DE L'ART 



élait une, la meilleure qu'il eût signée, celle où. dans l'excitalion qui l'environnait, 
dans le milieu surchauffé, loin de l'art ofliciel, il s'était livré sans j songer, s'était 
dépensé sans compter, nous voulons dire son atelier, si amusant, si vivant, tout fu- 
mant de verve. Mais quoi ! Horace 'Vernet n'eût point sous(Tit à cet éloge ; il voulut 
être peintre militaire. C'était bien l'homme en qui le czar Nicolas avait trouvé son 
égal dans la virtuosité à jouer du tambour. C'était aussi le professeur qui, chef de 
bnlaiilon de la garde nationale, lit, un jour, son cours en uniforme ù l'Ecole des 
beaux-arts, taudis qu'on gardait son cheval à la porte. 



l'ALL HOUAIX. 




BIBLIOGRAPHIE 



A. Parmentier. Album historique, publié sous la direction de M. Lavisse, de 
l'Académie française. I. Du iv" à la fin du xwf- siècle. — II. Du .xiv" au .\v" siècle. 
'i.OOO gravures. Armand Colin et C'°, éditeurs. 

Cet extraordinaire travail conçu en vue des éludes secondaires par le savant pro- 
fesseur d'histoire au collège Chaptal, M. Parmentier, est la reprise, mais combien 
étendue, revue et corrigée I du livre de Rordier et Charton. Ce qui fait chère à nos 
théories la thèse de M. Parmentier, c'est sa façon de comprendre Ihisloire. Comme 
le dit excellemment M. Lavisse dans un avant-propos plein d'esprit et d'humour, le 
meilleur portrait écrit, le plus beau monument expliqué et commenté en phrases 
ne laisse aucune idée nette; seul le graphique, le dessin, la figuration linéaire ou 
pittoresque nous en expriment sv'irement la physionomie. M. Parmentier s'est donc 
donné la tâche d'apprendre aux jeunes élèves (et un peu à leurs pères) l'histoire 
par les documents figurés, et en moins de cinq cents pages, il fait passer sous nos 
yeux la période de onze siècles allant des Gaulois ù, la fin du règne de Charles VIII. 
Au strict point de vue de l'art, on pourrait sans doute fornuder de faciles critiques, 
mais si l'on songe que chaque feuillet comporte une moyenne de six à sept planches 
diverses redessinées à la plume sous la direction do Paul Sellier, un maître dans la 
partie, on demeure stupéfait du résultat. 

Ce dont il faut surtout louer M. Parmentier, c'est de son goût et de son tact dans le 

choix des exemples. Rarement passe-t-il à côté de la pièce typique et concluante; le 

tableau des mœurs, des usages, de l'industrie est surtout une admirable synthèse des 

arts de peinture, de sculpture et de ciselure dans l'ancienne France, en Italie, en 

Allemagne et dans tous les pays. Sur ce fait môme le livre est une révélation en ce 

qu'il juxtapose l'état de la civilisation en Europe aux diverses périodes du moyen âge. 

En somme, M. Parmentier a fait là une œuvre sérieuse, de tout premier ordre. 

Nous attendons avec impatience l'album où sera traitée la partie de l'histoire moderne, 

si riche en documents de tout genre, pour laquelle l'auteur sera plutôt gêné par 

l'abondance. 

R. S. 



Albert Souiues. La musique en Russie [Bibliothèque de Venseignemenl des 
BeauxArls, publiée sous la direction de M. Jules Comte). — Paris, Société d'éditions 
d'art, L. -Henry May. 

Après avoir consacré, dans la « Bibliothèque de l'enseignement des Beaux-Arts », 
un livre 'impovla.nl h la Musique allemande, M. Albert Soubies aborde aujourd'hui, 
en un volume de la même collection, l'étude de la Musique en Russie. Fort docu- 
menté, ce travail, sur une donnée très neuve, retrace, depuis les origines jusqu'à nos 



468 I. A ItKVCK DF, I, AliT 

jours, riiisloire df l'arl, non seulemenl (.'ii lUissic, mais aussi en Pologne. Musique 
populaire ou musi(]ue sacrée, coinposilioM naïve ou savante, genre V(,)cal ou genre 
instrunieiilal, lenli! iiropagalion île la culture esthétique, progrès de la loehnique, 
naissance cl développement de la littérature musicale, évolution de la virtuosité 
sous ses dinV'renis aspects, M. Soubies n'a négligé aucune portion du vaste et 
complexe sujet qu'il a cette fois choisi. Kien de plus curieux, nolauiuient, (jue hîs 
])ages où il expose les transformations du IhéiUre musical russe, depuis les tentatives 
du temps <le Catherine II jusqu'au riche épanouissement du drame lyrique actuel. 
Heaucoup de particularités ignorées, de piiiuantes anecdotes, conlriliueul à rendre 
plus attrayante la lecture de ces chai)ilres ingénieusement distribués, où passent les 
ligures plein('s de relief des maîtres de l'école russe et de l'école polonaise. 

L'intérêt de l'ouvrage est rehaussé par Le grand soin ajjporté à la partie icono- 
graphique, dont on ne p3ul (|ui' louer le caractère artistique et la diversité. 

H. S. 

L. UoGEn-MiLiïs. Comment discerner les styles du VIII' au XIX' siècle? Paris, 
Kouveyre, éditeur. 

Il est peut-être un peu lard [lour revenir sur ce livre à grand succès, complément 
d'un i)récédent ouvrage du mènie auteur sur l'art cl la curiosité dont l'éloge n'est 
plus à faire. M. Uoger-Milès, esprit ingénieux et assiniilateur, étranger aux coteries, 
a su excellemment grouper en quelques exemples détinitifs les caractères spéciaux, 
les formules d'o'uvres et le génie décoratif de chaque période. Avec une modestie 
qui l'honore, l'auteur s'est effacé; il a peu parlé et s'est contenté de présenter les 
œuvres en les accompagnant d'un commentaire discret et rai.sonné. Il eût été diflicili- 
de faire aussi bien, impossible de faire mieux. Hien des savants spéciaux qui avaient 
motif de se croire en possession d'idées personnelles sur la (piesliou trouveront ilans 
le livre de M. Hoger-Milès matière à augmenter leur bagage cl surtout à le classer. 
C'est à la fois de la vulgarisation et de la technique serrée, deux (jualilés rare- 
ment réunies.. 

C. V. 

Gaston Vuillieu. La Danse. Hachette et C'% éditeurs. 

La Danse, parue à la lin de l'année dernière, n'est point en ri'alité un livre 
d'étrennes; c'est mieux (jiie cela, et par sa nature même l'ouvrage aura vie i|ui dure. 
Je ni' sais rien de plus sédiiisanl, de jjIus ex(|uis, ni de plus instructif tout ensemble. 
Ce groupement, sous un tilre alléchant, de vignettes ou d'estanqtes rares, très bien 
reproduites, mariées à un style alerte et vivant, c'eslTîn vérité comme une résur- 
rection de la France gaie et folâtre du vieux temps. Ajoutez pour le régal des yeux 
que le xvni'' siècle surtout a fourni les éléments de l'illuslralion, qm) Gravelot, Ei.sen, 
Morcau, Cochin se retrouvent à cIuKjue feuillet; qu'il y a là tous les chefs-d'œuvre de 
la sauterie humaine depuis les Crées jusqu'à Cavarni; on ne saurait rêver rien de 
plus galant. Quant au fond de l'ouvrage, au texte signé de M. Gaston Vuillier, il 
est par hasard très savant sans le paraître, c'est dire sans être ennuyeux. 

G. 1). 



L'ART ET LA LOI 



Portrait. — Venlc — Œuvre inarkevcp. — 
Dommfige.s-inlén'ls. — Projin'éti; du ta- 
bleau. 

Sir William Eden, prélendanl avoir 
commaiult'! cl pay(5 au peintre; Wliisller lo 
périrait de la daine VAku et l'avoir mis 
en demeure de le lui livrer, a, le !20 no- 
vembre 1894, formé contre Wliisller une 
demande tendant à la livraison dudit por- 
trait sous une astreinte, et en paiement 
de 1 .(tOO francs à litre de dommages-inté- 
rêts. 

Au cours de l'inslanco, sir W. Kden 
ayant appris que M. Wliisller avait sup- 
primé la figure du portrait, modilia sa 
demande originaire et réclama la resti- 
tution des :2.6âo francs par lui versés, 
10.000 francs de dommages-intérêts et 
la remise du portrait en l'état oii il se 
trouvait. 

Le peintre Wliisller, ayant déclaré 
avoir non seulement changé la tête du 
portrait, mais transformé l'ensemble de 
son œuvre, sir W. Eden, le 6 mars 1895, 
après avoir vu le tableau, demanda acte 
de ce (|u'il d('clarait reconnaître formelle- 
ment dans le tableau représenté la pein- 
ture qui, d'après lui, était sa propriété, 
et subsidiairoment pour le cas où la 
remise ne lui serait pas faite, qu'il soit 
dit que ce tableau serait détruit. 

M. Wliistler, dans ses diverses conclu- 
sicms, a reconnu avoir été mis en rapport 
avec sir W. Eden, avoir entrepris l'exé- 
cution du portrait de lady Eden pour un 
prix fixé par un intermédiaire entre 100 
et 150 gainées ; il a déclaré que sir W. 



Eden lui ayant envoyé seulementlOO gui- 
nées (lOo livj'es ou 2.6^5 francs), et s'é- 
lanl ainsi fait juge du prix de son œuvre, 
il avilit été froissé de cette manière d'agir 
et lui avait renvoyé la somme remise qui, 
refusée par sir W. Eden, serait encore à 
sa disposition. M. Wliistler ajoutait que, 
dès lors, il avait considéré ([u'aucun lien 
de droit n'existait plus entre sir W. liden 
cl lui ; que l'œuvre était restée sa pro- 
priété et qu'il avait pu légitimement 
refaire entièrement le tableau dont il s'a- 
git, en n'en conservant que la composi- 
tion et riiarnionie générale, et substituer 
à la personne de lady Eden une autre 
personne non nommée par Ini. M. Wliisl- 
ler demandait, par suite, qu'Eden fût 
débouté de toutes ses demandes. 

Des prétentions contraires des parties, 
certains points constants sont résultés : 

Tout d'abord, il est établi que, grâce à 
l'intermédiaire d'amis communs, sir W. 
Eden a désiré avoir le portrait de lady 
Eden par M. Wliistler, et que M. Whist- 
1er a consenti à faire ce portrait; par l'in- 
termédiaire des mêmes personnes, le prix 
de l'o'uvre de Wliistler a été fixé entre 
100 et 150 guinées. 

Dès lors, l'accord étant fait sur la 
chose et sur le prix, M. Wliistler avait 
contracté l'obligation de faire le tableau, 
et sir W. l'-den celle de payer le prix. 

M. Wliisller a exécuté son obligation et 
fait lo portrait de lady Eden ; de son cAlé 
sir W. Eden, le 14 février 1894, remit à 
M. Wliistler un chèque de 105 livres ster- 
ling représentant 2.G2o francs. 



470 



LA REVUE DE L'ART 



M. Whisller toucha le chèque et répon- 
dit à sir W. lîdcn une lettre dont la pre- 
mière partie, faisant allusion au prix 
envoyé et d'ailleurs gardé, exprime sans 
doute une légère ironie, mais la seconde 
fait bien voir que l'artiste, laissant de 
côté la question d'argent, lieureux de son 
(iHivre, exprime le désir que « cette petite 
peinture puisse se trouver digne de nous 
tous », dit-il, et compte • sur la promesse 
aimable de lady Men de lui permettre 
d'ajouter les quelques petits coups de pin- 
ceau que nous savons », fait compliment 
à son modèle « de son courage et de sa 
bienveillance » et termine par ses meil- 
leurs souhaits à sir W. Eden. 

Après cette date du_14 février 1894, les 
relations ont continué à être courtoises 
entre sir W. Eden et Whistler ; celui-ci a 
parachevé son œuvre et, du consentement 
au moins tacite de sir W. Eden, l'a 
exposée au Salon du Champ-de-Mars, avec 
ses autres o'uvres, sous le n" 1187 et sous 
la rubrique : « Brun et or, portrait de 
lady E... » ; 

En cet état des faits, le tribunal civil 
de la Seine avait jugé, le 20 mars 1895, 
que le peintre restituerait au client le 
portrait, l'acompte versé, et lui paierait 
1 .000 francs de dommages-intérêts. 

Sur appel du peintre, la Cour a modéré 
la condamnation des premiers juges. 

La Coura estimé que, le tableau n'ayant 
jamais été livré par le peintre, sir W. Eden 
n'en était pas devenu propriétaire; mais 
([ue c'était « par caprice ou par amour- 
propre que le peintre s'était refu.sé ù livrer 
à celui qui le lui avait commandé le por- 
trait dont il s'agit ». Dès lors le peintre 
s'était il torl soustrait à son engagement; 
il devait restituer l'acompte versé 
(2.Go2 francs) avec les intérêts ù partir 
du jour du versement, et payer 1 .000 francs 
à litre de dommages-intérêts. 



Mais quant au tableau lui-même, il 
devait demeurer la propriété de l'artiste 
et « ne saurait sortir de ses mains malgré 
sa volonté > ; avec prohibition cependant 
pour le peintre, tant que la transforma- 
tion de ce portrait ne l'aurait pas rendu 
« méconnaissable », d'en faire « aucun 
usage public ou privé ». 

(Cour de Paris, I "" ch., 2 décembre 1897. 
1" présid. M. Périvier. — Aff. Eden c. 
Whisller. — Av. pi. MM'"' Bureau et 
Beurdeley. — La Loi du S janv. 98 et 
Gaz. du pal., 13 janv. 'J8.) 

Observations. — La décision de la 
Cour est certainement préférable à celle 
du tribunal. Un tableau ou un portrait ne 
peut faire l'objet d'une vente avant d'être 
exécuté. Jusque là le peintre n'a con- 
tracté qu'une obligation de faire, àraison 
de laquelle il doit être condamné aux dom- 
mages-intérêts s'il ne remplit pas son 
engagement. 

11 est juste encore que l'artiste rem- 
bourse les acomptes versés sur l'œuvre 
inachevée et non livrée. Ue quel droit 
les garderait-il puisqu'il est en faute'? 
Mais quant à cette u-uvre elle-même, le 
peintre peut la retenir, elle est sa chose 
tant qu'elle n'est pas sortie de ses mains. 
C'est même parce qu'elle y reste qu'il 
paye des dommages-intérêts. 

toutefois, s'il s'agit d'un portrait, le 
droit de l'artiste sur sa chose devra se 
concilier avec le droit du modèle. L'ar- 
tiste en fera ce que bon lui semblera, 
sauf un usage public et à la condition que 
les traits de la personne soient modi- 
fiés au point de ne pouvoir être reconnus. 
Application nouvelle d'un principe déjà 
consacré. (V. Revue, 1897.) 

Edouard Clunet, 

Avocal à la Cour de l'aris. 



•^-«►-^ 



REVUE 

DES 

TRAVAUX RELATIFS AUX REAUX-ARTS 

l' u n 1. 1 K s 

DANS LES PÉRIODIQUES FRANÇAIS 

Pendant le premier trimestre de 1898. 



Académie des Inscriptions et Belles- 
Lettres (Comples rendus des séances 
de l'année 1807 et 189S). Biillelin de no- 
vembre-décembre. — Communications : Stûo- 
mon Ueinacii. Le voile de l'Oblalion. — 
H. Wallas. La vie et les travaux de J.-B. 
Hauréau. — Ch. Eug. Bonin. Le tombeau de 
Gengiskhan. 

Ami des monuments (1'). T. XI, 5" partie. 
— Cliarles NoiiMANi). Une représentation iné- 
dite de la bataille d'Arqués et la plus ancienne 
vue autbentique de Dieppe. — Le théâtre 
antique et les ruines de ïintiniac (Corrèze). — 
Georges Foucart. Les Sociétés anglaises en 
Egypte et le rôle de la France : les dernières 
découvertes. — Excursion artistique et ar- 
chéologique des « Amis des Monuments et des 
Arts à Crépy-en-Valois, Orrouy, Champieu » 
{suite). — Le Congrès des Orientalistes et 
les monuments. — La démolition projetée 
du château de Dieppe. — Ch. Normand. Les 
dernières fouilles de la tour de Yésone (l'é- 
rigueux). — La première publication des élé- 
vations en géométral du château de Pierre- 
fonds. — Les ruines du palais des Papes à 
Avignon. — Ch. Normand. Un ornement iné- 
dit de l'art grec : métope de la tholos d'Epi- 
daure. — Robida. L'œuvre d'enlaidissement 
du XIX" siècle. — L'église de Boschaud. 

Annales du Midi . Janvier 1898 . — 
BouRDERv et Laciienaud. L'œuvre des pein- 
tres émailleurs de Limoges. 

Architecture {!'). 1898. Janvier. 1. — Ch. 
Lafforoue. — Le projet de Breffeiidille pour 
rOpéra-Comique. — Une tour d'église du 
xiv" siècle. — Le château de Presles. 

lo janvier. — M. Cornélius Gurlilz et son 



ouvrage sur l'architecture de France : Bau- 
kunsl-Frankreichs. Les idées artisti(iues de 
M. Otto Wagner. 

22 janvier. — L.-C. Boileau. Taine et la 
philosophie de l'art. 

29 janvier. — La construction en Amérique 
et en France. 

5 février. — L.-C. Boileau. L'hôpital Bou- 
cicaut. 

12 février. — Le nouveau tliéâtre d'Evreux. 

19 février. — Les principes en architecture. 
Les découvertes gallo-romaines dans la Cité. 

26 février. — La rotonde du Saint-Sépulcre 
et la mosquée d'Omar à Jérusalem. — Le 
rythme linéaire en architecture. 

S mars. — L'architecture céramique. 

12 mars. — Le rapport de M. Marins Va- 
chon et les architectes du nord de la France. 

19 mars. — Les découvertes scientiliques 
à Yzeures. — Les grandes cathédrales. 

26 mars. — F^a nouvelle caserne des sa- 
peurs-pompiers à Paris. 

Art et Décoration. Janvier 1898. — Gus- 
tave Soulier. Le peintre Lévy Dhurmer. — 
M. -P. 'Vernehil. Les applications d'étoffes. 
— Léonce Bésédite. Théodore Chassériau et 
la décoration de la Cour des Comptes. — 
Raymond Bouver. La collection de l'Image. 

Février. — Sarradin. Henri Rivière et son 
œuvre. — Lucien Magne. L'architecture mo- 
derne en France.— L. Benédite. Décoration 
de l'Hôtel de Ville par L.-Ol. Merson. 

Mars. — Gustave Soulier. Le mobilier. — 
Lucien Magne. L'architecture moderne en 
France. — Gleeson WniTE. Papiers peints 
anglais modernes. — Gustave Soulier. Diva- 
gations ornementales. — Les concours de la 
Société artistique des amateurs. 



472 



LA REVUE DE L'ART 



Art décoratif moderne (l'j. Jaiivim-. — 
A. Mmi.i.km. Alfri'tl Moyer (peintures). — 
E. Coui'iii. Les l'iiiilaisies de l'art inJustrieL 

— A Maii.i.et. I,es professeurs de dessin. 

— Lutieii Ma(ine. L'areliiteclure. 

Février. — (iustave B.MtlN. Les médailleurs 
français. — Arthur Maillet. Les Revues d'art 
franeaises et élranuères. — La liijouterii- aux 
Salons. — Les fresques de Cliasséiiau. — lue 
fresque de (iliiriandajo à Florence. 

Mars. — A. Maillet. Les revues d'art étran- 
gères et frani;aises. 

Bulletin de l'Association provinciale 
des architectes français (Marsi'ille). 
lu février. — L'Iiygièiie dans la conslruc- 
tion et l'arcliitecture. 

Bulletin de la commission des arts et 
monuments historiques de la Charente- 
Inférieure. Janvier 189S. — La iiaroisse de 
Saint-Jusl (églises du moyen âge et de la 
Renaissance, monuments de la Renaissance). 

— Des miroirs de verre dans ranli(|uili''. 

Bulletin de la Diana de Montbrison 

(1898). Janvier-mars. — Mauricf^ Dumoulin. 
Questionnaire historique et archéologique 
(et statistique) dressé par M. Maurice Du- 
moulin, en vue de recueillir les documents 
archéologiques, etc., sur chaque coninuine du 
pays de Forez et du département de la Loire. 

Bulletin historique de la Société des 
Antiquaires de la Morinie (Saint-Omer). 

1897, n" 3. — lioNVAltl.ET. L'ahhaye do 
Sainte-Coloinbe-de-lîlendec(|ues. 

N" 4. — RoNVAiiLET. L'ahhaye de Sainte- 
Coloinhe. — D' Cahton et D'' FicilEUX. Trou- 
vailles faites aux environs de Croisillcs. 

Bulletin de la Société des Sciences na- 
turelles de Saône-et-Loire. N" 9 (sep- 
teinhre 1897). 

Bulletin de la Société Languedocienne 
de Géographie (2'^ trimestre de 1898). — 
Les anciennes foililirations de Mdnlpellier. 

Bulletin de la Société historique et 
archéologique du Périgord. (1897.) Sep- 
teinhre-octohre . — Raron de Verneilii . 
Constructions du .wiii" siècle en Périgord. 

— Ferd. Villei'Elet. Lettres de Jouannel à 
l'abbé Audierne sur la numismalitiue. — 
A. DE Roumejou.v. Le congrès archéologique 
de Nîmes. 



Novembre-décembre. — A. de Roumejoix. 
I.'ne excursion archéologique en Périgord 
(23-27 juin 1897). - Amédée (iREMEli. Le 
pont de Bergerac. 

BuUetin de la Société d'Etudes des 
Hautes-Alpes. 1897, n" H. — D. .Mautin. 
Potei'ies et toitures dans les Hautes-Alpes. 
— J, Roman. Description des portraits gravés 
intéressant les llautes-AI])es. 

N" 4 . — J . Roman . La poterie et les 
faïences dans les Alpes. — E. SiBOun. Le 
passage de Napoléon l''' à Gap. 

1898, n" 1. — Abbé Fazv. Le dolium sur 
les tombeaux. — C. Romieu. Les luiles 
romaines à Mons-Seleuius (Itsa R;llne-Mon- 
saléon). — E. .Siliouii. L'ancien édilice de la 
|ilace Saint-Arnoux. — Abbé F. Ai.i.emwd. 
Précis historique sur la vallée de la Veiice- 
,\vani;iin. 

Bulletin d'histoire ecclésiastique et 
d'archéologie religieuse des diocèses de 
Valence, Gap, Grenoble et 'Viviers. — 
Chanoine Ulysse Chevalier. Eglises, mo- 
nastères et hôpitaux en Danphiné vers le 
milieu du xv" siècle. — Chanoine Jules CHE- 
VALIER. L'abbaye de Noire-Dame de Val- 
croissant. — Abbé Lac.ier et M. Cueyffier. 
La bnronnie de Rressieux. 

Bulletin de la Société des Études litté- 
raires, scientifiques et artistiques du Lot. 

1897, n" 3. — \. CoMliES. (^aliors il y a cent 
ans. — Jules Mommeja. 1-e folk-lore arlisli(|ue 
dans le lins-Ouercy. 

Bulletin de la Société de géographie 
et d'archéologie de la province d'Oran.— 

IIeron de Vu.lekisse. Deux insciiplions re- 
latives à des généraux jiompéiens. — (jaonat. 
Note relative à deux nouveaux proconsuls de 
la province d'.\frique. 

Bulletin de la Société d'études scienti- 
fiques et archéologiques de Draguignan. 
T. \.\. — Marrellin ('lllliis. La pieire Inmu- 
lairt^ de la croix de Cabris (Alpes-Mai ilimes). 
— Henri Second. Le milliaire de Rauduin et 
l'emplacement des milliaires de la voie de 
Réez. 

Bulletin de la Société historique et 
archéologique de Corbeil, Etampes et 
Hurepoix. Ikinnwnl 1. — .\. Dahiii.av i\ al- 
lant!. L'é'glise de Saint-(iermain-lès-('oibeiL 

liidklin H'i 2. — A. DuKOUR. l/éulise de 



TUAVAt X liKLATII'S AIX HK A l'X-A UTS 



473 



Saint-Spiie Je Corlieil en 1437. — A. I)U- 
FOUR. I.'iihbaye de Gercy en 1793. — Trou- 
vailles et tU'couverles à Coiboil, etc. 

Bulletin de numismatique. Février- 
mars. — II. Serrure. I.e lloiin d'or de Flo- 
rence et ses mutations. — Monnaies iic'geoises 
du xi" siècle. 

Bulletin de la Société des Amis des 
monuments parisiens. N" 37-38. — F. Maze- 
ROLLES. L'hôtel des Monnaies. — Alfre<l et 
Charles Norman». I,a colonne Vendômi;. — 
Ch. >(OR.\iANi). La sauvegarde de l'église 
Saint-Pierre de Montmartre. 

Chronique des Arts. 1898. l''Janvier. — 
A i)ro|iosde Versailles. — (',. S. La litté- 
rature dans l'art. 

8 Janvier. —0. V. Tahleau.v et études de 
M. liridginann. — Le musée de Crefeld. — 
Les peintres italiens de la Henaissanee et les 
travau.v de Hernhard Berenson. 

io janvier. — L'exposition des femmes 
artistes. — Les musées étrangers, Venise, 
Berlin. — Jean-J. Marquet de Vasselot. Une 
œuvre inconnue de l'ajou au musée de Ver- 
sailles. — Les collections de la Comédie- 
Française (catalogue de Georges Monval). 

22 janvier. — Les e.xpositions à Londres. 

— Les œuvres de Millais à la Uoyal Acade- 
my. — E. DcnoussET. lUule ; l'artiste et "le 
soldat; la statue du maréchal Ney. — L'His- 
toire de la peinture (leclnii([ue), d'Ernest 
Berger, et l'Histoire de la peinture nu moyen 
ûge, de (;.-U.-\V. Callevcy. — La hili'lio- 
thèque Ashburnham. 

29 janvier. — L'œuvre de Français. — 
L'exposition du cercle artistique et littéraire. 

— E. DuilOLSSET. Rude : la Jeanne d'Arc. — 
L'enseignemoit de lUide. L'artiste et le 
savant. 

o février. — 0. F. Les miniaturistes. Les 
estampes de H. Rivière. — Les cuirs de 
Suinl-AnJré-de-Lignereu.x. — J. F'lammer- 
MO.NT. La réouverture du musée de Lille. — 
Emile Bertau.v. Le bas reliquaire de Saint- 
Louis de Toulouse au musée du Louvre. — 
Les expositions de Londres. La New Gallery. 

— S. R. (Salomon Rei.nacii). Le Mercurp du 
château de .Milan, attribué à Léonard de 
Vinci : Mercure ou Argos. — La bibliothèque 
Ashburnham. 

12 février. — La fresque de Ghirlandajo. 

— Les restaurations de Versailles. — La 

LA REVUE DE l'aRT. — III. 



réouverture du musée de Lille. — Les 
récentes expositions de Vienne. — La dona- 
tion de Chantilly. — Paul Rt.ANCiiET. Quehiues 
tissus antiques et du haut moyen âge jus- 
qu'au .w" siècle. 

26 février. — Les nouvelles acquisitions du 
Louvre et du musée de Versailles. — Auguste 
Marcuii.i.ier. Les panneaux de l'ancien 
Tyrol, collection du séminaire diocésain de 
F'ribourg. 

5 mars, — A. R. La nouvelle Madone du 
Louvre. — Un portrait de ,M™" de Senonnes, 
par Saint. — L'art en Suisse ; les peintres 
bâlois :M. Ernest Sluckelberg. 

12 mars. — Les femmes peintres et sculp- 
teurs. — L'exposition du cercle artistique et 
littéraire. — Henri Cordier. Charles Schéfer. 

19 mars. — Les artistes bretons : les pas- 
tels do M. Murer. — .John Lewis-Brown. — 
Les nouveaux dessins exposés au Louvre. — 
La caisse des musées. — Maurice Tourneu.x. 
L'hôtel Lauzun. 

20 mars. — L'œuvre d'Alphonse Legros à 
VArl nouveau. — L'exposition de dessin de 
Ch. Milcendeau. — L'exposition de lithogra- 
idiies originales modernes à Berlin : Aubert 
Beardsley. 

Construction moderne (la). 19 mars. — 
L'hôtel Carnavalet. — Léon Ginain. — La 
Faculté de droit de Paris. 

26 mars. ^ L'hôtel Carnavalet {suite). — 
Le vieux Paris. 

Correspondance historique et archéo- 
logique. -N" 49. Mo.MMEJA. — Les carrelages 
historiés du Midi. 

"S" oO. — MtiMMEjA. Les carrelages historiés 
du .Midi. — MiROT. Un trésor caché par les 
serviteurs de Hertier de Sauvigny. — Les 
peintres miniaturistes à Blois. — Les dolmens 
de Grèce. 

Correspondant. 2S février 1898. — Léon 
Ancoc. Cliaiitilly à l'Institut de France. 

Estampe 1') et l'Afiftohe. .Janvier. — 
Loys Deltiieil. C. -Ferdinand Gaillanl. 
— Georges Riat. La Flore dans l'ieuvre de 
Léonard de Vinci. — Maurice De.\ieur. L'af- 
fiche belge contemporaine. 

15 février. — ycr^p .■ Raymond BouvEt». 
Fantin-Latour.— Loys Deltiieil. CF. Gail- 
lard. — Charles Saunier. La médaille. 
— André Mellerio. La femme et l'en- 
fant dans l'œuvre d'Odilon Redon. — E. de 

60 



LA UEVUK DK L'A UT 



CnouzAT. Murailles. — M. D. L'affiche à la 
sofcne. — E. de C. Les estampes elles affiches 
du mois. 

15 mars.— Clément Janin. Alphonse Legros. 

— Raymond HouYER. Fanlin-Latour. — E. de 
Crouzat. La pelilo estampe. Noire enquête 
sur les concours d'affiches. — LOYS Delteil. 
Les Disparus. — E. de C. Les estampes et les 
affiches du mois. 

Estampe moderne (l'J . 189?. Décembre. 

— Henri Iîoutet. Dans les coulisses. — L.LÉVY 
Dhuumer. « Belle d'antan. » — F. -.M. .VIel- 
ciiERS. « La Phalène des îles de la mer. » 

— L. Simon. Les marguillliers. 

1898. Janvier. — Aman-.Iean. « Sous les 
Fleurs. » — Camille Bellanger. « La Blan- 
chisseuse. » — A. Laurens. € Le Bain des 
Nymphes. » — G. -M. Stevens. « Solveig. » 

Février. — A. Donnay. » Artcmis. » — A. 
Lepére. € Loups de mer. » — E.-M. .\rtioue. 
« Albine. » — H.-X. I'rinet. « Maman. » 

Mars. — llans Ciiristiansen. « L'heure du 
Berger. » — Robert Engels. « Le Passant. » 

— Jeanne Jacquemin. (c Saint Georges ». — 
Ernest Laurent. « Soir d'octobre ». 

Ermitage. 1898. Mars. — Oscar-V. Schmitz. 
Les Vêpres de l'art. 

Etudes religieuses. Décembre 1897. — 
1'. J. Fohises. Lue école catholique d'arts et 
métiers. — P. H. Lam.mens. Màdabâ, la ville 
des mosaïques. 

Figaro illustré. Janvier. — Robert de la 
SiZERAXNE. Les mages à Florence. 

Gazette des Beaux-Arts. 1898. Janvier. 
— Tex/e. Ciiarles Yriarte. Sabbionela, 
la petite Athènes. — Gustave Rabin. M""^ de 
Senonnes, par Ingres. — E. Barelon. Les 
camées anliqucsde la Bibliothèque nationale. 
Les origines du camée. — A. de Ciiampeau.x. 
L'ancienne école de peinture de la Bourgogne. 

— 0. FiDiÉRE. Ale.xandre Roslin. — Pierre de 
NoLiiAC. La décoration de Versailles au xviu'' 
siècle. Les petits cabinets de Louis XV et les 
appartements des maîtresses. — E. Pottier. 
Le lotus dans l'architecture égyptienne. 

Février. — Texte : Ary Renan. Théodore 
Ghassériau et les peintures du palais de la 
Cour des Comptes. — 0. Fidière. Ale.xandre 
Roslin. — Charles Yrl\rte. Sabbioneta, la 
petite Atiiènes. — A. de Champeau.x. L'an- 
cienne école de peinlure de la Bouigogni'. 



— Pierre de Nolbac. La décoration de Ver- 
sailles au ,\viii° siècle. — Pierre Gautiiiez. 
llans Holbein sur la route d'Italie. Lucerne. 
Altdorf. — Gaston Migeon. Une histoire de 
l'estampe japonaise, par W. von Seidiilz. 

Mars. — Texte : Léon Bo.nnat. Velasquez. 

— Jules Flammermont. Les portraits de .Marie- 
AnloinetLe. — .M. L. L'ne nouvelle fresque de 
(ihiilandajo à Florence. — Charles Yriarte. 
Sabbioneta, la petite Athènes. — E. Rarelon. 
Les camées antiques de la Bibliothèque natio- 
nale. — Gaston MiGEON. L'illustrateur Daniel 
Vierge. — Paul Jamot. Le busle d'Elché. — 
Paul Lafond. Petits maîtres oubliés : Adol- 
phe-Félix Cals. — R. M. La Danse, par 
F. Vuillicr. 

Intermédiaire des chercheurs et des 
curieux. janvier 1898. — Les vitraux 
de Tiiel. — L'œuvre du monument de la 
Tour d'Auvergne. — Une statue de bronze 
de l'époque gallo-romaine, découverte à Coli- 
gny, arrondissement de Bourg (Ain). 

20 janvier. — La collection d'estampes et 
de portraits de Fevret de Fontette. — Le 
peintre van Beecq. — Les planches sur papier 
teinté des Catacombes, de M. Héricart de 
Thury. — La Donne Femme du Paul et Virgi- 
nie, de Curmer. — Lesjeux de cartes historiés. 

— A. B. Perronneau, peintre de portraits. — 
Singulières figures admises dans les églises. — 
Le graveur Melchior Kusell. Le peintre Pernet. 

30 janvier. — Bibliographie des carica- 
tures anglaises napoléoniennes. — Les 
fables de La Fontaine illustrées par Karl 
Girardet. — Une Poinpéi hellénique. — La 
statue de bronze découverte à Coligny. — Le 
tombeau d'Osiris. 

10 février. — Pesselenus. Tipliaigne de la 
Roche et la photographie avant Daguerre et 
Niepce de Saint-Victor. — Les Graveurs sur 
hois contemporains, de (ieorgcs Duplessis. 

— La petite eau-forte frontispice du Faust, 
de Gérard de .Nerval. — Singulières figures 
admises dans les églises. — Les tableaux de 
Louis Bailly. — Le musée de Jeanne d'Arc à 
Orléans. — La première monnaie française 
portant une légende en français. 

20 février. — Les anciennes plaques de 
cheminées. Dessin de (iranetà retrouver. — 
La commission du vieux Paris. 

28 février. — Marques des peintres du 
xvi" sièole (la Chouette). — Geffroy, peintre 
de quatre tableaux de rilôlcl de Ville de 



THAVAIX KKI.ATII'S AI X MK A 1\-A in'S 



Mi 



Paris. — Le peiniro Piorret. — Polirait de 
M"'' Pélissier, canlalrice, par le peintre 
JoufTroy. — Le compositeur Monsiiiny. — 
Les nuklailles des victimes (Louis XVI, 
Louis XVII, duc d'Eiii.'hien, Mario-Antoinette, 
Madame Elisabctli, le duc de lîerry). — Le 
portrait de Cazenove de Pradines. — Les 
portraits de Paul et d'Alfred de Musset en- 
fants, au musée Carnavalet. — Le sculpteur 
(iaspard de Marsy. — Le palais d'Ulysse à 
Itliaiiue. — L'Institut à Chantilly. 

10 mars. — Boutct, directeur artiste à la 
niainiracture d'armes de Versailles. — Le 
scul|itour Caspard de Marsy. — Mur an- 
tique et inscriptions romaines de l'ile de la 
Cit(', à Paris. — Le rnusée de Paris. 

20 mars. — Les livres imprimés on or et 
les livres argentés sur tranche. — Le musée 
de Paris. — Les monuments mégalitlii(iues. 

Journal des Artistes. 2 Janvier. — F,\bre 
DES EssAUTS. Les cités qui s'en vont. 
I fi Janvier. — Jules Baric. (iuyon Verax. 

Magasin pittoresque. 1898, 1"'' Janvier. 
— Jean Le Fl'sïec. La Gnllia do Ivilize. 

— (Uistavo (Jekkkoy. Victor Hugo etPuvis de 
Chavannes. — Henri u'Ai.meras. Les ciirtes 
de visite artistiques. — Caslon CEnFUEUR. 
Los expositions d'autrefois. 

la Janvier. — Arsène Ale.xandre. Corot 
paysagiste. — La Funiille, tableau de Morcau 
de Tours. 

1'"' février. — Jacques Ver.say. Cornélis 
de Vos et le portrait d'Abraham Grapha^us. 

— G. Labadie-Lagrave. Les pygmées de 
l'âge de pierre. — Victor Maubrey. Les nou- 
velles constructions de l'Ecole de droit. — 
Arsène Ai.e.xandre. William Mulrcady; le 
Comhnl inteirompic. — La Vierge de douleur, 
de Moissac. 

Vj février. — Le statuaire belge Van dor 
Straetsen : Sous l'Etnpire. — Daniel Iîeli.et. 
La statue du cuirassé Maxxachusetis. — 
Henri Flamans. Un peinln^ lilliographc ; H.- 
P. Dillon. — Gaston CKRFiiERR. La photo- 
graphie dans l'art. 

{'" mars. Jacques nu Vei.ay. La chaire de 
l'église Saint-Bavon, à Gand. — Arsène 
Alexandre. Une peinture de M. Georges 
Gain : l'Aimable visite. — Paul d'Ivoi. Les 
vases artistiques du musée du Prado, à 
Madrid. 

la mars. — Arsène Ale.xandre. Le sculp- 
teur Dampt : Baiser d'aïeule (musée du 



Luxembourg). — R. Brown. Le château do 
Villers-Cotterets. 

l'"' avril. — Jean Le Fustec. La porte du 
Salon de Vienne {Burglhor). — Désiré Louis. 
Fianz Hais. 

Maîtres de l'Afflche (les). Janvier. — 

Jules CiiERET. La Fétodes llcius (h; Hagnères- 
de-Luchon. — Iiiels. La librairie Pierre- 
font. — GRiiN. « Où la mènent-ils? » — Pui- 
VAT-LiVE.\iosT. « L'absinthe Robert. » 

Février. — Le Jfainlel, de Beggarslaff. 

Mars. — Aftiches do Steinlen. — Chérct 
(Quinquina Dubonnet). — Lautrec (Moulin- 
RougeJ. — Réalier-Dumas (Champagne Munim 

— Woodbury (Exposition d'aquarollisles). 

Mémoires de la Société archéologique 
de Constantine. — Camille Viré. Elude his- 
toriciue et arcliéologi(iue sur le canton de 
Rordj .Monaïd. — Blanciiet. Fouilles exécu- 
tées à la Kaiaa des Reni Hammad. — Capi- 
taine de PoUYDRAOUiN. L'archéologie de 
ri'Mougli (environs de Bône). 

Mémoires de la Société d'histoire, d'ar- 
chéologie et de littérature de Beaune. — 
Ch. AUMEiiïl.s . Sur quebiuos armes méro- 
vingiennes trouvées dans la Côte-d'Or. — 
I/abbé VoiLLEiA. L'église de Pommerard. 

Ménestrel. Janvier et février. — J. Tier- 
SOT. Ae.s Mcislersingers (Maîtres chanteurs), 
de Richard Wagner. 

Mercure de France. 1898, Janvier. — 
Charles Morice. Franz .M. Melchers. — André 
Ibels. Enquête sur le roman illustré par la 
pliotogra[>liie. 

Février. — Arthur Symons (traduction 
Georges Knopfl'). Walter Pater. 

Mars. — Mathias Moriiardt. M"" Camille 
Claudel. 

Monde moderne (le). Janvit>r. — Gérs- 
l'AUCii. Florence. — M. Maindro.n.. Les ten- 
dances actuelles de l'art décoratif. 

Février. — Edgar Monteil. L'architecture 
en Belgique. — Octave Uzanne. Georges de 
Feure. 

Avril. — Eugène Muntz. Giotto. — Roger 
Pevre. Saint-Guilliem-du-Désert. — Paul 
Coûtant. Le Palais de Justice de Paris. 

Moniteur des Arts. 1897. Novembre (19). 

— Jean Lorraln. lloihein et ses tableaux au 
musée de Bàle. 

Moniteur des Expositions. 1898, 1-15 
Janvier. — P. Jannetah. L'exposition de 



476 



LA HEVUE DE L'ART 



Leipzig et l"induslrie de la Saxe. — A. I)A 
CcxiiA. Les travaux de l'Exposition de 1900. 
— Les maquettes en plâtre. 

Janvier, 16-31. — A. D.\ Cuniia. Les tra- 
vaux de l'Exposition de 1900 au Champ de 
Mars. 

Février, d-l.ï. — Roger Mar.x. L'architec- 
ture et les industries d'art à l'Exposition 
universelle de 1889. — A. da Cuniia. Los 
travaux de l'Exposition de 1900 : les pierres 
du (Jrand Palais. 

Mars, 1-15. — Roger Marx. L'architecture 
et les industries d'art à l'Exposition univer- 
selle de 1889. — A. da Cu.niia. Les travaux de 
l'Exposition de 1900 : le Pont de l'ile des 
Cygnes. 

Œuvre d'Art (1') (directeur Eugène 
MiiNTZ). 1898, 1'"- janvier. — Texte: 
Marcel Dieulafoy. La statue de Clémence 
Isaure à Toulouse. — Eugène MiiXTZ. La 
Société artistique des amateurs. — Charles 
Yriarte. La basili([ue Notre-Dame de Four- 
vières à Lyon. — Fernand deMélv. Femmes 
et peintres à la tin du xix" siècle. — C'° 
Henry de Ciienneviéres. Les comédiens pein- 
tres et sculpteurs. — Rover d'Agen. Fernand 
Cormon au cercle de VUnion'aiiistique. 

20 janvier. — Texte : Paul Maryli-IS. 
L'exposition du cercle Volney. — Marie 
Rengesco. Une visite au musée Lécuyer à 
Saint-Quentin. — Psychologie du sourire 
chez les personnages de M. Q. de la Tour. — 
Charles Yriarte. La basilique Notre-Dame 
de Fourvières à Lyon. — C" Henry UE 
Ciie.snevières. Les comédiens peintres et 
sculpteurs. — E. del Monte, l'ne nnuvelh' 
biographie de Fra Angelico. — Roveu 
d'Agen. Henri Dcmont. — Henry CociiiN. La 
Société artistique des amateurs. 

10 février. — Texte : Royer d'Agen. L'ex- 
position de l'Union artistique. — E. Grosjean- 
Maupin. Les médailleurs français au xix° 
siècle. — C" Henry de Ciienneviéres. Les 
comédiens peintres et sculpteurs. — Marie 
Rengesco. M. de Maulde et l'iconographie 
féminine du xvi° siècle. — Paul Maryi.lis. A 
travers les expositions. 

25 février. — Texte : C" Henry de Ciienne- 
viéres. Comédiens peintres et sculpteurs. 
— François Renoit. Le gothi(iue en France 
il y a cent ans. — L. AUGÉ de Lassus. 
L'hôtel de Lau/.un. — Jacques Rie.n. L'expo- 
sition de Monte Carlo. — Robert Demaciiv. 



La pliotographii' à l'exposilion de la Société 
artistique des amateurs. 

10 mars. — Texte : Paul Marvli.is. L'expo- 
sition des femmes peintres et sculpteurs. — 
François Rendit. Le gothique en France 
il y a cent ans. — C» de Caylus. Sur la 
composition. — RjvEii d'Agen. Virginie 
Demont-Rreton. 

Quinzaine (La). 1" février. — Léon 
DlMlER. Veisiiilles, la commission des 
inoiuiments hisloiiques. 

16 février. Louis Fi.andrix. La jeunesse 
d'iiippolytc Fiaiidiiii. L'atelier d'Ingres. 

Revue archéologique. Novembre-dé- 
cembre 1897. — C" Michel TvsKiE- 
wicz. Notes et souvenirs d'un vieux c(dlec- 
tioniieur. — Salomon Reinacii. Une image 
de la Vesla romaine. — De Cumont. Sta- 
tuette de bronze découverte à Agrigente. — 
Naue. Plafjue en or mycénienne découverte 
à Chypre. — Papier. Tôle en terre cuite coiffée 
à la JuliiiTili. — Salomon Reinacii. Statue de 
Stéphaiié])hore. — Jacquerei,. Les mines de 
Hatra. — De Mei.y. Le l)e Moiislrix chinois et 
les bestiaires occidentaux. — PiiAiiMKKoLSKY. 
Nouveau fragment de fresque mycénienne. 

— Léon Le Ras. Voyage archéologique de 
Philippe Le Ras en Crèce et en Asie Mineure. 

1898. N" I. — RoNSOR. Le musée archéolo- 
gique de Séville et les ruines d"ltalica. — 
Couve. Statue d'homme trouvée à Delos. — 
Pouzet. Le milliaire de .Mirabel. — Drouin. 
Les légendes des monnaies sassanides. — 
Léon Le R vs. "Voyage archéologique de Ph. 
Lebas en Grèce et en Asie Mineure. — Keif- 
FER. Précis des découvertes archéologiques 
faites dans le grand-duché de Luxembourg, 
de I84S à 1897. 

Revue de l'art chrétien. Janvier. — 
Texte : Eugène MiiNTZ. I.'aniiinne basiliciuc 
de Saint-Paul hors les murs. — (iERSPACii. 
Une Adoration des rois mayes, par Holticelli. 

— J. Helbig. Fra Giovanni Angelico da 
Fiesole. — M'"^ C. Jocelyn-Foulkes. Le 
Couronnement de la sainte Vierge. — A. R. J. 
Vitraux d'église. 

Mars. — J. HEtuiG. Ed. von Steinle. — 
II. CiiAiiELF. L'église de Rouvres. — Eugène 
MiiNTZ. La basilique de Saint-Paul hors 
les murs. — J. Hei.uig. Copies d'après les 
maîtres italiens par (;. liulTens. — Mosaï- 
(pi.'sd'Aix la-Chapelle. — M"- C. Jocelyn- 



TIÎ.VVArX lil'l.ATIFS AUX lîE A f \-A lîTS 



477 



Foui.KES . I,e Courunncmanl de la stiiiile 
Vien/e. — II. Ciiaiseuf. Vilraux. — A. Bryn- 
CZYNSKI. Vases arl.islii|iifs. 

Revue générale des sciences. 30 mars. 
— Georges IIadei-, l,'l';eolc fraiiraise d'Athè- 
nes. 

Revue de philologie, de littérature et 
d'histoire anciennes. Janvier 1898. — 
H. IIaussoui.i.ier. I.c Icmple d'Apoll(.)n Didy- 
méen . 

Réforme sociale (la'. 16 janvier. — .V. de 
MoiiTiLi.ET. Les monuments mégalithiques 
christianisés. 

Revue d'art dramatique. Janvier. — 
A. Soui.iEli. Les oriuincs de l'opéra russe. 

Revue blanche. 15 janvier 1898. — Léon 
Tolstoï. Qu'est-ce que l'art ? 

Revue générale. Janvier. — Arnold Gof- 
FlN. Les peintres viennois. 
Févi-ier. — .\rn(dd (loFKlN. PIse. 

Revue critique d histoire et de litté- 
rature, iofévrier. — P. GAiiDNEn. lîas-reliefs 
funéraires de la Grèce (article de Salomon 
Rei.nacii). 

2 février. — Les graffites chrétiens du Pala- 
tin. 

28 février. — I)' Wiiihald Nagel. Histoire de 
la musique en .Angleterre. — Les récentes 
découvertes archéologiques en Grèce. 

7 mars. — L. Féeiî. Le catalogue des pein- 
tures népalaises et tibétaines de la collection 
de 15. -II. Ilodgson, à la I!ihliotliè(|ue de l'Ins- 
titut de France (publié' ])ar M. A Foucher). 

14 mars. — Ricci. Kpigraphie latine. 

28 mars. — La iieinture industrielle chez 
les Grecs, de M. Ed. Pottier. — Henri CoR- 
DiER. Charles Schefer. 

Revue des Deux Mondes, lo janvier. — 
M. liENTZoN. In poêle musicien : Sidney 
Lanier. 

13 mars. — li. de la Sizera.nne. Le peintre 
de l'Engadine : Grovanni Seganhai. — Th. 
de WvzEWA. La correspondance d'un préra- 
phaélite allemand. 



Revue des études grecques. Juillet- 
se[itemlire |,S97. — De Uidder. Le disque 
homéri(pie. — HoLLEAU.x. Deux inscriptions 
trouvées àKleitor. — IIUEI.I.E. Le monocorde, 
instrument de mnsi(pie. — Théodore Rei- 



NACll. Fragments niusicologi(|ues inédits. — 
LECHAT. Hulletin archéologiijue. 

Octobre-décembre. — IIoi,i.eal'x. Re i ar- 
(jues sur une inscription de Thessalon que. 

Revue encyclopédique. I"' janvier. — 
R. Deoerdt. L'humour français et la carica- 
ture au XIX" siècle. 

22 janvier. — H. Castels. Le palais de la 
Cour des Comptes et les fresques de Th. 
Chassériau. 

20 février. — .Maurice Griveau. L'esthétique 
di-' la nature. 

19 mars. — ZvnonowsKi. Objets trouvés 
dans les tumulus de la Russie. 

26 mars. — Fugène MOntz. Le Musée do 
l'Ecole des Reaux-.Ârts. — Laklecksographie. 

1'"' avril. — Léon Vidal. La photographie 
des couleurs : fac-similé d'un pastel de Jules 
Chéret. 

Revue de Paris. 14 février. — C.-E. 
Ro.NiN. Une visite à la tombe de Gcngis Khan. 

Revue populaire des Beaux- Arts. IS98 
llijanviei-. — .\cGE de Lassus. Le Louvre et 
les Tuileries à travers les âges. — (iERSPACll. 
Le service des beaux-arts en Italie. 

12 fé'vricr. — Léon Ristor. Puvis de Cha- 
vannes. 

19 février. — Roger Mar.x. Théodore Chas- 
sériau et les fresques de la Gourdes Comptes. 

26 février. Gerspacii. Les services des 
beaux-arts en Italie. — Sai.nte-Claire. L'af- 
liche illustrée. — Antony VALAitnÈouE. Le 
musée et l'hôtel de ville de Belfort. — Pierre 
Vires. Les arts à Lyon. 

5 mars. — Marcel Colin. Une demeure 
liistoricjue au xviii" siècle, à Neuilly. La Folie 
.Saint-James. — Léon Rosentiial. L(î muséede 
Vienne. — Mesmln. Edouard Dantan. — G. 
.SlVONNELLE. L'expositiou de Bordeaux. 

12 mars. — Léon Rose.ntiial. Le musée de 
Vienne. — F. Cardét. Les estampes de 
.M. Henri Rivière. — Georges Lecomte. 
.Vl[)honse Legros. 

19 mars. — Mathias Mo.siiardt. La vie et 
les œuvres d'Arnold Bœcklin. — Pascal Fon- 
TL'.NV. Le nouveau palais des (^.hamps-Elysées. 

Revue pour les jeimes filles. Janvier. — 
Ernest TissoT. .Vrnold Biecklin. 

o février. — A. Germais. L'art de la minia- 
ture. 

20 février. — Jeanne Violet. L'art et sa 
moralité. 



478 



LA HKVLE DE LA HT 



Revue numismatique (l''"' trimestre 1897). 

— J. A. I{(.. Trouvailles de monnaies. Ins- 
cription de Myiasa relative à la monnaie. 
Monnaies trouvées dans des ruines gallo- 
romaines. — E. DuouiN. La numismatique de 
l'Inde ancienne. — Ernest Habelon. La 
collection Waddiiiglon au cabinet dos mé- 
dailles. — K.-F. Ki.NCii. Le prix de rAclioloos. 

— M. Hestovtsew. Les plomhs antiques. — 
C" iieCastellane. Les monnaies d'argent du 
système flamand. — A. BuiioT de Kemsers. 
La numismatique moderne. — ,J. Adrien 
Blanciiet. Un projet de monnaie de la répu- 
blique romaine. — Jules Rouyek. Le jeton 
de Thomas du Petit-Cellier, élève du ici Phi- 
lippe le Bel. 

Revue des Revues, l''' et la janvier el 
\<" février. — Q" de Norvins. L'art de l'affl- 
chc. — D'' de Neuville. Nains et (iéants. — 
C» de NoRVLNS. La résurrection de la kleck- 
sographie. — D'' Gaze. La transmission des 
images par le télégraphe. 

l"'' mars. — Charles Simond. Les portraits 
inédits de Masaniello. 

15 mars. — Charles Simond. Portraits iné- 
dits de Masaniello. — Eugène Mu.ntz. Léo- 
nard do Vinci était-il mage ? 

Revue de l'Histoire des Religions. 

1898. .\" 1. — AuuuiLE.ST. Arcliéologie de la 
religion romaine [Bulletin de l'année 1896). 

Revue internationale de musique (Di- 
recteur, O-' de (;malot).N'' 1 (l''mars 1898). 

— Louis de Fourcaud. L'anarchie lyrique. — 
Victorin de Jo.ncières. Notes sans portée. — 
Henry Gautiher-Villaus. Richard Wagner 
et l'art classique. — Albert Soulier. La nou- 
velle école russe. — Charles Muller. Auto- 
graphiana. — Charles Lecocq. Mes Cau- 
chemars. — Léon SciiLESiNCER. La musique 
à Londres. 

N" 2 (15 mars). — Alfred Ernst. Après les 
Maîtres chanteurs. — Louis (iALLET. Simples 
jiropos. — Julien Tiersot. Éludes musicales 
sur le .\vi" siècle. — Adolphe Jullien. Joan- 
nès Brahms. 



Revue savoisienne. N" 2. — J. Serand. 
La pointe d'Arcalod. — L.-IL Labande. Le 
tombeau de Clément VI! (Uohort de Genève). 

N° 3. — Le Uoii,\ DE Marteau.x. Découvertes 
gallo-romaines à Gruffy. 

N" 4. — BUTTIN. A propos d'un casque à 
trois crêtes de la Henaissance. — Le Boux. 
Nouvelles acqui.sitions du musée (antiquités 
romaines). 

Revue des Revues catholiques. 5 mars. 
— r. Bemgni. Le nouveau graffite du Pala- 
tin. — Hené Laruelle. Le mouvement artis- 
tique : .M. James Tissot et le Christ des 
Dominicains. Le portrait de Jésus-Christ. 
1,'exposition dos miniaturisles et enlumineurs 
de France. — L'exposition de la .Société de 
Saint-Jean. 

Revue historique ardennaise. 1898. 
Jaiivicr-réviicr. — liuGEi!-(;iiAFHN. Mont- 
Otran, .Monlfort, Aima et Vincy. Recherches 
archéologiques aux environs de Slenay. — 
Henri Jadart. Un jeu de cavagniole prove- 
nant de l'ancien chAteau d'Asfeld. — A. Bau- 
DIN. L'inscription commémorative de la porte 
du Grand-Pont à lîellicl. 

Revue de l'Agenais. 1897 (11'', 12" li- 
vraisons). — G. TiioLiNet Philipp<; L\uzu.\.Le 
château d'Estillac. — 1898 (F-- et 2'' livrai- 
sons). Luc de Bjsuedon. La peinture et la 
sculpture des musulmans. — G. Tuolin et 
Philippe Lauzun. Le château d'Estillac. 

Revue des Universités du Midi. 1898. 
N" 1. —A. Vives. Arclii'Milogie arabe. 

Revue des Arts graphiques. 27 novem- 
bre. — Paul Bluysen. Le Syndicat des jour- 
nalistes écrivant sur les arts graphiques. 

Université catholique (1') . — Abbé 
Delfouu. Ruskiii et la religion de la 
beauté. 

Vieux Montmartre (le). — A. M. Théo- 
doi'o UoussEAU. \ .Miuitmartre. — H. 
.MoNiN. .Montmartre en novembre et dé- 
cembre 1848.— La maison de Chartraire de 
.Montigny. — Maurice .\rtus. Le bal des 
Folies Robert. 



•*• 



LE MOUVEMENT ARTISTIQUE 



Gustave Moreau. 

Nous ne pensions iiiièic, lorsque M. Paul 
Fliil, publiait dans la Hcvuc ses remarquables 
articles sur (iuslavo Moreau ', que la mort 
allait si rapitlemenl donner à cette étude une 
triste actualité. 

11 nous est doux, du moins, de savoir 
qu'elle a jm procurer un instant de bonheur 
au grand artiste, déjà si près de sa fin, et 
nous n'essaierons pas, à deux mois de dis- 
lance, de mettre à sa [dace délînitive le 
maître dont nous avions pu reproduire un 
certain nombre d'œuvres marquantes, mais 
dont l'atelier restait, depuis de longues 
années, obslinément fermé à ses plus intimes 
amis. 

Nous répéterons seulement que c'est une 
noble et fièro ligure, une ligure unique, qui 
vient de disparaître. A une époque où tant 
d'autres ne songent qu'à brusquer la renom- 
mée, forçant la main, sinon à la gloire, du 
moins à la notoriété, Gustave Moreau, par 
une sorte de llerlé singulière, native et 
naïve, semblait avoir l'elTaroucbement de la 
foule et de la popularité. Ce n'était point du 
dédain, mais peut-être comme la conscience 
que sou esprit ne « i)arlait » pas les idées de 
tout le monde. Et puis il aurait cru que ce 
qu'il aurait donné de lui-même à l'extériorité 
était pris sur ce qu'il considérait comme no 
lui appartenant pas. Tous ceux qui l'appro- 
chèrent savent en effet combien il concentra 
toute sa vie dans les affections du foyer et 
quel nuage de mélancolie plana sur son exis- 
tence à [larlir du Jour où le sourire maternel 
lui manqua. 

Voir la Reçue des 10 janvier et 10 mars der- 
iiiiTs. Dans une des dernii''i-es lettres qu'il si^na, 
(iuslave Moreau écrivit que la lecture do cette 
étudn avait été • un» des firandos joies et une 
des meilleures rôconqiensos de sa vied'arlisl' ». 
— N. n. L. R. 



Aussi liien son art raffiné n'avait rien de 
ce qui transporte la foule. La peinture pour 
lui n'était ni le théâtre, ni le drame. L'his- 
toire s'y dépouillait de la date, se dégageait 
de l'espace. Le mythe contient plus d'éternité 
que le siècle ([ui fuit. Chacun de ses tableaux 
fut comme une strophe d'une ode où, lyrique, 
l'âme humaine criait son angoisse devant le 
mystère de la création. Il eut, en même temps, 
le culte profond de la forme : ses tableaux 
sont polis, limés, ciselés comme des sonnets. 
Ce fut chez lui que la gloire vint le chercher : 
Jamais sa modestie n'accepta de faire accueil 
à la visiteuse ailée. 

Il est mort le 19 avril 1898, dans cet hôtel 
familial de la rue La Rochefoucauld, où il 
était né le 5 avril 1826. Là il avait été heu- 
reux, là il vécut et travailla, solitaire. L'en- 
seignement de l'Ecole des Beaux-Aris (1846) 
et l'atelier de Picot, dont il se dit l'élève sur 
les rares livrets de Salon où son nom ligure, 
lui apprirent la langue pictui'ale. In voyage 
en Italie lui révéla les primitifs. Chevalier 
de la Légion d'honneur (187o), officier (1883), 
membre de l'Institut (1889), il laisse des 
tableaux, des aquarelles et des dessins. On 
cite, parmi ses principales œuvres : Vieta 
(I8S2), Darius ftnjant n/irès la halaille d'Ar- 
bdles, le Canlique des Cantiques (1853), les 
Athéniens livrés au Minotaurc (I85'â), Œdipe 
et te Sphinx (I86i), Jason, le jeune homme et 

la Morl{lHù')) à la mémoire de son ami Clias- 
sériau, Orphée au Musée du Luxembourg, 
Diomède dévnré par ses chevaux, Hésiode visité 
par la Muse (I8G6), Promélhée, Jupiter et 
Europe, l'ieta {:\(iuaK\lc), la Sainte et le Poète 
(aquarelle). Hercule et lllydre de Lerne, 
Sdlomé, r Apparition, Saint Sébastien (dé- 
trempe et cire), Phaéton (aquarelle), Salomé 
portant la télé de Jean, un Massier, une Péri 
(aquarelles), Jacob et l'Ange, David, Moise 
exposé, le Sphinx deviné, Galatée, Hélène, la 
Mort de Sapho, Madeleine, etc. 



480 



LA HEVUE DE l/Altï 



Son atelier, si longtemps clos, vu, dit-on, 
s'ouvrir prodiainoment et nous dire le su- 
prême secret de cotte vie qui fut celle d'un 
sage et d"un artiste ; on peut affirmer, dès à 
présent, que l'art français a perdu une de 
ses gloires les plus personnelles et les plus 

pures. 

I'. M. 

■96- 

Charles Yriarte. 

L'écrivain hriliant et érudit (|ui vient d'être 
enlevé en |)leiiie valeur, et on peut dire en 
plein labeur, n'avait encore pu donner à la 
ftevue ([u'une collaboration [)assagère ; nos 
lecteurs se rappellent, du moins, l'élude si 
consciencieuse dans sa brièveté qu'il consa- 
cra au beau livre de M. Gustave Gruyer, VArl 
ferrarais. 

La vie d'Yriarte est de celles qui ne se 
racontent pas; elle est tout entière dans ses 



ouvrages : voyages au Maroc ou en Dalmatie, 
travaux sur Goya ou sur les maîtres italiens, 
aperi'us généraux sur Florence et Venise, ou 
éludi's ap|)riirondies sur cette Manloue dont 
il avait fait son domaine projire, son dernier 
domaine, bêlas! C'était toujours l'art et son 
bistoire qui l'intéressaient, qui seuls occu- 
paient sa pensée. 

Tout récemment encore, la Gazelle des 
Beaitx-Aiis publiait de lui une Snhhionetla, 
la petite Alhénes, qw demeurera un modèle 
de rnonograpliie facile et savante. 

La place nous manquerait pour rappeler 
les éminents services rendus par le criti(|ue 
devenu Inspecteur général des Ueaux-Aits : 
nous aurions conscience, du moins, d'avoir 
laissé partir sans un mot d'adien et de pro- 
fond regret l'écrivain délicat, l'ami sur et 
dévoué à qui nous liaient vingt-cinq années 
de constantes et affectueuses relations. 

J. C. 



COURE SPONDANCK 



Le Caire, avril 1898. 

Les fouilles arcbéologiques, pour cette 
année, viennent de prendre fin : un à un, 
chacun des explorateurs, venus au commen- 
cement de l'hiver, a regagné l'Europe ou 
attend le moment de s'embarquer ; il est donc 
aisé aujourd'hui de se rendre compte de l'en- 
semble des résultats obtenus. La campagne a 
été des plus fructueuses, tant par l'impor 
tance des trouvailles que par le nombre des 
monuments dégagés. 

Tout d'abord, une place à part doit être 
faite à la découverte du tombeau d'Ûsiris, le 
Dieu bon, souverain de la région funèbre, 
ainsi que le nomment les textes antiques. On 
sait que, selon la croyance égyptienne, les 
deux fils du dieu Hà, Osiris et Set, s'étaient 
disputé le trône de leur père, et que Set, 
vainqueur, avait mis son rival à mort. Le 
rituel funéraire plaçait la tombe du Dieu 
dans la montagne d'Abydos, et voulait que 
tout Egy|)tien fût enterré dans son voisinage. 
.Nombre de dévols s'y conformèrent .sans 
doute, mais, dans la pratique, la tiction rem- 
pla;a la réalité, et on se contenta d'ériger 



dans la Ville .Sainte une sièleà l'intention du 
défunt. 

Le tombeau divin existait-il vraiment? 
Nombre de savants en doutaient. Au mois de 
janvier dernier, M. E. Amélineau, dont j'ai 
déjà signalé ici les travaux l'an passé, mettait 
à jour la sépulture d'Osiris. Ses décou- 
vertes précédentes, celle surtout des tombes 
remonlant à l'époque antébistorique, à cette 
antiquit<'' faliuleuse, si reculée, (pie même 
aux contemporains de Kheops, elles sem- 
blaient les tombes d'ancêtres irréels, les 
Shéxoii-I/or, — les serviteurs d'Horus, — l'a- 
vaient mis sur la voie et lui avaieni montré 
vers quel point de la montagne il devait 
cliercber. 

Située lont au fond d'une anfracluosité de 
la montagne lybique, celte tombe du Dieu 
par excellence des Egyptiens avait conservé 
son aspect primitif du « Temps des ancêtres ». 
Les murs n'étaient même point maçonnés, 
mais dressés en terre battue, et sur les 
chambres constituant l'apparlement funèbre, 
un plafond, fait de troncs de palmiei-s, s'éten- 
dait. 

Mais, contrastant avec cette simplicité, le 



I.K MOIVKMKNT AHTISTIUIE 



481 



moltilior mortuairo était d'une richesse 
inouïe. l>'innonil)rabIes vases de matières 
précieuses, Ijrèclie, diurile, alliàtre, serpen- 
tine, se trouvaient anioncidés dans cliacune 
des salles, brisés pour la plupart, malheureu- 
sement. A l'introduction du christianisme, le 
vandalisme des néophytes de la foi nouvelle 
s'était acharné à la destruction de la tombe 
divine plus encore si possible qu'à Celle des 
sépultures des ancêtres. Des blocs énormes 
de plus d'un mètre de haut gisaient, réduits 
en miettes, pulvérisés. 

Par exception cependant, si le mobilier 
funéraire avait ainsi été saccagé, le céno- 
taphe divin s'était trouvé, grâce à sa massi- 
vité, à l'abri d'une destruclion certaine. 
C'est un monolythe de granit, de près de 
deux mètres de long, sur un mètre et demi 
de large et à peu près autant de haut. Osiris 
est ligure recouvert du suaire, et couché sur 
le lit funèbre. Un épervier est à sa tète, un 
autre à ses pieds. Lu troisième plane sur 
son corps. Il serait trop long d'entrer ici dans 
l'explication du sens symbolique de cette 
représentation, qui demande d'assez longs 
développements, et dont le réalisme surpren- 
drait ceux auxquels le dogme égyptien est 
inconnu. 

Cette brillante découverte, faite par M. Anié- 
lineau se complétait bientôt de celle de la 
tombe de Set et Ilorus, située à peu de dis- 
tance de la tombe osirieiine. Horus, (ils pos- 
thume d'Osiiis, avait été le vengeur de son 
père ; il avait vaincu son oncle Set en bataille 
rangée ; puis, le dieu primitif, Set, ayant 
été choisi pour arbitre, une trêve avait été 
conclue ; et, finalement, les deux dieux enne- 
mis, réconciliés, étaient venus reposer dans 
le même tombeau. Cette tombe a. de même 
que celle d'Osiris, été saccagée à l'époque 
chrétienne. Pourt;uit, un bas-relief, resté 
intact, montr(! un rectangle divisé en deux 
compartiments, renfermant l'un un épervier, 
l'autre un chacal : le symbole d'Horus et 
celui de Set. Il ne saurait donc subsister 
aucun doute sur l'identilication du monu- 
ment, le rectangle étant le signe de l'habi- 
tation . 

A Antinoë le musée (iuinet a poursuivi 
l'exploration des ruines de la ville d'Hadrien, 
commencée par lui il y a deux ans, et s'est 
appliqué surtout à recueillir des vêtements et 
des étoffes semblables aux spécimens que 
lui avaient fournis ses fouilles précédentes. 



Des collections complètes ont été recueillies, 
qui, tant pour l'histoire de la civilisation 
égypto-grecque que pour celle de l'art, ont 
un intérêt ca|)ital. 

A Tlièbes, les travaux de la Diblical Society, 
habilement dirigés par M Edouard Navelle, 
ont eu pour but la restauration complète du 
temple de la reine Ilat-Asou, régente de 
l'Kgypte à l'intronisation de son frère 
Thotmès III — .WIIl" dynastie — . Le temple 
enlièrement déblayé, une partie des incom- 
parables bas-reliefs qui l'avaient décoré, 
purent être reconstitués avec les pierres des 
murs écroulés. Ce travail de patience achevé, 
on décida de les rétablir dans leurs disposi- 
tions primitives. La tAclie était ardue, car 
certains fragments manquaient de-ci de-là. 
Avec un talent consommé les arcliitectes du 
service de la Société élevèrent des murs, où 
chacun des fragments retrouvés vint s'encas- 
trer à sa place : des piliers furent relevés ; 
des charpentes de fer jetées à leurs sommets ; 
et les restes des entablements éboulés réta- 
blis. 

.\ Dronkah, près Assiouh, à l'oasis de 
Khirgheh, MM. GolenichefI' et le comte de 
Bock, conservateurs au musée de l'Ermitage, 
ont exploré les tombes de l'époque byzantine. 
A Méroë, l'ancienne ville fondée en haute 
Nubie par les prêtres d'.\mon, exilés de 
Thèbes sous le règne d'Aménophis IV, et 
devenue la capitale des Pharaons éthiopiens, 
M. Beadge, conservateur au British Muséum, 
a fouillé quelques-unes des tombes d'une 
vaste nécropole, restée jusqu'ici inexplorée. 
Dans diverses autres localités enfin, à El Kab, 
à Edfou, à Denderah, M. Findlers Pétrie et 
d'autres encore ont également interrogé les 
ruines des vieilles cités avec bonheur. 

Le hasard lui-même semble avoir tenu à 
réclamer une part dans cette évocation du 
passé et la découverte des tombes de 
Thotmès III et Aménophis II, faite à Thèbe 
est venue compléter cet ensemble. Signalées 
aux agents du Service des Antiquités égyp- 
tiennes, ces tombes ont été aussitôt ouvertes 
par ceux-ci. Celle de Thotmès III est en par- 
fait état de conservation, ornée de peintures 
et de bas-reliefs dignes de la grande école de 
la XVIII" dynastie. Celle d'Aménophis II, 
absolument intacte, renfermait la momie du 
souverain, encore en place dans son sarco- 
phage, et son mobilier funéraire complet. 

Al. C. 



l.A liKVCE DE I. MIT. — III. 



(il 



iS2 



LA HKVIK 1)K 1/AltT 



L'Exposition d'Art chrétien de Turin, 

qui vient ilf s'ouvrir le )" mai, est consacrée 
tout à la fois à l'art ancien et à Tari moderne; 
elle comprend une section des missions 
callioliques, une autre des couvres de bien- 
faisance, dont S. E. le cardinal l'arocclii est 
le protecteur, et une exposition ijénéralc ita- 
lienne qui a pour président général M'' le 
duc d'Aoste. Le pape Léon XIII et le roi 
lluinbert ont fondé chacun un prix de 
■10.000 francs pour des a-uvres de peinture 
i-eligieuses ou patriotiques. 

L'Exposition est divisée en trois sections : 
celle de I'Aut ciuiktie.n (arle sacra), la plus 
importante, a pour cadre un vaste palais qui 
couvre près de 3.600 mètres carrés, en de- 
hors des salles spéciales réservées aux con- 
cours du Saint-Père et du Roi ; on y a ras- 
semblé les trésors des chapelles palatines et 
des chefs-d'd'uvre envoyés de Home, Milan, 
Venise, Florence et des principales villes 
d'Italie. Kn quelques heures, les visiteurs 
peuvent admirer les différentes créations de 
l'art italien, inspirées par la religion ; la 
|ieintuie, la sculpture, l'architecture, l'orfè- 
vrerie, les tissus sont représentés par leurs 
plus beaux spécimens ou i)ar d'intéressantes 
reproductions; dans la catégorie de la pein- 
ture, un groupement artistique est organisé 
de manière ù constituer deux Expositions 
d'icoNOGHAPHiE COMPARÉE, cousacréesau Christ 
et à la Vierge. La catégorie comprenant la 
musique a pour annexe une vaste salle pou- 
vant contenir 3.000 personnes et pourvue 
d'orgues puissantes construites pour l'Expo- 
sition : on y donnera toute une série de 
coucerts et d'auditions. 

La section des Missions catholiques grou- 
))era un nombre considérable d'indigènes 
venus de toutes les parties du monde, avec 
de curieuses collections etliiu)graphi(iuos ; 
de cette section dépendra une salle de con- 
férences où seront traitées des questions 
historiques et archéologiques, avec projec- 
tions lumineuses. 

Dans la section des Œuvres de prévoyance 
et d'assistance, l'Ordre de Malte nolammenl 
exposera l'ensemble de son matériel de se- 
cours pour les blessés militaires. 

Le principal palais, orné de fresques remar- 
(juables, et les édifices des missions-, cons- 
truits suivant les styles des difTérents pays, 
s'élèviuonl dans <lcs jardins dessinés avec 
beaucoup de goût : tout ce vaste emplace- 



ment a été transformé en un paysage fée- 
rique, grâce à de belles peintures décoralives 
qui en élargissent le cadre. 

I,a partie française de l'Exposition a été 
organisée par un Comité réuni à l'aris sous 
les auspices de S. E. le comte Tornielli et 
sous la présidence de M. de Maulde par- 
M. le prince délia Rocca ; le gouvernement 
français a i)rèté son plus large concours à 
ce comité dont les envois constituent un 
ensemble des plus intéressants. 



Les Sociétés des Beaux-Arts des Dé- 
partements ont tenu à l'Ecole des lîeau.v- 
Arts leur réunion annuelle, qui a donné lieu 
à de nombreuses et intéressantes lectures 
relatives, pour la plupart, à notre vieil art 
français. L'institution, fondée il y a plus de 
vingt ans, par M. le marquis de Clienne- 
vières, continue à se développer et rend de 
réels services ; nous aurons occasion d'y 
revenir. 

Les fresques de Chassériau. — On sait 
que sur l'initiative de notre confrère M. Ary 
Renan, un comité s'était constitué pour 
sauver de la destruction définitive quelques- 
unes des fresques du peintre Chassériau, 
auquel la lievue a consacré récemment une 
importante élude. Ces fres(iues ont été pro- 
visoirement déposées dans une salle du 
musée du Louvre, d'où elles passeront, cha- 
cune à son tour, entre les mains d'un habile 
reutoileur, M. Tisserand. 

M. Tisserand s'occupe en ce moment de 
dégager l'une des fresques de la masse de 
plaire sur laquelle adhère, comme une mince 
pellicule, la couche de peinture. 

La première de ces fresques ne poiura, 
avant plusieurs mois, être rapportée sur toile, 
et M. Tisserand estime qu'il ne lui faudra 
pas moins de deux années pour venir à bout 
du travail si minutieux qui lui a été confié. 



La Société d'encouragement à l'art et 
à l'industrie que préside M. (J. Larroumet 
vient de publier le programme du huilième 
concours de com])osition décorative ([u'elle 
organise entre les élèves des écoles des Beaux- 
Arts et de Dessin, sous le patronage du minis- 
tère de l'Instruction publique et des Reaux- 
Arts. 



LE MOUVEMENT AUTISTIUIE 



485 



Ce concours aura pour sujet, une compo- 
sition DÉCORATIVE SlSCEl'Tllll.E HE HECEVOIH UNE 

APPLICATION industrielle; il comportera deux 
épreuves, savoir : 

1° Une esquisse dessinée, faite en sejit 
heures, sur papier quart grand aigle, le 
16 mai 1898 : 

2° Un rendu, exécuté en quatre jours 
i^dc huit heures chacun), les 17, 18, 20, 
21 mai 1898, soit sur papier grand aigle, soit 
en terre ou en cire. 

U'esquisse, qui sera (Himinaloirc pour les 
candidats de Paris et dont tous les concur- 
rents devront prendre un calque dans les 
sept heures accordées pour la composition, 
devra être remise le soir même à la commis- 
sion de surveillance, qui ne pourra sous au- 
cun prétexte la communiquer à son auteur. 

Le concours sera jugé par une commission 
de vingt-deux membres désignés moitié par 
la Suciélé d'encouragement à l'art et A l'in- 
dustrie et mo'ii'ié par le ministre de l'Instruc- 
tion publique et des Beau.x-Arts. 

Les récompenses accordées à la suite du 
concours consisteront en dix primes, savoir ; 
deux de 500, deux de 300, deux de 200 et 
quatre de 100 francs. 

Des mentions donnant droit à des objets I 



d'art, des livres ou des gravures pourront en 
outre être décernées. 

Il y aura un classement unique de tous les 
projets envoyés; mais les primes et les men- 
tions pourront être distribuées par le jury, 
dans les proportions qu'il fixera, partie entre 
les concurrents ayant moins de vingl-un ans, 
partie entre ceux ayant de vingt-un à vingt- 
cinq ans. 

Les lauréats recevront de la sociél('' un 
diplôme et une médaille. 

Les élèves ayant obtenu une réconiitense 
dans un précédent concours ne peuvent concou- 
rir de nouveau que pour une récompense supé- 
rieure. 

Le jury se réserve le droit de supprimer 
tout ou partie des récompenses en cas d'in- 
suflisance des projets présentés ou d'inobser- 
vation des conditions du concours. 

Les projets récompensés seront la pro|iiiété 
de la Société d'encouragement à l'art et à 
l'industrie, qui reconnaît cependant à leurs 
auteurs le droit de les exploiter induslrielle- 
ment. 

La Société se réserve toutefois la faculté 
de photographier tous les projets et de les 
faire reproduire dans des revues ou publica- 
li(]iis arlistiques. 



-^=:«_'^^-a=— 



MUSEES NATIONAUX 

Liste des Dons faits pendant le premier trimestre 1898 



LOUVRE 



Département des peintures et dessins. 
Album des architectes de Nantes, liourge- 
rel et Félix Thomas (dessins faits en Asie 
Mineure et pays liiiiilniphes). 
Don de M. Ossip Lœw. 

OBJETS D'.ART 
Tabatière en argent gravé et niellé, ornée 
d'une médaille de Catherine de Russie 
(.Wlll» siècle). 

Don du même. 
Dessin colorié de l'Ecole de Tosa. 

Don de M. Alex. Romet. 
Poussin ; S((intc Famille ; — Jér. Bosch : 
Scène de l'Enfer. 

Don du duc et de la duchesse de La Tré- 
moïUe. 



Département de la sculpture du moyen 
âge, de la Renaissance et des temps 
modernes. 

Deux consoles italiennes en bois, et une 
madone en stuc peint, se rattachant à l'école 
de Jacopo délia Quercia. 

•«■ 

Département des antiquités grecques et 
romaines. 

Trois inscriptions provenant de la collec- 
tion Léon Renier. 

Don de M. Châtelain, secrétaire de l'École 
des Hautes-Études. 

l'erdrizet : balles de plomli avec inscrip- 
tions provenant de Sicyone. 



481 



LA UKVUK DE L'A HT 



Liste des Acquisitions faites pendant le premier trimestre de 1898 



Département des peintures et dessins. 

, Ksiiuissi' |ifiiilc d'un jil.iroiid du Louvre. 

Polirait du médecin Duvail, esquisse peiiile 
de (ireuze. 

Portrait de M. Ausas, de Monlauban, minia- 
ture par Ingres père. 

Madone dans un paysage, par Pioro délia 
Francesca. 

-S*- 

Département de la sculpture du moyen 
âge, de la Renaissance et des temps 
modernes. 

Une statue de roi en bois. 
l'ii bas-relief en stuc peint. 

Département des objets d'art du moyen 
âge, de la Renaissance et des temps 
modernes. 

Kakeniouo, représentant des singes. 
L'ne boite laquée. 
L'n vase bleu. 
Un oiseau en bronze. 
L"ii lot de boiseries arabes. 
Peinture japonaise représentant un pay- 
sage. 

Département des antiquités 'orientales et 
de la céramique antique. 

Un cylindre à légende araméenne. 



Deux vases à figures noires. 

Pendant de collier. 

l'ni- paire de boucles d'oreilles. 

Bron/.c pliénicien plaqué d'argent. 

Un double flacon. 

Cylindres héléens. 

Une petite tête chypriote. 

l'n taureau d'argent. 



Département des antiquités égyptiennes. 

Deu.v ligures en cire. 
Un lot d'objets divers. 



-9*- 



Département de la sculpture grecque et 
romaine. 

tirande stèle gr(>ci]ni'. 
Figurine archa'ique de femme tenant un 
oiseau. 
Plaque de bronze trouvée ù .\ntinuni. 
Stèle trouvée en Argolide. 
Fragment de lampe en bronze. 
Une fiole en verre. 
Une statuette de Vénus. 
Une inscription grecque de Tanagra. 
l'ne statue de Jeune liomnic. 
Une stèle grecque. 
Une paire de boucles d'oreille. 



VERSAILLES 

Une peinlure représentant l'appartement l Un portrait de Berlioz par Daumier. 
du grand Dau[diin. | 



LUXEMBOUHC 



Deux dessins de (îuillaunid. 



Ar D'.ffc'fiif'fii'-ran' : Jules Cohtb. 



K V II t L- N . I M !• Il 1 M E 11 I E D K G H A 11 L E S II É 11 I S S E V 



LA PHOTOGRAPHIE 




ET 



L'ART 



A PUOPOS DU SALON DE PHOTOGRAPHIE 
DU PHOTO-CLUB DE PARIS 



Daucims s'ôlonnoronl pcut-ôlrc do voir un 
pareil siijfl Iraité à colle place, et, dans le titre do ce modeste article, se plai- 
ront à goûter comme une saveur d'antithèse. Une opinion ancienne et persis- 
tante, rt^pandue surtout parmi les personnes qui se piquent de sensations 
affint^os, veut en otret que les images photographiques soient, par la force des 
choses, la nc^gation môme de l'Art. Et si l'on cherche d'où provient un tel 
préjugé, — il faut bien appeler ainsi les idées que l'on ne partage pas entière- 
ment, — la source on apparaît dans le sentiment, injuste quoique très humain, 
qui consiste à rendre un instrument responsable du mauvais usage qu'on en 
peut faire. Que de gens en veulent au piano de se prêter docilement aux 
caprices dos mains inhabiles! De même, si la photographie a vu sa réputation 
compromise, elle le doit à la fatuité ingénue dos photographes eux-mêmes. 
Par la facilité qu'elle offre à tout venant d'obtenir, moyennant quelques 
manipulations élémentaires, des imagos grossièrement approchées du réel, 
suffisantes peut-être à contenter les yeux des simples, mais, en fait, aussi loin 
de la vérité que do la beauté, elle s'est attiré la mésestime de tous ceux qui 

LA REVUE DE L'AIIT. — III. 62 



486 



LA REVUE DE L A UT 



uimenl la nalurc inspiratrice ol pensent qu'on lui doit bien quelque respect. 
De là sont nés des préventions légitimes et des malentendus que le temps, 
pour peu qu'on y aide, se chargera de dissiper. Je voudrais simplement expo- 
ser ici l'état de la question, faire le bilan de la photographie que j'appellerai 
artistique, par opposition à la photographie documentaire, dire quelles sont 

ses ressources et li' but vers lequel 
elle tend. 

A priori, rien ne s'oppose à ce 
<iue le procédé dont il s'agit soit 
employé à des hns artistiques ; c'est 
un moyen comme un autre de 
mettre du noir sur du blanc, ayant 
certaines qualités de rendu qui le 
caractérisent, mais assimilable en 
somme au crayon, au i'usain, à la 
gravure. (Jue ce procédé, peu souple 
et en partie purement mécanique, 
laisse plus difficilement que tout 
autre intervenir la personnalité de 
l'exécutant, c'est l'évidence môme; 
mais que cette intervention puisse 
se produire à des moments décisifs, 
cela n'est pas niable, et, pour l'ins- 
tant, je tiendrai ce point comme 
acquis, me bornant à renvoyer le 
lecteur à un récent article dû à la plume autorisée de M. Robert de la Si/e- 
ranne '. J'invoquerai également, à l'appui de cette opinion, le succès obtenu 
à l'étranger par les expositions internationales de photographie ouvertes à 
Londres, Vienne, Bruxelles, voire à Calcutta ou à Washington, et, en France, par 
les salons que le Photo-Club de Paris organise depuis cinq années. Les personnes 
qui les ont visités dans un esprit de curiosité bienveillante, conviendront qu'il 
s'est produit là des essais et manifesté des tendances dignes d'être encouragées. 
Tendances pleines de modestie d'ailleurs, car le photographe nouvelle 



" '^tê . 


1^ 0% 






k 







C. I', 



' La photographie cst-clle un art ? Reeiie des Deux Mondes, 1" décembre 1897. 



LA PHOTOGRAPHIE ET L'A HT 



487 



manière n'ignore pas sa faiblesse et sait borner son ambition. Il pense sim- 
plement que, si vîiste que soit déjà le domaine des arts, c'est besogne louable 
de l'arrondir d'un petit arpent ; il espère y faire mûrir dos fruits, moins 
beaux sans doute et moins délicieux que ceux des enclos voisins, mais 
ayant néanmoins leur originalité et leur saveur particulière ; et cette espérance 
n'est pas vaine. La pholograpliie possède des qualités de rendu très carac- 
téristiques ; mieux que tout autre procédé, elle est à même de saisir et de 




fixer certaines formes fugitives de la vie, frisson des eaux, lloraison éphé- 
mère du sourire ; elle rend sans efl'ort ce qu'il y a d'infiniment délicat dans 
les modulations des lignes ou le dégradé des tons. Comme le dit si bien M. de 
la Sizerannc : « 11 ne s'agit pas ici de nier la supériorité d'une nerveuse eau- 
forte ou d'une fine gravure ; mais n'y a-t-il pas certaines transitions insen- 
sibles de lumière à ombre, évoluant sur les plans inclinés des figures, certaines 
ombres dolce e sfimiose, comme dirait Léonard, «exhalées sur le papier», selon 
le mot de Ruskin, où la photographie est sans rivale?... Là où le burin et le 
crayon procèdent par petits traits dillerents et, par conséquent, désunis et 
heurtés, elle agit par teintes liées, continues, uniformes de texture, mais 
graduées à l'infini; elle unit les méplats de la chair par sa facture, en mémo 
temps qu'elle les distingue par ses tonalités, comme la nature le fait elle- 



88 LA REVUE DE L'AHT 

môme. » C'est lu une qualité bien particulière, et de premier ordre s'il est 
vrai qu'en art l'élément précieux est la sensation pure, la caresse quasi 
physique que donne à un œil afliné la saveur même de la facture , touche 
heureuse d'un pinceau, morsure savante d'un burin, profondeur grasse d'un 
encrage. Ceux qui savent goûter ces sensations qu'ignore le sentimentalisme 
du vulgaire comprendront la raison qui attache le photographe à son procédé, 
et l'espoir qui le soutient au cours de manipulations souvent ingrates. 

L'idée de se servir de la photographie dans un but artistique est aussi vieille 
que la photographie elle-même. Malheureusement, à l'origine, l'instrument était 
absolument impropre à un lel usage ; s'il dessinait déjà bien, trop bien même, 
en revanche il faussait les valeurs à plaisir. Je crains que, faute d'éducation, 
les praticiens d'alors ne s'en soient pas aperçus très nettement; même, peu à 
peu leur œil s'habitua si bien à ce rendu particulier que les défauts évidents 
du procédé, sécheresse du trait, excès insupportable du détail, exagération 
des oppositions, abus des blancs purs, etc., furent tenus pour des qualités 
essentielles. Ainsi se forma — si j ose dire — une (esthétique spéciale à la 
photographie, tout artificielle, née de l'impuissance. De cette perversion le 
public fut complice ; les femmes étaient heureuses de constater que la blan- 
cheur de leur peau égalait celle de leur linge, que les années passaient sans 
amener de rides, et, dans ces figures aux fadeurs de keepsake, la foule applau- 
dissait son idéal. 

Mais peu à peu l'usage de la photographie se généralisait et la technique 
du procédé faisait des progrès considérables. D'une part, la jilaque sensible 
devenait capable d'enregistrer les valeurs avec une suffisante fidélité, et le 
photographe, délaissant les monuments et les sites, pouvait s'attaquer aux 
paysages et aux ellels de lumière; en second lieu, l'on découvrait pour pro- 
duire l'épreuve positive des dépôts pigmcntaires de plus en plus variés, pos- 
sédant de réelles qualités de matité et de profondeur, sappliquant à tous les 
papiers et se prêtant à un développement local de l'image. L'exécutant deve- 
nait plus libre de ses mouvements, son instrument ne le dominait plus. Une 
évolution était proche; si elle prit naissance en Angleterre, pays d'initiative, 
curieux de nouveauté, nul ne s'en étonnera pour peu qu'il ait suivi les ten- 
tatives originales qui, ce siècle finissant, se sont produites chez nos voisins 
dans toutes les branches de l'art. Quelques amateurs, quelques professionnels 
confiants dans l'avenir de la photographie considérée comme moyen d'exprès- 



LA l'IlOTOr.UAl'HII' F/r I/AUT 



489 



sion artistique et désirant la ramener dans une voie saine, ouvrirent à Londres, 
en 181)3, sous le titre de Photorirapinc Salon, une exposition de laquelle fut 
exclue impitoyablement toute œuvre conçue d'après les formules régnantes. 
Cette tentative eut du succès et le Photographie Salon devint annuel. Actuel- 
lement les amateurs du monde entier y envoient leurs meilleures épreuves. 




Le nombre des œuvres admises ne dépasse pas '2'àO ou 3UU, et beaucoup de 
celles-ci trouvent acquéreurs à des prix assez élevés. En 1895 le total des 
ventes atteignit .'1 (1(10 francs; je donne ce chilTre à titre de curiosité. Le 
Pboto-Club de Paris s'est trouvé naturellement, en France, l'agent et le propa- 
gateur du mouvement ainsi amorcé en Angleterre, et, depuis lS!)i, il organise 
annuellement des Salons internationaux auxquels un public de plus en plus 
nombreux prend lliabitude de se rendre. 

Parmi les œuvres exposées, beaucoup l'élonnent en ce qu'elles dilï'èrent 
absolument |)ar leur aspect des photograpbies qu'il a coutume de contempler 



490 



LA REVUE DE L'ART 



aux vitrines des boulevards. Elles sont beaucoup plus sombres comme tona- 
lité générale puisque les valeurs y sont justes ou, du moins, s'efforcent de 
l'être et (|U(' les notes blanches y sont discrètes. Elles sont, en général, d'as- 
pect mat et, par leur apparence, rappellent les dessins au fusain, à la sanguine, 







f 



à l'encre de Chine, ce qui n'a rien que de naturel, les dépôts pigmentaires 
employés étant principalement des poudres de sanguine ou de charbon, ou 
encore des couleurs à aquarelle fixées sur des papiers à dessin ordinaires. 11 
n'y a là ni imitation ni plagiat, mais des ressemblances provenant de la force 
môme des choses. Le public peut constater également que certains artistes 
— le mot est lâché — produisent des œuvres absolument personnelles non 
seulement par le genre ou la composition des motifs représentés, mais, chose 
bien plus caractéristique, par leur facture môme. Visiblement telle épreuve a 



LA IMIOTOC. lîAl'IIIR ET l/AUT 



iOl 



son originalité propre ; je veux dire que personne, pas mAmo l'exc^culant lui- 
même, ne pourrait, ayant dans les mains le cliché, la refaire identique. Mieux 
qu'une gravure avant la lettre — pour prendre un exemple — celte épreuve 
possède une valeur particulière, étant un exemplaire unique; pour la créer la 
science technique ne suffirait 
pas, et il faut hicn reconnaître 
qu'il s'y trouve quelque chose 
que ni les pins merveilleux 
objectifs, ni les dosages les plus 
savants ne sauraient produire, 
une sensation d'art traduite par 
des moyens particuli(>rs. Ce qui 
le montre d'ailleurs, c'est la 
valeur marchande dune telle 
épreuve qui, grande comme la 
main, trouve aujourd'hui ache- 
teur à 100 francs, tandis qu'une 
photographie hanale, de môme 
taille, vaut vingt sous. 

Suivons la genèse d'une 
œuvre de ce genre et exami- 
nons les dilTé rentes phases pen- 
dant lesquelles la personnalité 
de l'artiste intervient : composi- 
tion du sujet, développement 
de l'image négative ou cliché, 
traduction du cliché en image positive. A ces moments divers nous verrons 
le néopholographe — cotte appellation prétentieuse m'épargne une périphrase 
— préoccupé de questions dont ses devanciers ne s'inquiétaient guère, prenant 
parfois le contre-pied de leurs méthodes et des principes qui les guidaient. 

Et d'abord comme il n'ignore pas que, dans un procédé qui vise à repré- 
senter les objets avec leur modelé entier et complet, ce qui doit frapper l'ieil 
et le solliciter, ce n'est pas le contour, mais les oppositions de valeurs — ainsi 
dans un cylindre l'opposition de la génératrice lumineuse et delà génératrice 
obscure, — il ne demandera pas à l'objectif dont il se sert les qualités de pré- 




492 l-A UKVIK ItK LAUT 

cision indispensiiblt's à la pliolojiiapliic (locuiiifiilairc, mais iilulôl luiisiblt-s 
ici. Il exigera, en revanche, qu'il lui donne une bonne perspective lin«?airc et 
une bonne perspective aérienne, qualités qui ne peuvent être obtenues juste- 
ment qu'aux dépens de la précision. (Certains objectifs de type ancien, un 
moment abandonnés, sont repris par lui ; il en fait construire d'autres produi- 
sant des images lloues et s'efforce, dans chaque cas particulier, de choisir 
l'instrument le plus approprié au sujet qu'il veut rendre. 

Dans le choix de ce sujet, s'il s'agit d'un paysage, dans l'ordonnance du 
motif, s'il s'agit d'un portrait ou d'une scène de genre, il visera surtout à la 
simplicité. Puisque l'art vil de sacrifices et que l'unité de la composition veut 
la subordination des alentours au motif principal, le rendu minutieux des 
détails lui apparaît comme le plus grave des défauts. D'autre part, ses moyens 
étant limités, il recherchera de préférence le paysage aux lignes simples, éta- 
lées, aux éléments peu nombreux, mais propres à lui donner les quelques 
taches — masse sombre d'un bois, rellet clair d'une mare — nécessaires à la 
mise en valeur de l'effet. Dans ce travail de simplification le choix habile de 
l'éclairage lui sera d'un grand secours; tel groupe d'arbres, qui, éclairé de face, 
se traduirait en taches multipliées et papillotantes, noyé dans l'ombre donnera 
de larges masses; il aimera donc les contre-jours, les brumes et les crépus- 
cules, tout ce qui voile ou qui synihélise. Pareillement, dans les études de 
figures, les accessoires, réduits au minimum, viendront seulement aider à 
l'équilibre des lignes, ou complét<'r l'harmonie des tonalités par les rappels 
indispensables ; les fonds seront étudiés avec soin, ramenés à leur rôle subor- 
donné mais essentiel. Préoccupé enfin de concentrer, de localiser l'ofTct, 
pénétré d'autre part de l'importance du milieu dans un art tout réaliste, le 
photographe délaissera l'atelier banal, inondé de lumière, et se transportera là 
où il peut saisir les manifestations de la vie, dans le cabinet de l'homme 
célèbre ou dans l'atelier du forgeron. 

Il s'agit maintenant de développer l'image latente emprisonnée dans la 
plaque sensible. Dans ce travail important, qui est loin d'être mécanique, 
l'opérateur aura pour guide la conception intime du sujet qu'il porte en son 
cerveau ; son habileté lui permettra de modifier la gamme générale des 
valeurs dans le sens de l'elTet qu'il veut rendre et de donner ainsi au vrai un 
peu de cette déformation systématique et voulue d'où naît la vérité esthétique». 
Du reste, il ne considère le cliché que comme une ébauche; aux ressources 



LA PFrOTGGRAl'HIE KT L'ART 



493 



nouvelles que met à son service la transformation du cliché en épreuve posi- 
tive il va demander de parachever son œuvre. 

Naguère encore, ces ressources n'existaient pas ; avec les anciens papiers 
l'épreuve ne pouvait être autre chose que l'inverse du cliché ; elle en avait 
toutes les qualités, ce qui revient à dire qu'elle en avait tous les défauts. De 
plus, l'image était formée par un 
dépôt de métal réduit d'aspect peu 
séduisant. Aujourd'hui, la liberté 
dont jouit l'opérateur s'est accrue 
d'une façon telle que le procédé pho- 
tographique s'est trouvé en quelque 
sorte renouvelé ; maintenant l'ar- 
tiste est maî)re de choisir le grain 
du papier, la nuance et aussi la 
nature du pigment coloré créateur 
de l'image ; en outre, certains pro- 
cédés, comme celui dit à la gomme 
hichromatée, jouissent de propriétés 
précieuses ; ils simplifient plus ou 
moins la gamme des tons qui consti- 
tuent le motif et en synthétisent le 
rendu ; ils n'exigent plus l'emploi 
de ces bains chimiques qui, noyant 
l'épreuve, en condamnaient toutes 
les parties à un traitement uni- 
forme. Avec eux, le photographe n'a plus besoin que d'eau pure, de pinceaux, 
d'épongés; il peut opérer en plein jour, et c'est ici qu'il devient révolution- 
naire. En efict, c'est sa main qui maintenant travaille, c'est l'action de cette 
main, générale ou localisée, qui fait naître l'image, noyant les détails, mettant 
les accents en bonne place. Il n'ajoute rien, puisqu'il opère par dépouillement; 
seulement il dépouille plus ou moins, et parfois, d'un coup de pouce sacrilège, 
il supprime; tant que l'épreuve est humide il intervient, utilisant les qualités 
de résistance croissante de la couche ; une fois sèche, l'épreuve est terminée, 
et rien d'étonnant si elle ne présente plus alors l'aspect d'un produit méca- 
nique puisqu'elle est vraiment tille d'une volonté intelligente. 




LA REVUK DK 1. ART. 



03 



49't 



LA iu:vt;i<; dk i/ahï 



Ces orrcnicnls nouveaux que je viens de décrire sommairement ionl lafllic- 
tion des photographes élevés dans le culte des formules classiques, amoureux de 
ces images nettes et propres, complètes comme un inventaire, admirables en 
tant que témoignage d'une technique savante, mais sans ùme et impersonnelles. 
Compatissons à ces sentiments respectables, mais ne môlons pas les ques- 
tions. S'il s'agit de reproduire une inscription lapidaire, les cils d'un vibrion, 
ou encore les montagnes de la lune, faisons appel à toutes les qualités d'exac- 
titude que possède à un haut degré l'instrument photographique; mais si l'on 
veut plier cet instrument aux exigences légitimes de l'Art, sachons recon- 
naître que cette exactitude devient le plus grave des défauts et qu'ils sont 
dans le vrai ceux qui s'efforcent de donner au produit de leur objectif ce grain 
d'imprécision, germe de poésie' — et d'Art, puisque tout Art est Poésie... 

Il faut aussi que tu n'ailles point 
Clioisir les mots sans quelque méprise ; 
Ilien de plus clier que la elianson grise 
Où l'Indécis au Précis se joint. 

C. l'IYO. 





LES 



GRANDS CONCERTS 



DE L'ANNEE 




ANS les premières années de ce siècle, Habeneck, 
homme de résolution, de patience, de conviction, 
servi d'ailleurs par une rare intelligence des 
choses de la musique et un constant souci de la 
parfaite exécution des œuvres, entreprit de faire 
connaître aux amateurs les pièces symphoniques 
du grand Beetiioven. Ces amateurs ne furent 
d'abord qu'en petit nombre, et ne mirent pas un 
grand empressement à se rendre à son appel : le niiiître auteur de la Sym- 
phonie Pastorale était alors discuté, contesté ; plusieurs lui étaient aussi 
sévères que naguère Voltaire à Shakespeare et volontiers l'auraient traité de 
« sauvage ivre ». Habeneck eut raison de toutes les résistances, fit la lumière 
dans les esprits troublés devant cette abondance de richesses, imposa aux 
contradictions et aux hostilités la souveraine puissance du Beau : en 1828, 



490 l'A REVUE DE L'ART 

enfin, on s'enthousiasmait pour Beethoven, qui prenait à la ti^te de la musique 
de son temps sa place définitive. 

Jusqu'en 1846, Habeneck resta ferme à son poste, entretenant dans l'âme 
des foules cet amour des grandes œuvres de musique pure, qui devait gra- 
duellement coniribucr à la perfection de leur sens critique et esthétique, et 
déterminer ce superbe épanouissement d'art supérieur, force et orgueil de 
notre temps. 

Moins ardente, mais servie par une ferme méthode, fut l'action de 
Seghers, plus jeune d'une vingtaine d'années qu'Habeneck, en vue de l'orga- 
nisation d'auditions musicales ayant pour objet de faire connaître les grands 
compositeurs déjà considérés comme classiques et d'entr'ouvrir la porte de 
l'avenir aux jeunes et aux nouveaux, ce qui est resté, en somme, le pro- 
gramme des trois grands concerts actuels du Conservatoire, du Cliàtelet et du 
Cirque d'Eté, dont j'ai îi parler ici, pour en dégager sommairement les ten- 
dances et les résultats en celte dernière saison, qui va d'octobre d897 à 
mai 1898. 

Seghers, l'un des fondateurs de la Société des Concerts du Conservatoire, 
créa en 1849, selon l'esprit même qui avait dirigé Ilabencek, la Société de 
« Sainte-Cécile ». Il y donna du Weber, du Mcndcissuhn et du Schumann ; 
les jeunes d'alors figurèrent aussi sur ses affiches : Reber, Gouvy, Gounod, et 
le plus jeune de tous, Camille Saint-Saëns, alors dans sa dix-septième année. 

Vint Pasdeloup qui, frappé du succès de la Société de « Sainte-Cécile », 
se risqua à donner un concert de composition analogue, à la salle Herz, 
puis fonda ses « Goncerls populaires de musique classique ». Ils obtinrent 
tout de suite un succès considérable. En tête des programmes de ces concerts, 
dont le premier eut lieu en 1861, au Cirque d'Hiver, s'étalaient les noms de 
Haydn, Mozart, Beethoven, Weber et Mendelssohn, pléiade rayonnante, 
autour de laquelle gravite encore tout ce qui tient à la haute musique, c'est- 
à-dire à celle qui plane au-dessus du théâtre, où l'inlluence des compositeurs 
de race germanique s'exerçait déjà et devait s'exercer dans un prochain avenir, 
plus magistralement, avec Richard Wagner. 

Aux concerts Pasdeloup, institués sous ce quintuple vocable, figurèrent 
bientôt les œuvres de Raff, de Niels Gade, de Rubinstein, de Tschaïkowski, 
et, avec un bien autre éclat, celles de Wagner. Il y eut alors de terribles tem- 
pêtes dans cette salle du Cirque : le public huant, sifllant le maître saxon; 



F.ES GRANDS CONCERTS DE L'ANNKE 



497 



injuriant Pasdeloup, qui, le cou obiiquomcnl ommanché entre ses rudes 
('paulcs, la tète courbée comme Allas portant le monde, laissait passer l'oura- 
gan, parfois se redressait pour lui faire tète, le braver du geste et de la voix! 
Ce fut en faveur de Wagner, mais avec une autre violence de tempérament,' 
la lutte d'Ilabeneck en faveur de Beethoven. Et de même alors, peu à peu 
les passions s'apaisèrent, et dans ce bel entraînement de la conviction du 
lutteur, dans le mouvement graduel des esprits, tout se fondit en une admi- 
ration passionnée, et, avec la ferveur extrême des néophytes, plus d'un des 
déiracteurs, des insulteurs et des siffleurs de la veille figura, selon sa capacité 
intellectuelle, paimi les adorateurs, les pontifes et les snobs du lendemain. 

Pasdeloup, en même temps, donnait des gages à la musique française, 
faisant, comme Seghers, honneur même aux plus jeunes : Massenet, Bizet, 
Guiraud, Lalo, Salvayre, dont il associait les noms à ceux de David, de 
Berlioz, de Gounod et de Gouvy. 

En dehors de la Société des Concerts du Conservatoire, société fonda- 
mentale, milieu moins facilement accessible, institution ayant gardé un carac- 
tère stdennel, fonctionnani en vue d'une élile d'auditeurs, ne présentant 
qu'une élite d'exécutants, au service d'une rigoureuse sélection d'œuvres, 
les trois initiateurs que j'ai nommés, Habeneck, Seghers et Pasdeloup, for- 
ment la large chaîne qui s'est, depuis 1872, étroitement soudée aux concerts 
Colonne et aux concerts Lamoureux, de façon à former un solide et durable 
lien entre le public et ces associations artistiques, magnifiquement pros- 
pères et dont l'avenir ne fera qu'affermir la fortune et étendre rinfluence. 

Ces trois concerts, — et il en est d'autres dont il faudrait parler, s'il ne 
convenait de se réduire à ces sujets principaux, suffisants pour notre ensei- 
gnement, — ont une action considérable sur le mouvement de l'opinion en 
matière musicale, sur l'éducation progressive des foules, sur le développe- 
ment de la production. 

C'est sur ce terrain du concert proprement dit que les musicographes sont 
d'ailleurs le moins divisés. Sur celui du théâtre musical règne une certaine 
anarchie qui fausse sensiblement les notions générales : les uns y arrivent 
avec des idées préconçues, des opinions faites, non point toujours person- 
nelles, empruntées au contraire le plus souvent à quelque autorité acceptée 
qui dispense l'emprunteur de la charge d'avoir une pensée à lui ; les autres 
n'osent point y apporter une opinion même d'emprunt; ils attendent le grand 



498 I.A HFVl-K DE I/AKT 

couranl fail de la synllu'so des jugements divers : ce sont les serviteurs de la 
mode, emploi difficile, quand, en réalitc^, il n'y a pas de mode bien définie, 
— comme c'est presque toujours le cas. 

Au concert, l'art musical se formule dans une atmosphère plus pure et 
plus haute. Il s'y dégage de tout élément étranger, encore bien que parfois il 
tienne quelque chose du théâtre. Mais c'est une épreuve toujours grave, pour 
ce qui est de la musique dramatique, de figurer à l'état fragmentaire dans un 
grand concert. 11 est des scènes qui, présentées dans leur nudité, dégagées de 
tout ce qui, au théâtre, en compléterait le sens ou en caractériserait l'accent, 
déprécient singulièrement l'œuvre intégrale. 11 en est d'autres, au contraire, 
qui, ainsi offertes, apparaissent singulièrement belles et font aimer d'avance 
la partition dramatique d'oîi elles émanent. 

L'action du concert est surtout bienfaisante quand elle coopère à l'instruc- 
tion professionnelle du public, lui permet la pénétration graduelle des belles 
œuvres ignorées ou mal connues et surtout le met en présence d'œuvres nou- 
velles, dont les auteurs repoussés du théâtre, particulièrement inaccessible, 
de notre temps, aux nouveaux venus, ont la bonne et rare fortune de pou- 
voir se révéler en quelque audition dominicale. Là ils disent ce qu'ils veulent 
dire, assurés d'avance d'une attention et parfois même d'une sympathie qu'ils 
ne seraient pas certains de trouver au théâtre et devant le même public, tant 
est considérable en cette matière l'influence des milieux. 

De plus en plus, les grandes auditions sont appelées à jouer un rôle pré- 
pondérant dans l'éducation professionnelle des foules, dont elles élargissent la 
réceptivité pour les formules d'art, aujourd'hui très diverses et d'une plus 
laborieuse compréhension; de plus en plus, elles deviennent un précieux ins- 
trument d'expansion pour les productions nouvelles, d'une recherche si variée 
et si délicate. C'est dans cet esprit que je veux examiner ce que nous ont offert 
les concerts au courant de la saison musicale 1897-1898. 

La Société des Concerts du Conservatoire a donné seulement quatorze 
séances. De même qu'elle restreint le nombre des auteurs de son choix, elle 
reproduit volontiers ses programmes, de sorte que le contingent de chaque 
compositeur se compose d'un petit nombre de morceaux. Elle gagne à cela 
celte exécution plus parfaite, plus serrée, qui fail sa gloire. Il ne faut ici comp- 
ter que l'effort à réaliser dans le sens d'une diffusion des belles œuvres exé- 
cutées d'une façon aussi impeccable que possible, pour le plus grand plaisir 



I.KS (iUANUS CONCERTS 1)K L'ANNKK 499 

des abonnés. Les œuvres réelloment nouvollos n'ont point accès dans ce 
milieu. 

En cotlo saison 18!)7-1898, comme toujours, Beethoven est resté le maître 
souverain do la place. Son nom, si je ne me trompe, a figuré trente fois sur 
les programmes. Les maîtres de la musique étrangère S(' rangent à sa suite : 
Weber, Mozart, Mendelssohn, Haydn, Schumann, Bach, Gluck, Wagner, 
Verdi, Haëndel, Borodine, Rail', Palcstrina. C'est, après Beethoven, Schu- 
mann qui occupe la plus large place. Parmi les Allemands, Wagner vient au 
dernier rang, et toujours avec le même morceau, l'ouverture du Vaisseau Fan- 
lême. 

La musique russe n'est représentée que par Borodine, six fois, et toujours 
avec les mômes pages extraites du Prince Igor. L'Italie ancienne et l'Italie 
contemporaine ne comptent sur cette liste que doux noms, celui do Palcstrina 
et celui de Verdi. 

L'influence de la musique germanique classique est donc ici dominatrice, 
conformément d'ailleurs au passé de l'institution, qui s'en tient au culte 
ancien. 

La part de nos compositeurs nationaux est honorable dans ces programmes : 
Lalo, Berlioz, César Franck, Théodore Dubois, Saint-Saëns et Massonety repa- 
raissent régulièrement. Pour ne parler que des musiciens vivants, /a Lyre et 
la Harpe, le Rouet d'Omp/iale, do Saint-Saëns, le Concerto de Théodore Dubois, 
les Scènes alsaciennes- de Massenet en forment le menu courant. 

S'il faut largement compler le Conservatoire au rang des institutions favo- 
risant l'expansion des grandes œuvres classiques, il n'en peut être de même 
pour l'encouragement des œuvres nouvelles. Mais ce n'est point là, il faut se 
hâter de le dire, l'objet que cette société s'est proposé. Elle remplit une tâche 
auguste et sacrée : la conservation des œuvres magistrales, et on ne saurait 
lui demander plus, sans vouloir la faire dévier de son origine. Elle est la gar- 
dienne du temple : il convient de se contenter à ce titre de la salutaire 
influence qu'elle exerce sur le goût général, par io choix sévère des pièces 
qu'elle exécute. 

Il n'en est pas de même des deux autres concerts; c'est là que nous 
devons trouver non seulement une tendance constante à la popularisation 
des chefs-d'œuvre, mais encore un encouragement permanent aux produc- 
tions nouvollos réellement dignes d'intérêt. 



500 LA HEVUE DE L'AHT 

Le concert iluCliàtelct s'est dédoublé. L'Association artistique des concerts 
Colonne s'est déplacée, le jeudi, pour donner, au Nouveau Théâtre de la rue 
Blanche, des séances partagées entre la musique ancienne el la iinisi(jui' 
moderne, dont je dirai un mot, après avoir parlé du Châtelct. 

Les programmes de ce dernier concert forment un champ très vaste, très 
varié d'aspects, très fécond en ressources diverses. 

La part des grands maîtres classiques y est largement faite. Comme au 
Conservatoire, Beethoven est roi. Schumann le suit, puisGliick, Mendeissohn, 
Bach; je ne cite que les princi|)au.\. Plus près de nous, Wagner y liioniplie 
non seulement en des pages détachées, mais encore en de vastes fragments, 
des actes entiers de VOr du Rhin, de Sierjfried, de Parsifal. Schubert et Crieg 
l'avoisinent dans une situation plus modeste. On lit dans les programmes les 
noms de Guy-Boparlz et de Dvorak. Nos Fiançais sont reçus avec honneur 
dans ce milieu, au premier abord étranger. Si Gounod ne s'y montre que 
très discrètement, comme Lalo el Théodore Dubois, Saint-Saëns y prend 
pied plus fortement avec son beau Concerto en ut tniiieur el son magistral 
Déluc/e. Quant à Berlioz, il y est au sommet, principalement avec sa Damna- 
tion de Faust, dont les auditions multipliées n'épuisent pas le succès et qui 
est devenue comme la pièce de résistance de ces concerts. 

Enlin, voici la longue théorie des jeunes, des vraiment jeunes, dont les 
noms s'inscrivent à la suite de ceux de M. Vincent d'Indy, qui est depuis 
longtemps hors de pages : MM. Beynaldo Hahn, Gabriel Pierné, G. Enesco, 
L. Chausson, X. Leroux, toute une floraison d'avenir. 

Puis des cxceulants tels que MM. Pugno, Sarasate, A. de (ireef, L. Diémer, 
M™" Eléonore Blanc, Jeanne Baunay, viennent varier l'intérêt des séances, 
tandis que des chefs d'orchestre étrangers prennent place au pujjitre de 
M. Colonne, et nous donnent une intéressante et instructive revue des diverses 
personnalités marquantes en cet art si difficile de conduire les masses instru- 
mentales et chorales : Strauss, llarold-Bauër, Félix MottI, Dans Richter; il 
suffit de citer ces noms qui attirent la foule pour faire concevoir l'attrait de 
ces concerts, dirigés avec tant de tact et de magistrale subtilité par leur prin- 
cipal créateur. 

Au Nouveau Théâtre, à côté des grands et des petits maîtres de la musique 
étrangère et de la musique française, antérieurement à notre xix" siècle, 
défile toute la musique contemporaine, en des pièces brèves, magistrales ou 



LKS CltANDS C.().\(,i:iîTS l)K L'ANNICK iiOl 

charmantes. Il faut si' boriKM- à citor los noms do Widor, Dubois, Massenet, 
Saint-Saëns, G. Huë, II. Duparc, Cliabrior, Holmes, d'Indy, A. Magnard, Jon- 
cièros, Leroux, Enesco. 

Voilà, pour In mi^me association d'art, une double saison merveilleu- 
sement remplie. 

Bien que je craigne d'être déjà hors des limites qui me sont assignées 
pour cette revue des grands concerts de la saison écoulée, je ne saurais me 
dispenser de m'arrêter, au moins un instant, devant les programmes des 
concerts Lamoureux, qui complètent l'ensemble de nos éléments d'examen. 

Le concert Lamoureux, s'il ofTrc un égal intérêt, ne présente pas, pour- 
rait-on dire, le môme aspect que le concert Colonne. — Les noms étrangers, 
dont quelques-uns, nouv(>aux pour nous, s'y multiplient dans le domaine de 
la musique pittoresque et originale. On y rencontr(! celui d'IIumperdinck, 
l'auteur curieux d'ilanscl et Grélel; celui du vieux filinka, également rare 
ailleurs, ceux de BalakirelT, de Humsky-Korsakoiï el de Tschaïkowski, sou- 
vent salués par le public parisien, ceux de Raklimanikoll" et de Scarlatti- 
Tauzig qui lui sont bien moins familiers. 

Cette réserve faite, un coup d'œil jeté sur la collection des programmes 
donne tout de suite le caractère dominant de ces concerts. Ils sont le domaine 
privilégié de Richard Wagner, l'église où l'on célèbre le plus dévotement 
son culte. Il ne faut pas se hâter de croire pourtant qu'il y ait là rien 
d'exclusif. D'autres noms y sont grandement et fréquemment célébrés : 
parmi les anciens, celui de Beethoven; parmi les modernes, celui de Sainl- 
Saëns, qui ne sont nulle part ailleurs mieux honorés. 

Schumann s'y rencontre moins fréquemment ; Bach, Mozart et Mendels- 
sohn, de même Weber, y sont un peu à l'arriêre-plan. Ceux de la présente 
génération y occupent une place honorable ; là aussi, si la part la plus large 
est faite aux grandes pages classiques, ce qui peut aider au progrès de l'école 
contemporaine n'est point négligé. Il faut, à l'appui de celte affirmation, citer 
les noms de MM. d'Indy, Bourgault-Ducoudray, G. Huë, Georges Marty, Silvio 
Lazzari, Leborne, Alexandre Georges, P. et L. Hillemacher. 

Comme aux. concerts du Chàtelet ont défilé, au Cirque d'Eté, des chefs 
d'orchestre et des artistes de premier ordre : tels que — je cite au hasard de 
la mémoire et très certainement j'en oublie, — MM"'" MottI et M. Félix Molli, 
M'"'' de Gorlinko-Dolina, M""^ Lina Pacary, M. Borwick, M. L. Diémer, 

I.A BEVUE DE I.'aRT. — MI. 04 



302 



LA REVUE DE I/AKT 



M. G. Murly, M. Hugo Bcckor, M. Hugo Herniann, M. César ïhomson. 
M. Rislcr, M. Van Dyck. 

Au résumé, si cos auditions gardent un caractère inlornalional très pro- 
noncé ; si la musique française n'y est fréquemment et hautement repré- 
sentée, dans l'ordre contemporain, que par M. Sainl-Saëns, il faut s'applaudir 
de l'enseignement qu'elles répandent, du nombre relativement important des 
noms nouveaux qu'elles mellent en avant et des assurances d'avenir qu'elles 
multiplient ainsi, bien précieuses, en un temps où la jeune musique drama- 
tique n'est plus guère qu'une cigale errante, communément logée à lauberge 
de la « Belle l'étoile ». 



i 



(Lu fin proclutinemenl.) 



Loiis (i A 1,1, ET 





SALONS DE 1898 



L'ARCHITECTURE 



II 



'iNïÉKÈT des Salons sera déjà épuisé lorsque paraî- 
tra cette suite à un premier article dans lequel il 
avait fallu constituer l'énuméralion des œuvres 
d'architecture avant que le catalogue en fût impri- 
mé, que dis-je? avant que les cloisons des galeries 
fussent élevées, avant que le plancher fût posé. 
) On avait eu à l'avant-vernissage de bonnes rai- 
113^^^' sons pour épargner au Président de la République 
la traversée de nos salles spéciales après le long défilé devant la pointure des 
deux sociétés réunies : tous nos châssis étaient par terre. 

Depuis qu'ils sont on bol ordre, grâce au zèle des membres du jury qui 
veulent bien ajouter à leurs obligations la corvée de les répartir au mieux des 
surfaces à garnir, de l'intérêt des œuvres et de leur éclairage, une sélection 




' Second article. Voir la liciue du 10 mai, t. II, |). 513. 



50» 



LA HEVLIK l)K L'A UT 



s'est faite par le classement, par l'éviction des siiperiluités et par la mise hors 
de la portée de I .œil des moins-valeurs. 

L'exposition se présente avec dignité, sans que l'absence des fortes études, 

des grands travaux de' l'Académie de France à 
Rome lui fasse un tort aussi considérable qu'on 
pouvait le craindre. Vers le soir, un jour dan- 
gereux, surtout avec les rayons directs du soleil 
couchant, vient bien jalousement signaler les 
défauts des lavis et dévorer les teintes des 
aquarelles; mais à loul prendre, pendant la 
plus grande partie de la journée, une lumière 
assourdie vaut mieux h nos oeuvres discrètes 
que l'aveuglant éclairage de la galerie du 
pourtour de feu le Egalais de l'Industrie, où 
rien n'était épargné pour en signaler les trous 
et le peu de consistance. 

C'est suivant la même orientation que nos 
voisins de la Société Nationale ont donné asile 
à leur galerie des dessins. Objets d'art et modèles 
d'architecture y voisinent, s'y soutiennent et 
s'y prêtent un mutuel appui. Sans cette ilhi- 
sion, la liste des numéros du catalogue à relever 
serait si courte que noire énumération pourrait 
paraître une raillerie. Le bon sens des archi- 
lecles a jusqu'ici répugné à la scission sans 
rime ni raison qui désole et ruine nos deux 
Sociétés. 

M. Benouville a bien, avec une maison à 
loyer, des tables, des chaises, une cheminée, 
une porte d'ascenseur; mais si bienveillant qu'on se montre pour des len- 
latives de rénovation, si disposé qu'on soit à proclamer que rien n'est 
indigne d'un artiste dans les plus petits détails auxquels il s'applique, il 
faut quelque indulgence, en face des coussins de .M. Pierre Selmersiieim, 
ou de sa chemini'c-vilrine faite d'une association d'éléments imprévus, el sa 
bibliothèque du même goût familial, pour faire passer dans le domaine de 




.MdM.MEM Cl.AIllON 
par MM. Henri Gi ii.laiub et II. Gai Qtié 




MARCHESINA d'A.S 
( Salon de 1898 ) 

Revue de l'Art ancien et moderne 



Imp L Fort 



Lies SALONS DE 1898 : LA KC HITKCTi; KE 



50i> 



rarchitectui'c les petites inventions des m^o'^r^ s''"y''e^, où triomphe M. Plu- 
met, où M. Tiirany, de New- York, justifie le titre de la Société à être surtout 
nationale, où M. Fauvage, présentant en nature un lambris décoré, en fait 
sortir les mailles en bleu, ce qui est la marque d'une grande originalité pour 
recevoir des lleurs jaunes. 

Je verrais bien des carions, bien des vitraux, bien des étoffes, bien 
des dessins et force objets do la section des œuvres d'art qui pourraient 









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Château du Tauhkau (Moiii.aix) 
aqiniTiio de M. Leiort 

justement prétendre à figurer chez nous, pondant que j'ai quoique chagrin à 
constater que MM. Selmersheim père et fils ne peuvent nous donner que des 
morceaux de mobilier, à coup sûr intéressants et d'un goût curieux, mais qui 
ne relèvent guère de la composition architecturale. 

Sans relever le nom des auteurs de bonbonnières, d'étagères, de tables à 
ouvrage, de frises de papier peint, de tentures au pochoir, fussent-ils de mes 
élèves, il faut vraiment trop de bonne volonté pour admettre la confusion des 
genres au point de les faire se pénétrer sans distinction. Je me refuse à y 
insister pour essayer de noter les rares conceptions relevant vraiment de notre 
art difficile et peut être hautain. 

Un diplômé ! vous l'avez bien lu : un diplômé de l'Ecole des Beaux-Arts, 
M. Postel-Vinay, apporte ici le contact pernicieux de son laboratoire de zoolo- 
f/ic maritime. Telle la poule qui a couvé des canards, ma sollicitude est frappée 



506 



LA REVUE DE L'AHT 



1 







Château de Valmont 

dessin de M . Lisch 



d'épouvante à voir encore celui-ci — el je ne veux pas faire de réclame à 
nombre d'autres — apporter ici le fruit de mon enseif^nement et prendre place 
au milieu de ces artistes jeunes encore dont le premier vagissement a dû 
ôtre : Je proteste, ne sachant pas dire contre quoi , et dont les théories se résument 
en ce cri de gueri-e, peu défini, qui suffit à tout jjour le reste de l'existence. 

Il est clair qu'il pourrait y avoir du talent dans le faire étrange de 
M. Provensal, dans cette esquisse d'un château en Bretagne ; ]& vois bien une 

extravagance qui arrête au pas- 
sage dans le sanctuaire de Wagner, 
dans le temple aux re/if/ions fu- 
tures de M. Garas, — mais sans 
bon sons notre art ne saurait 
vivre, ni aucune Ecole, ni rien 
do rien... Lecteurs bénévoles, ce 
n'est pas là un paradoxe. 

Le chien d'Alcibiado n'a pas 
une queue renaissante sur la- 
quelle les mêmes sections réitérées puissent suffire à exciter toujours l'étonne- 
mcnt des foules. Viande creuse qui fait chercher d'autres aliments. J'en 
trouve à l'hôtel de préfecture pour la ville de Limoges, de M. Bcsnard; à 
l'achèvement de l'église de Basly (Calvados), de M. Brunet; au monument à 
Victor Hugo, de M. Guillemonat; au théâtre de M. Polti ; surtout au manoir 
charmant de la Châtaigneraie (Loire-Inférieure), par M. Roy Lucien, auquel 
l'enchcvêlromont brutal do matériaux variés donne l'aspect le plus amusant. 
Et il faudrait, ayant vu de bons vitraux do M. Chanteau, rendu hommage à 
M. Grasset, signaler quelques autres décorateurs, aquarellistes, brillants exécu- 
tants, se risquer chez les indépendants d'à côté, sur le domaine de ce qu'on 
qualifie spécialement d'objets d'arl, si l'on devait allonger ce court article. 

Il suffit, et au delà, pour dépasser en faveur de la Société Nationale cette 
proportion du tiers on toutes choses que, le mois dernier, on a dit avoir été 
la base de l'alliance passagère avec la Société des Artistes français. 

Vous préférerez qu'il se termine par un compliment mérité sur la très bonne 
installation que la Nationale a une fois de plus accordée à ses sociétaires en 
réutilisant des tentures souvent tristes, mais toujours harmonieuses, dans ses 
salles d'aspect varié, et en ordonnant dans son jardin ce motif do colonnade 



l.KS SALONS DE 1898 : LA HCHITECTURE 



507 



pour masquer avec une adresse méritoire le vide des compositions sculptu- 
rales. L'art statuaire non plus ne vit pas de fantaisies irréalisables, d'ébauches 
informes ; il lui faut le bon sens à la base, la structure, la nature, comme il 
fiiut la construction et une solide 
charpente à nos compositions. On ne 
peut s'étonner que rares soient les 
véritables et sérieux sculpteurs qui 
aient été se fourvoyer en un milieu 
oîi on ne paraît pas s'apercevoir que 
les coups de pistolet répétés ne font 
toujours que le même bruit. 

Ces vides facilitent un utile repos 
sur des sièges clairs gaîment installés, 
dans un jardin plein d'aise, avant de 
traverser à nouveau ce restaurant au 
vaste vélum et do revoir plus lente- 
ment de l'autre côté, avec le soin 
qu'elles mériteraient, des œuvres 
bien établies dont je n'ai même pas 
cité les noms. On garderait rancune 
ici et avec raison à un visiteur qui 
s'attarderait dans les salles d'archi- 
tecture. L'impitoyable gardien me 
poursuivrait de son : « Monsieur, on 
ferme! » Un dernier coup de chapeau donc, en sortant, à une œuvre déco- 
rative commandée par la Société des Artistes français à un de ses membres 
architectes les plus qualilics pour traiter avec élégance, avec goût, avec 
style, son tableau d'honneur, bronze par M. Sédille, modelé pour l'ornemen- 
tation par M. Devêche et pour les petites figures par un artiste sculpteur, 
M. Allar, non moins éminent que l'auteur de la composition. Qu'il en fau- 
dra, espérons-le, de ces tableaux successifs pour contenir la liste de ses 
gloires, de ses généreux donateurs, fauchés par la mort et que le renouveau 
remplacera pour la plus grande gloire de écrite association et du pays ! 

.I.-L. PASCAL. 




AitsiiiE i>K i.'kci.ise Saini'-Glii.hem-i.k-1Jkskiit 
a(]uarcilc do M. MAncAuiER 



508 



LA lll':\ 1 K DK l/AUT 



LA PEINTURE 




II 



AI, qui fut le mois des fleurs, est devenu celui des 
expositions : il n'est pas de semaine où la crilique 
ne soit invitée à venir faire ses dévotions à la 
cliapelle d'un artiste ou à la petite église d'un 
groupe d'artistes. Entre tant de peintures, d'im- 
portance diverse, qu" il ma été donné de contem- 
pler, il en est une que je me reprocherais de ne 
pas rattacher aux Salons officiels: elle a droit de 
figurer dans l'historique du mouvement artistique de l'année, je veux parler 
du duel de M"'" Rosa Bonheur, qui fut exposé pendant quelques jours dans 
les galeries de M. Tedesco, avenue de l'Opéra. 

11 s'agit du duel de deux superbes étalons qui s'attaquent avec rage et se 
mordent avec acharnement, tandis qu'au loin s'esquisse la silhouette d'une 
belle jument blanche attendant l'issue du combat qui va lui donner un maître. 
Sujet simple, s'il en fut, mais traité avec une rare puissance et une infinie 
grandeur. Jamais M""" Rosa Bonheur ne montra plus d'entente de la compo- 
sition, plus de sûreté dans le dessin, plus de fougue dans le rendu. On est 
stupéfié de pareille vigueur chez une femme, on demeure interdit quand on 
songe que cette femme est presque octogénaire. L'œuvre est absolument 
magistrale. Quel regret de penser qu'elle a déjà pris place dans une galerie 
anglaise ! 

Nous voici de retour au Champ-de-Mars. C'est surtout devant les grandes 
toiles décoratives que nous avions fait halte lors de notre première promenade. 
Il en est quelques-unes encore que je me ferais scrupule de ne pas avoir 
citées, telles le chant des Muses éveillant rame humaine, de M. Rochegrosse, 
destinée à l'escalier de la bibliothèque de la Sorbonne ; les harmonies de la 
nature inspirant le compositeur, de M. Raphaël Collin, commandée pour la 
décoration d'un petit salon dans le foyer du nouvel Opéra-Comique ; un autre 




L'ASSALT 
tableau do M. Uoichehraii 



LA REVUE DE L ART. — III. 



65 



no 



LA HE VUE DE 1, A UT 



panneau, de M. Carric'rc, ('gaiement destiné à la Sorbonne, un grand Iriptyquc 
de M. Cottet, au pays de la mer, nn autre grand triptyque de M. Léon l"'ré(lé- 




(jl.AXKlSIÎ 
liiljli'uti de M. Jules liniîToN 



rie, les âges de l'ouvrier ; enfin deux grands panneaux de M. Desirem, desti- 
nés à la salle des Illustres, au Capitole de Toulouse : stel Capilolium fulgens 
et Pallas Tolosana. 




A.NDROSIÊDE 

iableau de M. Fantin-Latoi;» 



I 



I 



612 LA HEVUE DK l/AKT 

Ces derniers ont belle allure et occuperont tlignemenl leur place dans le 
magnifique ensemble décoratif où la municipalité toulousaine a réuni les tra- 
ditions cl les souvenirs de la cité. Dans les Muses de M. Rochcgrosse il y a 
vraiment trop de littérature et aussi trop d'inlenlions de tout (expliquer. En 
revanche, quel abandon exquis chez M. Raphaël CoUin, quelle grâce souple et 




Li:vi:u ue i.l'nk au canal Saint-Dems 
tableau ilc M . Iîillutte 



pénétrante, et comme on se sent entraîner au rêve de l'artiste prêtant l'oreille 
aux chants aériens que lui murmurent doucement les divines évocalricesl 
La poésie est chose ailée, a dit Platon: la peinture peut être une poésie. 

Oui, mais à condition qu'elle ne cesse pas d'obéir aux lois logiques tjui la 
régissent, à condition (luelle demeure, comme chez M. Uai)liaël Collin, visible 
pour le regard et claire pour l'esprit, qu'elle ne tombe pas, à la suite de 
M. Carrière, dans les obscurités de la pénombre et de l'énigme. Passe encore 
ici pour le vague du sujet : j'admets volontiers, pour confuse qu'elle m'appa- 
raisse, la pensée de ces deux figures de femmes méditant dans le silence des 



(.ES SALONS DE 1898 : LA l'EINTL'UE 



313 



ténèbres nocturnes qui onvclop[)onl au loin Paris ; mais la grande cité, mais 
ces divinités protectrices qui veillent sur elle, comme la Geneviève de M. Puvis 
de Chavanncs, encore faut-il qu'on les aperçoive, qu'on les distinjïue, qu'on 
ne soit pas réduit à les deviner comme un vague décor plus ou moins entrevu 



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KeMMKS au li.UN 
tableau de M . Gérome 

derrière une toile de tond, avant le coup de sil'ilet du machiniste. M. Carrière 
est un artiste original et doué entre tous; il a maintes fois prouvé sa supério- 
rité de dessinateur et de peintre; il n'est pas de ceux qui ont besoin, pour 
frapper l'imagination de leurs contemporains, de se créer une personnalité 
factice et de mauvais aloi ; ses amis, je parle de ceux qui le sont assez sincè- 
rement pour avoir le courage de la franchise, le supplient d'écarter ce voile 
grisâtre qu'il semble prendre à cœur d'étendre devant nos yeux, et de revenir 
à la lumière de ses débuts, dont la douceur, si doucement enveloppée déjà( 
gardait du moins de la transparence et restait de la pi'inlure. 



514 



LA HE VUE DE L A HT 



Avec M. Lcon Frédéric, nous sommes, au contraire, en présence d'un 
homme qui peint, les yeux grands ouverts, et ne demande qu'à voir ; je ne 
suis môme pas siir qu'il n'ajoute rien à ce qu'il voit, tout au moins qu'il ne 
groupe pas en un spectacle unique tout ce qu'il a vu en des points divers. Si 
chacun des morceaux qu'il nous montre a été vraiment pris sur le fait, il ne 
s'ensuit pas que leur juxtaposition conserve son caractère de vérité, et pour 
sincères et vigoureux qiu" soient plusieurs de ces morceaux, leur réunion ne 
suffit pas à leur donner un caractère synthétique. 11 y manque, pour la con- 
ception générale, la pensée maîtresse, et pour l'exécution, cet art des sacrifices 

sans lequel il n'est pas 
d'unité pour l'esprit |)lus 
que pourlu'il, parlant pas 
de grande œuvre. 

C'est, du reste, se créer 
à plaisir une difficulté de 
plus que de s'attaquer, 
sans motif nécessaire, à la 
composition en triptyque. 
Elle s'expliquait tout natu- 
rellement chez les maîtres 
de la Renaissance à (jui on donnait à décorer des espaces absolument 
définis : on comprend, en ce cas, le groupe central entouré, à droite et 
à gauche, des portraits des donateurs, ou bien de compositions secon- 
daires se rattachant au sujet principal et Ic complétant en quelque sorte. 
Mais pour le peintre qui s'est donné un thème à développer dans un tableau 
dépourvu de destination précise, où est le besoin de tripler la difficulté 
en se donnant trois tableaux à faire, là où un seul eût suffi à tout dire, 
pour qui eût su tout dire à la fois ? Le triple encadrement imaginé par 
M. Léon Frédéric ne sert, en somme, qu'à éparpiller encore l'intérêt déjà 
trop disséminé de la composition, et à accentuer davantage le man(|ue 
d'unité de l'œuvre. Sous réserve de la même observation, le pays de la mer, 
de M. Cottct, mérite, lui aussi, de sérieux éloges: au centre, le repas d'adieu ; 
à droite et à gauche, ceux (jiù s'en vont et reux qui restent, autrement dit 
.trois morceaux contenant chacun d'excellents morceaux, mais pas de tableau, 
au sens strict du mot. 




(^iiAUMiiMiF. 1)iii;miiois-i: 
tal)lc'au lie M. SiRMiEuN 



LES SALONS DE 1898 : LA l'EINTl'UE 



515 



Arrivons à des coniposilions moins vasU's et moins ambiticusos. Voici 
l'assaut que M. Bouj,nu>retui lail donner à une jeune iille assise, gravement 
songeuse, par toute une \6g\on de petits Amours, voltigeant et sautant, dans 
une infinie variété d'altitudes et de mouvements, tous dodus et gracieux, 
tous vrais cependant, d'une vérité enfan- 
tine et charmante. Il est aisé de plaisanter 
M. Bouguereau sur son éternelle perfec- 
tion; il est plus juste, ce me semble, de 
rendre hommage a une science du dessin 
qui jamais ne s'est montrée plus variée et 
plus souple, à son goût de l'arrangement 
général, à son art de la composition, d'au- 
tant plus merveilleux qu'il demeure plus 
discret. La figure principale me faisait 
penser à cette Aînée que M. Jules Lemaître 
nous montrait récemment dans sa délicieuse 
comédie du Gymnase; c'est le type de la 
grande sanir, à qui la vie, à qui le dévoue- 
ment surtout a beaucoup appris, dont l'exis- 
tence appartient toute au devoir, se réser- 
vant à peine quelques instants d'isolement 
pour la pensée personnelle ci le rêve inlé- 
rieur; elle fait heureusement contraste avec 
V inspiration, que la Hevitr a feproduite, le 
mois dernier, où le maître de la grâce avait 
montré ses qualités de vigueur et de style. 

La grâce, tleur exquise et rare, mais qu'il est facile de confondre avec la 
recherche et le factice! Voyez I7ir//tv de jeunesse et la pensée d'amour de 
M. Gabriel Ferrier : les femmes y sont belles et richement parées, le sourire y 
épanouit toutes les lèvres, le bonheur y éclate dans tous les yeux, et pourtant 
tout y est faux, tout y est apprèlé. Vainement le peintre connaît à fond tous 
les secrets du métier, vainement il nous montre de beaux modèles el de 
somptueux ajustements; la pensée est absente de son leuvre; tout ce qui 
aurait pu être distinction n'est plus (jue manière et afféterie ! 

r 




rOHTHAlT DK M"'' L. 
tableau de M. Henneh. 



510 



l,A REVUE DE L'AHT 



Des jeunes femmes de M. Ferrier on est amenc^ à rapprocher Xe^ joyeuses 
commères de Windsor, de M'"' Achille Fould, si gaiement assises sur le panier 
à ling« sale dans lequel elles ont enferme'' le trop entreprenant Falslaff. Avec 
ces jfïernières œuvres nous louchons à la peinture de genre, sinon parles 
sujels. du moins par la façon dont ils sont traités. Il serait diflicile, du reste. 
(Irhildir à «cl égard des catégories bien précises. Voici la rue de village de 

M. Jules Breton, qui n'est, en somme, 
qu'un coin de |taysage, puis la r/laneuse, 
une simple lillc des champs: mais dans 
l'une cl j'aiilic toile, le peinire a mis 
quehjue chose de son âme de poète; an 
paysage comme à la pauvre servante de 
ferme il a donné ce qui ne se détinif pas, 
ce qui s'appelle le caractère ou le style. Ce 
n'est plus une campagnarde qnelcon(jue que 
nous avons devant nous, c'est le constant 
labeur de la "femnic <|ui nous apparaît 
dans sa rudesse quotidienne. i'Ius loin, à 
cùlé d'une Andromède au galbe antique, 
M. Fantin-Latour expose "lin lever exquis, 
scène d'intérieur loute moderne. Avec 
M. Paul-Albert Laurens, c'est une savou- 
reuse étude de femme nue à côté de 
silhouettes Confuses emportées par une 
étonnante bourrasque dont les tons glau- 
ques font songer l\ Va grande vague de 
M. Clairin, saisissante personnification de la tempête. Ne quittons pas la mer 
sans mentionner l'émouvante épave de M. Tattegi'ain et les hommes de mer 
de M""' Virginie Demont-Breton, qui continue à affirmer sa vigueur dans une 
superbe figure de marin appelant à l'aide. A vrai dire, j'aurais une secrète 
préférence pour la toile, d'apparence plus modeste, que le livret intitule 
dans [eau bleue : impossible de rendre avec une vérité plus exquise le 
mouvement d'un corps d'enfant qui fend l'eau pour entrer dans le bain, 
tendant la trie en avant, tandis que les jambes commencent à disparaître 
dans les transparences du (lot ensoleillé; ce n'est pas seulement l'artiste, ce 





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POIITIIAIT ^ 

lablcaii (le >!""■ de WENTvvonTii 




Bonnal , pinx . 



DczarroiG. se, 



jyfMji ROSE CARON 
( Salon de i8q8 ) 



Rrvvie de l'Art ancien et moderne 



Imp. Porcabeuf. Paris 



LES SALONS \)K 1898 : l,A PEINTUUK 



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doit ôtre aussi la mère qui a mis dans cette page délicieuse toutes les caresses 
de son pinceau. 

C'est plutôt dans rarcliéologie qu'il conviendrait de ranger la loilelle 
d'une Pompéienne et le Péric/ès visitant l'atelier de Phidias, de M. lleclor 
Leroux, restitutions d'une science si 
précise en même temps que d'un si 
habile et si vivant arrangement ; mais 
l'espace m'est mesuré, et les classe- 
ments par catégories me deviennent 
de plus en plus malaisés. La gra- 
cieuse composition où M. Gérôme 
nous montre Daphnis et Chloé con- 
duisant leur troupeau nous ramène- 
rait aux pastorales antiques, tandis 
que ses femmes au bain, d'un dessin 
si sûr, d'un accent si moderne et si 
vrai, nous retiendraient en plein 
Orient contemporain. M. Courtois re- 
prend le thème connu du saint Sebas- 
tien percé de flèches pour nous mon- 
trer, dans l'abandon de la mort, une 
élégante figure d'adolescent peint en 
plein air. M. Priant intitule douleur 
un groupe de femmes en deuil où il 
y a de bien jolis morceaux, mais dont 
le cadre est deux fois trop grand pour 
le sujet ; M. Roybet prend prétexte 

d'une leçon d'astronomie pour affubler de costumes Louis XI II cinq ou six de 
ses plus illustres confrères : amusement de peintre, sans portée comme sans 
prétention, mais d'une incomparable virtuosité ! 

Avec les laveuses et les glaneuses de M. Lherniitte, d'une si étonnante, 
quoique toujours un peu rude robustesse, nous revenons à la vie des champs, 
en l'honneur desquels JW. Adrien Demont entonne un superbe hijmne au 
soleil. Comment essayer de nommer seulement tous ceux qui ont rendu avec 
succès l'infinie variété de nos paysages de France, campagnes verdoyantes, 

LA REVUK DE I.'aRT. — III. ^ 




Saist Skuastien 

Ubicau lie M. CoL'BToi» 



518 LA HEVIJK DK l/ART 

frais ombrages et sombres fondis? Ici, c'est le maître Harpignies continuant 
la tradition de grandeur toujours un peu heurtée qui lui valut ses premiers 
succès; là c'est M. Gazin avec une série de ces toiles exquises où chante 
doucement la poésie des soirs endormis; plus loin, ce sont MM. Pointelin, 
avec ses émouvants peupliers; René Billolte, le peintre si clair et si précis 
des rives de la Seine ; Iwill, avec ses brumes d'octobre et ses vues des 
Martigues; Damoye, îivec ses plaines tranquilles; Stengelin, avec ses calmes 
horizons de Hollande ci un poétique lever de lune ; Emile Michel, avec 
sa mare dans la forêt de Fontainebleau; Guignard, avec de délicieux effets 
de nuit; Thaulow, Nozal , Muenier, et toute la légion des paysagistes 
de terre et de mer que je regrette de ne pouvoir même mentionner. 
Jamais notre peinture de paysage n'a été dans une voie meilleure. Ge n'est 
plus aune antiquité plus ou moins travestie qu'elle va demander des ensei- 
gnements; c'est à la nature seule qu'elle s'adresse, et la nature reconnaît ses 
efforts en ne lui celant aucun de ses secrets. 

La nature, la seule, l'éternelle inspiratrice de l'art digne de ce nom ! 
N'est-ce pas aussi en revenant à elle que nos peintres moder